ET LUI IMPRIME UN FER ROUGE SUL LA PEAU
applaudis et tellement accueillis qu'ils eurent peine à passer à travers la foule. »
A Versailles, c'était la consternation. La douleur de la reine était des plus vives.
Elle avait mis son point d'honneur de souveraine et son amour-propre de femme à humilier Rohan, et cet acquittement triomphal était pour elle le plus cruel des camouflets.
N'était-ce pas proclamer, en effet, avec toute l'autorité qui
n6 LES GRANDS PROCES DE L'HISTOIRE
s'attachait aux décisions du Parlement, que le cardinal avait pu croire à l'indignité de la reine et qu'elle fût capable de se compromettre pour un bijou ?
Quelle offense plus sensible aurait-on pu lui faire ? Le roi, pour venger sa femme, commit une dernière maladresse qui lui ôta le bénéfice de la méritoire impartialité qu'il avait jusque-là montrée. Il ordonna à Rohan (qui l'eût fait même sans cela), de donner sa démission de grand aumônier et de se retirer en disgrâce à son abbaye de la Chaise. Ce qui fit dire aussitôt aux Parisiens toujours railleurs :
— Le Parlement l'avait purgé ! Le roi l'envoie à la Chaise ! Ainsi finissait par des jeux de mots et des chansons cette passionnante affaire qui avait débuté, dix mois plus tôt, par le coup de tonnerre de l'arrestation du grand aumônier de France, le matin du 15 août.
On aurait tort de croire, cependant, que son importance réelle se doive mesurer à ces apparences bénignes.
Elle avait trop profondément troublé les esprits pendant des mois durant, pour qu'une si anodine décision de justice pût ainsi brusquement mettre fin à ses répercussions lointaines.
Dans ce choc redoutable qui avait dressé l'un contre l'autre, dans un antagonisme mortel (et d'ailleurs inutile et maladroit), la reine de France, d'une part, et avec elle tout le parti de la politique autrichienne, de l'autre, Rohan, et derrière lui toute la noblesse, aucun des deux adversaires ne sortait, semblait-il, sérieusement atteint.
Mais, en réalité, tous les deux étaient, dès cet instant, mortellement touchés, parce que, pour le peuple de France qui jugeait les coups, ils s'étaient, l'un et l'autre, à jamais discrédités.
Le peuple, qui est sévère parce qu'il peine et souffre obscurément, qui est souvent injuste parce qu'il se laisse entraîner par la voix des meneurs, commençait à mépriser la noblesse et à douter de la royauté.
Elles n'apparais saient plus aux yeux de la foule immense des humbles qu'à travers le voile des calomnies qu'elles avaient elles-mêmes tissé.
La reine Marie-Antoinette ! Ah ! oui, cette Autrichienne aux mœurs légères, trahissant sur le trône les intérêts de la France, •t capable de se vendre pour un collier de diamants !
La noblesse ! Le clergé ! Ah ! oui ! des têtards et des inutiles, comme ce cardinal de
Rohan qui menait une existence scandaleuse et gaspillait avec des aventurières l'argent des pauvres 1
Mensonges 1 calomnies ! armes dangereuses et empoisonnées !
L'Affaire du Collier était finie et jugée, oui ! Mais, pour le public, elle n'était pas éclaircie, elle n'était pas oubliée.
La Chaise-Dieu, la maison du cardinal de rohan.
n8 LES GRANDS PROCES DE L'HISTOIRE
Est-ce qu'il y avait même eu une condamnation sérieuse pour sanctionner tous ces scandales, tous ces détails honteux mis au jour ?
Non ! Des tares avaient été révélées qu'on ne soupçonnait pas. Des calomnies avaient été lancées qui avaient fait leur chemin et que rien n'effacerait plus.
Aussi le peuple étonné commençait-il à murmurer parce qu'il voyait que ses idoles avaient des pieds d'argile.
Et demain, quand il souffrira, quand la guerre de l'Indépendance américaine aura grevé les finances, quand les impôts deviendront plus lourds, que la récolte sera mauvaise, que la dette publique aura augmenté, et qu'on verra poindre le spectre de la banqueroute, le peuple grondera ! Sa colère, grossie de toutes ses rancœurs, montera contre les dirigeants et il portera la main sur ce qu'il avait jusque-là respecté, mais dont le scandale du Collier lui aura laissé entrevoir les faiblesses et les tares.
