HENRI-ROBERT H
Zïà LES GRANDS PROCES DE L'HISTOIRE
opposer la résistance d'un homme de mon âge, mais je protesterai jusqu'au dernier instant. »
Devant cette ferme attitude, l'agent, qui n'avait pas ordre d'employer la violence, se retira en laissant ses hommes en surveillance à la porte.
Mme Roland partit aussitôt pour aller dénoncer cet acte arbitraire à la Convention.
Elle monta dans un fiacre et se fit conduire aux Tuileries.
Elle dut se faire arrêter à quelque distance de là et mettre pied à terre pour traverser la populace ameutée qui hurlait à la mort, autour de la Convention.
Elle y réussit enfin et pénétra dans les premières salles. Là.. elle griffonna un mot à la hâte et essaya de le faire porter au président.
Une heure se passa.
Le président, débordé par une séance horrible, n'avait même pas lu la lettre.
En désespoir de cause, elle tenta de voir Vergniaud. Elle lui fit dire par un huissier qu'elle était là et l'attendait.
Il arriva enfin, au bout d'un instant qui lui parut éternel.
Il était, plus encore qu'à sa coutume, triste, las, découragé.
Elle le supplia de la faire entrer en séance. Se souvenant de son triomphe du 7 décembre, elle voulait tenter de parler à l'Assemblée, de susciter un mouvement en faveur de son mari.
Pour toute réponse, Vergniaud lui fit prêter l'oreille, et lui dit :
— Ecoutez ces clameurs ! C'est impossible en ce moment 1
A travers les portes, le tumulte des hurlements de la foule qui
assiégeait la Convention parvenait jusqu'à elle, par bouffées sonores, alternant avec les cris et les vociférations de l'Assemblée à l'intérieur.
— Rien à faire ! concluait Vergniaud.
Et, lui pressant les deux mains, il rentra en séance, plus
lugubre encore et plus déprimé qu'il n'en était sorti.
MaisMme Roland, avec son ardeur et son tempérament combatif de femme qui veut espérer quand même et forcer le destin, ne se tint pas pour battue.
Elle courut chez Louvet, un ami sûr et qui ne l'abandonnerait pas. Hélas I il n'était pas chez lui.
Il était tard déjà dans la soirée. Elle n'avait pas dîné, elle se sentait brisée de fatigue et de fièvre.
Elle revint chez elle.
Roland n'était plus là. Il avait réussi à tromper la surveillance de ses gardiens, il s'était réfugié chez des amis.
Elle y court aussitôt, le presse sur son cœur, lui rend compte de ses démarches infructueuses.
Mais elle veut tenter un dernier efiort : elle retourne à la Convention. Trop tard ! la séance était levée, les députés partis. Dans les rues illuminées, grouillantes de monde, une populace hurlante, grisée de cris, portant des torches et des piques, défilait en cortège pour saluer la chute des Girondins.
Elle passa inconnue dans cette foule hostile qui, naguère, icclamait Roland, elle, Manon Roland, la veille encore glorieuse et fêtée comme la reine toute-puissante de la Gironde, aujourd'hui pauvre femme traquée dans ses affections les plus chères, meurtrie du deuil de ses illusions perdues.
Où aller ? Elle se décide à rentrer chez elle, et, là, elle écrit a
Roland.
A minuit, une dépuration de la Commune se présente,
demande Roland.
— Il n'est pas rentré !
— Où est-il ?
— Si je le savais, je ne vous le dirais pas !
Les hommes fouillent tout l'appartement, ne trouvent rien,
se retirent.
Mme Roland, brisée de fatigue et d'émotion, se décide à se
coucher.
A deux heures du matin, on la réveille. C'est une nouvelle députation. Tandis qu'elle s'habille en hâte, les scellés sont mis
partout.
Ses domestiques, consternés, pleuraient à l'idée de la voir
emmener.
— Vous avez là des gens qui vous aiment, dit un commissaire.
— Je n'en eus jamais d'autres, répondit-elle fièrement, et c'est que je les aime moi-même.
Vers sept heures du matin, on l'emmène.
La rue est pleine de monde. Une foule s'est amassée devant sa porte et attend sa sortie. Lorsqu'elle paraît, des cris retentissent.
— A mort ! A la guillotine !
