HENRI-ROBERT II J
11 y trouva réunis le roi, la reine, son ami Miromesniî, garce dessceaux, et son ennemi, le ministre Breteuil.
Sur la table, grand ouvert, le rapport de Bœhmer sur l'achat du collier.
— Mon cousin, dit le roi, qu'est-ce que cette acquisition d'un collier de diamants que vous auriez faite au nom de la reine ?
Rohan reçut le choc en plein cœur et pâlit affreusement.
— Sire, répondit-il, après un instant de silence tragique, je le vois, j'ai été trompé, mais je n'ai pas trompé.
— Dans ce cas, mon cousin, vous ne devez avoir aucune inquiétude. Mais expliquez-vous !
Rohan, comme un homme qui se noie, jeta alors un coup d;œil éperdu sur les personnes qui l'entouraient.
Il vit le roi, calme, mais incrédule et sévère ! Miromesniî, qui fixait le sol pour ne pas laisser voir son trouble et sa pitié.
Il rencontra le regard implacable et chargé de haine de son ennemi Breteuil, le regard étincelant de courroux de la reine, qui ne lui pardonnait pas d'avoir douté de son honneur de femme.
Alors, il se sentit perdu, et son attitude exprima une telle détresse que le roi, pris de pitié devant son silence angoissé, lui dit, plus doucement :
— Eh bien ! écrivez ce dont vous avez à me rendre compte :
Et il sortit, par le fond, suivi de la reine et des deux ministres, pour aller attendre dans sa bibliothèque.
Rohan restait seul devant une grande feuille de papier bla^c.
Il écrivit, en hâte, quelques lignes où il expliquait avoii été dîme des manœuvres de Mraede La Motte.
Au bout d'un instant, le roi revint, jeta un coup d'oeil sur le papier.
— Où est cette femme ! demanda-t-il.
— Sire, je ne sais pas !
— Où est le collier r L'avez-vous ?
— Sire, il est entre les mains de cette femme !
— Et ces prétendus billets signés de la reine, où sont-ils ?
— Sire ! je les ai, ils sont faux !
— Je crois bien qu'ils sont faux ! répéta le roi.
Un silence.
Le roi hésite sur ce qu'il doit faire. La minute est singulièrement émouvante.
Peut-être le parti de l'indulgence va-t-il l'emporter dans son esprit.
Mais, à ce moment précis, la reine, qui, jusque-là, s'était contenue, muette et frémissante, éclate en sanglots et, d une voix que la colère rend haute et vibrante, elle reproche avec véhé-
Urtivers/faa BIBLIOTHECA
Louis XVI
cnence au cardinal d'avoir pu croire, lui qui se savait en disgrâce, qu'elle fût capable d'avoir recours à lui, au mépris" de son honneur, pour conclure secrètement un pareil marché.
C'est le langage de l'amour-propre blessé qui s'épanche et se donne libre cours, hautement approuvé par Breteuil.
Louis XVI, qui hésitait, se décide alors.
Le roi, sans doute, eût pardonné. Mais le mari condamna !
Et, tandis que la foule assemblée s'étonne que l'heure d< l'office soit depuis longtemps passée et que le cardinal ne paraisse toujours pas, tandis que le peuple commence à s'énervei et s'impatienter sans comprendre ce qui se passe, soudain, la porte du cabinet s'ouvre, le grand aumônier, très pâle, paraît dans l'encadrement et, derrière lui, on entend éclater la voix triomphante de Breteuil :
— Arrêtez M. le cardinal !
C'est un coup de théâtre tellement inouï que le public en est d'abord comme frappé de stupeur.
Puis, au premier moment d'émotion, succède une indicible confusion.
Tout le monde se bouscule pour mieux voir, les questions se pressent sur toutes les lèvres ! le cardinal est entouré de toutes parts et le duc de Villeroi, qui a mission de l'arrêter, doit attendre que le calme soit un peu rétabli pour mettre l'ordre à exécution.
Mais Rohan, qui est le seul à n'avoir pas perdu son sang-froid, a déjà mis à profit ce dernier instant de liberté.
Il a pu donner à son secrétaire, l'abbé Georgel, l'ordre de brûler tous ses papiers.