Il jettera à bas, dans le déchaînement de sa violence, les idoles qu'il respectait et qu'on lui a appris à mépriser.
Il pensera faire disparaître dans la terreur des affreux massacres de septembre et de la hideuse guillotine, les abus et les vices de ceux qui le gouvernaient, et, à la voix vengeresse de ces faux prophètes qui prêchent la haine et l'extermination au nom d'un idéal de fraternité, il renversera, dans le sang, les institutions séculaires de la royauté qui ont fait la France unie, grande et prospère !
Voilà ce qu'on peut entrevoir déjà par ce soir du 31 mai 1786, où, aux acclamations de la foule assemblée, le cardinal de Rohan, acquitté, quitte le Palais de Justice.
L'Affaire du Collier est la préface de la Révolution.
LE
Charlotte Corday, « L'ange de î'assassinac i r> comme rappelait Lamartine.
Sans doute, il est trop tard pour parler encore d'elle..., depuis bientôt cent trente ans que tant d'historiens et de poètes se soni penchés, tour à tour, sur cette figure pour en faire revivre et en immortaliser les traits ou pour en chanter l'émouvante et tragique beauté, — depuis cent trente ans que tant de générations successives ont passionnément discuté l'acte qui l'a rendue célèbre, que ce soit, tour à tour, pour exalter son geste vengeui ou pour condamner son crime inutile.
Tout est dit et redit sur ce sujet, et ce serait présomption de ma part que de prétendre vous apporter du nouveau.
Mais La Fontaine n'avouait-il pas « qu'il eût pris un plaisii extrême » à entendre conter Peau-d'Ane ?
C'est qu'il connaissait, sans doute, la mémoire humaine, si éphémère et si imprécise, que des détails déjà entendus peuvcni néanmoins paraître inédits.
Et c'est aussi que les grands sentiments qui forment le fonds essentiel de l'âme humaine, surtout lorsqu'ils ont trouvé une expression vibrante et saisissante, comme dans le drame révolutionnaire que je vais aujourd'hui évoquer, restent de tous les
i2o LES GRANDS PROCES DE V HISTOIRE
temps et savent garder, à travers les âges, une éternelle jeunesse et comme une constante actualité.
Voilà pourquoi j'ai pensé que l'héroïne qui, après Jeanne d'Arc, a inspiré le plus de poètes et de dramaturges dans le monde entier, sur qui, depuis un siècle, il n'a pas été écrit moins de trente-sept pièces de théâtre, l'héroïne qu'ont discutée tant d'historiens, aimée ou haïe tant de cœurs humains, Charlotte Corday, enfin, méritait bien de retenir une fois encore l'attention bienveillante du lecteur.
Celle que l'Histoire nous a fait connaître, à tort, sous le nom de Charlotte Corday, s'appelait, en réalité, de son vivant, Marie de Corday.
C'est de cette manière qu'elle a signé quelques-unes des lettres qui sont parvenues jusqu'à nous.
Souvent aussi, elle ne mettait pas de prénom et signait k Corday » tout court, à la mode révolutionnaire, ou peut-être pour laisser oublier, en ces temps troublés, qu'elle était une « ci-devant noble », ce dont elle ne tirait d'ailleurs nulle vanité.
Car la famille de Corday d'Armont, originaire de Normandie, était de petite et pauvre, mais très ancienne et très authentique noblesse.
Son blason portait « d'azur à trois chevrons d'or », avec couronne de comte et comme devise : « Corde et Ore ».
Marie-Anne-Charlotte de Corday d'Armont, née le 27 juillet 1768, à Saint-Saturnin-des-Lignerets, petite commune aujourd'hui rattachée à l'arrondissement d'Argentan, était le quatrième enfant et la seconde fille de cette famille qui compta cinq enfants: deux fils et trois filles.
Son enfance s'écoula paisible au foyer de sa maison natale
qu'on appelait pompeusement, dans le pays, « le manoir de Corday », et qui n'était, en réalité, qu'une grande maison rustique, de ce joli style normand, aux poutres apparentes, au vaste toit débordant en pente raide, couvert de tuiles plates patinées par le temps avec, comme seul horizon, une cour plantée de pommiers, un vieux puits et un mur garni de lierre et de vigne vierge.