Elle est d'abord emprisonnée à l'Abbaye. Là, son activité épistolaire ne se ralentit pas un instant. Elle écrit à la Convention. Elle écrit au ministre de la Justice. Elle écrit au ministre de l'Intérieur, qu'elle connaît, Garât, une lettre cinglante de roépris pour sa lâche inaction.
>fcri#md qui persécute, lui dit-elle, l'homme exalté qui
injurie, le peuple trompé qui assassine, suivent leur instinct et font leur métier. Mais
l'homme en place qui les tolère, sous quelque prétexte que ce soit, esta jamais déshonoré ! »
Garât aurait pu lui répondre :
— Le 2 septembre, Roland était ministre à ma place : qu'a-t-il fait?
La captivité se prolonge. Elle a des livres :
Tacite , Plutarque , Shaftesbury, Thomson. Elle lit, elle écrit; elle peut par instants se croire dans son cabinet de travail.
Le 22 juin, elle éprouve une grande joie.
Une amie a réussi à
Mme Roland en prjson, par Jules Goupil.
lever la consigne et à pénétrer jusqu'à elle.
Il lui semble, dit-elle, que c'est un ange qui vient lui rendre visite.
2i4 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
« C'en était un aussi, ajoute-t-elle, car elle est bonne et jolie, et avait tout fait pour m'apporter des nouvelles de mcu meilleur ami. »
Son meilleur ami, vous le savez, c'était le Girondin Buzot.
Buzot, de six années plus jeune qu'elle, avait à peu près, e.i homme, les mêmes qualités et le même caractère que Mme Roland en femme.
Comme elle, disciple fervent de Jean-Jacques, comme elle, admirateur passionné de Plutarque, il apportait la même sombre ardeur au service du bien public, le même courage à la défense de ses convictions, la même sensibilité profonde et frémissante au spectacle de la vie et de la nature. Nous pourrions dire, s'il ne s'attachait à ce terme quelque ridicule, que c'étaient vraiment deux âmes-sœurs.
Marié, de son côté, à une femme que Mme Roland déclare insignifiante, Buzot n'avait pu fréquenter le salon de Manon, ni vivre dans son intimité, en restant insensible à ses charmes et à la séduction étrange de son esprit.
La passion profonde, mais respectueuse, qu'elle lui avait ins* pirée n'avait pas tardé à être payée de retour.
Mais comme, en honnête femme, Manon Roland, malgré tout son amour, entendait demeurer, « à l'austère devoir pieusement fidèle, » et que Buzot lui-même, sentimental, ardent et chaste, eût pensé déchoir en trompant la confiance et l'amitié de Roland, leur passion était restée pure.
Mme Roland expliquait ainsi sa conduite :
« Je ne vois le bonheur que dans la réunion de ce qui peut charmer le coeur, comme les sens, et ne point coûter de regrets. Avec une telle manière d'être, il est difficile de s'oublier et impos-
sible de s'avilir. Mais cela ne met point à l'abri de ce qu'on peut appeler une passion, et peut-être mfme reste-t-il plus d'étoffe pour l'entretenir. »
Et elle concluait par cette jolie formule, digne des vrais principes d'Epicure :
« Je suis restée sage par volupté. »
Elle avait fait plus encore. Elle avait tout avoué de sa passion à son mari. Celui-ci ne s'était pas montré indigne de cette extraordinaire confidence.
Il en avait souffert, sans doute, son bonheur avait reçu une atteinte douloureuse de savoir qu'on lui faisait un sacrifice.
Mais il s'était incliné devant la noblesse du sentiment qui dictait cette confidence. Pour en reconnaître tout le
prix, il avait offert, à son tour, de se sacrifier en se retirant, afin de rendre à ce jeune cœur, trop jeune pour lui et prisonnier du lien conjugal, la liberté vers laquelle il aspirait sans doute.
Mn,e Roland n'avait pas voulu accepter un si grand témoignage
Léon Buzor.
Né à Evreux le Ier mars 1760,
Député du département de l'Eure à la Convention
nationale, l'an 1er de la République.
2i6 LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
d'abnégation. Elle avait lutté courageusement contre elle-même, et si elle n'avait pas pu triompher de son amour, elle avait su, du moins, l'empêcher de devenir coupable.
