MURAT
Le citoyen Thnriot, auquel rinterrogatoire du duc d'Enghien pouvait ^tre utile, n'était autre que le magistrat
chargé d'instruire le procès de Georges Cadoudal et de Pichegru*
« Paris, le 2 geiminal an xn de la République
(23 mars 1804).
« Le ministre de la guerre, au général Hullin, etc., etc.
« J'ai reçu, citoyen général, avec votre lettre, copie du jugement rendu le 30 ventôse dernier, par une commission militaire, contre Tei-duc d'Enghien; je tous remercie de cet envoi.
c Je vous salue.
« Bbrthier. »
Le général Hullin avait fort à faire, on le voit; chacun
semble avoir voulu posséder une copie du jugement du duc d'£ngiiien.
A la seconde rentrée des Bonrbons en Franeei on résolut d'éle^r an descendant du grand Gondé nn monument expiatoire. Le premier soin des commissaires nommés par Louis XVIII fut de procéder à une enquête ofiicielle qui constatât bien régulièrement la découverte des débris mortels du malheureux duc d'Engbien*
Cette commission, compQsëe d'un conseiller d'État, Armand-Joseph de Laporte-Lalanne et de Louis-Étienne François Héricard-Ferrand de Thury, maître des requêtes, était assistée du chevalier de Gontye, maréchal de camp, aide de camp du prince de Gondé et du chevalier Jacques colonel^
aide de camp du duc de Bourbon,
Un procès- verbal d'eni[ur'te fut donc rédigé par cette commission ; il renferme les dépositions de tous les gens, entendus par ellCi dont les souvenirs et les indications pouvaient venir en aide à l'accomplissement de la mission réparatrice
qu'elle avait reçue.
Un grand nombre de royalistes et d'amis de la familie de Gondé avaient tenu à honneur d'assister à toutes les recherches et i toutes les opérations de la commission. Leurs noms
figurent au Las de cette pièce que nous reproduisons dans son entier.
PROCivS -VERBAL d'eNQUÉTE CONCERNANT 1* EXHUMATION DU CORPS DU DUC D'ENGHIEN,
EN BXftCimON SES 0B9RE8 DU ROI.
L'an mil huit cent seize, le lundi dix-huit mars, nous Armand-Joseph de Laporte^Lalanne^ conseiller d'État, chef dn conseil de Son Altesse Sërénissime monseigneur le prince de Condc, membre de la Lc^crion d'honneur;
Et Louis-Étienrîe-Franrois Héricfird-Frrrand de Thury, maitre des requêtes, membre de la Chambre des députes, eolonel de la neimème légion de la garde nationale, offienr de la Xiégion d'homenr, inspecteur en chef dn corps royal des mines ;
Commissaires du roi, nommés, en vertu de ses ordres, par monseigneur le garde des sceaux, ministre de la justice, cou* formément k la lettre da Sa Majesté diar 15 dn présent, pour dresser les actes relatifs à l'exhamation et à la transia*
tion, dans une chapelle de dépôt dtaLIie dans Je châtean de Vincennes, du corps d« très -haut et très- puissant prince Loms-Antoiiie-Henri de Bouriwn-Goiidé, due d'Enghiaii, prince du sang, pair de Franoe, né le 2 août 1772, Gis de
très-haut et très-puissant prince Louis-Henri-Jrseph, duc de Bourbon, prince du sang, grand maître en s?mn"vancp. et de très-haute et puissante princesse Louise -Marie -Thérèse- Bat Ida d'Orléans ;
. Assistés de M. le chevalier de Gontye, marédial ém eamp,
^eii ilhomme et aide de camp de Son Altesse Sérénissime monseigneur le prince de G »ndé;
£t de M. le chevalier Jacques, colonel, aida de campât aaerétaxre des commandemnts da S« A. S* mon8eignaDr4e duc de Bourbon;
Lesquels nous ont été adjoints en vertu des ordres du roi dont monseigneur le garde des sceaux nous a donné communication ^
Nous nous sommes transpork's à Yincennes à l'effet d'y procéder à Tenquêta ordonnée par ^ Majesiéi pour constater l'auilieBtiGià da dëpèi da corps de moDseignear la duc d'EiigliîeB dans le Im dWgné comme jiaiii celai de aa sépuîture actuelle.
HiuRi arrivés aa château de Yincennes le susdit jaur^ à orne heures du Biatin, nous y aTOUs été reçus par M. le marquis de Puyveri, maréchal de camp, questeur de la chambre des députés etgouTerneur dudit château;
Lequel nous a introduits dans une salle servant provisoiremeut de salle du conaeil.
Nous y âTons trouvé réunis M* le comte Armand de Beaumont, colonely lieutenant de roi du diAteau;
M. le comte de Baschi du Gayla, pair de France, lieuteriant général des armées du roi, premier gentilhomme de la chambre de S. A, S. monseigneur le prince de Gondé ;
M. le vidome de Yassé , lieutenant général des armées du roi, premier écuyer de S. A. S. m<mseigoeur le pricce de Coudé, et ci-devant premier gentilhomme de la chaiuLre de monseigneur le duc d'Enghien, son aujudant général;
M. le comte de Ruiiy, pair de France^ lieutenant gécé al des armées du roi, premier gentilhomme de la chambre de S. A. S. monseigneur le duc de Bourbon.
En présence desquels nau.^ avons procédé à ladite enquête ainsi qu'il suit :
Ont comparu les témoins ci-aprèe dénommés^ savoir :
Premièrement le sieur Blancpain (Jean-Baptiste), brigadier de gendarmerie en retraite, demeurant à Paris, rue des Francs-Bourgeois, n® 12, lequel, après serment de dire la vérité, a déposé amsi quiisuit.j
Ayant reçoy le vingt mars mil huit cent qoAtiie, du général Sevary, à la caserne des Gélestîns, rue du Petit-Musc, Tor-* dre d'aller à Yincennes avec la giodarmerie d'élite dans la* quelle il servait, il s'y rendit aussitôt.
Arrivé au château de Yincennes avec ce détachement, il y fut sur le champ établi surveillant d'un prisonnier de haute importance, qu'il a su depuis être monseigaeur le duc d^JBn-
ghien, et en sa qualité de surveillant, il fat placé au hauL de f escalier de son logement.
Il Ta accompagné à deux reprises au pavillon dit de la Porte-da-BoiSy à Gmqaante pas aviron du pavillon de la. Reine, au pied ducpel s'est faite Texécntion.
Il en a été témoin de ladite place, sans pouvoir cependant distinguer bien précisément ce qui se passait; si ce n'est qu*il aentendu, à deux on trois reprises, le général Savary, qui se tenait en haut, sor le bord extérieur du fossé, et vis* k-vis, ordonner à un adjudant de commander le feu. H n'y avait d'autres lumières dans le fossé que celle d'une lanterne éclairée de plusieurs chandelles ei placée à quelque dislance.
Aussitôt après que le prince fut tombé, il a vu les gendarmes s'approeher de son corps et remporter tout habillé pour le déposer dans une iosse préparée derrière un mur de cinq k six pieda de hauteur environ, et distant de trois pas du lien de l'exécution, lequel servait de dépôt de décombres* La fosse fut fermée snr-le-ehamp.
Le prince était vêtu d'un pantalon grisj bottes à la hussarde, cravate blanche , ayant sur la tête une casquette à double galon d'or, laquelle, à ce qu'il a entendu dire, fut inmiédiatement jetée dans la fosse. Le prince portait deux montres, dont Tune seulement lui fut enlevée par un gendarme et remise par lui au général Savary ; l'autre est restée sur sa personne, ainsi que Jqs hagues qu'il avait aux dûigl» et dont une portait un brillant.
Enfin, sur le bord extérieur du fossé, avec le général Savary, se trouvaient plusieurs officiers généraux, parmi lesquels il a reconnu le général Gaulaincourt, ecuyer de Bonanaparte, qu il avait vu descendre de voiture dans la cour.
N'ayant rien autre à déclarer, a signé avec nous, témoin, après lecture faite. Signé Blancpain, Laporte-Lalanne, le vi-* comte Héricard-Ferrand de Thury.
Secondement, le sieur Buanelet (Louis-François), âgé da soixante ans, manouvrier, demeurant à Yincennes, rue de la Pissotte, n^ 107, lequel, après serment de dire vérité, a dé<^ darë :
Qoe le jonr même où monseigneur le duc d'Enghien est arrivé au château de Vincennes, le commandant du château^ M. Hareli loi doniut à lui, Bonnekt, vers les dix heures du matiDy Tordre de creuser une fosse pour y enfouir des dë-» combres et immondices formés par récrouleineDt d'un mur de quatre à cinq pieds de hauteur au bas du pavillon de la Beine; qu'il y avait travaillé depuis midi jusqu'à la fin du jour, et qu'il y avait fidt une fosse de quatre pieds et demi de profondeur, sur cinq de largeur et six de longueur ;
Que le lendemain, l'entrée du fossé loi ayant été interdite, ce n'est que le surlendemain qu'il a pu aller voir le trou qu'il avait fait, qu'il l'a trouvé comblé et la terre relevée par-dessus en forme de sépulture;
Que, pendant un certain temps, mais dont il ne peutdéterminer la durée, il y a eu une sentinelle placée vis-à-vis, en haut, sur le bord extérieur du fosséi et qu'elle ne permettait pas d'approcher pour regarder dans le fos^é;
Enfin, que, dès le lendemain, tout le monde disait, dans Vîncennes, que monseigneur le duc d'Enghien avait été fusillé et enterré dans les fossés du château.
Ce qui est tout ce que le témoin a dit connaître» et ayant déclaré ne savoir signer, il a apposé sa croix que nous avons certifiée.
Ici est la croix du sieur Bonnelet. Signé liaporte-Lalanne, le vicomte Héricard-Ferrand de Thury.
Troisièmement, M. Godard (Guillaume-Auguste), employé aux octrois et demeurant à Viiicennes, rue de la Charité, n° 181, âgé de quai antc -trois ans, lequel^ après serment de dire vérité, nous a déclaré :
Qu'an mois de mars 1804, il était eanonnier au sixième
régiment d'artillerie et employé comme artificier au château, sous les ordres du sieur Germain, garde d'artillerie ;
Que ledit sieur Germain se trouvant, le 20 mars, indisposé, M. fiarel, commandant, qui avait d'sîbord été chez le garde d'artillerie, fut le trouver lui, Godard, et lui donna l'ordre de délivrer trois pelles et trois pioches que des gendarmes
viareut eux-mêmes chercher aa magasin^ en présence de M. Harel;
Qu'ensuite^ sur Tordre qu'il en reçut dudit Harel, il se transporta chez ce c<nninaiidant dont réponse lui demajMla de
lui apporter deux litres d'eau-de-vie, parce qu'elle n'eu avait point et que ces .Messieurs pourraient en avoir besoin ;
Que tout le monde, dans lechâteau, ^tait consigné, et que lui seul| Godard, en sa qualité, avait permission de circuler;
Quil sayait qu'il était entrj an château un prisonnier de distinction, arrivé dans ime voiture à six chevaux, à l'entrée de la nuit, et qui avaU une casquette à double galon d^or, lorsqu'il était descendu de voiture, lui présent;
Qu'il était persuadé, en fournissant les oufcils, qu'ils étaient destinés à répandre un grand tas de fumier nouyellement jeté dans le fossé par la tiuisième arcade de la cour, et s'élevant au-dessous, de manière à pouvoir favoriser l'évasion du prisonnier;
Qu^après avoir porté h la dame Harel lee deux bouteilles d'eau- de -vie qu'elle avait demandées, il fut se coucher vers minuit et demi ;
Que le lendemain, il alla chez le commandant redemander les pelles et les pioches qu'il avait délivrées le soir atn gen* darmes, et qu'il voulait rétablir au magasin;
Que le commandant lui ayant répondu qu'il pouvait les aller chercher dans le fossé, il y était descendu, et qu*a5'ant demandé à un homme qui travaillait s'il savait ok elles pouvaient être, cet faonmie lui répondit qu'elles étaient au pied du pavUlon de la Reine ;
Qu'en approchant au pied d'unpetiL mur qui existait alors, il aperçut à terre une espèce de calotte de maroquin vert, près d'un pommier (depuis arraché), et qu'ayant, dès le matin, entendu dire que monseigneiir le doc d'Ënghieii était le prisonnier qu'il avait vu la veille, lequel avait été fusiUé pendant la nuit, et enterré dans le fossé, la vue de cette calotte lui causa une émotion qox loi permit à peine d'y arrêter les yeux;
Qu'il se pressa d'entrer dans Tencrinte au pied du pavillon
et d'y ramasser ses pelles et ses pioches qui ëlaient je t* es çk et là sur une fosse nouvellement faite, et présentant une élévation d'un pied aa dessus de la tarre^ dans la iorme d'une sépalture.
