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ARIE- ANTOINETTE ET LOUIS XVI DANS LES JARDINS DE VERSAILLES

On voulait être surtout « philanthrope », car la philanthropie était alors le dernier mot de la philosophie des salons.

Si les conversations étaient un enchantement de l'esprit les modes précieuses, ridicules et charmantes étaient un enchantement des yeux.

Les femmes portaient des robes « Vive Bergère ! » « ventre de puce », « dos de puce », des robes « à la Jean-Jacques » conformes aux principes de cet auteur, c'est-à-dire d'une simplicité ingénue, abandonnée, et qui voilait le moins possible la nature !

Les rubans étaient « couleur des cheveux de la reine ». On avait des « coiffures à la Minerve » et des « poufs au sentiment » dans lesquels on faisait encadrer le portrait en miniature de son bébé, de sa mère, de son petit chien ou de son serin.

Le luxe et l'élégance de la vie n'avaient jamais été portés si haut.

A Paris même, et tout autour de Paris, les demeures seigneuriales, étaient nombreuses où se donnaient des fêtes et des réceptions continuelles.

A Paris, le roi avait le Louvre et les Tuileries, le duc d'Orléans avait le Palais-Royal, Monsieur possédait le Luxembourg, le prince de Salm, le duc de Bourbon, le duc de Soubise avaient des hôtels vastes et somptueux comme des palais.

A Versailles, aux côtés du palais du roi, toutes les grandes familles avaient leur hôtel : à droite, les hôtels de Bourbon, d'Ecquevilly, de la Trémoille, de Condé, de Maurepas, de Noailles, de Penthièvre, de Broglie, de Bouillon, de la Marche ; à gauche, le pavillon d'Orléans, de Monsieur, les hôtels de

Chevreuse, de l'Hospital, de Pontchartrain, de Dangeau... J'en passe !

Quand le roi sortait en carrosse, quatre trompettes sonnaient à l'avant, quatre à l'arrière.

Devant les chevaux, cent suisses en costume du xvic siècle ouvraient la marche avec le chapeau à panache, la pertuisane, la fraise, l'ample pourpoint bariolé de couleurs vives.

De chaque côté des grilles, les gardes-suisses d'un côté, les gardes-françaises de l'autre, en habit bleu de roi, formaient la haie à perte de vue. Tout autour du carrosse, se tenaient les gardes du corps à cheval avec l'épée et la carabine, en culotte rouge, bottes noires, habit bleu à broderie blanche.

C'était un merveilleux spectacle dans les vastes avenues rectilignes de Versailles !

Mais il n'y avait pas que Versailles. Il y avait aussi les Trianon, Fontainebleau, Compiègne, Choisy, Marly, Saint- Germain-en-Laye, Saint-Cloud, Rambouillet, qui étaient des résidences royales.

Mesdames avaient Bellevue, le prince de Condé avait Chantilly.

A Versailles, il y avait des fêtes, soirées costumées, bals, réceptions, dîners, représentations au moins cinq jours par semaine.

C'était donc, tout autour de ces luxueuses demeures, un mouvement, un va-et-vient continuels, où se croisaient les molles et silencieuses chaises à porteurs douillettes et capitonnées de soies vives à l'intérieur, et les carrosses somptueux « où tant d'or se relève en bosse » aurait dit Molière, et qui roulaient à toute allure, avec fracas sur les pavés du roi.

6o LES GRANDS PROCES DE L'HISTOIRE

Les magnifiques chevaux de sang qui les tiraient provenaient des haras de Normandie ou de la vieille race limousine réputée des haras royaux de Pompadour.

Ils menaient un tel train qu'on les appelait les « enragés » et qu'ils étaient capables de faire Paris-Versailles, aller et retour, en une heure et demie.

On allait beaucoup à la campagne : Rousseau avait mis la Nature à la mode.

Aussi, les parcs avaient- ils perdu cette sévère et majestueuse symétrie, où s'était tant complu le siècle de Louis XIV, et qui, animée par le génie d'un Le Nôtre, avait réussi à créer d'impérissables chefs-d'œuvre dont Versailles est resté le modèle.

On n'aimait plus que les jardins anglais aux courbes harmonieuses, aux sentiers ombreux, aux molles perspectives vaporeuses, avec, dans le lointain, de grands étangs poétiques sur l'eau tranquille desquels pleuraient des saules argentés ou de hauts peupliers frissonnants.

On y dressait des temples à l'Amitié, à l'Honneur, à la Bienfaisance, à l'Amour et même à la Philosophie, ce dernier destiné à rester toujours inachevé « parce qu'il devait être, disait-on, le symbole des connaissances humaines ».

Ainsi tout était devenu prétexte aux jeux légers de l'esprit, aux grâces éphémères et superficielles de la conversation. Tout était vu sous l'angle de la vie de salon. Tout devait concourir à la rendre plus aimable et plus brillante.

Aussi était-il de mauvais ton de rien prendre au sérieux, d'éprouver des sentiments trop profonds, de s'intéresser trop vivement à quelqu'un ou à quelque chose, puisque chacun se

L'AFFAIRE DU COLLIER ai

levait tout entier au plaisir et au divertissement de tous.

C'était poussé si loin, que cet universel badinage avait fini par entrer réellement dans les mœurs.

Nous voici loin, pensez-vous sans doute, de l'Affaire du Collier ?

Détrompez-vous : nous y arrivons, au contraire. Mais ce long préambule et ce détour apparent n'auront peut-être pas été inutiles s'ils ont réussi à vous replacer, pour un instant, dans le cadre même et' dans l'atmosphère si particulière où cette affaire s'est déroulée.

Car si ces invraisemblances semblent incroyables et inadmissibles à notre mentalité moderne, elles s'expliquent d'ellesmêmes, au contraire, lorsqu'on les situe dans leur vrai milieu.

Pour tout dire, le cardinal Louis de Rohan, qui fut victime de cette énorme et stupéfiante escroquerie et qu'on en crut d'abord complice, fut, en réalité, tout autant victime de son siècle, de ses mœurs et de son caractère que des intrigues compliquées et des machinations ténébreuses de l'adroite Mme de La Motte.

Mais, avant d'entreprendre à mon tour le récit, je dois m'excuser, à nouveau, d'en être réduit à vous promener, une fois de plus, dans le domaine historique privé de M. Funck- Brentano.

« L'Affaire du Collier » après « Le Drame des Poisons » : vous voyez que j'aggrave singulièrement mon cas !

J'ose espérer, pourtant, que l'aimable autant qu'érudit histo rien voudra bien me pardonner cette récidive, si je commence par vous dire que tout l'attrait et tout l'intérêt que vous pourrez trouver à ce récit doivent lui être attribués, et que je ne prétends revendiquer en propre que les mauvais passages !

Mais voulez-vous qu'avant d'aborder les faits, nous tassions d'abord rapidement connaissance avec les acteurs ?

A tout seigneur, tout honneur : voici le grand premier rôle, ie cardinal de Rohan.

Né à Paris le 25 septembre 1734, il était de cette vieille et noble maison, jadis souveraine de Bretagne, dont le berceau se trouve à Josselin et qui portait « de gueule aux neuf macks d'or », avec cette orgueilleuse et célèbre devise « Roi ne puis, prince ne daigne, Rohan suis ».

Admirablement doué, au moral comme au physique, plein d'esprit, de grâce et de cœur, d'une politesse raffinée, d'une galanterie de grand seigneur, « aimable autant qu'on peut l'être », nous dit Mrae de Genlis, Louis de Rohan gâtait malheureusement tous ces dons et ces belles qualités par les défauts mêmes de son siècle, qu'il poussait plus loin que personne.