Tel était le roman de son cœur. Vous comprenez quelle dui être sa joie, lorsque, au bout de vingt-deux jours de captivité, passés dans les mortelles alarmes de l'ignorance, elle reçut quelques lignes de Buzot et le sut ainsi en sécurité, réfugié à Caen.
Elle lui répondit aussitôt une admirable lettre de huit grandes pages serrées, de sa belle écriture, nette, claire, un peu masculine par la fermeté du tracé.
En voici quelques passages :
« Combien je les refis ! Je les presse sur mon cœur, je les couvre de baisers, je n'espérais plus d'en recevoir !
Lorsque j'ai appris le décret d'arrestation contre les vingt-deux, je me suis écriée :
— Mon pays est perdu !
J'ai été dans les plus cruelles angoisses, jusqu'à ce que j'aie été assurée de ton évasion. Mais dès que je t'ai su en Calvados, j'ai repris ma tranquillité. Continue, mon ami, tes généreux efforts. Brutus désespéra trop tôt du salut de Rome, aux champs de Philippes...
Le malheureux Roland a été vingt jours en deux asiles, che2 des amis tremblants, caché à tous les yeux, plus captif que je nt suis moi-même. J'ai craint pour sa tête et sa santé. Il est. maintenant, dans ton voisinage. Que cela n'est-il vrai au moral '
Je n'ose te dire, et tu es le seul au monde qui puisse l'apprécier, que je n'ai pas été très fâchée d'être arrêtée.
Ils en seront moins furieux, moins ardents contre Roland, me disais-je. S'ils tentent quelque procès, je saurai le soutenir d'une manière qui sera utile à sa gloire ; il me semblait que je m'acquittais ainsi envers lui d'une indemnité due à ses chagrins.
Mais ne vois-tu pas aussi, qu'en me trouvant seule, c est avec toi que je demeure !
Ainsi, par la captivité, je me sacrifie à mon époux, je me conserve à mon ami et je dois à mes bourreaux de concilier le devoir et l'amour : ne me plains pas.
Les autres admirent mon courage, mais ils ne connaissent pas mes jouissances ; toi, qui dois les sentir, conserve-leur tout leur :harme par la constance de ton courage...
Va ! nous ne pouvons cesser d'être réciproquement dignes des sentiments que nous nous sommes inspirés : on n'est point malheureux avec cela. Adieu, mon ami, mon bien-aimé, adieu ! »
Cette lettre, d'un sentiment si complexe, si subtil et si raffiné tout à la fois, par ce mélange intime et singulier de fidélité au devoir et d'abandon à la passion, de délectations dans une tendresse illégitime et en même temps de désir de sacrifice au remords conjugal, n'est-elle pas un des plus étonnants documents psychologiques qu'il soit possible de trouver ?
Elle éclaire d'un jour inattendu les véritables ressorts du courage surprenant de cette femme qui, cinq mois durant, dans trois prisons consécutives, vit venir et attendit d'un cœur impavide la mort inévitable.
Pourtant, si cette passion la domine, elle ne l'accapare pas tout entière.
Elle demeure attentive au cours des événements politiques,
aussi prompte à espérer qu'à s'indigner, à reprendre courage qu'à juger que tout est perdu.
La mort de Marat fait palpiter son cœur d'une ardente sympathie pour le courage malheureux de Charlotte.
L'apothéose de Marat la plonge dans un accès de fureur indicible, auquel succède un morne accablement.
Un beau matin, on lui apprend qu'elle est libre. Les portes de l'Abbaye s'ouvrent devant elle.
Mais à peine est-elle sortie qu'on l'arrête à nouveau et qu'on l'enferme à Sainte-Pélagie.
Il ne s'agissait que d'une question de forme. La première arrestation avait été faite illégalement.
Mais la seconde, qui n'est plus motivée, est bien régulière, cette fois.
A Sainte-Pélagie, le découragement s'empare d'elle. Les nouvelles sont mauvaises. La France est à feu et à sang. L'insurrection normande a échoué.
Les fugitifs de Caen sont pourchassés. Elle se reprend à tremblei pour Buzot.
La pensée du suicide la hante et l'obsède. Elle a du poison. Pourquoi n'en pas user ? Pourquoi souffrir plus longtemps sans espoir ?