Et a signé avec nous la eomparant, la présente dédanâieB,
après lecture faite. Signé Godart, Laporte-Lalannef le vicomte iiéricard-Ferrand de Tiiury.
Fait an château de Yincennes, à quatre heures de l^apsàs midif le lundi 18 mars 1816*
Signé Laporte-Lalanne, le vicomte Hérioard-Ferrand de Tiiuiy, 1q chevalier de Contye, le chevalier Jacques, le comte de Braschi du Gayla, ie vidame de Yassé, le vicomte de Rully, le général marcpus de Puyvert et le eomte Armand de Bwtumont.
Le vingt mars mil huit cent seize, nous coimiiibsaires du lui, nous sommcà de nouveau transportés au château de * Yincennes pour y continuer l'enquête par nous commencée le dix-huit du présent moiep i l'effet de oonstater le lieu eii monseigneur le duc d'Enghien a été inhtuné.
Entrés à o:r/.e heures dans la salle du conseil^ nous y avons trouvé les personnes présentes à notre pr^èfl-verhal d'enquête du dlx*huit et en outre ;
M. le comte de Pradel, directeur général de la maison ék roi 9 ayant par intérim le portefeuille du ministre de la maison de S. M. ;
M. le marquis Aymer de la Ghevalerie^mareuhai de cimp, aide de camp de S. A. S. monseigneur le prince deCkmdé;
M. le chevalier de Jaubert, écuyer de S. A. S. madame la duchesse de Bourbon ;
M. de Jalabert| ¥icaire général du diocèse de Paris^ le siège vacant ;
M. Guérin, chevalier de Saint*Michel, médecin deS. A. monseigneur le duc de Berij, et de monaeigneur le prince
de Gondé ;
M. de lionniey ancien chirurgien de rhôpitai des gardesfrançaises» et chirui^ien de &A* monseigneur le prinoe deCondi;
M. le comte de Béthisy, maréchal de camp des armées du roi| commandant la troisième brigade d'infantehe de la garde royale, membre de la chambre des députés ;
M. de Saint-Félix, membre de la Légion d'honneur, premier aide des cérémonies de France;
M. le vicomte Charles de Geslin, second aide des cérémonies, chevalier de Saint-Louis, lieutenant-colonel de cavalerie ;
M. Héricart de Monlplaisir, docteur en médecine de la Faculté de Paris, nommé commissaire du roi ;
M. Delacroix, chirurgien honoraire de S. A. S. monseigneur le prince de Gondé, nommé commissaire du roi;
M» de Chamfort, maire de la commune de Yincennes;
M. le marquis de Gourtemauche, maréchal de camp, cidevant premier aide de camp de monseigneur le duc d'Enghien ;
M. le comte de Ghaiilon de Jauville, colonel, aide de
camp de monseigneur le duc d'£i:ghien ;
En présence desquels, nous avons procédé à ia continuation de l'enquête amsi qu'il suit :
Noos avons &it comparaître Mme Bon (Madeleine) ancienne religieuse, demeurant à Paris me Picpus, n® 31, chez M. Rochette, opticien, laquelle, après serment de due vérité, a dit :
Qu'étant à l'époque du mois de mars 1804, maîtresse de pension à Yincennes, elle avait, entre antres élèves, les filles de Mme Harel, qui venaient ''prendre des leçons chez elles comme externes ;
Que le 20 mara^ les ayant ramenées à leur mère sur les cinq heures après midi, elle vit arriver dans la cour du château une voilure à six chevaux et en descendre un homme,
d'une figure et d'une taille dislinguée, qui fut reçu par le sipor Bourdon employé au château, et par le sieur Harel com mandant;
Qu'étant montée chex la dame Harel» elle y apprit de la bouche même du commandant que ce personnage était vrai*
semblablement un prince que le sieur Harel paraissait ne
pas connaître; qu'elle ne pnt en savoir dayantage, étant
sortie sur les six heures de chez madame Harel qu'elle laissa dans une douleur profonde ;
« Que le lendemain on lui dit que le personnage qu'elle avait YD la veille était monseigneur le duc d'Enghien, lequel avait été fusillé dans la nuit, et enterré sur le champ dans les fossés, qu on lui en montra même la place, dans une enceinte au pied du pavillon de la Heine, formée par le petit mur de quatre à cinq pieds de hauteur ; et a signé après lecture faite.
Signé Bon, Laporte-Lalanne, et vicomte Hiîricard* Fbrrand de Thurt*
La déclaration de la dame Bon ayant achevé de confirmer les indications qui nous avaient été données sur le lieu oh
monseigneur le duc d'Enghien avait été inhumé, nous avons cru devoir nous abstenir d'en recevoir d'autres.
Et vers l'heure de midi, M. le comte Anglès ministre d'État, préfet de police, désigné par S. M. pour légaliser rezhumation par sa présence étant arrivé , et s'étant réuni à nous, nous sommes descendus dans les fossés, accompagnés des personnes ci-dessus dénommées, et auxquelles s'étaient joints Mme Bon, le sieur Godard et le nommé Bonnelet. Ces deux derniers nous ont conduits à la place qu'ils nous avaient indiquée dans leur déclaration au pied du pavillon de la Reine, et Bonnelet s*est mis au nombre des travailleurs*
Nous avons cru devoir, pour plus de sûreté, faire décon« vrir le terrain dans une étendue de six pieds, sur douze
environ ; et au bout d'une heure et demie de travail, la fouille étant à peu près à quatre pieds de profondeur, on a découvert le pied d'une botte, et dès ce moment nous avons été assurés du succès de nos recherches.
MM. Héricart de Montplaisir, Delacroix, Gnérin et Bon* nier sont descendus dans la fosse, et ont pris personnellement la direction des travaux qui ont été continués avec les
plus grandes précautions. Le résultat ft été -ceasMé fiar h
rapport qu'ils en oui dressé, et qui sera annexé au présent.
Les personnes les moms exercées pourront se convaincre, par la lettre de ce rapport , qa'U ne nens est rien échappé des restes prédenx que nous avions à reeaeiUir.
Nous en sommes particulièrement redevables au zèle religieux que messieurs les médecins ont mis non-seulemeut à diriger les trairaiileurs, mais k les remplacer eux-mêmes.
Après s*ètre assurés de la direction dans laquelle le corps était posé, ils se sont occupés de retnrer, avec les plus grands ménagements et par parcelles, la terre qui le recouvrait.
C'est ainsi qu'ils sont parvenus à découvrir :
1« Une chaîne d'or avec son annean, que M. le che?alier Jacques a reconnue pour être celle que le prince portait ha*
bituellemeut, et qui, en effet, a été trouvée près de ses vertèbres cervicales. Cette chaîne et les petites clefs de fer qui accompagnent le cachet d'argent meniionné ci-dessous, nous avaient été annoncées d'avance par M. le chevalier Jacqaes, la fidèle compagnon d'armes de monse'gneur le duc d^ghien, qui s'est enfermé avec lui dans la citadelle de Strasbourg, et ne s'en est séparé que lorsque le prince a été amené à Paris, parce qu'il ne lui a pas été permis de le suivre;
£• Une boucle d'oreille ; Tautre n'a pas été retrouvée;
3' Un cachet d'argent aux armes de Conclè, encastré dans une agrégation ferrugineuse fortement oxydée, et odi nous avons reconnu une petite clef de fer ou d'acier ;
4* Une bourse de maroquin à soufflet^ contenant onze pièces d'or et cinq pièces d'argent ou cuivre ;
5° Soixante -dix pièces d'or, ducats, florins et autres, faisant vraisemblablement partie de ceux qui lui avaient été re* mis par M, le chevalier Jacques au moment de leur sépara* tion, renfermés dans des rouleaux cachetés en cire rouge dont nous avons trouvé quelques fragments.
Tous ces objets, inventoriés par nous et par M. le corn le Anglès, ont été mis à part, et nous sommes restés chargés de ce précieux dépôt.
Oa a facueilli égaiaaeiit dot âébm de vètamnitSy parai
lesquels se trouvent les deux pieds de bottes, et les morceaux d'une casquette portant encore l'empreinte d'une balle qui les avaii traveraéa. Ces débris, aiosi que ia tarre mcueiÛie Autour da corps» ont éti linnig am nwwmanta el fîacéB dans un cercueil de plomb.
Cette opération terminée, nous sommes remontés au cliâtaaju, le corpSy porté par de&soushofâcierg de la garde Aoyale, âfloorié d*une|[arded'lioimeur, et «mi d*ua grand concours do militaires do tout grade do la garnison du chftteau, et d autres personnes qui avaienl été témoins de l'exhumation.
Lo £orcueiI a été déposé dans une salle provisoirement préparéo pour lo rocevoir, en sttondsnt la jour de dsoMiin cii il sera transporté dans la chapelle qui lui est destinée.
Le ceiCLieil a élè recouvert, scellé par les plombiers, et renfermé dans une caisâe de bois aveu cette inscription &ur une plaque d'argent :
« loi est le corps do très-hant et trèe-{»i8saBt pimoe, Louis- « Antoine-Henry de Bonrbon-Gondé duo d'Eaghien, pi^œe « da sang, pair de France, mort à Yincennes, le 21 mars « 1604, âgé de trente et un ans neuf mois dix-neuf jours. »
M. le chapelain du châteaa a fait ^teurer le cercueil de cierges, et^ assisté d'un autre acdésiaslique, il est realé pour réciter les prières de l'Église.
M. le marquis de Puyvert a fait placer ûne garde à la porte de la salle, amsi que dana le ioiSfié à l'endroit où la fouille a étéfaile.
Fait au château de Vmceaa<;5, ie mercredi vin^t uiài& mil liuit ccat seize.
Signé Laporte-Lalanne^ le vicomte Héricard-Ferrand de Thury,Ie cheyalierdeContye, le chevalier Jacques, le comte
Angles, le marquis Aymer de la Chevalerie, le comte Armand de Beaumonl, le comte de Baschi de Cayla, le vidame da Yaaaéf le comte de Pradel^ie licomle de £olly. Saint -
Félix, Bonnie, Guérin, Jalabert, vicaire gênerai; Charles de Gesîin, le général comte Charles de Béthisy, le marquis de Gourtemanche, Héricard de Montplaisir, DelacroiZ| le chevalier Jaobert^ Ghamfort, Roger^ curé de Vincennes ; rabbé Rougier^ chapelam; le général marquis de Payrert^ le comte Ghaillon de Jon ville.
Le jeudi, vingt-et-un mars mil huit cent-seize, nous, cornmissairea du roi^ nous étant transportés au chftteau de Vincennesy nous y ayons trouvé rassemblées, toutes les personnes dénommées dans les actes précédents.
A onze heures du matin, le clergé étant survenu, nous nous sommes rendus à Tendroit où le corps de monseigneur le duc d'£nghien avait été pmisoirement déposé hier.
La levée du corps s'est faite avec les cérémonies d'usage, et de suite nous nous sommes mis en marche, précédés du clergé, pour nous rendre au pavillon de la porte du bois où. était dressé la chapelle de dépôt, le cercueil porté par des sous'offiders des différents corps de la garde, et accompagné des honneurs que portaient les anciens officiers de la maison de monseigneur le duc d'Enghien, savoir: M. le Vidame de Yas&é^ son ancien adjudant général, la couronne; M. le marquis de Gourtemanche, le collier de Tordre du Saint- Esprit ; et M. le comte Ghaillon de Jonville, aide de camp
du prince, Tépée.
