‹ Les grands procès politiques: Le duc d'Enghien d'après les documents authentiquesChapitre 16 sur 23 · M. DE TALLEYRAND · texte numérisé non relu

M. DE TALLEYRAND

M. de Talleyrand) après la brochure de M. de Rovig^

avait présenté un mémoire justificatif à Louis XVIII : oi méiuoire, que je n'ai point vu et qui devait tout éclaircir n'éclaircissait rien. En 1820, nommé plénipotentiaire à Bei^ lin, je déterrai dans les andûves de l'ambassade une lettp du citoyen Laforest, écrite an citoyen Talleyrand, an snjc de M. le duc d'Enghien. Cette lettre énergique est d'autaa

lus honorable pour son auteur qu'il ne craignait pas de ompromettre sa carrière, sans recevoir de récompense de ppinion publique, sa démarche devant rester ignorée ; uole abnégation d'un homme qui, par son obscurité même, vait dévolu ce qu'il a fait de bien à l'obscurité, i M* de Talleyrand reçut la leçon et se tut.

I J*ai tenu dans mes mains et lu de mes yeux une lettre de I. de Talleyrand; elle est datée du 8 mars 1804 et relative

l'arrestation, non encore exécutée, de M. le duc d'Enoien. Le ministre invite le premier consul à sévir contre » ennemis. On ne me permit pas de. garder cette lettre, j'en i retenu seulement ces deux passages : « Si la justice oblige â punir rigoureusement, la politique exige de punir sans iception.... J'indiquerai au premier consul M. de Gaulain- >urt, auquel il pourrait donner ses ordres, et qui les exécuirait avec autant de discrétion que de Mélité. »

Ce rapport du prince de Talleyrand parattra-t^il un jour

I entier? Je l'ignore ; mais ce que je sais, c'est qu il exisit encore il y a deux ans.

II y eut une délibération du conseil pour Tarrestation du ic d'Enghien.

Gambacérès, dans ses mémoires inédits, affirme, et je le

'ois, qu'il s'opposa à cette arrestation; mais en racontant ce d'il dit, il ne dit pas ce qu'on lui répliqua. Du reste, le Mémorial de Samte-Hélène nie les sollicitations a miséricorde auxquelles Bonaparte aurait été exposé. La rétendue scène de Joséphine demandant à genoux la grâce uduc d'Enghien, s'attachant au pan de l'habit de son mari ( se faisant traîner par ce mari inexorable, est une de ces iTcntions de mélodrame avec lesquelles nos fabliers compo* mt aujourd'hui la véridique histoire. Joséphine ignorait, f 19 mars au soir, que le duc d'Enghien devait êlre jugé; le le savait seulement arrêté. Elle avait promis à Mme de (émusat de s'intéresser au sort du prince. Gomme celle-ci Ivenait, le 19 an soir, i la Malmaison avec Joséphine, on Iperçut que la future impératrice, au lieu d'être uniqnelent piéoccupie des pénis du prisonnier de Viucennes, met-

— lestait 8oav0Bt'k tète à la portière de « voiture pour regarcU un génénd mêlé k sa anhe-: la eoquetteria d'nne'femnwani

emporté ailleurs la pensée qui pouvait sauver la vie du dJ d'fiaghien.

Ce ne fut que le 21 mars que Bonaparte dit à aa femiuj c Le duc d'Eaghien ent fasiUé. »

Ces mémoires de Mme de Rinrasat, que j'ai eofinue, M^k extrêmerneni curieux sur Tintérieur de la cour impériale.

L'auteur les a brûlés pendant les Gent-Jours, et easuif éorils de nouveau; ee ne sont plus que des sonvenire repo dnits 8ur*de8 sonvenm; la ecmleiir est affaiblie; mais Bdn» parte y est toujours montré à nu el jugé avec impar tialité, ♦

Des hommes attachés à Napoléon disent quil ne sutl^ mort dn due d^Snghien qii*apîè8 l'etéoutien dit pnee : récit paraîtrait recevoir qaetqne valeur de l^necdote rv^

portée par le duc Je Rovigo, concernant R 'al allant à \\\.\ oenneSi si cette anecdote était vraie. La mort une fois arriv i par les intrigues du parti révolutionimirey Bonaparte recou nut le fait accompli, pour ne pas irritar des hommes ipi*i . croyait puissants : ctUt ingénieuse explication ffestpeu thê vabk.