Elle écrit des lettres d'adieu à son mari, à sa fille. Puis, elle trace ces lignes pour celui qu'elle aime :
« Et toi que je n'ose nommer, toi que l'on connaîtra mieux en plaignant nos communs malheurs, toi que la plus terrible des passions n'empêche pas de respecter les barrières de la vertu, t'affligerais- tu de me voir te précéder aux lieux où nous pourrons nous aimer sans crime, où rien ne nous empêchera d'être unis ?
Je vais t'y attendre et m'y reposer ! »
Mais, au moment de prendre le poison, une pensée l'arrête,
N'est-ce pas une désertion ?
Ne doit-elle pas lutter jusqu'au bout ?
Et, si elle est appelée dans le procès des Girondins, ne peutelle se rendre utile encore au bien public ? A-t-elle le droit de se dérober à sa tâche ?
Septembre, octobre s'écoulent. Les Girondins, Marie-Antoinette, finissent sur l'échafaud.
Le Ier nove nbre, elle est transférée à la Conciergerie. C'était la dernière prison avant le grand voyage. On n'en sortait que sur la charrette pour aller à la guillotine.
On y était effroyablement mal, dans une saleté ignoble, dans une promiscuité odieuse et répugnante, entassés à vingt ou vingt-cinq, dans des salles faites pour six ou huit personnes.
Le comte Beugnot, qui s'y trouvait en même temps que Mme Roland, écrit que le courage montré par les condamnés devant la mort « était composé pour beaucoup du contentement d'arriver au terme de leurs souffrances » .
Le lendemain de son arrivée à la Conciergerie, Mme Roland subit un premier interrogatoire devant l'accusateur public. Deux jours après, second interrogatoire. Elle y fut rudoyée au point qu'elle avait les larmes aux yeux en revenant.
Elle a, d'ailleurs, rendu compte de ces interrogatoires tout au long, dans ses Mémoires, avec une exactitude remarquable.
Dans la nuit qui suivit le second interrogatoire, elle rédigea tout son projet de défense.
Le 17 brumaire, eut lieu l'audition des témoins : l'institutrice
de sa hlle, la cuisinière, le domestique dont la fidélité héroïque
à ses maîtres fut payée de l'échafaud.
Un jour, elle reçut la visite de son amie Henriette Cannet. Jelle-ci, avec un dévouement extraordinaire, lui offrit de
changer de vêtements et de rester prisonnière à sa place- Elle était, disait-elle, veuve et sans enfants ; il valait mieux
que ce fût elle qui pérît.
Mais elle ne put fléchir le refus de son amie et la quitta pour
ne plus la revoir.
— Adieu ! ]e ne vis plus que pour me détacher de la vie ! lui dit Mmc Roland en l'embrassant une dernière fois.
Me Chauveau-Lagarde, le défenseur de Charlotte Corday et de Marie-Antoinette, avait sollicité le périlleux honneur de défendre Mme Roland.
Elle reçut plusieurs fois sa visite et il se concertait avec elle sur les moyens de défense à adopter à l'audience.
Le dernier jour, il lui développa les arguments qu'il comptait employer dans sa plaidoirie et s'efforça de lui communiquer une confiance qu'il n'avait pas lui-même.
Elle l'écoutait attentive et discutait avec lui.
Vers onze heures, comme leur entretien s'était prolongé, on vint avertir Chauveau-Lagarde qu'il fallait se retirer, que la prison fermait ses portes.
Au moment où il s'apprêtait à prendre congé, il la vit, avec étonnement, se lever, très émue, ôter un anneau de son doigt et, sans un mot, le lui tendre en souvenir d'elle.
— Mais, madame, s'écria Chauveau-Lagarde, qui devinait son
intention, nous nous reverrons demain, après le jugement ! — Non ! lui répondit-elle simplement : demain, je n'existerai plus. Je sais le sort qui m'attend. Vos conseils me sont chers mais ils pourraient vous devenir funestes : ce serait vous perdre sans me sauver. Que je n'aie pas cette douleur d'avoir causé la mort d'un homme de bien. Ne venez pas au tribunal ; je vous désavouerais. Mais acceptez ce seul gage que ma reconnaissance puisse vous offrir. Adieu. Demain je n'existerai plus !