La vie est là, simple et tranquille, et c'est là que Charlotte Corday passa les premières années de son existence.
Puis, sa famille, qui était dans une situation de fortune très gênée, la confia à son oncle, l'abbé de Corday, curé de Vicques, qui commença son instruction en lui apprenant à lire dans un exemplaire des œuvres de Pierre Corneille, illustre aïeul de sa famille, dont elle s'enorgueillissait d'être très authentiquement l'arrière-petite-fille .
Lorsqu'elle eut atteint l'âge de douze ans, comme elle venait de perdre sa mère, Charlotte Corday fut mise, par son père, au couvent de la Sainte-Trinité, à Caen.
Elle reçut là l'éducation et l'instruction les plus soignées que pouvaient, à cette époque, recevoir les jeunes filles de la meilleure société.
Cette éducation témoignait, d'ailleurs, d'une assez grande liberté de pensée. C'est ainsi que Charlotte, qui lisait beaucoup, nous cite elle-même ses lectures favorites ; et d'abord, naturellement, les tragédies de Corneille, puis les œuvres de Plutarque, Voltaire et son Brutus, et les ouvrages philosophiques de Raynal et de Rousseau.
Voltaire et Jean-Jacques ! On ne s'attendait guère à rencontrer ces philosopl e. dans un couvent de jeunes filles 1
Ainsi que l'a justement noté Louise Colet, sa nature généreuse s'exaltait à ses lectures :
Elle lisait Raynal. Elle admirait Rousseau ! Comme eux, elle espérait que pour l'humanité Des jours meilleurs naîtraient avec la liberté ! La Révolution trompa son espérance !
C'est une tendance commune à la jeunesse de tous les temps que d'aimer le changement, que de se tenir à l'avant-garde des idées et de juger, avec une sévérité parfois excessive, l'état de choses qui a existé avant elle.
Les révolutionnaires se recrutent toujours parmi les jeunes, que la révolution tende, d'ailleurs, à établir une forme nouvelle dans l'ordre social ou à remettre en vigueur une forme ancienne abolie.
Les jeunes gens, ardents et systématiques, ne voient communément que les défauts de ceux qui les ont précédés.
Comme ils n'ont pas le scepticisme que donne une longue expérience, ils attribuent trop volontiers aux formes du gouvernement la responsabilité des faiblesses et des fautes de ceux qui gouvernent, et qui sont malheureusement trop souvent inhérentes à la nature humaine.
Ils veulent forger l'avenir à l'image de leurs rêves et plier la vie à la règle de leurs doctrines.
Au temps de Charlotte Corday, ils se plaisaient à opposer aux vices de la royauté, au favoritisme et aux abus du pouvoir héréditaire, les fortes vertus des républiques antiques et les bienfaits de la liberté.
C'était alors un dogme incontesté que la République devait
être nécessairement le règne delà vertu et devait assurer, par là même, le bonheur du peuple, à l'exemple de ces républiques grecques et romaines que les études classiques faisaient apparaître, trop belles sans doute, dans un mirage trompeur, auréolées de gloire et de grandeur austère.
Charlotte Corday tombait dans l'illusion commune. Nourrie de principes cornéliens, vivant dans le commerce des héros de Plutarque, elle avait pris en dégoût la facilité des mœurs de la Cour de Louis XVI. Elle rêvait de vivre en des temps héroïques, (rêve de jeunesse bien inconsidéré !) où le seul mérite eût régné pour le plus grand bien de tous.
Voilà en quel sens cette aristocrate était, si Ton peut dire, républicaine avant la lettre.
Le mot de République était pour elle synonyme de vertu en politique.
Etait-ce dans la crainte de n'être pas comprise de ses proches, ou par quelque secrète pudeur de ses sentiments, qu'elle n'exprimait que bien rarement ce qu'elle pensait si vivement.
C'était une nature silencieuse, repliée sur elle-même, concentrée, perdue dans sa rêverie habituelle dont elle semblait se réveiller brusquement, lorsqu'on lui adressait la parole.
Il était tout à fait exceptionnel qu'elle se laissât entraîner à exposer ses idées, à révéler l'intensité de sa vie intérieure.