Ainsi, il évitera que la perquisition fasse découvrir chez lui
L'AFFAIRE DU COLLIER ioi
:omme jadis chez le surintendant Foucquet, toute une correspondance de femmes imprudentes et légères, mine inépuisable de potins, de scandale et de haines.
Le soir même, Rohan couchait à la Bastille. Quant à la reine, frémissante d'indignation, elle allait répétant partout:
— Il faut que les vices hideux soient démasqués. Quand la pourpre romaine et le titre de prince ne cachent qu'un besogneux et un escroc, il faut que la France et l'Europe le sachent.
Se doutait-elle, alors, aveuglée par sa haine de femme, que Rohan, grand dignitaire de la royauté, était, qu'elle le voulût ou non, un des piliers de ce trône étincelant et fragile sur lequel elle était assise, et que minaient déjà sourdement les idées révolutionnaires ? Se doutait-elle qu'elle ne l'abattrait pas sans qu'il l'entraînât fatalement dans sa chute et que, quoi qu'il arrivât, elle ne pourrait sortir elle-même que plus calomniée, plus diminuée, plus salie et plus impopulaire encore de ce scandale éclatant qu'elle provoquait ainsi de ses mains imprudentes ?
Le conseiller au Parlement Fréteau de Saint-Just, lui, ne s'y trompa pas. Et, comme il était d'idées avancées, il s'écria joyeusement à la nouvelle de ce scandale :
— Grande et heureuse affaire ! Que de fange sur la crosse et sur le sceptre ! Quel triomphe pour les idées de liberté !
C'est en vertu de ces mêmes idées de liberté, au triomphe desquelles il aspirait alors de tout son tempérament envieux, haineux et sectaire, que ce même conseiller de Saint-Just devait être guillotiné, quelques années plus tard, le 14 juin 1794, aux applaudissements unanimes d'une populace ivre de terreur, de carnage et de sang !
io2 LES GRANDS PROCES DE L'HISTOIRE
Mmc de La Motte fut arrêtée trois jouis après le cardinal, à Bar-sur-Aube. Elle s'y attendait et avait brûlé tous ses papiers la veille, en apprenant l'arrestation du grand aumônier.
Interrogée, elle crut faire une habile diversion en accusant Cagliostro de tout.
Cagiiostro et sa femme furent arrêtés. Cependant, on recherchait M. de La Motte en Angleterre, Rétaux de Villette en Suisse, Nicole d'Oliva en Belgique.
Ces deux derniers furent arrêtés et extradés peu après. Le comte de La Motte, au contraire, réussit à échapper aux inspecteurs de police envoyés à sa poursuite.
L'opinion publique était surexcitée au plus haut point
L'arrestation brusquée du grand aumônier était un fait tellement inouï que tout le monde crut d'abord à un formidable complot comme au temps de la Fronde.
Lorsqu'on sut que c'était seulement une histoire de collier escroqué, on reprocha au roi d'avoir agi d'une façon trop brutale. Ou, plutôt, on le reprocha à la reine, car nul ne s'y trompa et l'on devina tout de suite que c'était d'elle que le coup partait.
L'opinion publique, toujours simpliste, ne vit donc d'abord, et ne voulut plus voir dans cette affaire, qu'un duel à mort entre deux antagonistes également redoutables et qu'elle dressa aussitôt l'un contre l'autre : le cardinal, la reine !
Notez bien qu'en réalité, rien ne les opposait, car le cardinal était simplement dupe, en cette affaire, et la reine, elle, avait tout ignoré. Elle n'avait été à son insu qu'un moyen de crédit, dont s'était habilement servie l'intrigante Mme de La Motte, qu'elle ne connaissait même pas.
Elle pouvait donc, si elle avait voulu aller au fond des choses, avoir intérêt à lier partie avec le cardinal pour mieux démasquer l'escroquerie de la peu scrupuleuse comtesse. Elle faisait ainsi éclater son innocence en même temps que celle du cardinal.
Mais son orgueil blessé l'empêcha de voir clair. Egarée par sa colère, elle avait pris d'abord violemment parti contre le cardinal et prétendait l'abattre.
Il fallait donc que le parti du cardinal se dressât de son côté tout entier contre elle. C'est ce qui se produisit.
C'est ce qui vous explique que, dans ce débat où la politique n'aurait dû, semble-t-il, avoir aucune part, la politique prit néanmoins, dès l'abord, la première place et passionna l'opinion au point de faire presque oublier le reste, — le reste, c'est-à-dire le principal.