Le lendemain, 8 novembre, elle se prépara dès le matin à paraître devant le tribunal.
Le comte Beugnot, qui la vit et lui parla ce jour-là, nous a laissé une page très vivante de cette dernière entrevue :
« Elle attendait à la grille qu'on vint l'appeler. Elle était vêtue avec une sorte de recherche. Elle avait une anglaise de mousseline blanche, garnie de blonde, et rattachée avec une ceinture de velours noir.
Sa coiffure était soignée : elle portait un bonnet-chapeau d'une élégante simplicité, et ses beaux cheveux flottaient sur ses épaules. Sa figure me parut plus animée qu'à l'ordinaire. Ses couleurs étaient ravissantes, et elle avait le sourire sur les lèvres. D'une main, elle soutenait la queue de sa robe, et elle avait abandonné l'autre à une foule de femmes qui se pressaient pour la baiser. Celles qui étaient le mieux instruites du sort qui l'attendait sanglotaient autour d'elle. Rien ne peut rendre ce tableau. Il faut l'avoir vu. Mme Roland répondait à toutes avec une affectueuse bonté. Elle les invitait à la paix, au courage, à l'espérance, à l'exercice des vertus qui conviennent au malheur. Un vieux geôlier, dont le bon cœur avait résisté à trente années
d'exercice de son cruel métier, vint lui ouvrir la grille en pleurant. Je m'acquittai en passant de ma commission de Clavière. Elle me répondit en peu de mots et d'un ton ferme. Elle commençait une phrase, lorsque deux guichetiers,' de l'intérieur, l'appelèrent pour le tribunal. A ce cri, terrible pour tout autre que pour elle, elle s'arrêta et me dit, en me serrant la main :
— Adieu, monsieur ! faisons la paix ; il est temps. Levant les yeux sur moi, elle s'aperçut que je repoussais mes
larmes et que j'étais violemment ému. Elle y parut sensible et n'ajouta que ces deux mots :
— Du courage ! »
L'audience fut vite expédiée. On ne pouvait se plaindre alors des lenteurs de la justice. Il est vrai qu'on se plaignit de la justice, tout court, puisque sa célérité ne s'acquérait qu'à son détriment.
On ne laissa point Mme Roland présenter sa défense. Elle ne put même pas lire le papier qu'elle avait préparé pendant une nuit de veille.
Elle fut systématiquement rudoyée, pressée de questions dont on n'écoutait pas la réponse, interrompue lorsqu'elle tentait de développer sa pensée ou de réfuter une accusation fausse.
— On n'en finirait pas avec une bavarde de votre espèce 1 lui avait dit l'accusateur public.
Visiblement, on voulait en finir en la décontenançant, en l'humiliant, en l'exaspérant pour qu'elle perdît toute sa présence d'esprit. La consigne était de ne pas la laisser parler, parce qu'on redoutait le charme de sa parole.
Le jugement, daté du 18 brumaire (8 novembre), la déclara
« convaincue d'être auteur et complice d'une conspiration contre l'unité et l'indivisibilité de la République et contre la liberté et la sûreté du peuple français ».
En conséquence, elle était condamnée à mort.
iai ^LP/tértr"*
Un curieux autographe de Mme Roland.
L'exécution eut lieu, comme elle l'avait prévu, aussitôt après le jugement.
C'est vers quatre heures et demie, que la charrette qui l'emmenait au lieu du supplice, quitta la Conciergerie.
Tl faisait, ce jour-là, un temps gris et triste, avec un vent d'hiver glacial, sous un ciel brumeux et bas.
De nombreuses charrettes de condamnés se suivaient en lugubre cortège, vers la place de la Révolution.
Dans la dernière, se tenait debout, calme et courageuse une femme vêtue de blanc, belle encore, Mme Roland. Aucune altération sur ses traits ; son teint brillait de fraîcheur et d'éclat, une sorte de sérénité était empreinte sur son visage.
Auprès d'elle, formant un contraste saisissant, affaissé sur luimême, écrasé par le désespoir et la crainte de la mort, paraissant un vieillard, à trente-cinq ans, on voyait le malheureux Lamarche, ex-directeur de la fabrication des assignats, tellement abattu et désemparé, « que sa tête, dit un témoin, semblait tomber à chaque cahot de la voiture ».