Parfois, cependant, cette méditative se montrait plus expansée, et l'on était surpris alors de trouver dans ses propos tant de réflexion, tant de fermeté dans ses principes et tant de maturité chez une jeune fille, encore si jeune et qui avait passé son enfance, privée de bonne heure de sa mère, soit dans la solitude de la campagne, soit dans la retraite d'un couvent.
i24 LES GRANDS PROCES DE L'HISTOIRE
Telle était, d'après le témoignage de ses amies, Charlotte Corday dans ce couvent de la Sainte -Trinité de Caen, où elle demeura jusqu'à sa vingtième année.
« A quoi rêvent les jeunes filles ?» a demandé Musset. On peut répondre que celle-là ne rêvait ni à son prochain bal, ni au dernier jeune homme qui l'avait fait danser. Elle rêvait au bonheur de la France et à sa dernière lecture philosophique. Et cela l'absorbait au point qu'elle ne pensait pas à être coquette ni à recevoir des hommages, bien qu'elle fut assez jolie pour être en droit d'en attendre.
Elle aimait trop son indépendance de pensée pour souhaiter de se marier.
Mme de Maromme, qui nous a laissé sur elle des souvenirs très vivants, écrit à ce sujet :
« Aucun homme ne fit la moindre impression sur elle. Je puis, du reste, affirmer que rien n'était plus éloigné d'elle que le mariage.
— Jamais, me disait-elle quelquefois, je ne renoncerai à ma chère liberté. Jamais vous n'aurez à me donner le titre de Madame. »
Combien de jeunes filles ont tenu des propos semblables, avant leur vingtième année, qui ont été plus tard les épouses les plus dévouées et les mères les plus attentives !
Peut-être Charlotte Corday se fût-elle aussi laissé convainc par la vie, si les événements lui avaient donné plus de loisir de penser à elle-même. Les occasions, en tout cas, ne lui eussent pas manqué de faire un beau mariage, car sa grande beauté lui attirait, malgré son indifférence, de nombreux prétendants.
Voici comment Mme de Maromme nous dépeint son physique :
« Elle était très grande et très belle... et de la plus éclatante fraîcheur. Le tissu de sa peau était d'une rare finesse, et l'on croyait voir circuler le sang sous un pétale de lis. Elle rougissait avec une facilité extrême et devenait alors vraiment ravissante.
« L'expression de son beau visage était d'une douceur ineffable, ainsi que le son de sa voix.
Jamais on n'entendit un organe plus harmonieux, plus enchanteur.
Jamais on ne vit un regard plus angélique et plus pur, un sourire plus attrayant. Ses cheveux châtain clair s'accordaient parfaitement avec son visage. Enfin, c'était assurément une femme superbe. »
MUe de Chancel nous dit également que Charlotte était « bette, avec les traits réguliers et une physionomie vive, intelligente et très agréable ». Et Michelet, toujours lyrique, la dépeint, par une heureuse et poétique image, en écrivant qu'elle avait « le doux éclat du pommier en fleurs ».
Portrait de Charlotte Corday
peint en 1791.
Le 13 février 1790 fut décrétée, sur le rapport de Treilhard la suppression de tous les couvents.
Le couvent de la Trinité de Caen cessa d'exister, et Charlotte Corday, qui avait vingt et un ans, revint passer quelque temps chez son père. Là, comme au couvent, elle continuait à se tenir au courant des événements politiques pour lesquels elle se passionnait. Chaque jour, elle lisait avidement les journaux, les brochures, les tracts et les pamphlets innombrables dont Paris inondait la province.
Elle était en correspondance amicale et littéraire avec un jeune homme, nommé Bougon-Langrais, qui lui prêtait des livres, des ouvrages philosophiques et dirigeait son éducation politique.
De la part de Charlotte, c'était là un commerce purement intellectuel et amical.
Mais, ainsi qu'il arrive souvent en pareille occurrence, il s'y mêlait chez le jeune homme un sentiment plus tendre, dont il ne devait, semble-t-il, mesurer lui-même toute la force et la profondeur que lorsqu'il eut perdu celle qui en était l'objet.
Un an se passa ainsi. C'était l'époque où le parti girondin, représentant alors Tavant-garde révolutionnaire en lutte contre l'autorité défaillante de la royauté, voyait s'accroître, sans cesse, son influence et prenait, chaque jour, une part plus importante aux affaires publiques.