Son élégance n'avait, en effet, d'égale que sa prodigalité ; les grâces de son esprit ne suffisaient pas à voiler ses inconséquences et sa légèreté, et toute son intelligence, souple et vive, mais superficielle, le laissait à la merci de quiconque voulait abuser de sa bonne foi et de son invraisemblable crédulité.

En somme, disons-le, il avait eu une vie trop facile. Porté par son nom, par sa fortune, par les alliances de sa famille, servi par son physique et ses qualités plus brillantes que solides, il avait eu une carrière où son mérite personnel avait eu trop peu de part, et qui avait exalté son ambition sans la satisfaire.

A vingt-six ans, il était coadjuteur du cardinal Constantin de R.ohan, son oncle, évêque de Strasbourg.

A vingt-sept ans, il entrait à l'Académie française.

En 1772, à trente-huit ans, il était envoyé comme ambassadeur à Vienne. Là, il déployait aussitôt un faste et un luxe qui devaient profondément choquer et indisposer contre lui l'impératrice Marie- Thérèse, la mère de la dauphine de France, Marie-Antoinette.

Cette souveraine trouvait, en effet, la conduite et l'existence du nouvel ambassadeur fort peu compatibles avec la réserve et la dignité qu'aurait dû lui imposer son caractère ecclésiastique.

Ce n'étaient, à l'ambassade de France, dans le somptueux château des bords du Danube qui lui servait de résidence, que réceptions et fêtes, dîners, bals travestis, représentations, parties de chasse où le futur cardinal, luimême, en costume de fantaisie vert et or, tirait jusqu'à treize cents coups de fusil dans sa journée.

Les soupers de cent cinquante couverts, par petites tables, dans les jardins illuminés de l'ambassade, suivis de bal et de concert, réunissaient, autour de Louis de Rohan, toute l'aristocratie de Vienne conquise et charmée.

Le Cardinal de Rohan.

Car ses manières de grand seigneur lui avaient attiré de nombreux partisans parmi les nobles Viennois, et surtout les Vieu noises, avides de divertissements.

Mais l'impératrice, bien loin d'en être désarmée, n'en concevait que plus de ressentiment contre le nouvel ambassadeur. Elle lui reprochait « de corrompre sa noblesse ».

« Nos femmes, écrivait-elle, jeunes et vieilles, belles et laides, en sont ensorcelées. Il est leur idole. Il les fait radoter, si bien qu'il se plaît fort bien ici et assure y vouloir rester ! »

Est-il besoin d'ajouter qu'elle n'avait d'autre vœu, elle, que de l'en faire partir ?

Elle agissait, en ce sens, sur sa fille Marie-Antoinette.

Et, malheureusement, Rohan lui-même ne devait pas tarder à lui fournir le prétexte qu'elle cherchait.

Il est, d'ailleurs, tout à l'honneur de son patriotisme.

Ecrivant au duc d'Aiguillon, ministre des Affaires Etrangères de Louis XV, à propos de l'attitude de l'Autriche dans la question du partage de la Pologne, Rohan lui représentait plaisamment Marie-Thérèse comme <f essuyant d une main des larmes de commande », tandis que de l'autre elle saisissait le glaive qui servirait à dépecer la Pologne « pour être la troisième partageante ».

Cette lettre spirituelle eut trop de succès. Une indiscrétion fâcheuse fit connaître à la dauphine Marie- Antoinette ce portrait peu flatteur de sa mère, et elle en garda rancune à Rohan. Aussi, en 1774, deux mois après la mort de Louis XV, l'ambassade de Vienne était-elle brusquement retirée à Rohan pour être confiée à son rival Breteuil.

Cette vengeance, assez vilaine et qui indisposa contre la

L'AFFAIRÉ DV COLLIER ê<

jeune reine, fut, sans doute, le point de départ de toute l'alfaire.

Rohan, acccueilli fraîchement à son retour par le faible Louis XVI, ne put se dissimuler d'où partait sa disgrâce.

Il n'eut plus, dès lors, d'autre idée ni d'autre désir que de rentrer en grâce auprès de la reine.

Il lui fit demander à plusieurs reprises de le recevoir.

Mais elle trouva toujours un prétexte pour éluder cette entrevue.

Rongé par l'ambition, Louis de Rohan se désolait de cette défaveur qui, seule, mettait obstacle, lui semblait-il, à ce qu'il devînt l'émule d'un Richelieu ou d'un Mazarin dont il se croyait l'étoffe.

En 1777, le roi le nomma grand aumônier, ce qui équivalait à ministre des Cultes.

L'archevêque de Toulouse avait convoité cette place; mais Louis XVI, qui était sincèrement religieux, l'avait écarté sur sa réputation de sceptique, en disant :

— Je n'aime pas beaucoup un archevêque qui ne croit pas n Dieu!

En 1778, Rohan reçut le chapeau de cardinal. En 1779, il remplaça àl'évêché de Strasbourg son oncle décédé.

Ces diverses fonctions ne représentaient pas moins d'un million de livres de revenus.

Ce n'était pas suffisant, pourtant, pour l'empêcher de faire des dettes.

Mais, sans doute, manifestait-il à cet égard la superbe insouciance de cette époque, dont la réponse de l'évêque Dillon est restée comme le signe le plus typique.

HENRI-ROBERT II f

Le roi, un jour, lui reprochait d'avoir des dettes vraimeru trop criardes.

L'évêque Dillon fit, sans la moindre ironie, cette réponse qui nous semble prodigieuse et qui parut alors toute naturelle :

— Sire, je n'en savais rien. Mais je m'en informerai auprès de mon intendant et j'y ferai mettre bon ordre.

Louis de Rohan n'y faisait pas mettre bon ordre. Il avait :

Un palais à Strasbourg ;

Un hôtel à Paris où est aujourd'hui l'Imprimerie Nationale ;

Un château à Saverne.

Ce château, à lui seul, absorbait une bonne part de ses revenus.

Il avait, rien qu'à Saverne : quatorze maîtres d'hôtel, vingrcinq valets de chambre, cent quatre-vingts chevaux dans ses écuries, une vaisselle innombrable et même une batterie de cuisine en argent massif, et sept cents lits pour ses invités.

Il y tenait table ouverte. Il n'avait jamais moins de cinquante convives.

Les plus jolies femmes s'y donnaient rendez-vous. Au milieu, le cardinal présidait, beau, aimable, empressé, magnifique, semblant né vraiment pour recevoir et pour représenter.

La plus aimable liberté régnait dans ce château. « Liberté, facilité, prodigalité. » C'était le mot d'ordre du cardinal.

— Il ne fallait point, disait-il, rendre la religion trop austère, pour n'en pas faire un « désert ».

Les chasses du château de Saverne étaient célèbres. De v^alfons, dans ses Souvenirs, nous en trace le tableau suivant :

« Six cents paysans et les gardes rangés en îiJe formaient, dès

ie matin, une chaîne longue dune lieue et battaient la campagne environnante. Cependant, les chasseurs hommes et femmes étaient postés. De crainte que les dames n'eussent peur seules, on leur laissait toujours l'homme quelles haïssaient le moins, pour les rassurer.

Vers midi, la compagnie se rassemblait sous une belle tente, au bord d'un ruisseau ou dans un endroit délicieux ; on servait uu

Château des Cardinaux de Rohan, a Strasbourg. Gravure de J.-M. Weiss.

dîner exquis, et, comme il fallait que tout le monde fût heureux, chaque paysan recevait une livre de viande, deux de pain, une bouteille de vin et ne demandait qu'à recommencer. »

Le soir, on jouait la comédie,' on dansait, ou bien on faisait de la musique et l'on chantait.

Le cardinal lui-même ne dédaignait pas de se livrer aux douceurs de l'harmonie.