Soudain, prise de pitié pour son pitoyable compagnon d'infortune, elle s'efforça de relever son courage par des paroles compatissantes et des exhortations, autant que par la force de son exemple.
Ceux qui la voyaient ainsi passer, dans ce temps où l'on savait mourir, ne pouvaient pourtant se figurer qu'elle allât à la mort.
Sur la place de la Révolution, au moment de monter sur l'échafaud, elle se tourna vers la gigantesque statue de la Liberté, qui se dressait alors à peu près à la place où se trouve aujourd'hui l'Obélisque, et s'écria, d'une voix vibrante :
— O Liberté, comme on t'a jouée !
D'autres ont entendu :
— O Liberté, que de crimes on commet en ton nom ! Peut-être a-t-elle dit l'un et l'autre. Ce qui est certain, c'est
qu'elle faisait passer dans ce cri tragique et suprême, à la fois, tout l'amour qu'elle avait voué à la Liberté et toute l'amertume de ses désillusions.
Huit jours plus tard, les habitants du Bourg-Baudoin, petit village situé à quelques kilomètres de Rouen, découvraient, dans un petit chemin, un homme âgé, adossé à un arbre, et qui paraissait endormi.
Il était mort : la poitrine percée de deux coups d'épée. Dans sa poche, se trouvait un billet ainsi conçu.
« Qui que tu sois qui me trouves gisant ici, respecte mes restes : ce sont ceux d un homme qui est mort comme il a vécu, vertueux et honnête... J'ai quitté ma retraite au moment où j'ai appris qu'on allait égorger ma femme, et je ne veux plus rester sur une terre couverte de crimes ! »
C'était l'infortuné Roland, qui avait justifié cette parole de sa femme :
— Mon mari ne me survivra pas.
Cependant, dans les grottes profondes de Saint-Emilion, sept hommes étaient réfugiés, qui vivaient terrés comme des loups, ne sortaient qu'à la nuit pour chercher dans les champs de quoi ne pas mourir de faim et dont la rencontre, l'ombre venue, effrayait les passants.
C'étaient les derniers des Girondins fugitifs, hors la loi, traqués partout et dont la tête était mise à prix.
C'étaient Barbaroux, Pétion, Buzot, Guadet, Louvet, Salles et Valady.
Pour passer le temps dans leur antre obscur, ils écrivaient leurs Mémoires.
Salles faisait une tragédie en vers sur Charlotte Corday.
Un jour, ils furent dénoncés et lâchasse recommença.
HENRI-ROBERT II If
Dispersés, ils périrent les uns après les autres dans des conditions plus ou moins mystérieuses.
Les cadavres de Buzot et de Pétion furent trouvés ensemble, à moitié dévorés par les loups, dans un champ de blé qui a conservé, depuis lors, le nom de « Champ des Emigrés ».
Ainsi disparurent, d'une manière misérable et tragique, les derniers de ces hommes pleins de talents, de vertus, de mérites, qui avaient constitué ce puissant parti de la Gironde, et sur l'esprit et le cœur desquels Mme Roland avait exercé l'éphémère royauté de sa séduction, de son charme, et, je puis presque dire, de son génie.
Nous serions tentés de nous étonner d'une fin en apparence si contraire à ce que semblait présager leur valeur, et de nous écrier avec leur ami Riouffe :
« O vous, les premiers de nos citoyens! vous n'avez eu d'autre tort que de naître dans un siècle de boue et d'avoir eu le courage de la vertu ! »
Eh ! bien ! non, là n'est pas la raison réelle et profonde de leur destinée lamentable.
Si la Gironde, contre toute attente, a échoué et fini misérablement, c'est, en réalité, parce qu'elle portait en elle-même le germe de son échec et de sa mort.
Elle a été victime de ses propres doctrines, si séduisantes, mais dont l'effet s'est révélé si funeste, victime de la surenchère inévitable qui veut qu'un pur trouve toujours un plus pur qui l'emporte dans la faveur populaire.
C'est parce qu'elle avait prêché d'abord l'insurrection contre le pouvoir, comme le plus sacré des devoirs, qu'elle n'a pas pu se
maintenir au pouvoir contre l'insurrection, dirigée, cette fois-là, contre elle-même.