Toute la garnison était sous les armes^ et rendait, avec un respect religieux, les honneurs militaires aux restes du prince, qui, malgré les malheurs du temps, a laissé de profonds souvenirs dans le cœur de tous les soldats français. Au pied du pavillon, M. le marquis de Pu}verL a fait faire halte, et, se retournant vers la troupe qui servait d*escorte, il a dit:
« Soldats,
« Cette pompe funèbre nous rappelle des souvenirs déchirants, mais bien chers à des cœurs français. Voilà tout ce qui nous reste d'un prince si brave, digne lejeton d'une race
féconde en héros. Ses premiers exploits nous promettaient encore un grand Gondé. Leur e'clat alarnaa l'insatiable ambition de ce tyran qui ravagea la France pour désoler l'Eu-* rope. Il fit de sa mort le gage sanglant d'une nnion régicide, et son atroce perfidie Timmola au pied de cet antique donjon où le plus illuslre de ses aïeux fonda le i)erceau de la monarchie.
« Honorons sa mémoire par des regrets éternelS| par nn dévouement sans bornes à son auguste race, et pour loi ren* dre on dernier hommage digne de son cœur, jurons à ses
mânes de vivre et de mourir, comme lui, fidèles à nos ser- » . ments, fidèles à nos rois légitimes.
« Vive le roil Vivent à jamais les enfants de saint Louis t Gloire aux Gondésl »
Ge discours, prononcé avec le sentiment qu'il avait inspiré^ a ezoité le plus vif enthousiasme; Isa soldats versaient des . larmes; et l'impression produite par le discours de M. le
gouverneur, sur ceux qui avaient été à portée de Tentendre, s'étant communiquée de proche en proche aui plus éloignés, la cour du château a retenti du cri de Vive U roi!
C'est ainsi que tentes les fois que Toccasion s'en est pré* sentée, nous avons pu reconnaître le bon esprit de la garnison de Vmcennes, et ses sentiments de loyauté et de dévouement à son roi dont elle est animée.
C'est dans la salle même où s'est tenu le conseil de guerre, dans la nuit du 20 an 81 mars, que Ton a cru devoir établir la chapelle du dépôt. C'est là que les restes précieux du prince sont conservés à la vénération de ses anciens compagnons d'armes et des âmes pieuses qui viendront lui offrir des prières d'expiation.
Nous les y avons déposés en attendant que rancienne Sainte -Chapelle, fondée par saint Louis, et encore existante dans la cour du château, puisse les recevoir, conformément * aux intentions du roi.
M. Tabbé Rougier, chapelain du château, à qui la garde
en a été con&éa» y est resté pour célébrer le saint seerifica, tandis que nous nous rendions à l'église paroissiale, où, par
les ordres de M. le grand uiaUre des Ctiiémomea^ un service solennel avait été prt^paré.
La messe a été céléi^rée f>ar M. du CiûUeau^ ancien évèque de Gh&lon-8iir«Sa5ne» au milieu d'un concours tel qoe réglise n'a pu contenir que la moindre partie des persanias ^ui auraicuL voulu ou du y entrer.
M. Roger, curé de Vincennes, qui, pendant son émigratioD, a été à portée d'acquérir une conuaissance personoalle des traits de bonté et de n>igFmpjiP'44 dont se composait toute la vie de monseigneur le duc d'Enghîenyji'est partiottlièrement attaché à les retracer, et ces traits, qui rapDclaient à uû grand nombre de ses auditeurs des souvenirs douloureux et chers, ont été accueillis par eux comme le plus pur et le plus digne hommage qui pftt être rendu à la mémoire d'un héros, Tobjet de leurs proEÔnds regrets.
Après la cérémonie, nos fonctions étant terminées, 40118 sommes rentrés au chftlean dans la salie dn conseil^ et nous
y avons clos le procès-verbal de nos opérations, en préscMice des personnes nommées pour y concourir et qui ont signé avec nous. .
Fait à Vincennes, le Jeudi Si mars 181$^ à tnûs heures de Taprès midi.
Signé Laporte-Lalanne, le vicomte Hérioard-Ferrand de Thary, le chevalier de Gontye, le chevalier Jacques, le oemte Anglès, le marquis Âymer de la Chevalerie, le comte Armand de fieaumont, le comte de Basehi de Gayla, le Vidame de Vassé, le comte de Pradel, le vicomte de Ruily, Saint- Félix, Bonnie, Quérin, Jalabert, vicaire générai ; Charles de Geslin, le géuéral comte de Béthisy, le marquis de Courte manche, Hérîeard de Montplaislr, Delacroix, le ehevalàer
Jaubert, Ghamfort, Roger, cure de \'incennes; i'abbé Rougier, chapelain ; le général marquis de Puyvert, le comte
Chaiilon de Jonvilie, t Jean-Baptibte évêque de Ghaion- sur- Saône.
Pour copie conforme;
Im commissaires du roi
Laporte-Lalannb, le vicomte Héricard- Fbrrand de Thury, le chevalier de GoNTn» le chevalier Jacques.
Ce fut le 2 avril 1772 que naquit Louis-Antoine-Henri de BourboQ-Gdndé* Son père, Louis-Henri- Joseph, dnc de Bourbon» et sa mhrej Louise*Marie-ThérèEe-Bathilde d'Or<léans subirent, pendant les premières années de celui qui devait mourir daas le fossé de Yiiioennes, toutes les angoisses qu'inspirent aux cœurs paternels la venue d'un enfant faible et maladif. L'accouchement de la duchesse de Bourbon fut long et pénible ; l'enfant qu'elle mit au monde présentait les signes certains d'une fin prochaine. La coloration de la peau offrait des teintes noirâtres qui inquiétèrent vivement l'accoucheur de la duchesse et le décidèrent à faire envelopper le nouveau-né dans des linges imprégnés d'esprit de vin. Une étinoellcj échappée du foyer près duquel on don-* nait les premiers soins à l'enfant, mirent ses jours en péril. L'avenir lui réservait déplus cruelles épreuves.
Bien ne fut négligé pour combattre chez le duc d'Enghien les conditions fâcheuses dans lesquelles il avait vu le jour. Son éducation fut l'objet de soins assidus. On développa ches Tadolescent le goût de la chasse et des exercices physiques. Lés Coudés ont toujours été renommés par la grande passion avec laquelle ils se sont livrés au plaisir delà chasse. Le duc d'£nghien ne faillit pas k ces instincts de ses ancêtres* Il poursuivit d'abord, avec des ardeurs passionnées, le gibier dans la foret de Chantilly, plus lard, sous les ombrages épais de la Forèt-Isoire.
Son éducation intellectuelle ne fut pas négligée, et Tabbé Miliot| qui a laissé des œuvres historiques fort remarquables, si on les juge en se reportant à Tépoque où elles ont été éon«tes» fîit nommé son précepteur et chargé de Finstruire.
L'influence de Tabbé Millot ïal très-vive sur le duc d*Enghieiiy et on retrouve la trace des enseignements de ce prêtre dans la correspondance de la victime de Bonaparte. Son Histoire de France, publiée en 1769» contient les germes . du grand mouvement libéral qui précéda la révolution française. La lettre qu'on a pnlire et qui commence ainsi: « Assurémenty mon cher papa, ii faut me connaître bien peu pour avoir pu dire ou chercher à £^re croire que j'aie mis le pied sur le sol républicain autrement qu'avec le rang on la place où le hasard m'a fait naître, » démoatre bien que des idées nouvelles germaient dans ce jeune cœur.
Évidemment, le duc d'Enghien s*était laissé pénétrer, à son insu, par les grandes idées qui agitaient alors le mondv, * Sa liaison et son mariage secret avec la princesse de Rohan* Rochefurt, malgré l'opposition et le désaveu de Louis XVIII, qui espérait, par une union opérée avec l'une des filles des maisons étrangères régnantes, se ménager un appui et une alliance solides, prouve bien que le dernier des Gondés obéissait malgré lui au mouvement puissant qui faisait très* saillir les vieilles sociétés. Les légendes militaires de sa maison, les grandes actions auJKqueiies les Gondés avaient été mêlés étaient soigneusement narrés à ce prince, presque à cet enfant, par sa mère, qui exaltait encore, par ses récits, la vivacité d'imagination et la chaleur de cœur dont il avait hérité d'elle. Le duc d'Enghien ne pouvait oublier qu'à vingtdeux ans, Louis II, celui qui mérita le nom du grand Gondé| avait battu lea Espagnols k Rocroi. Son esprit était plein des exploita de son ancêtre, et il avait coutume de dire à ses familiers que le nom d'Enghien portait bonheur à ceux quil avaienl reçu. Aussi , embrassa-t-iiavec enthousiasme le parti de l'émigration; il se lança avec une irréflexion qui devait lui être si fotale dans tous les hasards de la grande lutte que l'Europe coalisée allait entreprendre contre la révolution française.
Le duc d'Enghien venait d'aoc-omplir sa dix-septième année, lorsque les événements politiques survenus en France iéddèrent les Gondés à éaiigrer. Le jeune d» d'Eu^en prit da Mnrîee dans le corps qui reçut depd» le nom d'armée deGondi. H te mentm, en difereee eireonstances, très -courageux et très-humain. Il se conduisit bravement au siège de Mayeoœ, au comJbat de Berehuire, en 1793, et à l'attaque de Weiaaembeiug* Des relations, qn'on ne peut réroqner en doute, puisqu'elles émanent des effieîers d'éfmt-major des armées répiiblicaiaes, assurent que le duc d'Enghien s'interposa souvent entre les prisonniers républicains et les émigrés vainqueurs, il protégea souvent la vie de ceux qu'au fond du eœor il mvp^^it « ses compatriotes. » Bref, il donna, en de fr^entes oeeasions, la pren^ que si lesprëjugés de sa naissance le portaient à se poser en adversaire delà révolution française^ il n'oubliait pas que les gens quil fiombaltait étaient^ eu aussi, 4es Français.
Les préliminaires de Léoben soim éa trsdté de Campa* Formîo obligèrent le corps de Tarmée de Gondé à ee réfugier en Russie. 11 ne reparut en vue des frontières françaises qu en Tannée i799 et il protégea la retraite des liusses battus k Zurich, en défendant Constance.
Le duc d'Enghien se vit, par suite du licenc sio nt do ses soldats, privé de son commandement, il n'obtint que la censé r va U ou de son traitement réformé et l'autorisation de résider en Allemagne.
Un motif {missant le détermina à ne pas suivre ssn père en Angleterre ; il s'était pris d'une très*vive passion pour la princesse de Rohan-Rochefort, nièce du cardinal. Cette jeune femme habitait alors Baden et le duc d'Enghien n'eut pas le courage de rompre les liens qui Turnssaient à celle qu'il aimait. On iize aux premiers mois de l'année la date du mariage secret qui, malgré les vues contraires de
Louis XVIII, fut béni par le cardinal de Rohan.
Jusqu'aux premiers jours de janvier 1804 le duc d'Eaghieu ne s'occupa guère que de chasse ; tous les instants qu'il ne passait pas k sa dietraf^ion favoiits dans la Feièt^
Noire, il les consacrait à la princesse Charlotte. Il attendait ^tiexftBMiii , avec la robuste conûaBce de Texilé, que les éfénemeiitB se ptoaoBçasaiBt en sa faveur. Un menmti le due d^Ebghîen avait em TiMe de prendre do prfesd^mie
puissance étrangère; mais le prince de Condé, son grandpère, s^opposa très-énergiquement h l'exécution de ce projet. Le d'Enghien demeura donc à Ettenheim, bourgade per* d«e, sitaée à une Tinglaine de lieues de Carisruhe»
Les admiratenre de Bonaparte^ ceux cfui ont inntilemenf essayé de plaider en sa faveur les circonstances atténuantes, s'efforcent de rattacher à la conspiration de Georges et de Pichegru les actes et les pensées du duc d'Esi^eii. Ses faits irréhiaUes ont démontré qae les émigrés d*oiitre -Rhin elles Gond^s principalement, autant ceux d'Angleterre que celui d'Allemagne , ignoraient absolument la tenlalive de Gteorges Uadoudal et de ses complices. Cet ignorance est affirmée dans nne réponse que le baron de Saînt-Jaccpies fit an Mémoires de Savary.