Tout le parti, dit «autrichien», marchait contre le cardinal pour la reine. Toute l'opposition marchait contre la reine pour le cardinal. Lorsque les passions politiques sont ainsi mises en jeu, la vérité ne pèse plus lourd et la calomnie a beau jeu.
Les ennemis du cardinal parlaient avec indignation de ses débauches à Paris et à Saverne, de ses dettes criardes, de ses scandaleuses dissipations. On le représentait, Louis XVI tout le premier, comme un « besogneux d'argent », prêt atout pour se procurer les sommes fabuleuses qui lui servaient à entretenir les innombrables maîtresses qu'on lui attribuait. On représentait, en caricature, le grand aumônier de France enchaîné, tendant de chaque main une bourse de quête avec ces mots : « Pour mes dettes, s'il vous plaît ! »
On ne doutait point qu'il ne fût complice et bénéficiaire des agissements de Mme de La Motte, de Mmc Cagliostro, de Nicole d'Oliva. A tout le moins, il n'était digne ni d'estime ni d'intérêt, s'il avait été victime d'une aventurière avec laquelle il ne rougissait pas de vivre.
Le partie anti-autrichien, au contraire, représentait le cardinal comme une « illustre victime » de l'odieux arbitraire royal. Son arrestation était un coup de force aussi brutal qu'injustifié C'était une vengeance personnelle de la reine et de son ministre Breteuil.
— D'ailleurs, ajoutait-on, est-ce que le rôle de la reine était bien clair, si on voulait aller au fond des choses ? Etait-il bien sûr qu'elle ne fût pas complice de Mme de La Motte et désireuse de faire une diversion en accablant le cardinal ? A tout le moins, pouvait-elle sérieusement prétendre qu'elle n'avait pas su l'usage qu'on faisait de son nom pour l'acquisition de ce collier ?
Et l'on rappelait qu'elle avait incontestablement reçu et brûlé la lettre des joailliers consentant à la réduction de prix, et qu'elle n'était pas intervenue, ce qui prouvait bien qu'elle avait tacitement acquiescé à la tractation, puisqu'elle ne s'y était pas opposée.
Les femmes prenaient, en général, parti pour la « Belle Eminence », ainsi qu'elles nommaient le cardinal.
Elles lui savaient gré de sa discrétion et de la délicatesse qu'il avait montrée en chargeant son secrétaire d'anéantir sa correspondance. Par reconnaissance, elles mirent à la mode des rubans mi-partie rouges et jaunes, qui furent appelés : « Cardinal sur la paille. »
A vrai dire, la paille de la Bastille était douce. Le cardinal y disposait, en effet, de deux appartements et gardait à sa disposition trois domestiques pour son service personnel. Il pouvait librement recevoir non seulement ses avocats, mais encore qui bon lui semblait, et l'affluence des visiteurs était si grande, nous dit un contemporain (le libraire Hardy), que le pont-levis de la Bastille restait baissé toute la journée. Le soir, il y avait souvent à sa table des dîners de vingt couverts et plus, où Ton buvait gaiement le Champagne au triomphe de son innocence.
Autographe du Cardinal de Rohan.
Tel était le « cardinal sur la paille ». Vergennes, ministre des Affaires Etrangères, et le maréchal de Castries, ministre de la Marine, furent chargés par le roi d'interroger Rohan.
Celui-ci leur remit, le 29 août, un résumé clair, exact, précis, de l'histoire du Collier.
Louis XVI offrit alors à Rohan le choix entre sa propre juridiction et la juridiction du Parlement.
Le roi conservait, en effet, le droit incontestable de juger luimême, quand bon lui semblait.
loô LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
Toute justice émanait de lui, de sorte qu'en réalité, le Parlement ne jugeait qu'en vertu d'une délégation royale.
Louis XVI pouvait donc, s'il le voulait et sans opposition possible de qui que ce fût, statuer lui-même sans appel dans l'Affaire du Collier, ou désigner pour statuer à sa place des commissaires de son choix.