Une mélodie charmante, que vous connaissez sans doute, paroles et musique de sa composition, nous est restée de lui. Le refrain sentimental et mélancolique en est :

Douceur d'amour trop tôt passée, Ton souvenir est toujours là.

Si vous évoquez la figure du grand aumônier dans l'atmosphère langoureuse et tendre de cette vieille romance, dans le cadre de cette vie légère, facile et luxueuse de Saverne, la suite des événements vous paraîtra beaucoup plus naturelle.

Le genre d'existence et le caractère tout à la fois ambitieux et crédule du cardinal de Rohan n'en faisaient-ils pas, en effet, une proie toute désignée aux intrigues de Mme de La Motte ?

Celle-ci n'avait, pour ainsi dire, qu'à paraître pour vaincre, qu'à jeter la semence sur ce terrain si favorable pour la voir aussitôt germer et fructifier au delà même de ses espérances.

Jeanne de Valois, comtesse de La Motte, bien qu'elle fut du « sang des Valois » et descendît, par une filiation lointaine et compliquée, d'Henri II, roi de France, avait eu une existence aventureuse et singulièrement misérable.

Petite fille, elle en avait été réduite à vivre d'aumônes. On l'avait vue, pieds nus, sale, vêtue de haillons, courir, à la sortie de Paris, sur la route de Versailles, derrière les carrosses qui passaient, pour implorer la charité.

Tout en courant, tout en tendant sa pauvre petite main, elle répétait, comme une mélopée lamentable, cette phrase que sa mère lui avait apprise par cœur :

— Pitié pour une orpheline du sang des Valois !

Un beau matin, cette phrase avait frappé la marquise de Bou.

îainvilliers qui se rendait avec son mari, prévôt de Paris, à sa terre de Passy, — car on avait, alors, des terres à Passy.

Elle avait fait arrêter son carrosse, s'était enquis du domicile de l'enfant, avait fait prendre des renseignements auprès du curé de Boulogne et, finalement, avait placé l'entant en pension, d'abord à l'abbaye d'Yerres, puis à celle de Longchamp.

Jeanne de Valois y était restée plusieurs années. Mais, comme elle ne se sentait décidément aucune vocation pour la vie religieuse, elle s'était échappée, un beau jour, de son abbaye et avait échoué à Bar-sur-Aube chez la présidente de Surmont, qui avait accepté de la recueillir, pour une semaine tout au plus, et où elle était restée plus d'un an.

Elle y avait joué la comédie avec la jeunesse du pays. C'est ainsi qu'elle avait connu et épousé le comte de La Motte (qui, d'ailleurs, n'était pas comte !), gentilhomme médiocre et sans fortune, qui servait alors, comme beaucoup de jeunes nobles ruinés, dans la gendarmerie.

« Il est assez dispos pour bien porter sa botte de foin du magasin de fourrage au quartier, disait de lui son beau-frère ; mais ne lui en demandez pas davantage ! »

Il avait plu pourtant à Jeanne de Valois, et elle avait bientôt pris sur ce cerveau simple un empire absolu.

Le jeune ménage, aussi dénué de ressources et aussi dépensier d'un côté que de l'autre, avait été rapidement dans une situation très précaire, vivant de dettes et d'expédients.

Mme de La Motte, qui était jolie et n'était point d'une vertu farouche, avait réussi, pourtant, à intéresser à son sort quelques généreux admirateurs, notamment le jeune comte Beugnot, avocat au Parlement, esprit fin, averti et très observateur, qui,

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seul sans doute de tous ceux qui rapprochèrent, réussit à n'être point sa dupe et qui nous a laissé d'elle, dans ses Mémoires, un joli et vivant portrait.

« Mme de La Motte était, nous dit-il, d'une taille médiocre, mais svelte et bien prise. Elle avait des yeux bleus pleins d'expression sous des sourcils noirs et bien arqués. Elle avait la main belle, le pied très petit. Son teint était d'une blancheur remarquable. Sa bouche était grande, mais admirablement garnie, et son sourire était enchanteur.

Dénuée de toute espèce d'instruction, elle avait beaucoup d'esprit. En lutte depuis sa naissance avec l'ordre social, elle en bravait les lois et ne respectait guère mieux celles de ia morale.

Elle savait pourtant, quand il le fallait, affecter la douceur et jusqu'à la faiblesse de son sexe.

Tout cela composait un ensemble effrayant pour un observateur, et séduisant pour le commun des hommes qui n'y regardaient pas de si près. »

Un autre de ses admirateurs note, de son côté, que « ia nature lui avait prodigué le dangereux don de persuader ».

Ajoutons, sans euphémisme, qu'elle savait mentir avec un aplomb, une richesse d'invention et une adresse qui déconcertaient les mieux avertis.

Telle était la redoutable intrigante qui, en 1781, réussit à se faire présenter au cardinal de Rohan par sa bienfaitrice, Mme de Boulainvilliers, et qui fut, grâce à elle, reçue au château de Saverne.

Elle sut intéresser et émouvoir le cardinal par le récit, sans doute fort embelli et expurgé, de son enfance misérable, de sa

noblesse et de ses infortunes, et elle obtint que le cardinal lui vînt en aide, d'abord en apostillant une demande de son mari pour être nommé capitaine, puis en lui octroyant, sur sa cassette des aumônes, un libéral secours.

Mais ce début encourageant était bien loin de satisfaire l'ambitieuse comtesse.

Elle revint à Paris, et Beugnot, qui la revit à ce moment, la trouva tout exaltée de l'accueil qu'elle avait reçu à Saverne, parlant avec enthousiasme de la bonté du cardinal et formant mille projets d'avenir.

Effectivement, peu de temps après, elle tenta d'intéresser la reine à son sort en simulant un évanouissement sur son passage, tandis qu'elle se rendait à la messe.

Malheureusement pour elle, la foule la masqua à cet instant précis, et la reine ne la vit même pas s'affaisser.

Elle recommença un autre jour sous les fenêtres mêmes de Marie-Antoinette, mais ce fut sans plus de succès.

Alors, elle s'avisa qu'au fond le principal était de faire croire à son entourage qu'elle avait réussi.

Avec ce don redoutable de persuader qui lui appartenait, elle commença à raconter partout que la reine avait été émue de son infortune, lui avait fait prodiguer des soins, était venue la voir, l'avait écoutée avec bienveillance et lui avait témoigné beaucoup de bonté.

Elle sut inventer des détails vivants de cette entrevue, avec tant de vraisemblance et tant d'assurance, qu'elle n'eut pas de peine à persuader le crédule cardinal que Marie-Antoinette l'avait effectivement reçue à Trianon et voulait bien l'honorer de son amitié.

Habilement, elle revint sur cette amitié si flatteuse, chaque fois qu'elle vit de Rohan, et l'entretint dans cette idée qu'elle était, sans cesse, reçue par la reine.

Vous devinez que le cardinal s'empressa de lui demander si elle avait pu discerner en quelles dispositions Marie-Antoinette était maintenant à son égard, et s'il ne pouvait espérer un retour de la faveur royale.

L'habile intrigante n'eut garde de le décourager. Elle lui affirma que rien n'était désespéré, au contraire, que la reine était déjà bien mieux disposée pour lui, et que, certainement, grâce à ses efforts en ce sens, elle achèverait bientôt de la faire revenir complètement de ses injustes préventions.

En même temps, elle s'offrait à transmettre à son amie Marie- Antoinette une lettre de Rohan implorant son pardon.

Elle emporta la lettre du cardinal et lui rapporta, quelques jours plus tard, une réponse.

Mais est-il besoin d'ajouter que la lettre de Rohan ne parvint jamais à sa destinatrice et que la réponse, habilement forgée de toutes pièces, ne provenait pas de la reine ?

Ce subterfuge audacieux devait réussir cependant.

