‹ Les grands procès politiques: Le duc d'Enghien d'après les documents authentiquesChapitre 15 sur 23 · Déposition du brigadier Aufort · texte numérisé non relu

Déposition du brigadier Aufort

3* Procès-verbal d*enquête. L'anecdote d» U lanterne placée ear le cceur du duc d'Enghien est controuvée.

Réal, chargé de l'interroger, auiait ouvert trop tard ie mes- Bage qui lui confiait cette mission, et il ne serait arrivé à Via* ceimes qa'après l'exécntioiu Mais si Réal «vait dft fnra l'interrogatoire , commBnt Mtirat, qui maudissait mm rdle dans cette circonstance, aurait-il pris sur lui d«n charger la capitaine Daulancourt? Et si Réal est accouru à Yiaceimes, comment écrit-ii à HuUin deux lettres successives daas la matinée pour le prier de lui envoyer le jugement et les interrogatoires? Jamais plus misérables subterfuges n'ont été imaginés pour dérober des coupables au juste mépris de Thistoire. Il faut mettre sur la même ligne le récit de Savary au sujet de Taecueil que lui fait Boni^arte lorsqu'il vient à la Mal» maison rendre compte de sa lussion : « Il m^éooute woic la plus grande surprise!... Il me fixe avec des yeux de lyax : « li y a là, dit-i], quelque chose qui me passe.... Le juge- « ment ne devait avoir lieu qu'après que KésJi aurait interrogé « h ^risamier un ptrint qu^U mus imp^rH d*èclairçir.... «. Voilà un crime et qui ne mène à rieni » Le point à éetair" cîr c'était encore la qLiestion de l'identité du duc avec le personnage mystérieux, cliauve, blond, de taille médiocre l Quand on pense que de si impudentes inventions ont été acceptées par touts ime génération^ on se diemande ei le mcnaeiige 3i*a pas par lm<-mÀnie «me saveur «t un attrnt si ifrésBtîbles pour les appétits vulgaires que la vérité ne peut plus leur paraître que répulsive. Non, il n'y a eu dans la catastrophe de Vijsicennes ni hasard, ni confusion, ni méprise ; tont y a été conçu» prémédité, combiné avec un sein d'aitislie, et il fiant avoir perdu le sens à ibroe de prévention poir aoeepter Iss fal^ accréditées par le criminel lui-même. Gomment l'homme qu on voit dans sa Correspondance si minutieux, si attentif aux plus in^Fseptibies détails, ai pénétrant et si inqutsiltf lorsqu'il s'agit des agents les plus tnsîgnifiaiâs de laoonspiralioD, riiomrae qui dictait lui-mcme los interrof<ataires et dirigeait toutes les poursuites contre le prévenu Querelle ou la femme Pochetona, aurait-il pu devenir du jour au lendemain le jouet des quiproquos, des distractions et des bévues énormes qu'on lui prête loraqnfil B^agit d'onBourbeii d^w

^ondé? Comment admettre qu'un esprit si clairvoyant, un :aractère si entier et si absolu n'ait plus été en cette circontance critique qu'un docile mannequin dans la main êe Ealleyrandî NoUi en âépk des €d8ifiealâoBB-«t des siensoii- ;es, en dépit d^noe hypocrieâe plus odieuse que le crime luioême, il ne lui sera pas donné d'échapper à la respousabitté de Tacie où il a mis le plus de calcul; l'œuvre restera ienne devant JDîmi et devant les kommes, et rhistoire n'adaettra pas mâme « ta faveur œ iiarrtage d'ignomîiiie qne ré eut les complicités au bénéfice du coupable , car dans le deurtre du duc d'Engbien il y a eu un auteur priAcipai et J8S inatrum^ls; il n'y a pas eu de complices, La nouTBlle dailfaixÂmtion du doc d'Êngliûauie fut eonniie Paris qna dans la soirée du SI mars; elle y predDÎmt Timi p.ssion h plus sinistre. C'était en effet la terreur, mais la irreur au profit d'un seul komme, la terreur moins le fanaisme, la terrenr moins la publicité et is -grand jour, car rat dans eette ignobh tnaf^die s'était passé de mxit, Tarres» UioD, le jugement, Teîpéculion. Cependant l'opinicn publique épourvue de tout moyen d'exprimer sa n'proba luii resta )rcément muette, et la sensation fut passagère* Les hommes int si pen oapaUes de consistance même dans la haine, ne moins de trois mois- après le meurtre, ceux qu'il avait le lus indignes pétitionnaient auprès du meurtrier pour obteir quelque place dans s(>s antichambres. Il n y eut qu'tme rotestation, celle de Ghataaubriond, qui donna sa démiseieii is chargé d'afiaires auprès delà république du Vakm. f^sorroy reçut un discours de clôture lent rédigé qu'il se hàla aller prononcer an Corps lécrislalif pour congédier cette ssembliée. Bonaparte vint en personne au conseil d'État et ly livra à «n de es» mondogaes da» lescpiels il ssraiblait vendre à partie tm iniorlocatear iasagmire, eonmie s^ eit 5n(i tout ce que le silence général cachait de réprobation.: La population de Paris n'était qu'un ramas de badauds.... Ue avait toujours fait le malheur de la France Quant ii