PART DB xmauN.

En résumant maintenant ces laits, voilà ce qu'ils ni'od prouvé :

Bonaparte a voulu la mort du duc d'Bughiiai ; p o is oaw ne lui avait fait une condilien de cette mort pour moulBriil

trône. Celle condition supposée est une de ces subûiités <3i| politiques qui prétendent trouver une cause à tout. — OH pendant il est prohable que certains' hommes esmpromiB il voyaient pas sans plaisir le premier oooml se séparer ( jamais des Bourbons. Le jugement de Yincennes fut vÊi affeire du tempérament violent de Bonaparte, un accès è froide colère alimenté par les rapports de son noinistre*

M. de GMikiiiftoiurt alesi coftpaUa qm d'amoir eiécuiA Foidiis de VêmeMBfu

Murât n'a à.M reprocher que d'avoir transmis des ordres çrcnéraiu et de n'avoir pas eu la force de se retirer f il n'était point à Yiocennes pendant le jugement,

Ledac de Ro?igo a'eat trewé ehargé de Vemiêotàaa^ il mmX probaUementim ordve aeeret; h général HoUn Tiaei* nue. Quel homme eût osé prendre sur lui de fairâ exécuter de suite une sentence k morl sur le duc d'Enghien, s'il n'eut agi d'après un mandat impératif?

Quant à M. de Talleyrand^ prêtre et gentilhomme, il inspira et prépara le meurtre en inquiétant Bonaparte ayeo insistance : il craignait le retour de la légitimité. Il serait possible, en recueillant ce que Napoléon a dit à Sainte- Hélène, et les lettres que l'évêque d'Autun a écrites, de prower que cebÛHÛa pris à la mort du due d'£nghiai une très*forte part. Vainement on ol^eeteanit ^er k légèreté, le caractère et réducation du ministre devaient Téloigner de la violence, que la corruption devait lui ôter T énergie ; il ne demenrerait pas moins constant qu'il a décidé le consul à la fatale arrestation. Cette arrastation du duo d'Rnghien le 1 5 de mars, n'élût pas ignorée de M. de Talleyrand r it était journellement en rapport avec Bonaparte et conférait avec lui; pendant rmlervailo qui s est écoulé entre Tarreatation ait rexécutioiLi M. da TaUeyianil, lui, ministre instigateur, s'est-il repenti, a-t-il dit- un seul mot au premier consul en faveur du malheureux prince ? Il est naturel de croire qu'il a applaudi à Texécution de la sentence.

La^ commission militaire a jugé le duc d'Enghien, mais aveedauleur et repentir.

Tell» est, eonecianaieiiaemept, imp«rti abm e p t,.strifllea>ent, la juste part de chacun. Mon sort a été trop lié à cette catastrophe pour que je n'aie pas essayé d'en éciaircir les ténèbres et d'en exposer les détails. Si Bonaparte n'eût pas tné le duo d'Ai^hien, s'il m-eût de pbi& m plus rapproché de lui (et son penchant l'y portait), quW fût*il résulté pour moi? Ma carrière littéraire était finie; entré de plein saut

du» la carrière poUtîqpe, où j'ai proa?é ce que j'aurais pn par la gaem d'Espagne, je serais demio riche et poissant.

La France aurait pu gagner à ma réonion a?ee Tempereur ; moi, j'y aurais perdu. Peut-être serais-je parvenu à maintenir quelques idées de liberté ei de modération dans la tète du grand homme; mais ma yie, rangée parmi celles qu'on appdle henrenseSy eût été privée de ce qui en fait le carai> tère et l'honneur : la pauvreté, le combat et Tindépendance.

BONAPiiRTE, SES SOPHISMES» SES REMORDS.

Enlin le principal accusé se lève après tous les autres; il ferme la marche des pénitents ensanglantés. Supposons qu'on juge base comparaître devant loi le nommé Banaparie, comme le capitaine instmctenr fit comparaître devant lai le

îiouimé (TEnghien; supposons que la minute du dernier interrogatoire calqué sur le premier nous reste; comparez et lisez :

A loi demandé ses nom et prénoms?