D'abord parce que le cardinal, naturellement très crédule, l'était encore davantage en cette occasion qui comblait tous ses vœux.

Ensuite, parce qu'il lui était bien difficile, à ce moment (où on ne lui demandait rien), de concevoir quel intérêt pouvait avoir Mme de La Motte à le tromper ainsi.

Enfin, parce qu'il n'avait jamais vu l'écriture de Marie-Antoinette, et qu'il avait d'autant moins la possibilité de contrôler l'authenticité de cette lettre que Mmc de La Motte lui recomman-

dait instamment de n'en pas parler et de n'en pas laisser soupçonner l'existence dans son intérêt même.

Aussi, la correspondance se poursuivit-elle. Mme de La Motte avait fait, tout exprès, l'acquisition de papier de luxe, bordé de bleu pastel, avec trois fleurs de lis.

Elle signait (comme la reine, d'ailleurs, ne le fit jamais ; mais on ne peut pas tout savoir !) « Marie- Antoinette de France ». — Elle signait ou, plutôt elle faisait signer, car ce n'était pas elle qui tenait la plume ! C'était son secrétaire ! Un secrétaire à tout faire...

Il se nommait Rétaux de Villette et cumulait les fonctions d'ancien gendarme, d'ami de M. de La Motte et de secrétaire de la comtesse.

Il avait une jolie écriture, fine, régulière, très féminine. N'estil pas plaisant de penser que ce pauvre cardinal suait sang et eau pour bien tourner ses lettres et se mettait en grands frais de style, d'hommages prosternés et de protestations de dévouement pour que sa prose fût dégustée et raillée par cet ancien gendarme !

Oh ! dérision cruelle

Cependant, cette correspondance ne pouvait se prolonger indéfiniment.

Louis de Rohan commençait à s'étonner que la reine, qui ne craignait pas de se compromettre en lui écrivant de la sorte, ne lui manifestât pas autrement le renouveau de sa faveur.

Mmc de La Motte lui expliquait bien, il est vrai, que la pauvre reine n'était pas libre d'agir à sa guise, que le parti du ministre Breteuil, hostile à Rohan, était encore tout-puissant sur i'esprii du roi, qu'elle devait donc user de ménagements et que c'étaii

seulement avec le temps et progressivement, qu'elle amènerai Louis XVI à se dégager de cette emprise.

Pour achever de le convaincre, elle disait au cardinal de bien observer la reine, la prochaine fois qu'il se trouverait en sa présence dans une cérémonie quelconque, et que, très certainement, il surprendrait un coup d'œil bienveillant de sa souveraine à son adresse.

Le pauvre Rohan ne quittait pas la reine des yeux, et, en effet, prenant son désir pour la réalité, il croyait bien, à un moment donné, saisir un furtif regard de Marie-Antoinette à son intention. Pourtant, ce n'était pas encore assez pour l'amener au point voulu.

Mme de La Motte rêvait de faire mieux et d'emporter à jamais, par un coup de maître, la confiance absolue, aveugle et sans limite du pauvre cardinal. Pour cela, il fallait arranger une entrevue secrète entre Rohan et la reine, et que celle-ci lui laissât elle-même entre les mains un gage de son pardon et de son amitié.

Alors, après cela vraiment elle tiendrait le cardinal à sa merci.

Mais comment trouver une fausse reine, je veux dire une personne qui consentît à jouer ce rôle et qui pût passer pour Marie-Antoinette dans certaines conditions favorables ?

M. de La Motte, informé de ce projet scabreux par sa femme, se mit immédiatement en campagne pour trouver un sujet.

Sa collaboration fut particulièrement heureuse : il dénicha l'oiseau rare.

Cet oiseau qui, suivant les époques, a reçu des noms divers

fréquentait les jardins du Palais-Royal et y passait ses aprèsmidi.

C'était une jeune femme aimable, jolie, blonde et gracieuse, dont la ressemblance physique, étonnante avec Marie-Antoinette, frappa tout de suite le comte de La Motte.

Il l'observa quelque temps avec insistance, s'assit non loin d'elle, puis, comme ce manège ne semblait pas l'effaroucher, il engagea carrément la conversation, prit, le lendemain, la liberté de l'accompagner jusqu'à sa porte et la présenta à sa femme.

Elle s'appelait Nicole Le Guet. Mais Mme de La Motte, qui descendait du sang des Valois, jugea bon de l'anoblir. Et elle la présenta dans son salon sous le nom de baronne d'Oliva (anagramme de Valois).

Elle l'invita à dîner, la cajola, l'éblouit de ses relations vraies ou fausses et, finalement, lui demanda si elle voulait gagner quinze mille livres et, par surcroît, obliger son amie la reine.

Baronne d'Oliva (M'ie Nicole Le Guet.)

— Que faut-il donc faire pour cela ? demanda cette jeune femme étonnée.

— Oh ! la chose la plus simple du monde ! Vous remettrez, un soir, dans une allée du parc de Versailles, une rose à un grand seigneur qui vous baisera la main.

— Mais en quoi cela peut-il obliger la reine ? demanda ingénument cette jeune femme qui était restée fort naïve en dépit de son existence légère (Mrae de La Motte disait même « fort bête »).

— Oh ! ce serait trop long à vous expliquer. Le comte de La Motte viendra vous chercher demain soir et vous mènera à Versailles.

Elle n'interrogea pas plus avant et accepta. Le cardinal fut aussitôt prévenu de l'honneur insigne qui l'attendait.

Le lendemain (c'était le n août 1784), le comte passa prendre Nicole en voiture à son modeste hôtel meublé, l'amena à Versailles et la remit entre les mains de sa femme.

Il était huit heures du soir. Celle-ci, aidée d'une femme de chambre prénommée Rosalie, se mit aussitôt en devoir de coiffer et d'habiller à son goût la jolie et naïve baronne d'Oliva.

Si elle eût été moins naïve, celle-ci eût sans doute remarqué que la robe blanche de linon qu'on lui mettait, et la coiffure dite « en demi-bonnet » qu'on lui faisait adopter pour la cir- I constance, étaient précisément celles de Marie-Antoinette sur ce célèbre portrait qu'avait fait d'elle Mme Vigée- Lebrun et qui avait eu tant de succès au dernier Salon de 1783.

La toilette terminée et réussie à souhait, tuut le monde alla dîner. Il y avait aussi, là, Rétaux deVillette. On but beaucoup et ioveusement.

Puis, le dîner et les libations finies, comme il n'était pas loin de minuit, on se dirigea vers le parc de Versailles et l'on y pénétra. Car ce parc, contrairement à l'idée qu'on se fait généralement de Versailles au temps de la royauté, restait nuit et jour ouvert au public et était, par conséquent, encore beaucoup plus libre d'accès qu'aujourd'hui.

Rétaux de Villette et Mme de La Motte s'éloignèrent de leur côté.

La nuit, sans lune, était fort sombre : à peine l'obscure clarté qui tombe des étoiles.

Le silence était impressionnant. On n'entendait, au loin, que le bruit des jets d'eau retombant dans les vasques des bassins de marbre et, parfois, le murmure du vent dans les feuilles de marronniers.

La petite baronne avait peur. La fraîcheur de la soirée et l'émotion de l'inconnu la faisaient trembler.

Mais le comte lui serrait le bras et l'entraînait vivement à sa suite, sans lui donner le temps d'hésiter.

Ils traversèrent ainsi la grande terrasse déserte devant la masse sombre du château, puis descendirent vers le Bosquet de Vénus.

Ce Bosquet de Vénus, ainsi nommé parce qu'une statue de cette déesse de l'Amour devait y être placée, s'appelle, aujourd'hui, Bosquet de la Reine. Il est en contre-bas de la terrasse, adossé au mur qui soutient l'escalier des cent marches.