Charlotte Corday suivait, avec la plus vive sympathie, les progrès de la Gironde annihilant peu à peu le faible Louis XVI.
Elle s'enthousiasmait pour ses admirables orateurs. Elle croyait retrouver, dans les éloquentes périodes de Vergniaud, de Brissot, de Louvet ou de Barbaroux, l'inoubliable écho des Démosthène et des Cicéron luttant pour la liberté antique.
Bientôt, elle trouva, sans doute, que cet écho ne lui arrivait que trop lointain et trop affaibli au fond de sa paisible campagne et, en juin 1791, elle quitta son père pour retourner à Caen, où elle demanda l'hospitalité à une vieille parente, Mme de Bretteville-Gouville. Celle-ci l'accueillit d'abord sans enthousiasme. Mais elle ne tarda pas à être sensible au charme et à la bonne grâce de la jeune fille, et lui témoigna bientôt une maternelle affection.
Charlotte vécut là d'une existence un peu plus mondaine, sans cesser pourtant de consacrer toute son attention aux événements politiques qui prenaient rapidement un tour plus tragique.
Si vous le voulez bien, nous allons relire ensemble des passages de deux longues lettres que Charlotte Corday écrivait à cette époque, et où nous pouvons saisir, sur le vif, en même temps que des aspects provinciaux de la Révolution, le retentissement profond qu'elle avait déjà dans l'esprit et le cœur de notre héroïne.
Ces deux lettres sont adressées à Mme de Maromme, avec qui Charlotte avait pris des leçons d'italien et d'espagnol et qui avait, depuis lors, quitté Caen pour Rouen.
La première est datée de mars 1792 :
« Vous me demandez des nouvelles ? A présent, mon cœur, il n'y en a plus dans notre ville, les âmes sensibles sont parties. Les malédictions que vous avez proférées contre notre ville font leur effet : s'il n'y a pas encore d'herbe dans les rues, c'est que la saison n'en est pas venue...
Avec cette désertion générale, nous sommes fort tranquilles,
et moins il y aura de monde, moins il y aura de dangers d'insurrections... Mon frère est parti, il y a quelques jours, pour augmenter le nombre des chevaliers errants... Je ne saurais penser, comme nos fameux aristocrates, qu'on fera une entrée triomphante sans combattre, d'autant que l'armement de la nation est formidable. Je veux bien que les gens ne soient pas disciplinés ; mais cette idée de liberté donne quelque chose qui ressemble au courage, et, d'ailleurs, le désespoir peut encore les servir. Je ne suis donc pas tranquille et, de plus, quel est le sort qui nous attend ? »
Charlotte Corday, vous le voyez, fait preuve d'une singulière clairvoyance, et son jugement est aussi lucide que ses pronostics sont prophétiques, lorsqu'elle évalue les chances de succès du parti aristocratique contre-révolutionnaire, dont pourtant son propre frère faisait partie et partageait les illusions.
Deux mois plus tard, en mai 1792, elle écrivait cette deuxième lettre à Mme de Maromme :
«... Vous me demandez, mon cœur, ce qui est arrivé à Verson ? Toutes les abominations qu'on peut commettre : une cinquantaine de personnes tondues, battues, des femmes outragées ! il paraît même qu'on n'en voulait qu'à elles. Trois sont mortes quelques jours après, les autres sont encore malades.
Ceux de Verson avaient, le jour de Pâques, insulté un national et même sa cocarde : c'est insulter un âne jusque dans sa bride. Là-dessus, délibérations tumultueuses... Enfin, le curé eut le temps de se sauver, en laissant dans le chemin une personne morte dont on faisait l'enterrement...
Un paysan, interrogé par les municipaux :
— Etes-vous patriote ?
— Hélas ! Oui, messieurs, je le suis ! Tout le monde sait bien que j'ai mis le premier à l'enchère sur les biens du clergé, et vous savez bien, messieurs, que les honnêtes gens n'en voulaient pas !
Je ne sais si un homme d'esprit eût mieux répondu que cette pauvre bête ; mais les juges mêmes, malgré leur gravité, eurent envie de sourire.