Voici ce que dit à ce sujet le baron de Saint- Jacques ;
« On parlait devant le prince de la découverte de la con- « spîratioa de Georges, il soutint qu'elle n'était pmnt réelle, € car, ajouta4-3 , m e?le eût esîsté réellement, mon père et
t mon grand -père n'eussent pas manqué de m'en donner « connaissance, afin que je pusse prendre des précautions « pour ma sûreté. »
Lee apologistes et les servitenn de Bonaparte ont &it an duc d'Enghien le reproche de conspirer à fabri de la neatralité du territoire badois; ils l'accusent de relations suivies avec ie comité roya'iste d'ûffenbourg et d'avoir provoqué par sa présence à Ettenheim la réunion sur les borda du Rhin de tous les émigrés de l'Allemagne. Mais eea affirmations ne sont accompagnées d'aucunes preuves, tandis qu*îl est certain que depuis Fannée 1801 le duc d'Enorhien, retenu à Ettenheim par l'excessive affection qu il portait à la princesse Charlotte de Rohnob-Roehefort, se mêlait fort peu dee évéimoents politiques. Certes, ses regrets pouvaient eetradone
par des paroles imprudentes, et l'exil, son caractère bienveillant, sa naissance même lui avaient fait un devoir d'accueillir amicalement tous les émigrés qui se présentaient près de lui et parmi lesquels il revoyait souvent d'anciens com* pagnotts d'armes de Tarmée de Gondé.
Bonaparte venait d'éprouver une déception profonde. Son agent Savary avait passé vingt-huit jours en vedette sur la falaise de Biville y attendant le débarquement d'an homme qui, selon les dépositions de prisonniers obscurs tels que Louis Picot, lieutenant de Cadoudal, de Roger et de Loiseaa compromis dans l*affaire de ia machine infernale, ne devait être qu un membre de ia famille des Bourbons. Les prisonniers déclarèrent que parmi les personnes arrivées récem-* ment chez Georges Cadoudal , il en était une devant laquelle tous s'inclinaient en lui témoignant de profonds respects. Ces détenus donnaient même le signalement du personnap^e mystéiieui. On le désignait indifféremment sous le nom de Charles ou sous celui du « général* » Selon ces dépositions arrachées par la terreur^ puisque les prisonniers étaient placés dans Talternalive de parler ou d'être passés par les armes , cet inconnu pouvait avoir quarante ans ^ il avait le teint coloré) les cheveux bruns^ enGn sa force musculaire semblait très-grande. Ils ajoutaient que ce visiteur assidu de Geoi^es ne S3 présentait jamais qu'enveloppé d'un large manteau bleu.
Ces renseignements) péniblement obtenus par la police consulaire furent commentés de mille façons. On s'accorda cependant sur un point. Cet être mystérieux ne pouvait être
qu'un des membres de la famille de Bourbon; mais lequel? On l'ignorait.
La police mit en état d'arrestation un lieutenant de Georges Cadoudal y ancien officier supérieur de l'armée de Gondé, dont la dernière paix avait régularisé la situation, en l'ammS' tiant, mais qui entretenait des relations suspectes et était attentivement surveillé. Ge maiheareuX| nommé Bouvet de Lozieri compromit très-innocemment ses amis et laissa échapper quelques paroles qui furent interprétées par Réal)
comme imê révélation de la présence de Georges Cadoudal à Paris.
En rentrant dans sa prison. Bouvet de Lozier^ désespéré de la faute qu'il avait commise, tenta de se suieider. Ses gardiens accoururent à temps pour l'empêcher d'accomplir sa funeste résolution. Encore ému de la rude épreuve qu'il venait de traverser, accablé de douleurs physiques résultant de sa tentative avortée, il fut de nouveau interrogé par Réal. Il fit alors connaître à son interrogateur, sans avoir certainement conscience de i acte repréhensible qu'il accomplissait, tout ce qu'il savait de la conspiration de Greorges et Pichegru ; il compromit tràs-fortement le général Moreau, et déclara que Monsieur y eomte d'Artois, devait se rendre en France pour
se mettre à la tète du parti royaliste.
On arrêta le général Moreau et avec lui ie général Lajolais ; mais le Bourbon que Savary avait inutilement attendu à la fedaise de Biville, manquait à Bonaparte ; il le cherchait et ne le trouvait point.
Le premier consul, bien servi par sa police, se fit reudie compte de la situation où se trouvaient les princes de la maison de Bourbon. Il sut que le comte d'Ârtois , le duc de BeriT) les ducs d'Orléans, de Montpensier et de Beaujolais étaient à Londres, les princes de U maison de Gondé y séjournaient également, excepté le plus jeune toutefois, qui, depuis la signature des préliminaires de Léoben , se trouvai t dans le grand-duché de Bade, àEttenheim, à quelque distance de Garlsruhe.
La déposition de Bouvet de Lozier, déclarant qu'on Bour* bon, le comte d'Artois, devait venir se placer à la tête du parti royaliste, et les faits ayant prouvé qu'aucun des membres de l'ancienne famille royale n'avait tenté de gagner la France pas la voie de mer, Bonaparte pensa tout à coup à ce jeune homme, le descendant unique de la maison de Gondé, qui se tenait derrière le Ahin à proumité des frontières françaises.
Le due d'Enghien était parfiôtement connu de la police consulaire I on le savait ardent, courageux, résolu. H avait
donné en combattant les armées républicamee des exemples de bravoure aux émigrés qu'il commandait.
Louis XVIII et le duc d'AûgQulème étaient réfugiés à Var* 80 vie , un seul Boorbon était à portée de la main impito3fikile qui déjà s'étendait Yem Im; ilMidt«nBeiirbofikB<MNtparte! lie duc d'Enghien était là, à Ettenheim, uniquement occupé des plaisirs de la chasse ou des soins qu'il prodiguait à Tobjet de mm amoiir. La police le savait inoeeapé des cbosesde la politique ; M. l&ssias le ministre plémpotefttiaire près la cour de Bade avait témoigné de Tinnocenco et de la régularité de sa vie; Bonaparte ne transigea pas avec la colère violente qui Tenivrait. Il Itii fallait u& Bourbon 1 A défaut d'autre il résolut de jtfendre eelai-là.
Il procéda rapidement à la confection de son plan de bataille: étendu sur les cartes géographiques de son cabinet milUaire, il calculait soigneusement ce qu'il (allait d'heures à ses soldats pour s*einparer de la victime qu'il allait leur désigner. Tout fut par lui mis en mouvement, la police, k diplomatie, Tadministration et Tarmée. Le préfet du Bas- Rhin, Shée, eut l'ordre d'envoyer un espion à Ettenheim pour faire un rapport immédiat sur les habitudes et le genre de vie du prinee. Ce fnt un nommé LamAthe , marédbial des logis de la gendetnittie qoi fut désigné pour aceompUr eeUe mission secrète.
Le jour mèuie d« l'arrivée de Tordre du premier consul à Strasbourg, le maréchal des logis liamothe franchissait le Rhin, se dirigeant vers £ttenheim. Le lendemain mftme^ oi gendarme , tranefermé en espion, était de retour en France et déposait son rapport entre les mains du colonel Ghariûl qui commandait la gendarmerie à Strasbourg.
Lamothe avait accompli sa mission eommeM enécul» ue consigne ; il revenait avec dee détails précis ; selon son rapport le général Duniouriez était k EilerJieim piès da duc d'Enghien ; Lamothe déclarait que le duc projelait un trèsprochain voyage en Angleterre ; qu'il correspondait trèa-lD» tivement avec O&nbourg et Fril>ouig et qu'enfin nu colenel nommé Qrûnstein et nn lieutenant du nom de Schmidt ne le
derniers personnages avaient débarqué depuis peu des côtes anglaises*
Ce rapport cratenait de grossières emm; po«irIe#ODfe&* tiomer Lamotle a^était «baaa^ ans anbergistes, aaz eabare* tiers et avait tint boDiiemeiit enregistré leurs dires . L'e rrenr 1 a plus crrossîère étnit celle qui faisait du ^'•f^nérRl Dumouriez le commejxsal du prince. Les cabare liera allemands avaient voulu dimgùBT M. de Timmo^; Lamothe avait écrit Ihtinoariêz» car, parait*U,ThiBiiiery, en aDemand, se prononee Damonriez.
L'administration civile était en ce temps moins expédiL'viî ffue l'organisation militaire, car le rapport de Lamothe, envoyé par le colonel Chariot à Paris, par les correspondances deabrigadeede gendanoerie, pamnt dans la capitale avant que le travail e^dié par le préfet du Bas-Rhin à Réal» fût arrivé.
C'est le 10 mars que le premier consul put prendre connaissajice du document expédié par les soins du colonel Chariot. Aussitôt les ordres les plus précis sont donnés. Ce n'est plus un simple maréehal des logis que Bonaparte eipédie à Eltenheim. Deux généraux sont désignés par lui: le générai Ordener et ie général Caulaincourt ; il faut que saos retard ils gagnent Straaboorg« Tout dépend de knr activité et dn mjfltèfe qu'ils mettront dma raocomplissemeot de levr mission. Il leur eet recommandé de Toyager de nnit» sous nn faux nom, et sans laisser soupçonner le but qu'ils veulent atteindre. Tous deux ne doivent pas se diriger par la même rMile. Caulaincûvt devait agir sar O&nboufg, Ordener aar Ettenheinu
Tout était prêt à Strasbourg. Le général Ordener avait sur lui le plan de campagne et les indicatious du premier consul. Le corps d'armée, oumposé de trois cents hommes du 26* dragon, de trois brigades de gendarmerie, attendait le général qui devait le commander pièa dn Bac de Bbeinau. Rien n'dvaiL été oublié; une compagnie de pontonniers et des bateaux se trouvaient sur la rive française du fleuve.
Le général Ordener était accompagné du général Fnrion ,
chef d'état^saajor da général Leyal, commandant la cinquième division militaire et du colonel Chariot»
Cependant, on ne se doutait pas, dans l'intimité du prince, i du coup terrible qui allait le frapper. Le logis qu*il habitait était une petite construction gothique, appartenant au baron d'Ischterlzheim, et qu'on décorait improprement du nom de château. Tout près delà s'élevait la maison occupée par le prince de Rohan-Rochefortet sa fille, la princesse Charlotte.
Le colonel Grunstein, pour se trouver le lendemain à la dispo* silion du prince^ qui avait projeté avec lui une partie de chassOi 8'étaît décidé à accepter l'hospitalité de la nuit qae le 'prince lui avait offerte, au lieu de se rendre, comme cela Im arnVait tous les soirs, à la maison de M. de Thumery qu il habitait.
Le jour commençait à peine à poindre que déjà le prince { était levé, habillé et tout prêt à se mettre en chasse. Le colo- | nel Grûûstein donnait quelques ordres aux domestiques, | quand tout à coup Féron^ V\m d'eux^ se précipita dans la pièce où le duc d'Enghien donnait un dernier coup d'œii à soc équipement de chasseur. ;
Féron annonce que des soldats entourent le ehftteau, et que leur chef, vn officier, frappe à la grande porte en faisant entendre des menaces très-vives si on ne s'empresse de lui ouvrir. ,
Le prince saisit son fusil et s*élance vers la fenêtre, il rouvre et couche en joue le colonel Chariot qui ébranlait la porte. Le colonel Grûnstein se précipite vers le duc d'Enghien, relève son arme et Tempeclie de faire feu; en ce même temps, pénètrent dans la chambre des dragons à la tête desquels marche un sous-ofEoier de gendarmerie. « Yons êtes-vous compromis, monseigneur, demande M. GrûnstmB. — Non, répondit le prince, je n'ai rien k me reprocher! — Hé bien, poursuivit Grûnstein, toute défense devient inutile, , car nous sommes cernés; j'aperçois de tous les c6tés des haïon* nettes. >
Dans le sous-officier de gendarmerie, le prince et la do* mesticité reconnurent sans peine un homme que, la veille encore, on avait vu, sous un déguisement, rôder aux environs du château.