A répondo se nommer Napoléon Bonaparte.

A lui demandé où il a résidé depuis qu'il est sorti de France?

A répondu : aux Pyramides, à Madrid, à- Berlin, à Vienne, à Moscon, à Sainte-Hélène.

A loi demandé quel rang il occopaît dans Tarmée ?

A répondu : Commandant à 1 avant-garde des armées de Dieo.

Aocone antre répcmse ne sort de la booche do prévenn. Les divers acteurs de la tragédie se sont mutoellement

chargés ; Bonaparte seul n'en rejette la faute sur personne; il conserve sa grandeur sous Je poids de la malédiction ; il ne fléchit pas la tête et reste debout ; il s'écrie comme le stoïcien: « Dooleor, je n'avooerai jamais que to sois on mail»

Mais ce qne dans son orgoeil il n'avonera pomt ani vivant».

il est forcé de ie coniesser aux morts. Ce Prométhée, le vautour au sein, ravisseur du feu céleste^ se croyait sapé-* riear à tout, et il est forcé de répondre au duc d'Enghiea

qu'il a fait poussière avant le temps: le squelette, trophée sur lequel il s'est abattu, l'interroge et le domine par une nécessité da ciel.

. La domesticité et Farmée, l'antichambre et la tente, avaient leurs représentants à Saint-Hélène : un serviteur,

estimable par sa fidélité au maître qu'il avait cJioisi, était venu se placer près de Napoléon coiume un écho à son ser-* vice. La simplicité répétait la fable, en lui donnant un accent de sincérité. Bonaparte était la destinée ; comme elle, il trompait dans la forme les esprits fascinés ; mais au fond de ses impostures, on entendait retentir cette vérité inexorable : « Je suis i »

Et l'univers en a senti le poids !

L'auteur de Touvrage le plus accrédité sur Sainte-Hélène

expose la théorie qu'inventait Napoléon au profit des meurtriers ; l'exilé volontaire tient pour parole d'évangile ua homicide bavardage à prétention de profondeur, qui expliquerait seulement la vie de Napoléon telle qu'il voulait l'arranger et comme il prétendait qu'elle fût écrite. Il laissait ses instructions à ses D('ophytes : M. le comte de Las Cases apprenait sa leçon sans s'en aperces'oir ; le captif, errant dans des sentiers solitaires, entraînait après lui par des mensonges son crédule adorateur, de même qu'Hercule suspendait les hommes à sa bouche par des diaînes d'or.

« La première fois^ dit Thonnête chambellan, que fenlen" « dis Napoléon prononcêr le nom du duc dEnghien^ fm « devins rouge d'embarras. Heureusement, je marchais à sa « suite dans un sentier étroit, autrement il n'eût pas man- « que de s'en apercevoir. Néanmoins, lorsque, pour la » première fois, Pempereur développa Tense ;ible de cet t événement, ses détails , ses accessoires ; lorsqu'il exposa « divers motifs avec sa logique serréOi lumineuse, entrai- « nante, je dois confesser que TafiFaire me semblait prendre « à mesure une faca nouvelle... L'empereur traitait souven t

« ce sujet, ce qui m'a servi à remarquer dans sa personne « des nuances caractéristiques très-prononcées. J'ai pu voir

a à celte occasion tiès-dislînctement en lui, et maintes fois, t rhomme privé se débattant avec riiomine public, et les « sentiments naturels de son coeur aux prises avec ceux de sa « fierté et de la dignité de sa position. Dans f abandon de « Pintimité, il ne se montrait pas indifférent an sort du mal- « heureux prince ; mais sitôt qu'il s'agissait du public, c'était « tout autre chose. Un jour, après avoir parlé avec moi du « sort et de la jeunesse de l'infortuné, il termina en disant: « £t j'ai appris depuis, mon cher, qu'il m'était favorable; « on m'a assuré qu'il ne parlait pas de moi sans quelque ad- « mii ation ; et voilà pourtant la justice distributîve d'icî-bas I »

«c M ces dernières paroles furent dites avec une telle « expression, tous les traits de la figure se montraient en «telle harmonie avec elles, que si ^lui que Napoi^n « plaignait eût été en ce moment en son po avoir, quelles « qu'eussent été ses intentions ou s^s actes, il eût été parti donné avec ardeur... L empereur avait coutume de consi- « dérer cette afiaire sous deux rapports tràs-distincts : celui t du droit commun ou de la justice établie, et celui du droit « naturel ou des écarts de la lûolenee.