Que vous dirai-je, enfin, pour terminer en abrégé ce triste chapitre ? La paroisse a changé dans l'instant et a joué au club. On a fêté les nouveaux convertis qui eussent livré leur curé s'il avait reparu chez eux.
Vous connaissez le peuple, on le change en un jour. Il prodigue aisément sa haine et son amour !
J'aurais été charmée, à tous égards, que nous eussions pris domicile dans votre pays, d'autant qu'on nous menace d'une très prochaine insurrection.
On ne meurt qu'une fois, et ce qui me rassure contre les horreurs de notre situation, c'est que personne ne perdra en me perdant, à moins que vous ne comptiez à quelque chose ma tendre amitié. Vous serez peut-être surprise de voir mes craintes : vous les partageriez, si vous étiez ici, j'en suis sûre. On pourra vous dire en quel état est notre ville et comme les esprits fermentent.
Adieu, ma belle, je vous quitte. Je ne vous dis rien de ma tendresse, je veux que vous en soyez persuadée sans que je radute toujours la même chose ! »
On pressent et on devine, n'est-il pas vrai ? tout le caracreie
HKNRI-ROBERT II Q
i3o LES GRANDS PROCES DE L'HISTOIRE
de Charlotte à travers ces lettres, à la fois graves et enjouées, inquiètes et courageuses, témoignant d'un sentiment si vif des malheurs du temps et y opposant, dans le même moment, tant de vaillance et de fermeté !
Quelle jolie nature de jeune fille, bien française, faite de crânerie et de lucidité, de sensibilité et de raison !...
Mais les événements vonc se précipiter et dépasser bientôt même les pires appréhensions de Charlotte Corday.
La Gironde a ouvert la brèche ; elle a réussi à renverser la royauté, parce que, composée d'hommes intègres et de grand talent, elle avait, derrière elle, l'appui de l'opinion publique et le vœu de la nation.
Mais dans cette brèche, si imprudemment ouverte, la Montagne, le paru extrémiste des Danton, des Robespierre et des Marat, le parti de la violence et de la terreur, va s'élancer à son rour et dépasser la Gironde hésitante.
La destitution de Louis XVI ne suffit plus ! il faut sa condamnation à mort.
Ici, Charlotte Corday se refuse à suivre les révolutionnaires ; elle s'arrête, elle s'indigne, se révolte et se lamente. Et voici la lettre, toute vibrante d'horreur, de désespoir et d'indignation qu elle écrit à une amie, le 28 janvier 1793, sept jours après la mort de Louis XVI :
« Vous savez l'affreuse nouvelle, ma bonne Rose. Votre coeur, comme mon cœur, en a tressailli d'indignation. Voilà donc notre pauvre France livrée aux misérables qui nous ont déjà fait tant de mal...
Je frémis d'horreur et d'indignation. Tout ce qu'on peut rêver
d'affreux se trouve dans l'avenir que nous préparent de tels événements. Il est bien manifeste que rien de plus malheureux ne pouvait nous arriver.
J'en suis presque réduite à envier le sort de ceux de nos parents qui ont quitté le sol de la patrie, tant
je désespère pour nous de voir revenir cette tranquillité que j'avais espérée, il n'y a pas encore longtemps.
Tous ces hommes qui devaient nous donner la liberté l'ont assassinée : ce ne sont que des bourreaux.
Pleurons sur le sort de notre pauvre France.
Marat, NOUS sommes ici en par Joseph Boze (Musée Carnavalet).
proie aux brigands.
Nous en voyons de toutes les couleurs. Ils ne laissent personne tranquille ; ça en serait à prendre cette République en horreur, si on ne savait que les forfaits des humains n'atteignent pas les cieux.
Bref, après le coup horrible qui vient d'épouvanter l'univers, plaignez-moi, ma bonne Rose, comme je vous plains, parce qu'il
n'y a pas un cœur sensible et généreux qui ne doive répandre des larmes de sang !
Marie de Corday »
« Tous ces hommes qui devaient nous donner la liberté l'ont assassinée ! Pleurons sur le sort de notre pauvre France ! »
Ne trouve-t-on pas, dans l'amertume désespérée de ces deux phrases et dans leur commisération profonde, le secret de l'idée qui allait armer le bras de Charlotte Corday ? Et ne semble-t-il pas aussi que ce soit, sous sa plume, le cri même de la nation déçue, de la France qui s'était donnée, pleine d'illusions généreuses, aux idéologues de la Révolution et qui, soudain, recule épouvantée, frappée d'horreur et d'indignation à l'aspect de leur œuvre de terreur et de sang ?