Mais précisément pour les raisons qui eussent dû lui commander de le faire, parce que l'honneur de la reine était en jeu et parce que le prestige de la couronne pouvait être atteint dans ce débat, Louis XVI, respectueux de l'impartialité de la justice jusqu'au scrupule, ne voulut pas s'imposer comme juge.
li eut le beau geste, mais aussi le geste singulièrement imprudent, de laisser Rohan libre de choisir le Parlement, le Parlement, c'est-à-dire une juridiction d'esprit frondeur, traditionnellement en lutte contre l'autorité royale et beaucoup plus indépendante vis-à vis du pouvoir que ne l'est, même aujourd'hui, la justice, puisque, de nos jours, l'avancement des magistrats dépend dans une très large mesure du gouvernement, tandis qu'alors les conseillers au Parlement achetaient leur charge ou se la transmettaient héréditairement, sans que le roi eût, à aucun moment, la moindre influence sur leur carrière. Bien mieux : le procureur du roi lui-même n'était pas, comme le démontre Beugnot, librement choisi par le roi.
C'était pourtant entre les mains de ce Parlement hostile ou frondeur, que Louis XVI offrait bénévolement à Rohan de remettre le sort d'une affaire qui lui tenait tant à cœur.
« Tel était, s'écrie M. Funck-Brentano, le pouvoir absolu de la monarchie sous l'ancien régime...
L'AFFAIRE DU COLLIER ioj
Est-il, aujourd'hui, gouvernement qui ait le cœur de voir fleurir, sous ses yeux, pareilles libertés ? »
Laissé libre de son choix, Rohan répondit finement au roi qu'il ne souhaitait pas d'autre juge que lui, s'il pouvait être assuré d'avance que son innocence fût reconnue, mais que, dans le cas contraire, il préférait le Parlement.
11 y fut aussitôt renvoyé.
La France et même l'Europe entière allaient suivre avec un intérêt passionné les phases de ce procès.
Le premier président d'Aligre désigna deux conseillers rapporteurs : Titon de Villotran et du Puis de Marcé.
L'instruction fut conduite de la manière la plus régulière.
Mme de La Motte s'y défendit avec plus d'énergie que de bonheur. Interrogée et confrontée presque chaque jour pendant plusieurs mois que dura cette laborieuse instruction, elle fit tête constamment à l'accusation avec une présence d'esprit et une richesse d'invention qui déconcertaient, mais qui variaient trop leurs moyens pour tromper personne.
Dès que le système de défense qu'elle avait échafaudé sur le mensonge, se trouvait battu en brèche par des témoignages nouveaux, elle changeait ses batteries avec une souplesse d'imagination qui étonnait.
Elle entremêlait tout cela d'injures aux témoins, de scènes de larmes, de crises de nerfs et même d'évanouissements opportuns, et répandait, incessamment, à flots, les plus horribles calomnies sur tous ceux qui l'accusaient.
E!le pensait, sans doute, « qu'il en reste toujours quelques chose ». Et elle n'avait pas tort de le croire.
Son refrain favori était qu'on avait cherché vainement à obte-
toS LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
nirses faveurs et qu'on ne l'accusait que par dépit, par vengeance et par ressentiment.
Selon les besoins de la cause, d'ailleurs, elle variait sa formule. Et comme Rohan, pour la confondre, lui demandait d'expliquer d'où lui était venue subitement cette fortune qu'elle avait gas pillée, dans les derniers mois à Bar-sur- Aube, elle lui réponds; avec une superbe insolence qu'il devait le savoir mieux que personne, puisque c'était ce qu'il lui avait donné, lui-même, depuis qu'elle lui avait accordé ses faveurs.
Or, il est tout à fait prouvé que Rohan ne lui versa jamais que de modiques secours sur sa caisse des aumônes.
Avec Cagliostro, ce fut une autre affaire.
Elle commença par essayer de lui imposer silence, en l'accusant avec véhémence de l'avoir appelée « sa colombe » et « sa cygne », et d'avoir voulu abuser d'elle.
Mais Cagliostro ne se laissa pas désarçonner pour si peu.
Et levant au ciel, comme pour le prendre à témoin, un regard inspiré, il se mit à gesticuler et à discourir tant et si bien qu'il submergea la comtesse sous un flux d'injures bilingues, d'images grandiloquentes, de locutions incompréhensibles et sonores et ne lui permit plus de placer un seul mot.
Furieuse, exaspérée, ne se contenant plus de rage, elle empoigna un chandelier de cuivre qui se trouvait à portée de sa main, et le lança à la tête de Cagliostro.