K Pelet de la Losire.

ropinion publique, il fallait respecter ses jugements, mai mépriser ses caprices.... Au reste, il avait cinquante milh hommes pour faire respecter la volonté de la nation i > ! entra ensuite dans des explications sans fin que personne ni lui demandait; puis comme irrité du mutisme obstiné qui trouvait autour de lui, il leva brusquement la séance. Lei journaux eurent Tordre de se taire. Le Moniteur eut ce jourlà et le lendemain, 22 mars, une physionomie à part, pleiiM de mystère^ de douceur et de componction. Le âi mars, il débutait par une lettre du pape Pie YII à son irès-diisr fils en JésuS'CItrist Napoléon Bonaparic au sujet des églises d'Allemagne, témoignage d'affection précieux à faire valoir auprès des âmes pieuses dans ces circonstances d.ihciies. Il ne contenait pas un mot au sujet du tragique événement qui était dans toutes les bouches. Une courte note apprenait touJ tefois au public Texistence de rassemblements d'émigrés sui la rive droite du Rhin, « encombrée de ces nouveaux légion-! naires. » Sans nommer le duc d'ËnghieUi elle disait « qa'im| prince Bourbon, avec son état-major et quelques burea/iiX\ était fixé sur ce point d'où il dirigeait le mouvement. » Hon« teux mensonge, calculé pour préparer l'opinion, car on avait depuis plusieurs jours la liste nominative des huit personnes parfaitement inoffensives qui se trouvaient auprès du prince*^ et il fallait une singulière audace pour les transformer en ii4 ét|it-major et en i3ureaux d'enrôlement. Le lendemain, 22 mars, c'est encore par une pièce de la piété la plus édifiante que débute le journal officiel ; il est de plus en plus confit en dévotion* Cette fois, c'est Févéque de Goutanoes qoj vient se porter garant des sentiments religieux du premie^ consul. Au milieu d'une messe solennelle demandée par W vétérans pour remercier Dieu de la découverte de Ja conspi^ ration, Tevèque a proposé en exemple à ces militaires la fo' exaltée du nouveau Constantin : c Soldats, leur a-t-il dit, » l'oubliez jamais ce Dieu que le vainqueur de Marengo adoi^

1. C'étaient avec Thumery, le oolonèl Or&Qstein, deux ahbés, on se crétaire, trois domestiques. — Mappart de Chariot.

ce Dieu devant qui on l'a vu dans la cathédrale de Milan courber son front couronné par la victoire! etc. » Après ce

prélude plein d'édification et à k suite des nouvelles du jour, à la place la moins apparente de la feuille officielle, on trouve un document qui semible rejeté là comme quelque pièce his<torique insignifiante, sans préparation ni réflexion, ni rien qui attire les yeux, cVst le jugement de la commission militaire contre le nommé Louis-Antoîue-Henri de Bourbon, duc d'ËDghien. Et pour achever de caractériser tout ce qu'il y ' avait eu de perfidie et de préméditation dans cet arrangement, ce jugement même était t<n faux. L'arrêt original porté à la Malmaison par Réal avait paru troji brutal dans son éloquente brièveté, et l'on y avait rétabli quelques formules et quelques semblants de formes judiciaires.

Nous détaotums des Mémairei é^im$ré-0mie de dnieflii-

biiand, le jugement qull porte sur la mort da duc d'&igbein.

Deux jours avant le 20 mars, je m'habillai pour aller prendre congé de Bonaparte aux Tuileries ; je ne l'avais pas revu depuis le moment où il m'avait parlé chez Lucien.