« Assurément, disait-il, si j'eusse été instruit à temps de « certaines particularités concernant les opinions et le natu- « rel du prinee-; si surtout j'ftva» yu la lettre qu'il m'écrivit « et qu'on ne meTomit, Dieu sait par qnek motifs» qu'après « qu'il n'était plus, bien certainement j'eusse j^ardldnn^. *

« Et il nous était aisé de voir que le cœur et la nature «^seulg'iMetai^t'Cee parole» "à rempereur, et^eulemeut pour • néos; car il se serait senti humilié 'qu'on pèt croire mt «'instant qu*il eherchftt à ee décharger sur'mtrui, ou àeseenn « dît à se justifier ; sa crainte à cet égard, ou sa susceptibilité « étaient telles qu'en pariant à des étrangers ou dictant sur < ce sujet pour le public, il se restreignait à dire que, s'il « iAt eu connaissance de k lettre du prince ;pettM<re imeût « il fait grdee, ?u les grands avantage^) politiques qu'il en « eût pu recueillir^ et tra^aul de sa mx'm ses dernières peu-

« s jeSy qa'il suppose devoir être consacrées panni les con-

« temporains et dans la postérité, il prononce sur ce sujet, « qu'il regarde comme un des plus délicats pour sa mémoire^ « que si c'était à reiaire il lo ferait encore. »

Ge passage, quant à l'ècrimin^ a tous les caractères de la plus parfaite'Sincérité ; elle brille jusque dans la phrase où M. le comte de Las Cases déclare que Bonaparte aarait pardonné avec ardeur à un homme qui n'était pas coupable. Mais les théories du chef sont les subtilités à l'aide desquelles on B'e£force de concilier ce qax est inconciliable. £n faisant la distinction ck^ droit commtm ou de Injustice éuMie, et du droit nalurcl ou des écarts do la violence^ Napoléon semblait s'arranger d'un sophisme dont, au fond, il ne s'arrangeait pas ; il ne pouvait soumettre sa conscience de même qu'il avait soumis le monde.

Une faiblesse naturelle aux gens supérieurs et aux petites gens, lorsqu'ils ont commis une iaute, est de ia vouloir luire passer pour l'œuvre du génie, pour une vaste combinaison que le vulgaire ne peut comprendre.

L'orgueil dit ces choses-lk, et la sottise les croit.

Bonaparte regardait sans doute comme la marque d'un esprit dominateur cette sentence qu'il débitait dans sa componction de grand homme : c Mon cher, voilà pourtant ia justice distributive d'ici«bas I »

Attendrissement vraiment philosophique! quelle impartialité! comme elle justifie, en le mettant sur le compte [du destin, le mal qui est venu de nous-mômesl

On pense tout excuser maintenant lorsqu'on s'est écrié : « Que voulez<»vons, c'était ma naturel o'était l'infirmité humaine! »

Qaand on a tué son père, on répète : « Je suis fait comme ceiai » et ia foule reste là bouche béante, et l'on examine le crâne de cette puissance, et l'on reconnaît qu'elle était faite comme cela*

Et que m'importe que vous soyez £ait comme celai Dois-je suLir celte façon d'être? Ge serait un beau chaos que le monde, si tous les hommes qui sont faits comme ceia venaient

à vouloir s'impo?er les uns aux autres. Lorsqu'on ne peut effacer ses erreurs^ on les divinise ; on fait un dogme de ses torts, on change en religion des saorilégesi et Ton se croirait apostat de renoncer an culte de ses iniquités*

Ce qu'il faut conclure de tout ce récit, inimitiés enfantées par la mort du duc d'Enghein.

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