On dut l'emmener de force : elle avait une crise de nerfs.
La confrontation la plus écrasante pour elle fut celle du 12 avril 1786, où on la mit en présence de Rétaux de Viliette et de la toute petite baronne d'Oliva.
Ils avaient tout avoué, chacun de leur côté, au cours de leur
L'AFFAIRE DU COLLIER ivxj
interrogatoire : fausses lettres et fausses signatures de Marie- Antoinette, fausse scène du rendez-vous au Bosquet de Vénus, fausse remise du Collier au soi-disant envoyé de la reine.
C'était la justification complète de la version du cardinal. Mais c'était aussi la condamnation écrasante de Mme de La Motte.
Jusque-là, elle avait tout nié. Mais, en présence de ses deux complices, qui étaient d'accord pour tout avouer, elle dut bien finir par convenir de la scène du Bosquet. On ne lui arracha pourtant cet aveu qu'au milieu de cris de rage impuissante, de crises de nerfs, de contorsions de fureur.
Et, finalement, on dut l'emporter évanouie, en lui tamponnant le front avec du vinaigre.
De tous les systèmes de défense qu'elle avait successivement adoptés, il n'en restait plus un seul debout. Elle n'avait plus qu'une ressource : c'était de se réfugier dans le mutisme, en disant qu'il s'agissait d'un secret d'Etat et qu'elle ne le révélerait qu'au roi en personne.
C'est l'attitude qu'elle prit, en effet. Mais si toutes ses accusations successives étaient tombées les unes après les autres, à la lumière des confrontations et des témoignages, les calomnies abominables dont elle les avait assaisonnées continuaient à cheminer, elles, et laissaient leur trace dans les esprits.
Une bonne partie du public croyait que, réellement, Mme de La Motte avait été l'amie de la reine, avait pénétré les secrets de son intimité et tout ce qu'elle racontait d'elle était vra5.
C'est alors que parurent les mémoires de défense des avocats. C'était l'usage, à cette époque, de publier une défense
ï3o LES GRANDS PROCÈS DE L'HISTOIRE
écrite qui était distribuée aux magistrats et même dans le public, lorsqu'il s'intéressait à l'affaire.
Dans ce procès, qui passionnait au plus haut point l'opinion, ces mémoires furent imprimés à plusieurs milliers d'exemplaires, et de nombreuses éditions successives furent enlevées en quelques jours.
On se les arrachait littéralement.
Mme de La Motte avait d'abord demandé au comte Beugnot de se charger de sa défense.
Mais le prudent jeune homme pensa qu'il avait été mêlé de trop près à toute cette histoire et, pour le faire oublier, il déclina le redoutable honneur d'une défense si délicate.
Ce fut l'avocat Doillot qui s'en chargea. C'était un vieillard estimé, qui, après une belle carrière, avait quitté le Palais pour la retraite et qui eût été bien inspiré de n'y point revenir, car sa séduisante cliente lui tourna la tête au point de lui faire commettre mille bévues qui n'ajoutèrent rien à sa gloire, et. faillirent même compromettre sa réputation.
Me Target, de l'Académie française, avait assumé la défense du cardinal.
Cagliostro avait pris un jeune et spirituel avocat, Me Thilorier, dont le mémoire, rédigé en collaboration avec son étonnant client, fut d'une verve et d'une fantaisie étourdissante? «t eut ie succès d'un roman.
La petite Nicole d'Oliva, qui séduisait tout le monde par sa grâce et désarmait par la candeur de son esprit naïf, fit présenter sa défense par Me Blondel, un tout jeune avocat qui devini amoureux de sa jolie cliente, et sut faire partager ses sentiments au public touché et conquis.
L'AFFAIRE DU COLLIER \*r
Tous ces mémoires eurent un retentissement énorme.
Celui de Target parut le dernier. Il était d'une clarté qui ne laissait aucun doute sur la bonne foi entière du cardinal.
Rohan y avouait « qu'aveuglé par le désir et l'espérance de rentrer en grâce auprès de la reine, il avait eu la faiblesse de donner, pour ainsi dire, tête baissée, dans tous les pièges que lui avaient tendus Mme de La Motte, son mari et Rétaux de viiiette, ces trois arcs-boutants de toute cette manœuvre ».
On rit. On chansonna le naïf cardinal, « qui n'avait pas de tête et ne méritait pas de chapeau ».