Le prince comprit que toute résistance serait iion*seuIement sans effet, mais encore dangereuse|poar ses amis et pour
lui, et se décida de céder à la force. Le commandant des dragons pénétra à son tour dans la chambre, fit mettre bas les armes et arrêta le prince, le colonel Grûnstein et les domestiques.
Le colonel Chariot qui, dans son rapport qu'on a pu lire
plus haut,' se vante d'avoir risqué sa vie en procédant à l'arrestation du prince, termine cette pièce en disant que si le prince eût tiré sur lui, il l'eût fait passer par les armes» Ce militaire, tout imbu des doctrines autoritaires et soldatesques, pardt ne pas comprendre que le duc d^Enghien était parfaitement en droit de lui envoyer deux balles dans le corps. Le droit était alors pour le duc d'Enghien et non pas du côté des gendarmes de Bonaparte.
Ce même colonel, après avoir mis le prince en état d'arres* tation, se dirigea vers la maison dans laquelle, selon le rapport de son subordonné, le maréchal des logis Lamothe, devait se trouver le général Dumouriez. Dans sa route il se trouva face à face avec le grand veneur de l'Électeur de Bade. Ce fonctionnaire avait précipitamment quitté son lit, et son costume se ressenlait naturellement de sa précipitation. Ce dignitaire de la cour f^rand*dacale, quoique coiïïà d'un Lonnet de cotooi voulut arguer des prérogatives de son seigneur et mattre. Le colonel Chariot lui fit rapidement comprendre qu'il se mêlait de ce qui ne le regardait pas. Il conclut ainsi : « C'est convenu avec voUe souveram. x> Ces paroles ont été conservées; elles démontrent que la dujt^cité de Bonaparte imposait le mensonge à ses agents.
On s'attendait h trouver Oumouriez» on ne trouva que M. de Thumery; on interrogea militairement tous ceux sur lesquels on put mettre la main; personne ne put nen dire, par la bonne raison que personne ne savait rien de Du mouriez et de sa prétendue présence à £ttenheim« Tout n'était pas terminé, cependant, il fallait que ces soldats et leurs officiers reuiplisscnt jusqu'au bout les fonctions d'agents de police dont ils avaient été investis par Bonaparte. On revint
dono au château, et là, on. iouiik partout, ou ouvrit les meabl0ft| on sottda !»& matelaa^ pas^ un armoicana Ittb oubliée, et tons kflrpapieiv du prince tombèrent enfin en la posées*
sion de ces fureteurs gradés.
• Pais, toutes les recherches opérées, on fit monter le duc d'Enghien sur une charrette, en compagnie de MM. de Thu-
• mery et Grunsteîn. Les gendarmes serraient de près les autres prisonniers qui suivaient à pied.
Au bord da Rhin, le prince se trouva en présence du prénéral Urdener ; il tenta de connaître les causes de la violence exercée sur ses amis et sur lui-même* Le chef de cette honteuse expédition, de eet attentat qui violait toutes }es Icis, garda le silence et ne voulut pas répondre aui quesUons pressantes que lui adressait le duc d'Enghien.
Le Rhin fut franchi, et le prince toucha enfin du pied cette terre sur laquelle il allait trouver la mort.
Désireux de se soustraire à rembarras que lui caasaientles interrogations inceisanles du prince, le général Ordener confia le prisonnier à la surveillance du colonel Chariot, s'élança sur un cheval et se dirigea au galop vers Strasbourg* II avait hâte sans doute d'instruire son maître du succès de son expédition.
Les prisonniers durant gagner pédesiremont la petite ville de Pfosheim* Une voiture et une charrette, mises en réquisition, servirent à transférer le duc d'£nghien et ses amis jusqu'à Strasbourg. Après une très-courte station dans la maison du eolonel Chariot, les prisonniers fui en i incarcérés dans la cihidelle.
Ce fut là que le prince écrivit le iwmal.dont on a pu lire plus haut la reproduction. La 16 mars, la veille de son départ pour Paris, le due d'Eugbien adressa k la priacesse Charlotte k le lire suivante :
A la citadelle de Strasbourg, ce vendredi, 16 mars 1804.
« On me promst que cette lettre vous sera fidèiemeut re-
mise. Ce n'est qu'eu ce moment que j'ai pu obtenir la facilité de vous rassurer sur mon sort. Je ne perds pas ud instant |K)ur le hirCy vous priant aaiMi de raMimr «tous eeux qui m sont attaclrés dans nefS environs. Toute maminte est cpie eette lettre ne vous trouve plus ù Ettenheim, et qm vous ne vous ne soyez en marche pour venir ici, le bonheur que j'aurais de vous voir n'égaierait pas k beaucoup près 1^ crainte que j'aurais de vous voir iiartager mon sort.
« GonBerve2^moi votre amitié, votre intérêt; il peut m^ètre
foi t utile, car vous pouvez intéresser h mon malheur des personnes de poids. J*ai déjà pensé que peut-être vous étiez partie. Vous avez su par le bon baron d'Ischterlzheim la manière dont j'ai été enlevé^ et vous avez pu juger, à la quantité de monde que l'on avait employée, que toute résistance eût et ' inutile; on ne peut rien contre la force. J^i été conduit par Rheinau et la route du Rhin. On me témoigne égards et politesse; je puis dire qu'à la liberté près, car je ne puis sortir de ma diambre^ je suis aussi Inen que possible : tous ces messieurs ont coudié avec moi parce que je Tai désiré; dous occupons une partie de J^appartement du commandant^ et Ton m'en fait préparer un autre dans lequel j'entrerai ce matin et oii je serai encore avec eui. On doit examiner les papiers que Ton m'a pris, et qui ont été cachetés sur le-charap avec mon cachet, ce malin, en ma présence. D'après ce que j'ai vu, on trouvera des lettres de mes parents, du roi, et quelques copies des miennes. Tout cela, comme vous le ssTBZ| ne peut me compromettre en rien de phis que mon nom et ma façon de penser ne Tout pu taire pendant le cours de la Uévolulion. Je crois que Ton enverra tout cela à Paris, et on m'a assuré que, d'après ce que je disais, on pensait que je serais libre sous pende temps. Dieu le veuille I On cherofaMt DomourieZi qui devait être dans nos environs. On croyait apparemment que nous avions eu des conférences ensemble, et apparemment il est impliqué dans la conjuration contre la vie du premier consul. Mon ignorance de tout cela me fait espérer que je poorrai obtenir ma liberté ; mais cependant ne nous flattons pas encore, fii quelques-uns de
ces messieurs sont libres avant moi, j'aurai un bien grand bonheur à tous les renvoyer en attendant le ping grand. Uattaehement de mes gens me tire k chaque îpstant des laiv
mes des yeux; ils pouvaient s'échapper, on ne les forçait point 'à me suivre, ils l'ont voulu. J'ai Féron, Joseph et Poulain ; le hou Myiof ne m'a pas quitté d'un pas. Je n'ai encore va ce matin que le commandant, homme qui m« parait hon-* nête et charitable, en mime temps que prêt à remplir ses devoirs. J'attends le colonel de la gendarmerie qui m'a arrêté et qui doit ouvrir mes papiers devant moi. Je vous prie de faire veiller le haron à la conservation de mes effets; si je dois demeurer plus longtemps, j'en ferai venir plus que je n'en ai ; j'espère que les bdtes de ces messieurs auront soin aussi de leurs effets.
« Le pauvre abbé W emi'orn et Michel sont de notre con* scription et ont fait route avec nous. Mes tendres hommages à votre père, je vous prie. Si j'obtiens un de ces jours d'envoyer un de mes gens, ce que je désire beaucoup et ce que je solliciterai, il vous fera tenir tous les détails de notre triste position. Il faut espérer et attendre* Vous, si vous êtes assez bonne pour me venir voir, ne venez qu'après avoir été» comme vous le devez, à Garlsmhe. Hélas 1 outre toutes vos affaires et les longueurs insupportables qu'elles entraînent, vous aurez à présent à parler aussi des miennes; TÉlecteur y aura sans doute pris intérêt, mais pour cela, je vous ^n prie engrflce, ne négligez pas les vôtres*
c Adieu, princesse ; vous connaissez depuis longtemps mon tendre et sincère attachement pour vous : libre ou prisonnier il sera toujours le même.
« Avez*T0U8 mandé notre désastre à Mme d'Ecquevilly ?
« L. À. H. DE Bourbon. »
Une dépêche télégraphique parvenue è Paris le 15 mars avait informé Bonaparte de Tarres talion du duc d'Enghien.
Immédiataneat des ordres furent donnés et un agent se dirigea yers Strasbourg, il éteit porteur des instructions du
premier consul. Les autorités militaires devaient, suivant ces instructions, diriger sans perte de tenip'? le prisonnier sur Paris ^ les individus arrêtés conjointement avec le duc d'Enghien attendraient quelques jours et ne seraient amenés à Paris que |»ar le service ordinaire des diligences. Le prince, au contraire, devait partir en poste^ et toutes les dispositions avaient été prises pour que le voyage s'accomplit très -rapidement. Les relais avaient été commandés d'avance et ce fut dans une berline attelée de six chevaux que se fit le trajet.
Ces précautions et les ordres qui furent donnés dans cette circonstance par Bonaparte prouvent surabondamment que le premier consul ne croyait pas plus au complot dans lequel suivant lui le prince était engagé qu*à la culpabilité des hommes qu'on avait arrêtés à Ettenheîm près du prince. En effet, si Bonaparte avait eu la conviction bien arrêtée que le duc d'Enghien et ses amis conspiraient, il eût certainement voulu tenir dans ses mains tous les fils de la trame que le prince et ses complices avaient ourdie contre lui.
Au lieu d'agir ainsi il expédie des ordres significatifs et qui montrent bien que sa pensée est uniquement occupée de la catastrophe qu'il prépare. Si, comme ses complaisants et ses apologistes Tout affirmé, Bonaparte croyait au complot, pourquoi nVt*il pas traduit devant un tribunal régulier le prince, et ceux qu'il considérait comme ses complices? Pourquoi a-t-il reculé devant la publicité de débats contradictoires? Pourquoi enfin cette précipitation et ce mystère? Tout se passe dans la nuit, et le silence est soigneusement recommandé* G*est la nuit que le prince est arrêté à Etteu* heim, c'est la nuit qu'on l'enlève de vStrasbourg pour le conduire à Paris, c'est la nuit que s'assemble la commission militaire et c'est enfin la nuit que la victime de cette terrible machination est mise à mort.
Le voyage se fit rapidement. Pendant sa dernière partie, c'est-à-dire depuisle départ de Ghâlons- sur-Marne (19 mars,
neuf heares du soir), jusqu'à l'arrivée à Paris (20 mars, trois heures de Taprès-midi), la hâte des agents de Bonaparte fut si. grande qu'ils ne laissèrent pas, aux relais qui existent MU* la route de Châlons^Bur-Manie à Pans le temps au prisonnier de {aire un repas. 11 est certain que des instructions secrètes qui ne sont pas parvenues jusqu'à nous entêté transmises aux généraux Caulaincourt et Levai; on s'expliquerait difficilement! sans admettre cette hypothèse, que les soldats qui accompagnaient le prince eussent pris sur eux d*agir comme ils Font fait.
La voiture qui renfermait le duc d'Enghien et sesg^ardiens pénétra dans Paris le 20 mars k trois heures de l'après-midi* Ge fut au ministère des afiiaîres étrangères^ dont les bureanx se trouvaient alors situés rue du Bac, qu'elle s^irrèta. Des ordres précis manquaient sans doute, car le prince fut obligé d'attendre près d'une heure, dans la cour de l'hôtel, que Ton eût pris une décision relativement h son transfèrement. ^^^v le postillon de la berUne reçut Tordre de se Tendre à Yincennes.