La galerie ok il recevait était pleine ; il était accompagoé de Murai et d'un premier aide de camp ; il passait presque sans s'arrêter. A mesure qu'il approcha de moi, je fus 1 rappé de l'altération de son visage : ses joues étaient dévalées et livides^ ses yeux âpres, son teint pâli et brouillé, sou air sombre et terrible. L'attrait qui m'avait précédemment poussé vers lui cessa ; au lieu de rester sur son passage, je fis un mouvement afin de l'éviter. Il me jeta un regard comme pour chercher à me reconnaître, dirigea quelques pas vers moi, puis se retourna et s'éloigna. Lui étai&-je apparu comme un avertissement? Son aide de camp me remarqua ; quand la foule- mo couvrait, cet aide de camp essayait de m'enlrevoir entre les personnages placés devant moi, et entraînait le consul de mon côté. Ce jeu continua pendant plus d'un quart d'heure, moi toujours me retirant, Napoléon me suivant toujours sans s'en douter* Je n'ai jamais pu m'expli-

|ii«r oe qoî «mi imppé l'aide de camp. Me prenait-il pour km homme suspect qu'il n'avait jamais tq? Yontak-ily s'il ^a^t qui j'étais, foner Bonapafto h s'enlmteBir avec moi? Quoi qu'il en soit, Napoléon pai^a dans un autre salon. Salisfait d'avoir rempli ma tâche eu me présentant aux Tuileje me retmi. A la joie que j'ai toujours éprouvée en lortanl.d'ui ohâteaii| il sat évident que je n'dtais pas fût pour y entrer.

Le surlendemain, 20 mars, entre onze heures et midi, l'entendis un homme et une iemme qui criaient une nouvelia dûicielle; les passants s'arrêtaient, subifcaimfmt pétrifiés par Ma mais : € Jugement de la eommisBion militaire spéciale

:onvoquée à Vincennes, qui condamne à la peiiic de mort le Qommë Louis- Autoine-Ssari de Bourhon, né le 2 août! 7 7^, k GhantiUy. *

Ce cri tomba sur moi coaune la fondra; U obangoa ma fie, do même qu'il oban^aa aoQo de Napoléon, Je reitfrai

chez moi; je dis à Mme de GhaLeaubriand : « Le duc d'Enghien vient d'être fusillé. » Je m'assis devant une ta* ble, el je me mis à écrire ma démission*

Mme de Chateaubriand ne s'y opposa point, et me vit écrire avec un grand courage. ïSle ne se d^imula pas mes dangers : On faisait le procès au général Moreau et à Greorges Gadoudal ; le lion avait goûté le sang, œ n'était p^ le moment de l'irriter.

M. Glausel de Goussergues arriva sur ces entrefaites. Il avait aussi entendu crier l'arrêt. Il me trouva la plume à la main : ma lettre, dont il me fit supprimer , par pitié pour Mme de Chateaubriand, des phrases de colère, partit; elle était au ministre des relations extérieures. Peu importait la rédaction. Mon opinkm et mon crime teîent dans le fait de ma démission : Bonaparte ne s*y trompa pas.

' Mme Bacciocchi jeta les hauts cris en apprenant ce qu'elle appelait ma défection. Elle m'envoya chercher et me fit les {lins vift rqiroclies. M. de Fontanes devint presque &u de pour au pFsmier moment ; il «e réputait fusillé avoe toutes les personnes qui m'étaient attachées. Pendant plusieurs

jours mes amis restèrent daos la crainte de me voir enleif par ]a police. I M. Pasqnier vint m'embrasser le lendemam de ma démit

sien, disant qu'on était heureux d'avoir un ami tel que moi

Sia mois après le 20 mars, on eût pu croire qu*il n'y avii plus qu'une opinion dans la haute société, sauf de méchanl

quolibets qu'on se permettait k huis clos. Les personne

tombées prétendaient avoir été forcés, et chacun, pour proii> vjàT son importance ou ses quartiers^ obtenait d'éire forcée force de supplications. i Ceux qui m'avaient le plus applaudi s'éloignèrent ; ma pri

sence leur était un reproche; les gens prudents trouvent d rimprudence dans ceux qui cèdent h l'honneur. îl y a âi temps où VéUvcUion de tdme est une véritable infirmiié, pe^ sonne ne la comprend \ $Ue passe pour une espice de fam éFesprity pour un préjugé, une habitude inintelligente d'éduett tiorif une lubie, un travers qui vous empêche de juger k choses* • • !

M. de Talleyrand, indifférence ou calcul, garda ma dé*

mission plusieurs jours avanl d'en parler; quand il l'annonça à Bonaparte, celui-ci avait eu le temps de réûéchir. II ai prononça que ces deux mots : « C'est bon. >

Page 1