Là, l'obscurité, rendue plus opaque encore par les arbres, les ils géométriques et les buissons de buis taillés, était presque complète.

Le comte s'arrêta, lâcha le bras d'Oliva, lui souffla tout bas à

î'oreille de ne pas bouger, et iui-même s'éclipsa brusquement dans l'ombre.

Au même instant, Nicole d'Oliva, qui claquait des dents, entendit des pas qui se rapprochaient. Un homme grand, mince, de silhouette élégante, drapé dans un long manteau, le chapeau rabattu sur les yeux, s'avançait vivement vers Oliva.

Arrivé près d'elle, il se prosterna jusqu'à terre et baisa le bas de sa robe.

Elle était si émue qu'elle oublia la phrase qu'elle devait prononcer et se contenta de murmurer, d'une voix presque éteinte, quelques mots inintelligibles, en tendant la rose au cardinal, — car c'était lui !

Miraculeux effet du désir ! Celui-ci, qui était aussi troublé qu'elle, crut entendre :

— Vous pouvez espérer que le passé sera oublié !

Il allait répondre, à celle qu'il prenait pour la reine, des mots débordants de gratitude et de dévouement, quand un homme parut soudain et dit d'une voix haletante :

— Vite ! Vite ! Venez ! Voici M. et M"' d'Artois »

C'était Rétaux de Villette qui jouait à merveille le bout de rôle qui lui avait été attribué dans le scénario, bien réglé, imaginé par Mme de La Motte.

La baronne d'Oliva s'empressa de disparaître à sa suite, tandis que le cardinal se retirait de son côté, serrant la rose sur ses lèvres, fou de bonheur, d'espérance et d'orgueil.

Il la fit encadrer royalement et créa, dans les jardins de Saverne, une allée commémorative de cette inoubliable soirée, qu'il baptisa « l'allée de la Rose ».

« Il faut battre le fer pendant qu'il est chaud », dit le pro-

verbe. Mme de La Motte pensa qu'il fallait exploiter la générosité du cardinal pendant qu'il était encore sous le coup de son émotion.

Et, sans plus tarder, elle lui fit savoir que la reine, à court d'argent, serait heureuse d'avoir à sa disposition, le plus rapidement possible, une somme de cinquante mille livres pour venir en aide à une famille de gentilshommes ruinés.

Rohan, trop heureux que la reine daignât avoir recours à lui, emprunta aussitôt cette somme qu'il n'avait pas et la versa à la comtesse..., qui se chargeait de la faire parvenir à destination : vous devinez où elle alla.

Ce premier succès avait été trop facilement obtenu pour que Mme de La Motte ne fût pas tentée de recommencer. Peu de temps après, c'était cent mille livres, soi-disant empruntées par la reine à Rohan, sous un nouveau prétexte qui venait rejoindre dans la poche de la comtesse les cinquante mille livres déjà versées.

Sans doute eût-elle recommencé une troisième fois, en douolant encore le chiffre, un emprunt si avantageux pour elle, lorsque le hasard l'orienta vers une direction nouvelle.

Ce hasard se présenta dans son salon, sous la forme d'un avocat besogneux, nommé Laporte, qui fréquentait depuis quelque temps chez elle.

Or, ce Laporte était, par sa famille, en relations avec les joailliers de la couronne, deux associés, nommés Bœhmer et Bassenge.

C'est ainsi qu'il avait appris que Bœhmer et Bassenge étaient fort encombrés d'un certain collier de diamants de grand prix qu'ils avaient composé, naguère, du temps de feu Louis XV, dans l'espoir que celui-ci l'offrirait à la Du Barry.

Mais Louis XV était mort sans l'acheter, et ils étaient d'autant plus ennuyés de voir ce collier leur rester, qu'ils avaient dû emprunter une somme considérable à un taux d'intérêt assez élevé pour se procurer les énormes diamants qui le composaient, et que, d'autre part, le prix exhorbitant de ce bijou le rendait presque invendable. Ils en voulaient seize cent mille livres.

La cour d'Espagne, à qui ils l'avaient ofîert, l'avait refusé.

Ils avaient espéré, un instant, que Louis XVI l'offrirait à sa femme et ils le lui avaient, en effet, proposé.

Mais Marie-Antoinette, déjà comblée de bijoux, avait eu un accès de sagesse en apprenant le prix de ce collier, et elle avait fait au roi cette réponse édifiante :

— Avec seize cent mille livres, nous aurions deux vaisseaux Je soixante canons ! Nous avons plus besoin de vaisseaux que de -diamants.

A cette époque, en effet, la France était sur les mers l'égale et la grande rivale de l'Angleterre et sa flotte devait lui permettre d'assurer l'indépendance de l'Amérique !

Bœhmer et Bassenge avaient vainement essayé de faire revenir la reine sur son refus, escomptant que cette sagesse excessive n'aurait qu'un temps et céderait bientôt devant la tentation que représente toujours un beau bijou pour une jolie femme.

Mais leur attente fut déçue.

Aussi, en désespoir de cause, Bœhmer alla-t-il se jeter aux pieds de Marie-Antoinette en lui disant qu'il n'avait qu'à se précipiter dans la rivière, si elle n'achetait pas celle de diamants !

La reine lui répondit sévèrement qu'elle n'aimait pas ces démonstrations excessives et qu'elle ne voulait plus entendre

Si

parler de ce collier ! qu'il n'avait qu'à le diviser et à le vendre ailleurs.

Laporte raconta tout cela à Mme de La Motte. Et comme les joailliers avaient promis une forte commission à qui leur ferait vendre l'invendable collier, Laporte, qui n'eût pas été fâché de toucher ladite commission, ajouta que Mme de La Motte devrait bien user de son crédit sur Marie-Antoinette pour la décider à acheter ce bijou.

La comtesse était curieuse et, sans avoir encore aucun plan bien défini en tête, elle demanda, à tout hasard, Marie-Antoinette en « gaulle » à voir le collier. ou ROBE A L'1;NFANT

par Mmc Vigec-Lebrun (Salon de 1783).

DaSSenge, prévenu, Marie-Antoinette porte le costume que la comtesse , j 1 • de La Motte copia et dont elle revêtit la baronne

S empressa de la SatlS- d'Oliva, jouant le rôle de la reine dans la « Scène

faire. Le 29 décembre du Bosquet >K

1784, il vint lui apporter le collier à domicile, ouvrir î'écrin sout »es yeux émerveillés, en sortit le joyau magnifique et lui vanta copieusement la beauté, la grosseur et la valeur unique des diamants qui le composaient.

HiiNRI-EOBHRT II f

C'est sans doute à cet instant, tandis que, dans ses mains avides, elle soupesait le royal bijou, que l'idée germa dans u cerveau de Mme de La Motte :

« Il faut que je l'aie en ma possession ! »

Le cardinal de Rohan était à Strasbourg d'où il ne devait revenir que quelques jours plus tard.

Mme de La Motte mit à profit son absence pour mûrir son plan. Le 21 janvier, elle revit les bijoutiers et leur laissa entendre qu'elle avait trouvé un acheteur pour le collier.

— C'est un très grand seigneur, leur dit-elle, il viendra vous voir sous peu et vous prendrez avec lui, directement, tous ies arrangements et toutes les précautions que vous jugerez convenables. Je ne veux pas, moi, être mêlée à cette affaire. Je désire même que mon nom ne soit pas prononcé.

Quelle fable l'astucieuse comtesse a-t-elle donc contée au naïf de Rohan pour le décidera acheter ce bijou ?