Vers cinq heures de raprès-midî,la berline passait sous la
poterne du fort, et le chef de bataillon Harel^qui avait dû à
des services de police sa nomination au commandement du
chftteau de Yincennes, se présenta à la portière et reçut le
duc d'Enghien des mains du lieutenant de gendarmerie Péter mann.
La veille de ce jour, seulement, Harel avait reçu de Réal une lettre à laquelle le lecteur peut se reporter; il y verra que le mystère, le silence et la discrétion sont recommandées au geôlier; Harel doit tout ignorer, aussi bien le nom de son prisonnier que les motifs qui ont molivé son arrestation. C'est Bonaparte lui-même qui a fait donner à Harel ces étranges instructions^ la lettre de Réal en fait foi. Le goa- Vemenr du château de Yincennes avait eu si peu de temps devant lui qu'il n'avait pu encore réussir h faire préparer une chambre convenable. Il se trouva dans la nécessité de translormer momentanément en prison sa propre chambre à coucher. C'est dans cette pièce que le duc d'Enghien passa à
Vinceimes les premiers in^Ntaots de sa captivité qui devait, hëlasi être si courte. Le prince se plaignait dniroidct de la fidm. Hsrel fit atltmer nu grand feu et dépêcha an village de Vincennes le brigadier Aufort, afin qu'il £ît porter des vivres au cliâteau.
Le prisonnier iit honneur au repas improvisé ga*on lui avait servi, et il eut le soin d'en réserver une bonne partie pour son chien Mylof, qui n'avait pas voulu le quitter.
Tel fut le dernier repas du duc d'Enghien. Aussitôt qu'il fui terminé le prince manifesta l'intention de se reposoTi Harel se retira et celui qui ne devait pas voir le prochain soleil se mît an lit et s'endormît profondément.
Tous les historiens qui ont traité la bigubre question du soi-disant procès du dnc d'Enghien se sont naturellement préoccupés de l'attitude de Bonaparte pendant cette joarnée néfaste. M. Thiers, entre autres, a era à des relations privées, à des confidences personnelles que son incontestable bon sens n'a peut-être pas assez radicalement jugées. Ainsi il fait intervenir Murât qui, suivant lui, après avoir reçu communication de Farrét en date du 19 ventôse (20 mm) et relatif à la nonûnation de la commission miKtahre, se serait rendu près de son heau-frère pour lui taire connaître le» sentiments miséricordieux dont il était pénétré.
« Le premier consul| lyoate M. Thiers, qui lui»mérnd| « était plus enclin à les partager qn'il n'aurait voulu, cacha « sous un visage de fer Tagitation dont il était secrètement c atteint. Il crai^mait que son gouvernement ne parui laiblir c devant le rejeton d'une race ennemie. Il adressa de durts « paroles à Murât, lui reprocha 8afaibleBse|qn'ilq[uaUfia en « termes méprisants, et finit par faii dire avec luntenri qu'il c couvrirait ce qu'il appelait sa lâcheté, en signant hii-mème, « de sa main cousulairei les ordres à donner dans la jour- « née. >
Or, sait«on dans quel endroit M. Â. Thiers^ place le lieu de cette scène, qui certes n'a pas dû «voir de témoin? — A
Saint-Gloud. — Or, il est un fait indéniable, acquis aujourd'hui & rhistoire, c'est le séjour non interrompu de iïona-
parte à la Malmaiaon depuis lê 12 mars jusqu'après la mort
du duc d'Enghien.
D'autres historiens décernent des éloges à Joséphine et aa frère du premier consul. Tous deux, assurent-ils, ont tenté de réagir contre les résolutions impitoyables qui remplissaient le cœur du frère et du mari. On va même jusqu'à placer dans la bouche de Joséphine des paroles qui incrimineraient directement M. da TaUeyrand. Selon la future impératrice c'était surtout de « ce maudit boiteux » qu'il fallait se défier.
Les historiens qui rapportent ces détails dans leurs récits ne les appuient d'aucunes preuves; ils se taisent unanimement sur les sourceA oii ils les ont puisés. Ceci rentre probablement encore dans Ténorme série d'erreurs et de mensonges auxquels a donné naissance la légende napoléonnienne.
Avant d'aller plus loin il est intéressant de constater do quelle façon ont fini les hommes qui ont été mêlés à cette sanglante iniquité. Quoique l'on ait réuni à la fin de ce TOlume des noies biographiques snr chacon d^eux, le moment est venu de faire remarquer au lecteur que tous eut été frappés par Tadversité. On connaît la fin de l'empereur et les tortures morales dont il fut en proie sur le rocher de Sainte- Hélène. Joachim Murât, qui avait passivement obéi aux ordres impitoyables de son beau-frère, est mort fusillé sur les plages de la Galabre, au Pizzo, le 13 octobre 1815. Le générai Hullin, président de la commission militaire, eut la mâchoire fracassée par une balle sortie du pistolet de Mallet. Devenu aveugle par suite de sa blessure, il traîné jusqu'à quatre-vingts ans une existence remplie de souflrances et agitée par des remords dont M. Diipin nous a fait connaili e la violence. Le colonel llabbe faillit être fusillé à propos de l'affaire Mallet, il était déjà monté dans l'un des fiacres qui conduisait les condamnés à la plaine de Grenelle, lorscpie le ministre prit sur lui de surseoir à cette exrcution. Le lieutenant Delga, qui commandait le peloton d'exécution dausle fossé de Vincennesy tomba sur le champ de bataille de Wa«
gram frappé par les baOes antrichiemies. Eofin les généraux Gaolaincourt, Savary, Bazanconrt, succombèrent à la suite
de longues et cruelles maladies. Telle fut la fin des principaux auteurs de ce drame lugubre. On dirait que la justice éternelle a voulu donner au monde un grand exemple en les frappant ainsi*
Dn reste l'histoire doit enregistrer ce fait, que tons les membres de la commission militaire nommés par Murât furent individuellement appelés à rhôtel du gouverneur de Pàris, et que là ils reçurent l'ordre de se rendre immédiatement i YincenMeSy ils n'ignoraient pas qu'ils étaient appelés à juger un conspirateur, mais jusqu'au dernier momeiit ils paraissent avoir ignoré son nom et sa qualité. Encore une iois, tous ces oiiiciers généraux agirent comme un caporal qui vient de recevoir nne consigne ; leur honte étemelle sera de s'y être soumis.
Savary, — Alias duc de Ilovigo, — cherche dans ses Mémoires à égarer l'opinion publique. li avoue, ne pouvant le nieri qu'il a été chargé par le premier consul du commandement des troupes destinées à garder le château de Yincennes pendant le jugement, car les ordres étaient précis, il fallait juger, c'est-k-dire condamner et exécuter avant que le jour parût.
Savary avait sous ses ordres la légion de la gendarmerie d*élit6 et nne brigade d'infanterie. Les déploiements militaires font toujours bon effet, l'homme du dix-huit Lrumaire connaissait par expérience le parti qu'on peut tirer do la iiorce embrigadée^ aussi avait^il veillé lui-même à ce que son confident et son aide de camp fût conTonablement accompagné. Pendant cette nnitinneste, le commandement supérieur du château de Vincennes appartint sans conteste à Savary, Harel, le dénonciateur de Géracchi, de Topino-Lebrun et d'Aréna, fut dédaigneusement mis à récart, quoiqu'il portât le titre de gonvemenr. Mais se géne-t-on avec un honmie qui a rendu des services à la police I
Voici l'un des passages des mémoires de Savary qu'il est bon de consulter:
« Vers huit heures du soir, je me rendis moi-même sur les lieux pour y rassembler la brigade. J'étais occupé à disposer 06 corps et la gendarmerie à toutes les issues de la place, lorsque je vis aLrriver les membres de la commission militaire. Jusqu'au moment où l'on m'apprit à Yincennes que le duc d'Enghien y était arrivé k quatre heures du soir, Tenant de Strasbourg, sous l'escorte de la gendarmerie, je croyais fermement qu'il avait été trouvé dans une cachette de Paris, comme les compagnons 3e Georges, tant je m'étais peu arrêté à co que, Ton croyait savoir de la dépêclic télégraphique. Il était impossible que ces cîrconsiances n'excitas* sent pas en moi uue vive curiosité . J'étais impatient de connaître les détails d'une affaire si extraordinaire. On aurait pu former une commission d'hommes exaltés; mais ceOe-ci fut, comme tout le monde sait, composée des divers colonels dont les régiments formaient la garnison de Pans, et le général commandant de la place en devenait naturellement le dief* Cette commission ne savait pas un mot des révélations qu'avaient Taites les gens de Georges sur le personnage mystérieux; elle n'avait pour toute pièce du procès que le rapport de l'officier de gendarmerie envoyé à Ettenheim, et les documents envoyés par M. le préfet Shée.
Savary parle de plusieurs documents fournis anx membtBS de la commission militaire. Or, le « croquis de jugement, » selon l'expression de M. Bupîn, qui fut péniblement rédigé par Hullm, avoue naïvement que « le président a ordonné « au capitaine rapporteur de donner connaissance des pièces^ « tant à charge qu'à décharge, au nombre d'une. »
Ceci peut donner une juste idée de la valeur des renseignements fournis par Savary.
Cette pièce de procédure militaire présentée aux colonels assemblés dans le donjon de Yincennes, n'est autre que la minute du procès*yerbal d'interrogation subie par le duc d'Enghien par-devant le capitaine Dautancourt, assisté de Jacquin, chef d'escadron, et du lieutenant Noirot.
On a plus haut reproduit cette pièce. Le lecteur aura pu remarquer qu'elle est , suivie de quelques lignes tracées et
signées par le duc d'Enghien. Le malheureux y demande avecL « instance d'avoir une audience particulière da premftr consul. » II croit, l'innocent^ qne «Tliorrear de sa sitaatioff s engagera Bonaparte à ne pas se refuser à sa demamfo.
Parmi les hommes qui ont forcément eu connaissance de ce dernier v.œu, il ne s'en est pas trouvé un qui ait cru devoir prêter son appni à cet appel désespéré en refusant la tâche sanglante à laquelle il était convié. Tous ont unanimement voté la mort. Le grand coupable que Thistoire a déjà flétri avait de complaisants complices.
Le duc d'Eughien, que le trouble moral dans lequel il se trouvait et la fatigue d'un long voyage avaient épuisé, s'était mis au lit de bonne heure, presque aussitôt après avoir quitté la table. Il cherchait dans le sommeil Toubli des vives inquiétudes qui r assiégeaient. On ne respecta pas ce dernier re* pos du malheureux. A onze heures du soir, le lieutenant Noirot pén&ra dans la chambre qu'il occupait et l'éveilla. Il se leva, se vêtit et se rendit, escorté par des gendarmes, dans une pièce du logerneut d'Harel. Le capilaine Dautancourt raltendaity et ce fut là qu'eut lieu l'interrogatoire dont la minute a servi d'acte d'accusation dans cette scène inqoisitoriale qu'on nomme encore aujourd'hui le procès du duc dISnghien.
Ce qui prouve bien la cul[)abilito de Bonaparte, ce sont les ialsiiications dont cette pièce a été l'objet. D'abord, la ver-> sion officielle dit ceci : € Le capitaine rapporter s'est transporté dans la chambre oh se trouvait couché le duc d'Enghien. » Or la minute de rmlerrogatoire contenait cette phrase qui a été effacée : « Le capitaine soussigné s'est rendu daxis une des pièces du logement du commandant. » C'est en marge qu'ont été ajoutés les noms des témoins. Gsci a eu lien après l'exécution du jugement. Bonaparte voulait pouvoir SB vanter d'avoir observé toutes les formes. Il ressort clairement de cefi altérations grossières, de ces surcharges et de ces ratures, que l'interrogatoire du prince a eu lieu sans témoins, et que hs besoins de la cause ont invité les intérossés à faire œuvre de faussaires.