Fuis, on trouva que neuf mois de prison préventive suffisaient pour le crime d'avoir été dupe ! que la reine exagérait vraiment le uroit d'être sévère, et l'on cria bientôt à la tyrannie et à la persécution.
i.es débats devant le Parlement s'ouvrirent le 22 mai 1786. La lecture des rapports et des pièces dura les 23, 25, 26 et 27 mai. Les interrogatoires eurent lieu le 30 mai. Soixante-quatre magistrats étaient présents.
Le cardinal entra, si pâle d'abord qu'on lui fit donner un siège et qu'on lui permit de parler assis.
Il répondit clairement et avec le calme de l'innocence à toutes les questions qui lui furent posées. Puis, il demanda à ajouter quelques mots et, ayant recouvré son sang-froid, il parla avec beaucoup de grâce, de force et de noblesse.
Quand il eût terminé, il se leva et salua la cour avant de se retirer.
Toute la cour se leva à son tour et lui rendit cérémonieusement son salut.
Avant lui, avaient été interrogés : Rétaux de Viiiette, qui
Il*
avait tout avoué avec beaucoup de franchise, Mme de La Motte, qui avait eu un succès de scandale en racontant que la reine écrivait à Rohan des lettres impossibles à lire, Cagliostro, qui avait eu un succès de fou rire et de curiosité, enfin, Nicole d'Oliva, qui avait sangloté avec grâce, que les vieux conseillers émus avaient comparée à La Cruche Cassée, de Greuze, exposée au Salon peu de temps auparavant, et qui s'était retirée sans avoir rien dit, mais en ayant conquis toute la cour par ses charmes
ingénus.
Le jugement devait être rendu le lendemain 3 1 mai.
Dès cinq heures du matin, (on se levait tôt, sous l'ancien régime), dix-neuf personnes de la famille de Rohan étaient assemblées au bas du grand escalier du Palais pour saluer MM. de la cour qui allaient en séance.
Il y avait là toutes les figures marquantes de la puissante famille des Rohan : Guéméné, Soubise, Lorraine et Marsan.
Lorsque les magistrats défilèrent devant eux, tous ces grands personnages leur firent la révérence à mesure qu'ils passaient à leur hauteur.
Et Mme de Marsan leur dit simplement :
— Messieurs ! Vous allez nous juger !
A l'audience de la veille, le procureur général, Joly 4e Fleury, avait prononcé son réquisitoire au milieu d'un grand silence plein d'anxiété.
Il avait abandonné l'accusation d'escroquerie en ce qui
concernait le cardinal.
Il reconnaissait qu'il avait été dupe, et non complice.
Mais il lui avait néanmoins sévèrement reproché d'avoir manqué de respect à la majesté royale, et gravement offensé '
reine, en se permettant de croire que Marie-Antoinette avait pu être assez oublieuse de son honneur et de sa dignité pour lui faire donner, à minuit, un rendez-vous clandestin dans le Bosquet de Vénus.
Ses conclusions avaient été les suivantes :
« M. le cardinal sera tenu de déclarer, devant les deux chambres assemblées, et en présence du procureur général, que c'est témérairement qu'il a cru que la reine avait pu lui donner rendez-vous à Versailles, sur la terrasse, à une heure indue ! qu'il en demande pardon au roi et à la reine.
Il sera tenu de donner sa démission de grand aumônier. Défense lui sera faite de paraître en aucun lieu habité par le roi et la reine, à moins d'une permission expresse de Leurs Majestés.
Il sera condamné à une aumône, et, faute par lui de faire la présente déclaration, il tiendra prison ».
Avouons que ces conclusions semblent assez modérées et assez équitables.
Le procureur général Joly de Fleury n'avait pas terminé, pourtant, de les formuler, qu'un cri général d'indignation éclatait dans l'auditoire, entièrement acquis aux Rohan.
Il y eut même des altercations très vives entre magistrats.
L'avocat général Séguier prit à partie le procureur avec une violence et une insolence sans égales.
— Fi donc, monsieur, lui dit-il, ces conclusions sont d'un ministre et non d'un procureur général !
— Votre colère, monsieur, ne me surprend pas, lui répliqun vertement Joly de Fleury ! un homme voué comme vous au libertinage devait nécessairement défendre la cause du cardinal !