Oh ! elle ne s'est pas mise en grands frais d'imagination. Elle lui avait simplement dit ceci :

— La reine désire acheter ce bijou ! mais, le roi désapprouvant cette folie, elle veut l'acheter en cachette et le payer en plusieurs termes sur sa cassette personnelle. Pour que cela ne se sache pas, elle ne veut pas directement négocier cette affaire et elle a besoin, par conséquent, d'un intermédiaire qui, par sa personnalité, sa fortune, sa situation... et sa discrétion, donne con- 1 fiance aux bijoutiers et l'assure elle-même du secret. Elle a pensé à vous. Vous lui feriez plaisir en négociant pour elle cet achat.

En même temps, elle lui montrait une lettre que la reine lui avait soi-disant adressée, à elle, comtesse de La Motte, pour lui

faire part de ce désir et lui exposer qu'elle n'avait pas actuellement les fonds nécessaires, pour payer en une seule fois ce collier d'un si grand prix.

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Cvi^C

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Le collier de la Reine.

Reproduction exacte

du grand collier de diamants des joailliers Bcehmer et Bassenge.

(D'après une gravure de l'époque.)

— Eh ! quoi, direz-vous sans doute, le cardinal eut la naïveté de se laisser prendre à cette fable absurde ?

Il s'engagea, lui, et engagea son honneur, sa situation, sa fortune et sa dignité sur la foi dune Mme de La Motte, et sur le vu d'une soi-disant lettre de la reine dont il ne connaissait même pas la véritable écriture.

C'est stupide et invraisemblable !

C'est invraisemblable pour nous, certes, qui connaissons le dernier mot de cette histoire.

Mais Tétait-ce si évidemment pour le cardinal ? La fable de Mme de La Motte ne cadrait-elle pas singulièrement, au contraire, avec l'opinion qu'on se faisait, en général, de la reine, avec l'aimable folie des mœurs de la Cour 4e cette époque ?

Est-ce que Marie-Antoinette elle-même, par l'inconséquence et l'étourderie de sa conduite, n'avait pas semblé, bien souvent, donner quelque crédit, et tout au moins l'apparence de la vérité, aux récits plus ou moins scandaleux qui couraient sur son compte, aux calomnies parfois odieuses qu'on colportait couramment à son sujet et qui auraient rendu, sinon vraisemblables, du moms fort possibles, les allégations de Mme de La Motte ?

Le temps était loin où la France entière saluait, par des ovations et des fêtes, la dauphine Marie-Antoinette qui lui arrivait d'Autriche, radieuse de jeunesse et de grâce ! Tout au long de sa route, son voyage avait été comme une apothéose triomphale. Elle avait traversé les villages jonchés de fleurs sur son passage, aux cris enthousiastes de : « Vive la dauphine ! Vive la France ! » Des salves d'artillerie aux Invalides, à la Bastille, à Vincennes avaient salué son entrée dans Paris par ce joli mois de mai 1770, et jamais on n'avait vu briller tant d'espérance dans les yeux de ia foule immense qui l'acclamait d'un cœur unanime.

C'est qu'on était écœuré di la corruption de la Cour de

Louis XV. On avait assez du joug et du faste impur de la Du Barry. Et la foule qui saluait, enthousiaste, cette enfant de quinze ans, croyait voir se lever, avec elle, sur la France lassée, une aurore radieuse de vertu, de bonheur et de paix.

Hélas ! cette popularité n'avait pas duré plus que ne durent les roses de mai.

De ses mains imprudentes, par ses inconséquences et sa légèreté, il faut bien le dire, la jeune souveraine avait bientôt tissé contre elle-même la trame redoutable des calomnies qui devaient l'accabler.

Elle ne comprit pas qu'une reine ne peut pas, sans danger, oublier qu'elle est reine. Pour elle, l'adage : « Noblesse oblige ! » n'avait pas de sens, du moins en ce qui concernait le maintien extérieur.

Imprégnée des idées de Jean-Jacques, amoureuse de la nature, de la liberté, de la simplicité, et même du laisser-aller, détestant le faste et l'étiquette, elle avait le tort de croire que son charme de femme valait mieux que sa puissance de reine, que l'éclat de sa jeunesse et de sa splendide chevelure blonde éclipsait et remplaçait avantageusement l'éclat emprunté de sa couronne !

Elle voulait séduire et non gouverner! Aussi la vit-on, dédaigneuse de l'étiquette, tourner en dérision ses obligations et fuir, dès qu'elle le pouvait, la pompe solennelle des cérémonies officielles, pour se réfugier dans la douce intimité de la vie privée.

Elle n'y voyait pas malice, ayant conscience de ne point faire le mal.

Elle oubliait que l'étiquette est la sauvegarde des souverains, et qu'une reine ne peut impunément s'en affranchir, même en tout bien tout honneur, sans donner aussitôt prise à la calomni.

Marie-Antoinette ne tarda pas à en faire, à ses dépens, la triste expérience.

Elle avait désiré qu'en elle le charme de la femme fît oublier la reine.

On oublia bien qu'elle était la reine, en effet, mais ce ne fut que pour médire plus cruellement de la femme.

Tout en elle devenait un sujet de critique.

Ses amitiés successives avec la duchesse de Picquigny, avec la nne et jolie princesse de Lan balle, avec ia délicieuse comtesse de Polignac, dont le sourire avait la douceur d'une caresse, furent autant de prétextes à des commentaires calomnieux.

Elle aimait le bal, le théâtre et les fêtes où sa beauté resplendissait. Elle jouait elle-même, devant un cercle intime, la comédie à Trianon.

On critiqua sa folie de plaisirs, on critiqua sa coquetterie, on critiqua ses relations. On condamna un tel manque de dignité, pour une reine, que de monter sur les planches.

Sa qualité d'Autrichienne la rendait suspecte et dressait contre elle tout un clan politique qui ne se faisait pas faute, pour la ! discréditer, d'alimenter la calomnie.

On lui avait prêté des amitiés trop tendres : Lauzun, Dillon, Fersen, d'autres encore.

Quand le roi lui donna Trianon, les bruits les plus fous coururent à ce sujet. On parlait de millions engloutis dans cette retraite légère. Une salle entière, disait-on, avait ses murailles tapissées de diamants.

La femme légitime de Louis XVI, « cette Autrichienne que le diable emporte », coûtait, prétendait-on, bien plus cher à la France que toutes les favorites de Louis XV.

Pendant ce temps, à Trianon, qui était, en réalité, une vraie ferme modèle, Marie-Antoinette, vêtue d'une robe de percale blanche et coifîée d'un chapeau de paille, allait voir traire ses vaches ou pêcher à la ligne dans le lac.

Elle était, il est vrai, dépensière. L'argent ne lui tenait pas dans la main et le roi dut, un jour qu'il payait ses dettes, lui faire quelques remontrances à ce sujet.

Autographe de la Reine Marie-Antoinette

— L'argent du peuple, lui disait-il, ne doit pas être gaspillé.

De là à raconter qu'elle était sans cesse à court d'argent et réduite à s'en procurer par les moyens les moins avouables, il n'y avait qu'un pas. Ce pas, ses inconséquences firent qu'il fut bientôt franchi.

« On citait d'elle, écrit Beugnot, des traits, des paroles qui la faisaient descendre du rôle de reine à celui de femme aimable. On se familiarisait avec elle, à ce dernier titre, par la pensée. »

Un soir qu'elle revenait de l'Opéra, un accident survint à son carrosse. Sans vouloir attendre qu'il fût réparé, elle sauta dans un fiacre et se fit reconduire chez elle en ce modeste équipage.

Le lendemain, elle eut l'imprudence de raconter cette équipée qu'elle trouvait plaisante.

La malveillance eut tôt fait de s'en emparer, dénatura l'incident et, sur cette minuscule aventure vraie, greffa les suppositions les plus perfides.

La reine aimait follement la musique. A Versailles, les soirs d'été, sur la terrasse, un orchestre avait coutume de venir donner des concerts où le public était admis.