Ainsi donc toutes les mesures étaient prises pour que la victime ne pût échapper au précipice vers lequel on la poussait. Savary, du reste, veillait à ce que les volontés de son maître ne fussent pas éludées. Harei n*était plus rien, et celoi qui fat depuis duc de Rovigo remplissait intérimairement les fonctions de gouverneur du château.
Avant la réunion de la commission militaire, le capitaine rapporteur communiqua à ses membres l'interrogatoire qu'il venait de faire subir au duc d'Enghien ; un des colonels pré* sents, Barrois, ouvrit un avis bien naturel. Il demanda, ~ c*est du reste lui-même qui Taffirme, — qu'on ne fit rien avant d'avoir reçu les avis du premier consul. Il basait cette opinion sur la note manuscrite de la mam du prince suivie de sa sip^nature et qui figure au bas de la minute du procèsverbal d'interrc^atoire. Savary se récria. Les instructions qull avait reçues de Bonaparte étaient précises et formelles; il argua d'ailleurs des termes mêmes de l'arrêté du général Murât , gouverneur de Paris , qui disait que la commission militaire opérerait et jugerait sans « désemparer
Ces soldats, habitués à la discipline^ ne s'illusionnèrent pas sur la nature des devoirs qu'on leur enjoignait de remplir. Ils savaient, k n'en pas douter, que Savary n'était vis-àvis d'eux qu'un porteur de consigne, et ils .s'assemblèrent dans la salle du conseil.
Le duc d'Enghien fat amené devant eux« Savary a, dans ses Mémoires, l'audace d'affirmer que cette séance soi-disant judiciaire ne fut pas mystérieuse, que « ]es portes de la salle étaient ouvertes et libres pour tous ceux qui pouvaient s'y rendre à cette heure. »
Il est bon de ftire remarquer au lecteur que cette prétendueséance judiciaire avait lieu dans une forteresse enclose de murs et de fossés, que le pont-levis était as irément levé et qu'il était deux heures du matin. Ceci peut faire apprécier le degré de confiance qu'on doit avoir dans les assertions de Savary, l'aide de camp de Bonaparte.
Les renseignements sur la façon dont fut jugé le duc d'Eogbien sont fort rares et peu croyables; ils émanent de
témoins qui avaient un graad intérêt à dissimuler la gravilé des actes auxquels ils s'étaient laissé entraîner.
Deux des témoins de cette scène funèbre ontJivré au public de soi-disant révélations sur les actes de la commission militaire. L'un est le général Huilin, l'autre est le duc de Rovigo qui a yainement tenté de plaider la cause de Sa-
Le lecteur a pu lire la relation que M. Dapin a donnéa de son entrevue avec le général Hullin; la blessure qui le défigurait Tavait fait ^uniomaieri^(7U)fi^ia-6aiie« Il est inutile d*y reyenin
Voici maintenant la version du duc de Rovigo :
t J'arrivai trop tard pour voir entrer le prince. La discus- «ion était déjà entamée et d'une manière fort vive; le duc d'Enghien repoussait avec indignation les imputations qu'on lui opposait de participation à un assassinat; et d'après ce
C[ue j'ai appris sur les lieux, il venait d'avouer qu'il ne devait rentrer en France que les armes à la main. A la chaleur avec laquelle il parlait à ses juges, il était aisé de voir qu'il ne se doutait nullement de Tissue que devait avoir ce procès.
« La commission le laissa parler autant qu'il le voulut ; et quand il eut fini, on lui fit observer ou qu'il ne connaissait pas sa situation, ou qu'il ne voulait pas répondre aux questions qu'on lui adressait; qu'il se renfermait dans sa naissance et la gloire de ses ancêtres; qu'il ferait ducux d'adopter un autre système de défense. On ajouta qu'on ne voulait point abuser de sa situation; mais qu'il n'était pas probable qu'il ignorât aussi complètement qn'il le disait ce qui se passait en France, lorsque non-seulement le lieu qu'il habî-i^ tait, raaiù la France et l'Europe entière en étaient occupés; qu'il ne parviendrait jamais à faire croire qu'il fût indifférent à des événements dont toutes les conséquences devaient être pour lui; qu'il y avait en cela trop d'invraisemblance pour qu'on ne lui en fit pas l'observation ; qu'on l'engageait à y réfléchir, et que cela pouvait devenir sérieux.
m M. le duc d'â^[hiâii, après un ismami de siieiioe^ ré* pondit d'un ton gmre :
« Monsieur, je vous corDprends très-bien; mon intention « n'était pas d'y rester indiiiérent. J'avais demandé à l'An- «.glelerre du serviee danama armées, eteUe m'avait fût rAc pondre qu'elle ne pouvait m'en donner, mais qne j'enise à • rester sur le Rbin, où j'aurais inoessamment nn rôk à « jouer, et j'attendais. Monsieur, je nai plus rien à vous « dire* »
« Telle fut exactement la réponse du prince. Je rëmvis
aussitôt; je la cite aujourd'hui de mémoire; mais elle y était gravée si profondément, que je ne crois pas en avoir oublié une aeùle syllabe. D'ailleurs elle dwt se trouver parmi les pièces du procès ; et si elle n'y est pas, c'est a«sw<ément parce qu'on l'en a sonstiaite.
« Ces dernières paroles décidèrent du sort de M. le duc d'JBkighien. U aiiEait précédemment parlé des secours pécuniaires qu'il recevait de la cour de Londres : c'était une pension que lui faisait l'Angleterre; mais il s'était eipriné d*une manière à faire croire qu*au lien d'une pension alimentaire, ce pouvait être un argent corrupteur destiné, eomme celui de Geoi^es, à payer la conjuration; et, aucun de ses juges ne connaissant sa sitaiatioa.âiiaQctèrei oette pai^ tîoularité ajouta aux préventions qu'on aiait déjà contre lui* La lalaliLé conduisait cq prince.
t La commission se croyant suffisamment éclairée, ferma la discussion, et fit évacuer la salle pour déliliéfer en seeret. Je me retirai avec les oifioieis A» mon corps, qui, coniM moi, avaient assisté aux débats, et j'alki rej<»ndre les troupes qui étaient ^ui* 1 esplanade du château. »
Ce serait faire injure au bon sens et à Tinteiligence du lecteur que de lui signaler les inconséquences et -les faussetés dont fourmille ce récit. Le duc de fiovigo essayait de réhabiliter Savary ; il y parvint si P'^u — .la publication, da
ses Mémoires porte la date de Tannée 1823 ~ qu'il reçat de M. de Yiilèle la lettre suivante : .
« Monsieur le Duc,
« Le roi a va avec un extrême mécontentement que vous ayez appelé ropinîon publique Fur de fiiaesles souvenirs Joat il avait commandé Toubli à tous ses sujets.
« Sa Majesté m'ordonne, en conséquence, de vous faire connaître que son intention est que tous vous absteniez de vous présenter dans son palais.
t J'ai rhonneur d'êlre, avec considération, monsieur le duc, votre très-huihble et très obéissant serviteur.
c Le président du conseil des ministres,
f Chargé du portefeuille de la maison du roi pendant Y'àtsence de M. le marquis de Lduiiston.
« Comte de Villèle, »
D'après îes aveux de Savary et du erénéral Hnllîn, les charges les plus graves qui pesaient sur le duc d'Enghien, et dont Bonaparte a?ait coloré son indigne action, n'avaient pas résisté à Tintenrogatoire que venait de subir le dernier des Condés. Il n'avait e'té question ni de Duraoui îez, ni de complot. Le prince avait repoussé avec une grande animation de parole le projet d'assassinat dont on Taccusait. Il n'avait avoué qu'une chose, sa présence dans les rangs de l'armée de Giondé, et que son dessein était, s'il le pouvait, de soutenir les druiis de sa famille, dût-il pour cela ressaisir les armes. Il ne chercha pas à cacher qu'il touchait un subside de TAiigleterre. Ge dernier aveu fut son arrêt de mort.
La eommisston, ainsi que le déclare le duc de Rovigo, se crut sufM&aïament éclaiiée et Ht évacuer la saiie pour délibérer en secret.
Toujours selon le duc de Rovigo, la délibération de la commission mililaire fut longue; à Ten croire, elle dura
deux heures. On doit n'aecorder qu'une médiocre Gioiifiaiiee k cette dernière asseition de M« de Rovigo. La cominia-
sion s'étant crue « suffisamment éclairée, » il devient évident que sa conviction était formée ; d'ailleurs Savary n*élalt-il pas là pour lui rappeler au besoin les volontés de celui qu'il représentait.
EnGn Tarrèt fut rendu et péniblement rédigé par le général
Bulia. Il porte c^ue l'accusé a été, à runammité, condamné à mort.
Les deux heures de M* de Rovigo ont dû bien faire rire Sawy.
£n fait, la commission ne délibéra pas, et tout son travail
consista dans le récoliement des voix. Ces juges-là opinaient comme on opère à ie manœuvre, au commandement.
La minute de ce « croquis de jugement » existe aux Ar« chives, ainsi qu'une pt&ce précédente, l'interrogatoire du duc d'Enghien par le capitaine Dautancourt ; cette minute porte des altérations. Les mots « deux heures du matin, » qui indiquent rheure à laquelle le général Hallin a commencé son c croquis » ont été biffés sur la minute ; mais cette altération permet cependant de prouver la fausseté de rallégaticn du duc de Rovigo, qui, dans un but facile h comprendre, essaye de persuader au public que la commission a délibéré pendant deus heures. Or le prince ne fut appelé devant ses juges qu'après une heure. £n supposant que son interrogatoire ait duré, trois quarts d'heure, on voit à quelle étendue de temps se réduisent les deux heures du duc de Rovigo. Ces juges, encore une fois, n'ont pas eu à délibérer; ils n'avaient qu'à obéir à la consigne qui, de la Malmaison, leur avait été apportée par Savary.
Autre erreur plus significative encore et non moins intéressée. Le duc de Rovigo prélend qu'un officier s'adressa à Savary, aân que ce dernier donnât des ordres pour la formation d'un piquet de gendarmes qui aurait mission de fusilier le prince. Cet officier-là n'a jamais esisté que dans l'imagination du duc de Rovigo.
Savary commandait en chef dans cette circonstance. Harel
avait été mis à Tëcarty et tout ce qui 8*e8t fait cette nuit-là n'a ea lieu que par les ordres et sons la direction de Savary ;
le duc de Rovigo n'aurait pas dû Toublier.
G*est également à M. de Roviî^^o que Ton doit ]v récit de riacident Réal. A en croire ce haut fonctionoaire du premier empire, Savary, quittant Vincennes après Teiécation du jugement, croisa la yoitnre de RéaK M. de Rovîgo ne le dit pas, mais il est probable que Savary dut s^'lonuer de voir de si bon matin en ces parages, un conseiller du premier consul en grand costume de cérémonie. Savary s'arrêta et interrogea Réal sur le motif qui l'amenait à Vincennes :
< Mais, répondit le conseiller d'État, je m'y rends pour intorroger le duc d'Enghien ; j'en ai reçu l'ordi o liier soir. »
On sait quelles licences M. de Rovigo prend avec la vérité lorsqu'il s'agit de disculper Savary. Cette dernière affirmation dont tout démontre la fausseté n'a évidemment été produite que pour voiler la réalité des ordres impitoyables de Bonaparte. En défendant son maître, M. de Rovigo y)l:iide en faveur de Savary et cherche à lui faire adjuger le bénéfice des < circonstaoces atténuantes, t Tous les historiens ont commenté cette rencontre de Réal et de Savary en rejetant sur la fatalité le dénoument sanglant du drame de Vincennes. On a déployé pour expliquer l'absencs de Réal plus d'imagination que n'en comporte le sujet. Ce qu'il y a de sûr, c'est que les récits de MM, de Rovigo, Thiers, Desmsr rets et de Faget ne concordent pas entre eux et qu^on y peut signaler desdiiieronces très-notables. D'ailleurs qu'allait faire M. Réal à Vincennes'^ Était-ii chargé d'une mission miséricordieuse? Personne ne le dit et rien ne le prouve* Le conseiller d'État se rendait près du duc d'Enghien en qualité de juge d'instruction. Son intervention, que rien ne justifie (car Bonaparte était parfaitement renseigné par Shée, préfet du Bas-Rhin, par Massias ministre plénipotentiaire près îa conr de Bade), eût-elle changé le dénoument de cette sombre affaire? On peut légitimement supposer que non. Tous les ordres donnés par Bonaparte, toutes les mesures prises par iuiy la hâte hévreuse avec laquelle cette apparence de procé-
— llk —
dure fui menée, démontrent qu'une pensée implacable présidait à ces actes violateurs de tous les droits.
lies ser^tanrs dévoués de l'empire ont cimniké non pts à innooenter, mais à excuser leor maître* Selon qiial<piesuns dï^ntre eux^ le premier consul étail tout disposé k user de cléineuce. On le représente, pendant la soirée fatale du 20 mars, affectant un calmes qu'il ne ressentait pas; on iadi* que même les vers de-Yoltaire et de Gomeiile qu'il murmu* rail; enfin tous ses apologistes s'accordent pour constater qu*un trouble très-conlenu se manifestait chez lui.