Elle périt par l'épée qu'elle avait forgée de ses mains imprudentes. Le proverbe est vrai : « Qui sème le vent, récolte la tempête ».
Quand elle excitait le peuple contre ses dirigeants, quand elle faisait l'apologie du ioaoût, elle ne se doutait pas qu'elle préparait contre-elle-même le 31 mai et le 2 juin.
Et, pourtant, ceci devait presque inévitablement résulter de cela.
Elle avait assumé une tâche impossible en prétendant concilier ce qui est inconciliable.
Les théories d'opposition ne peuvent être des principes de gouvernement.
Elle se condamnait elle-même à l'impuissance, en prétendant apporter au pouvoir la pratique et le respect des principes révolutionnaires.
Le mirage de la liberté était une force irrésistible pour entraîner le peuple crédule à l'assaut de la Bastille.
Mais il était absurde d'espérer gouverner ens'appuyant sur cette même force, puisque gouverner consiste précisément à faire respecter le principe d'autorité, et a exiger de chaque citoyen la soumission aux lois et les sacrifices nécessaires à l'ordre public.
Mme Roland avait dit d'elle-même :
— Je pensais par mon cœur ?
Elle eût pu le dire aussi justement de la Gironde.
Ce fut là l'origine commune de leurs malheurs.
Des hommes de gouvernement doivent penser avec leur raison et non avec leur coeur, s'ils ne veulent point risquer d'être
zzS LES GRANDS PROCES DE L'HISTOIRE
des utopistes dangereux dont les théories humanitaires engendrent le mal en aspirant au bien.
Tel fut précisément le résultat de la politique dont Mrae Roland fut l'inspiratrice. L'influence des femmes dans les affaires publiques est-elle un danger ou un bienfait ? Ce n'est ni le temps ni le lieu de répondre à cette grave et délicate question. Pour ma part, j'accorderais aux femmes les droits les plus étendus. Mais Manon Roland avait une autre opinion, lorsque, désabusée et désenchantée, elle écrivait cette pensée, à laquelle elle se conforma du reste fort peu :
« Les femmes ne sont pas faites pour partager toutes les occupations des hommes : elles se doivent entièrement aux vertus, aux sollicitudes domestiques et elles ne sauraient en être détournées sans intéresser et altérer leur bonheur 1 »
Le 3 septembre 1840, a huit et quart du matin, commençaient, devant la Cour d'Assises de la Corrèze, les débats d'un procès criminel, auquel le mystère ambiant, la situation sociale de l'accusée, et la volonté, déjà toute puissante, de la presse, assignaient, dans les annales judiciaires, une place considérable. Une jeune femme dont la robe noire et le châle de laine noire attestaient le grand deuil, était assise au banc des accusés.
Ses cheveux, coiffés en bandeaux, encadraient un visage d'un ovale parfait. Ses yeux, très doux, semblaient plus grands dans sa physionomie amaigrie, et se baissaient modestement devant tous les regards fixés sur elle.
C'est d'une voix faible mais claire, en dépit d'une toux sèche qui la secouait, par instants, qu'après le tirage au sort du jury, elle répondit à l'interrogatoire du Président.
D. Votre nom ? — R. Marie Cappelle, femme Lafarge.
D. Votre âge ! — R. Vingt-quatre ans.
D. Votre profession? — Sans profession.
D. Votre domicile ? — R. Au Glandier.
Le 19 septembre suivant, après des débats qui n'avaient pas
l. Je dois des remerciements à mon confrère et ami Michel Misoffe, avocat a la Cour, Conseiller municipal de Paris, qui, après une étude complète du procès Lafarge, m'a aimablement fourni tous les éléments de cette étude.
duré moins de dix-sept audiences, M. le Président remettait au chef du jury la question suivante :
« Marie-Fortunée Cappelle, veuve du sieur Pouch Lafarge, estelle coupable d'avoir, en décembre et janvier derniers, donné la mort à son mari, à l'aide de substances susceptibles de donner la mort, et qui l'ont donnée en effet ? »
Une heure de délibération suffit aux jurés corréziens pour rendre un verdict déclarant l'accusée coupable, avec circonstances atténuantes, et la Cour ne mit guère plus de temps à délibérer sur l'arrêt qui condamnait Mme Lafarge aux travaux forcés à perpétuité et à l'exposition sur la place publique de Tulle.