La foule s'y pressait et circulait librement sous les grands arbres du parc, où la pénombre propice, la musique et la douceur des soirs d'été favorisaient les idylles.

Marie-Antoinette, qui aimait le peuple, s'en amusait et prenait plaisir à se promener, incognito, au bras de la comtesse de P&îignac, parmi la foule où elle coudoyait parfois le premier venu.

Il n'en fallait pas plus pour que des rumeurs infâmes fussent bientôt colportées sur ce qu'on appela les « Nocturnales de Versailles ».

Les gazettes de Londres, alors friandes de scandales dès qu'il s'agissait de la Cour de France, se faisaient complaisamment l'écho amplificateur de ces ordures, qui trouvaient ensuite plus de crédit chez nous, en repassant la Manche.

Commencez-vous à comprendre, maintenant, pourquoi le cardinal de Rohan, qui était crédule, avait pu prêter une oreille attentive et complaisante aux propos de Mme de La Motte ?

Que la reine désirât, par un caprice de jolie femme, ce collier, qu'elle avait d'abord refusé ! que, par crainte de déplaire au roi, elle voulut en acquitter elle-même le prix considérable, en plusieurs termes, sur sa cassette ! qu'elle eût besoin pour cela qu'une

L'AFFAIRE DU COLLIER 8g

haute personnalité, offrant des garanties, négociât l'affaire à sa place ! qu'elle eût songé à Rohan, à qui elle venait de témoigner une estime particulière, — est-ce que c'était beaucoup plus étonnant et beaucoup plus incroyable que tout ce qu'on racontait d'elle par ailleurs ?

Assurément, non !

Mais ce n'était pas plus vrai.

C'est pourquoi, le point de départ étant radicalement faux, toutes les précautions dont voulut s'entourer de Rohan devaient être également illusoires.

Le 24 janvier 1785, il alla voir le collier. Le 29 janvier, à l'hôtel de Strasbourg, les joailliers vinrent signer les conditions de la vente.

Le prix stipulé était de seize cent mille livres payables en deux ans, par quarts, de six mois en six mois.

Le premier versement devait avoir lieu le Ier août. La livraison du collier serait faite le Ier février.

Le cardinal écrivait lui-même ces conditions et les soumit à Mme de La Motte, en la priant de les faire ratifier par la reine.

La comtesse se fit bien un peu tirer l'oreille. Mais quoi ! Elle pensa qu'elle n'en était pas à un faux près. Rétaux de Villette n'était-il pas là pour cela? Elle emporta donc le papier et le rapporta le 30 janvier.

En marge, en face de chaque condition stipulée, figurait ce simple mot : « Approuvé. »

Au bas, cette signature, qu'il connaissait bien : « Marie- Antoinette de France. » C'était, bien entendu, de la même écriture que les lettres qu'il avait en sa possession.

Le cardinal ne douta donc pas. Et ce qui prouve bien qu'il

ço LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE

avait quelques excuses d'être dupe, c'est que les joailliers le furent avec lui.

Ils crurent réellement, malgré les refus antérieurs de la reine, que c'était à elle qu'était destiné le collier.

Le Ier février, le cardinal emporta lui-même le bijou, à Versailles, au domicile de Mme de La Morte, où la reine devait le faire prendre.

La comtesse tint à ce qu'il assistât lui-même à la remise du collier à l'envoyé de la reine.

Pour cela, elle le fit passer dans une pièce voisine plongée dans l'obscurité et dont la porte restait entre-bâillée.

Au même moment, on entendit des pas et la femme de chambre annonça solennellement : « De la part de la reine ».

Et elle introduisit, dans la pièce éclairée où se tenait Mme de La Motte, un grand jeune homme, au teint pâle, habillé de noir, et qui présentait, de sa main droite, un billet de la reine. Elle y ordonnait de remettre le collier au porteur de ce billet.

Mme de La Motte le lui tendit dans son écrin. Il le prit, salua et sortit.

Par l'entre-bâillement de la porte, le cardinal, qui n'avait pas perdu un détail de cette scène, avait cru reconnaître le même jeune homme, qui, dans le Bosquet de Vénus, six mois auparavant, s'était approché de la reine et lui avait dit :

— Vite ! Vite I Venez 1

Il ne se trompait pas : c'était bien le même, en effet, puisque c'était encore Rétaux de Villette, qui, avec le même imperturbable sang-froid, venait de jouer son nouveau rôle, dans le dernier scénario de cette magistrale escroquerie.

Mme de La Motte expliqua au cardinal, pour achever de le tran-

quilliser, que cet homme était attaché à la musique du roi et à la chambre de la reine.

Le cardinal ne doutait pas, d'ailleurs, que le collier ne fût bien arrivé à destination et il se retira à son tour.

A peine était-il parti que M. de La Motte, sa femme et Rétaux de Villette se réunirent et s'enfermèrent comme trois larrons, pour dépecer à leur aise le merveilleux collier.

A laide d'un couteau, ils dessertirent les diamants, en emplirent leurs poches et dès, le 9 février, commencèrent à essayer de les vendre clandestinement.

Rétaux débuta mal. Il se fit arrêter. Malheureusement, aucune plainte de vol n'était parvenue à la police. On crut qu'il avait été chargé de cette vente par quelque grande dame à court d'argent. On le relâcha.

Il s'empressa de passer en Suisse. M. de La Motte partit pour l'Angleterre et y écoula pour plusieurs centaines de mille francs de diamants.

La comtesse, elle, s'installa à Bar-sur-Aube et y mena joyeuse vie et grand train.

Pour le cardinal, au contraire, les difficultés commençaient.

L'échéance du icr août approchait et Rohan était étonné que la reine ne donnât pas signe de vie et ne portât même pas le collier tant désiré.

Mme de La Motte, pour le rassurer, lui disait que Marie-Antoinette ne voulait pas le porter avant d'avoir commencé à îe payer! qu'au surplus, elle trouvait le prix trop élevé et exigeait une réduction de deux cent mille livres.

Le cardinal fit aussitôt part de ce désir aux joailliers, qui finirent par consentir au rabais.

Ils écrivirent, à ce sujet, sous la dictée du cardinal, une lettre ainsi conçue à la reine :

« Madame, nous sommes au comble du bonheur d'oser penser que les derniers arrangements qui nous ont été proposés, et auxquels nous nous sommes soumis avec zèle et respect, sont une nouvelle preuve de notre soumission et dévouement aux ordres de Votre Majesté, et nous avons une vraie satisfaction de penser que la plus belle parure de diamants qui existe, servira la plus grande et meilleure des reines ».

Ce billet fut remis à la reine le 12 juillet par Bœhmer luimême, en même temps qu'il lui apportait une parure de diamants commandée par le roi, pour le baptême du duc d'Angoulême.

Bœhmer s'était déjà retiré, lorsque la reine lut ce billet d'un œil distrait.

Elle déclara n'y rien comprendre, le passa à Mme Campan, sa lectrice, qui, assise près d'elle, le lut à son tour et ne le comprit pas davantage. Finalement, n'y attachant aucune importance, elle le brûla purement et simplement.

Ce simple geste, dans sa banalité, devait être plus tard, contre elle, l'argument le plus solide de ses ennemis pour prouver qu'elle avait connu l'achat du collier et qu'il lui était bien parvenu.

Son silence n'était-il pas, en effet, comme une acquiescement tacite au marché conclu en son nom ?

Le Ier août arriva et, bien entendu, la reine ne versa pas les quatre cent mille livres convenues.

Comme Rohan s'en étonnait, Mme de la Motte lui apprit que Marie-Antoinette, toujours à court d'argent, demandait un délai supplémentaire jusqu'au Ier octobre. Cette fois, Rohan s'inquiéta sérieusement. Les joailliers étaient furieux.