A partir de ce moment, Charlotte Corday voua une haine mortelle à ces bourreaux qui tyrannisaient son pays, à ces députés de la Montagne qui, bien qu'en minorité à la Convention, savaient prendre chaque jour, par leur audace et leur cohésion, une influence plus grande, à mesure que diminuait le crédit des Girondins.
Parmi eux, Marat, le hideux, grêle et difforme Marat, qui n'élevait la voix que pour demander du sang, lui faisait plus particulièrement horreur.
Il ne faisait pas horreur qu'à elle !
La Convention, dans sa très grande majorité, rougissait, en effet, de le compter parmi ses membres et l'eût rejeté au ruisseau avec soulagement.
A maintes reprises, les Girondins l'avaient dénoncé avec une véhémente éloquence au mépris et à l'indignation publics.
Car c'était bien un des phénomènes les plus singuliers de la Révolution que la carrière prodigieuse de ce Marat, aventuriei cosmopolite, né en Suisse allemande, d'un père sarde, d'origine espagnole, vil intrigant sans courage et sans talent, qu'on avait vu ramper d'abord, comme un plat courtisan dans les antichambres des grands, qui s'était fait ensuite, du fond des caves où il écrivait, l'apôtre du meurtre et de l'anarchie, qui n'avait d'autre moyen que sa violence, d'autre arme que la calomnie, d'autre système que l'apologie de l'assassinat, aussi difforme et hideux au physique qu'au moral, et qui avait réussi, enfin, à forcer l'attention par son abjection même, qui était devenu le porte-parole et le chef d'une bande redoutable, bientôt l'idole écoutée de toute une populace déchaînée, et qui s'était finales ment élevé, à la stupeur des honnêtes gens, au rang de législateur et de représentant du peuple français !
Le conventionnel Barbaroux.
Personne à la Convention, même parmi les plus zélés de son parti, n'osait ouvertement soutenir ses idées, ni se prononcer
pour lui.
Mais il avait été élu cependant : insondables mystères du suffrage universel 1 II avait été élu, il siégeait au sommet de la Montagne, il y donnait le ton et, qu'on le voulût ou non, 1! était devenu une puissance et même la plus redoutable puissance du jour.
Son journal : L'Ami du Peuple, longtemps rédigé et imprimé clandestinement dans des antres obscurs, excitait chaque jour le peuple à la violence et lui désignait des victimes.
Il discréditait ses adversaires par les accusations les plus grossières, voire les plus absurdes ; il dénonçait et il calomniait, il injuriait et il diffamait sans relâche. On en riait d'abord, et puis on était bien forcé de le prendre au sérieux, lorsque, bientôt, une nouvelle victime, tombée sous ses coups répétés, était venue grossir le nombre de celles qu'il avait déjà faites. ! Les Girondins avait eu le grand tort de ne pas vouloir d'abord se rendre à l'évidence.
En trop honnêtes gens qu'ils étaient, ils s'étaient longtemps refusés à croire à la puissance du mal, parce qu'ils n'en éprouvaient point sur eux-mêmes les effets.
Marat, pour eux, n'était et ne pouvait être qu'une sorte de bouffon de la démocratie, bouffon odieux et ridicule, sans doute, avec sa monomanie de la guillotine, mais bouffon sans importance et auquel il ne convenait pas d'en attacher.
Malheureusement, on ne supprime pas la cause du mal en se refusant à la voir.
Lorsque Vergniaud, l'un des plus éloquents Girondins, avait
crié à Marat qui vitupérait à la tribune: « Donnez un verre de sang à ce cannibale : il a soif! », il croyait avoir assez fait pour le discréditer et le ridiculiser.
Mais une apostrophe méprisante ne saurait museler un fauve en quête de nouvelles victimes.
Et, le lendemain, Marat répondait en faisant désigner quelques têtes de plus pour la guillotine !
Ponsard, dans sa tragédie de Charlotte Corday, a éloquemment exprimé, dans un dialogue entre Barbaroux et Charlotte, l'infernale puissance de Marat et de son journal, U Ami du Peuple