Mme Lafarge était-elle vraiment coupable ou était-elle, au contraire, victime d'une effroyable erreur judiciaire ? Telle est la question que, sans souci du détail pittoresque ou de la période oratoire, nous avons dessein de poursuivre dans le domaine étroit des faits.
Les conditions dans lesquelles M. Defoy, agent matrimonial, mit en rapports, à la fin de juillet 1839, M. Charles Pouch Lafarge, propriétaire et maître de forges au Glandier (Corrèze), et Mlle Marie-Fortunée Cappelle, n'ont pas été (de l'aveu même de M. l'avocat général Decoux) élucidées par l'instruction, pourtant longue et minutieuse.
Mais il nous suffit de savoir qu'il avait vingt-huit ans, une laide figure et de belles dents ; qu'étant veuf, et assez gêné dans ses affaires, il venait chercher à Paris, à la fois, une compagne qui charmerait sa solitude et une dot qui rétablirait l'équilibre de ses finances ; qu'elle avait vingt-quatre ans ; qu'elle était orpheline, fille d'un colonel de la garde impériale et qu'elle possédait environ
{0.000 francs. Ils se virent, pour la première fois, un mercredi. Le dimanche suivant, les bans étaient publiés, et moins de minze jours après, ils partaient ensemble pour le Glandier.
Peu de choses à retenir de ce voyage, irois étapes : ce sont crois désillusions pour la jeune et romanesque épouse du maître de forges corrézien.
Premier arrêt à Orléans. Le mari, « très épris et un peu exalté, » dit l'accusation, « qui manque de délicatesse et de ménagement, » dit la défense, veut pénétrer de fon e chezMm0 Lafarge, pendant que celle-ci est dans son bain, menace et se répand en propos grossiers, traite de « singerie » le pudique refus qu'oppose la jeune épousée, et promet qu'au Glandier « il saura bien la mettre à la raison »
C'est la première désillusion.
Second arrêt à la Châtre, chez M. Pontier, receveur particulier, oncle de Lafarge.
Madame Lafarge (née Marte Cappelle).
Non contente de traiter « Lélia » d'oeuvre infâme, et Mme Sand — j allais dire « d'indésirable » — pour « les salons honnêtes » de la Châtre, la nouvelle tante de Mmc Lafarge raconte à celle-ci qu'une coutume limousine consiste à apporter aux nouveaux mariés, le soir de leurs noces, une soupe de vin épicé qu'ils doivent partager au lit.
C'est, pour une jeune femme délicate et parisienne, une deuxième et rude épreuve.
Dernière étape : le Glandier.
L'arrêt de mise en accusation reconnaît, lui-même, « que les agréments en avaient été fort exagérés pour faciliter l'union ».
C'est la troisième, c'est la plus grave désillusion.
Mme Lafarge se voit, à cent lieues des siens, dans une maison isolée, délabrée et ruinée, auprès d'un homme qu'elle connaît à peine et dont elle dit : « Je me serais trouvée mal s'il m'avait baisé la main, et, dans ses bras, je serais morte ».
Elle écrit alors une lettre, sur laquelle il nous faut nous arrêter un peu, car elle est, pour M. l'avocat général, « la clef de voûte de l'accusation » .
Jugeant inutile de la reproduire en entier et soucieux de prévenir tout reproche de partialité, j'ai emprunté le résumé à l'arrêt de la Chambre des mises.
« Le soir même de son arrivée au Glandier, l'accusée adressa à son mari une lettre où se montre son dédain, où elle déclare qu'elle l'a trompé, qu'elle en aime un autre, qu'elle sera adultère, si le sieur Lafarge ne la sauve pas de lui-même ; que les habitudes, l'éducation, ont établi, entre eux, une barrière immense, qu'elle le supplie de la faire conduire à Bordeaux où elle s'embarquera pour Smyrne. »
Lettre étrange, à coup sûr, et qu'on peut discuter à perte de vue ; dans laquelle, pour les uns, « le dévergondage de la pensée ne le cède qu'au cynisme des expressions », et qui est, à leurs yeux, le premier titre de l'accusation.