Bœhmerse rendit à Versailles et vit Mmc Campan qui lui cm : « Mais jamais la reine n'a reçu le collier ! Vous êtes victime d'une escroquerie. »

Bassenge se précipita alors à l'hôtel de Strasbourg et une scène très vive eut lieu entre le cardinal et lui.

Mais le cardinal avait l'air tellement sûr de lui, il affirmait avec tant de force avoir la même certitude que s'il avait été chargé par la reine, en personne, de cet achat, que Bassenge s'en retourna presque rasséréné.

Le cardinal, par contre, avait perdu, lui, sa belle sérénité. Le doute l'avait mordu. Il voulut en avoir le cœur net et, pour la première fois, il se donna la peine de comparer les lettres qu'il croyait émaner de la reine avec l'écriture authentique de celle-ci, qu'il put se procurer chez des parents.

Que n'avait-il commencé par là ! La fraude éclata aussitôt, évidente, à ses yeux.

Le malheureux, complètement désemparé, ne savait plus que faire en une si tertible situation. Et, dans son désarroi, il eut l'idée de consulter son ami Cagliostro sur le parti à prendre.

Cagliostro, de son vrai nom Joseph Balsamo, était, vous le savez, une sorte d'aventurier qui jouissait, à cette époque, d une réputation prodigieuse, comme mage, médecin et alchimiste.

Il était d'origine italienne, né àPalerme en 1743, bien qu'il prétendît être âgé de plus de trois cents ans et avoir vécu, une première fois déjà, du temps de Jésus-Christ, dont il se disait l'ami.

En réalité, il avait débuté très modestement dans la vie, en volant soixante onces d'or à un orfèvre.

Il s'était enfui pour n'être pas arrêté, puis avait voyagé durant de longues années et avait visité la Grèce. l'Egypte, l'Arabie, la

Perse et quelques autres contrées, sous les noms les plus fantaisistes et les plus éblouissants, tels que : comte de Fénix, marquis de Mélissa, de Belemonte, de Pellegrini.

Il avait vécu d'abord en faisant le boniment sur les places publiques, entremêlant ses discours verbeux et truculents de mots empruntés à trois ou quatre langues anciennes ou modernes, sans compter les nombreux dialectes mystérieux et inconnus de tous qu'il était le seul à parler.

Charlatan, guérisseur, hypnotiseur, dupeur, prestidigitateur, mage et voyant extralucide, il se prétendait en possession de secrets perdus depuis la plus haute antiquité égyptienne.

Il savait, s; on l'en croyait, grossir les diamants, fabriquer de Tor, guérir tous les maladies. Sa fortune passait pour colossale. Sa célébrité était universelle.

Il spéculait, en effet, sur la sottise, la crédulité et l'avidité humaines, et c'est le fonds qui manque le moins.

Il avait épousé une Italienne de bonne naissance, femme ravissante, dont l'admirable beauté ne contribuait pas peu à son succès.

Arrivé à Strasbourg, précédé par une réputation extraordinaire, il avait condescendu à honorer de son amitié le naïf cardinal de Rohan, qui était bouche bée devant lui, et qui ne faisait plus rien sans le consulter.

En l'occurrence, d'ailleurs, Cagliostro ne lui donna pas un mauvais conseil.

Il l'engagea à aller, le plus tôt possible, se jeter aux pieds du roi et à lui tout raconter. C'eût été le vrai moyen d'arrêter toute l'affaire.

Malheureusement pour lui, Rohan hésita.

— J'étais incertain, dit-il, s'il fallait tout ébruiter en dénonçant la dame de La Motte, ou s'il ne serait pas plus sage de payer moi-même le collier et d'assoupir cette affaire.

Entrée de la maison de Cagliostro, i, rue Saint-Claude, a ^aris

C'est vers ce dernier parti qu'il penchait. Mais, lorsqu'il s'y résigna, il était trop tard.

Il ne dépendait déjà plus de lui d'arrêter cette affaire.

La reine, en effet, mise par Mme Campan, sa lectrice, au tour?nt de la démarche de Bcehmer, fit mander d'urgence celui-ci. ji s'y rendit le 9 août et raconta dans quelles conditions il avait vendu le collier.

La reine, stupéfaite, sentant la gravité de cette affaire, lui ordonna de lui en consigner tous les détails dans un rapport écrit. Ce rapport lui fut remis le 12 août et, aussitôt, elle le montra au roi et en conféra avec lui.

Le roi, nature placide et débonnaire, eût penché sans doute vers une solution amiable et dont le public n'eût rien su.

Mais Marie-Antoinette était furieuse et elle avait trop d'empire sur l'esprit de Louis XVI pour ne pas lui faire partager sa colère.

Cest que la reine trouvait là l'occasion d'épancher sa vieille rancune contre Rohan et sur tout le clan de Rohan, qui représentait la politique anti-autrichienne, c'est-à-dire hostile à la reine, et elle savait bien que c'était de là que venait une bonne part des épigrammes et des calomnies lancées contre elle, et qui avaient tant contribué à son impopularité.

Aussi sa fureur ne connaissait-elle plus de bornes de songer que c'était cet homme exécré, ce Rohan, qui avait pu se targuer d'être choisi par elle pour lui acheter un collier en cachette de son mari, qui avait pu se vanter de recevoir des lettres secrètes d'elle, et qui avait pu croire qu'elle fût assez oublieuse de sa majesté royale et de ses devoirs d'épouse pour lui faire donner à minuit, dans le Bosquet dé Vénus, un rendez vous.

N'était-ce pas là un crime de lèse-majesté ? une injure abominable et une offense qui ne se pouvaient pardonner?

Le roi, sans partager peut-être entièrement ce point de vue essentiellement féminin, jugeait qu'en tout cas, une monstrueuse escroquerie avait été commise, en se servant du nom de la reine, que de Rohan, toujours criblé de dettes et « besogneux d'argent », y était mêlé, sans doute comme complice, et qu'il importait donc, en brisant les vitres avec éclat, de marauer au grand jour

que la reine n'en était pas solidaire. Il se croyait si sûr de voir juste qu'il n'en parla même pas à ses ministres.

S'il l'eût fait, Vergennes, avec son expérience avertie de la vie et des hommes, lui eût sans doute représenté sans peine les dangers d'un tel scandale et lui eût fait comprendre que, lorsqu'on lance un pavé dans la boue, il est téméraire d'espérer qu'on n'en sera pas éclaboussé. Il l'eût fait réfléchir que, bien loin de désarmer la calomnie, il s'apprêtait, parce scandale, à lui donner des armes nouvelles et plus solides. Il l'eût arrêté à temps, peut-être, au bord de l'abîme, où, de ses mains trop honnêtes, Louis XVI allait, si imprudemment, précipiter, pêle-mêle, la noblesse et la royauté. Mais Vergennes ne sut rien.

Louis XVI, aveuglé par son amour conjugal, crut de bonne foi servir la justice et le bien public en même temps que venger l'honneur de la reine.

L'irréparable s'accomplit. Le 15 août, jour triplement solennel, puisqu'il était, en même temps, le jour de l'Assomption, le jour de la Fête de la Couronne, placée par Louis XIII sous la protection de la Vierge, et, enfin, le jour de la fête de Marie-Antoinette, le cardinal de Rohan, grand aumônier de France, devait dire la messe à Versailles, devant le roi, la reine, tous les ministres, toute la noblesse assemblée et un immense concours de peuple, venu dès l'aube tout exprès de Paris et de toutes les campagnes environnantes.

L'heure de la messe approchait.

Soudain, on apprit que le roi faisait appeler dans son cabinet le cardinal de Rohan.

J! s'y rendit aussitôt, déjà revêtu de la pourpre de ses ornement* pontificaux, puisqu'il s'apprêtait à officier.

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