M. de Meneval, son secrétaire intime, et qui, mieux que personne, était à même de juger de la disposition monde dans laquelîe se trouvait le futur empereur, insère dans son livre ces lignes significatives :
a II se retira à la Malmaison, s'isola de tout le numde, même de sa famille, préoccupé de cette importante oapfcuro et des lumières que la procédiue allait jeter sur la oonspira^ tion. »
M. de Meneval est peut-être de tous ces témoins le seul qui ait dit la vérité.
U est certain que le 2d mare Bonaparte devait être parfaitement éclairé sur la nullité des aeeusations qui avaient été dirigées contre le duc d'Eughien, Le premier consul avait alors en sa possession les papiers saisis k Ettenbeim par le colonel Chariot, ces papiers, que^ son premier soin fut certainement d'examiner, ne contenaient aucune trace du complot préeumé. II est dair que si des soupçons, même va* gueSj avaient pu résulter de la lectura de ces pièces et être dirigés contre le duc d Enghien, Bonaparte n'aurait pas hésité à se faire une arme des aveux de celui qii*il faisait traâ» ter comme un crimineL
M. Tiiiers, à propos de l'absence de Réal, et après avoir rappelé et commenté les souvenirs publiés par les gens de l'entourage du premier consul, dit ceci :
«( Sans doute, la résolution du premier consul était prise; mais il était agité; et si le ori du malheureux Coudé demaoK dant la vie fût arrivé jusqu'à lui, ce cri ne l'aurait pas trouvé
iuMuiblê^ il a^rttt cédé à mu ccear,' il aurait été gloriem d'y céderi »
Mais alors à quel sentiment a donc cédé le premier consul? L'examen des papiers du duc d'Enghien n3 deyait-il pas lui prouver combien les défiances et raccnsatioa dont le pince' était Tabjet se tromimt ftusses? Qit'attendaît41 pour rëyoqner les ordres rigoareni que depuis le 15 mars il avail transmis k ses agents? Est-ce qu'il ne connais sait pas la teneur de l'arrêté de son beau-frère Murât qui enjoignait à. la commission militaire de juger «' sent désemparer? » Au» rait-il enfia ouUië que, sur son ordre exprès, son aide de camp Savary était parti le jonr même pour Yincennes?
Les mesures prises par ce confident de Bonaparte, l'attitude conservée par lui pendant toute la durée de cette nuit foneetOy le rôle effacé qne jooa Harel^ gonvemeardu ettâtean, rantorité enfin dont Savary donna plus d'nne prenve, sont des faits acquis à Thistoiretet qu'on ne peut nier aujourd'hui. Ils sont de nature à faire douter de la véracité des récits des familiers de Bonaparte qui représentent le premier consul comme animé d'intentions démenlee. M. Thiers a peut-être cru trop fiicilement à la yérité de la légende napoléonienne; quoi qu'il en soit il restera certainement de son argumentation un mot significatif; c est celui-ci : « Sans doutd la résolution du premier consul était prise l »
dette résolatîen était si bien prise qoe^le général Hnilin dans nne brochure qui, sur ses indications et ses récits, avi^ été rédigée par M. Dupio, affirme qu'un homme, qui s'était constamment tenu dans la salle du conseil| s'approciia de loi au moment où^ après ateir apposé sa signature sur le juge^ ment, il se disposait à éonre m premier consul.... « Que âdtes-vous là, dit cet homme que le général Hullin ne nomme pas mais que le duc de Rovigo a certainement connu. — J'écris au premier consul, répondit le généra^ pour lui expri* mer le vœu du conseil et celui du condamné. — V^le aflirire estrfnie, dit Themme en prenant la plume d$8 minns du général ; maintenant cela me regarde. »
Le géi^al Uullm aiiirme que les choses se sont passées
ainsi. Il est étomiant que le duc de Bovigo qui a si intima-^ ment connu Savary, lequel^ a de fion propre aven assisté jos-»
qu'à la fin à cette séance juridique, ne mentionne pas dans ses Mémoires cet incident caractéristique. Peut-être bien Savary, qui était le conEdent et l'exécuteur des volontés du premier eonsul a-t-ii jugé prudent de ne point parier de «rhomme » et de son étrange dfelaration.
Cela t regardait » si bien Savary que c'est lui qui donne immédiatement des ordres pour l'exécution du prince. Il n'eut pas à se préoccuper de la fosse. Elle était creusée d'avance! ce fait monstruenz est affirmé par des gens qiii ont donné à cet égard des renseigneiaents précis. II faut refire le procès-verbal d'enquête et surtout la déposition de Housselet. Les défenseurs intéressés de Bonaparte odL prétendu que cette fosse n'avait été préparée qae pour y déposer des décombres; mais lorsqu'un ouvrier veut' faire disparaître des immondices, il creuse un trou et non une fosse!
L'excavatiou dans laquelle fut jeté le cadavre du duc d'Engbien mesurait six pieds de longueur» trois de largeur et de prpfpndeur. Singulières prpportions pour un trou k décombres 1
Harel dont les fonctions de gouverneur ont été supprimées au profit de Savary^ « Tbomme » de confiance du pre» mier consul ^ rentre alcHra en scène. Savary veut savoir si tout est en ordre; à-t-on creusé la fosse? Puis une pensée vient le saisir, il songe an lendemain sans doute^ et donne Tordre que la fosse soit creusée.
Bontemps descend dans le fos£é et, pour sauver les apparenceSy enlève dn c trou » quelques peUetées de terre»
Sa besogne ne fut pas longue, mais Tiatroduction de ce comparse sur la scène du drame sanglant dont le dénoùment est si prochain, permettra à a l'homme » du premier consul d'affirmer que la fosse n'a été creusée qu'après que Je jugement a été rendu.
Le piquet d'exécution avait été depuis longtemps commandé. Seize gendarmes attendaient dans le fossé qu'on leur amenât i liomme qu'ils devaient mettre k mort. Que le lec-
teur se reporte à la déclaration du gendarme recaeillie par le génénd Moreav, et il pourra se convaincre que, bien ayant rhenre à laquelle la eentenee de mort a ité prononcée, le
piquet d'exécution occuj>ait le fossé.
Ge fut Harel qui, en sa qualité de gouverneur de Vincenne8| reçut de Savary la mission d'amener le prisouiier sur . le lien du supplice ; ce dénonciateur montait en grade il pas • sait à l'état d'aide de bourreau.
Il pénétra dans la chambre qu'occupait le prince, tenant à la main une grosse lanterne.
« Veuillez me suimi dit^il au duc d'Enghien, et rappelez tout votre courage. Le lieutenant Noirot, le brigadier Aufort et deux gendarmes, formèrent avec Harei le lugubre cortège qui comluisait un innocent à la mort*
Parvenu au sommet de rétroît escalier qui conduit dans les fossés, le prince^ saisi par l'air froid et bumide de la nuit, àemandia à Harel vers quel cachot on le condoisait; c j'aime mieux mourir à Tiastant, dit-il, qne d'être ainsi traité. » Harel l'exhorta de nouveau à rappeler tout son courage.
Le prince comprit que o'était i sa vie qu'on eii voulait; il releva la tète» se souvint qu'il se nommait Gondé et s'engagea résolûment entre les murs sombres de Tescalier. U était trois heures du matin lorsque le duc d'Enghien toucha du pied cette terre sur laquelle devaient le coucher les balles des soldats de Bonaparte.
Le duc de Rovigo a vraiment tenté d'égarer l'opinion publique relativement à l'heure précise à laquelle la seuieuce de la commission spéciale a été exécutée. Selon lui, c'est à six heures du matin, aux premières lueurs du jour naissant, que le prince a été fusillé. Les motifs qui ont poussé M. de Rovigo à altérer une fois de plus la vérité sont aujourd'hui bien connus. On disait que le général Savary, afin de njieux guider les balles des soldats, avait placé lui-même une lanterne sur la poitrine de la victime. Le duc de Rovigo tout en niant le fsit, cherche dans ses Mémoires — qui ne sont rela* tivement au duc d'Enghien qu'une mine d'erreurs volontaires, — à persuader au public que l'exécution n*eut lieu qu'à six
heures du matin. Il fait iatervenir le soleil pour laver Savai^ des rapxoebes qu'on Ixà. adresse i propos do cette lantsvaft directriœ. Les faits ooniiis sont en opy^isitioit aboolve^^avea
les affirmations intéressées dn duo do Rovigo.
L'^s bords extérieurs du fossé qui touchent à l'esplanade se trouvaient garais de troupes ; le-générai bavary était à leur ttto; il BoiTait avec une softor d'impatioDoei ]os. domièiMfr' péripéties de la scène sanglante, dont soniinaltro* loi. avait
confié ia direction.
Un oflicier s'approcha du prince et lui lut d'une voix troublée ce qw M. Dupin a si justement nommé un « croquis do jogement. > Le prineov ce sont les téqioins et les auteurs de ce drame qui TaffifOMinti ne laissa percer sur son visage aucun signe d'émotion. Lui seul était éclairé dans ce lieu sombre, par la lanterne dont liarel dirigeait les rclajftés. Les soldats attendaient les arables chargées»
Lorsque cette- looturo^' dernière contiefaçon des formeif légales constanunent violées ^ fut terminée, le prince- de-' manda encore qu'une entrevue lui fût ménagée avec le premier consul, tous se turent ; il réclama Tassistance.d'un prêtre, il voulait mourir en chrétien.
Une "voiz impatiente se fit entendre, dette voix appartenait h rhomme qui se trouvait placé sur le rebord extérieur dn fossé. — « Commandez donc le feu, » cria la voix.
Le prince s'avança résolûment vers ie peloton qu'il pouvait vaguement distinguer^ ses instincts et son eomge lefaisaient marcher au feu. Il se trouva à quelque distance d'un mur peu élevé sur lequel on avait placé la lanterne; un petit arbre agitait ses branches dépouillées par l'hiver. Ce fut près de cet arbre que le prince s'arrêta* — « Mais, commandes d(Hic le feuy » répéta la voii.
L'adjudant, qui se trouvait placé vis-à-vis du prince et de fiçon à ce que la lueurde la lanterne l'éclaiiât, porta la main: à 8QU chapeau et se découvrit; c'était le signal convenu^ Les armes s'abattirent, une eiplosion violente éclata dans la nuit; le prince tomba foudroyé, face contre terre. Quatre gendarmes s'approchèrent alors du cadavre. L'un
d'eux, qui saiiB doule avait reçu des ordres , inspecta les vêtements du cadavre s^empara d'une montre et d'un petit
paquet de papier; c'était le journal du prince.
Puis, avec une hâte impie, on saisit ce cadavre encore pal* pitant et on le précipita brutalement dans la fosse ouverte depuis la veille. Le procès^verbal d'enquête» rédigé en 1816,
constate que le cadavre du duc d'Enghien était couché dans Ja fosse à plat ventre, la face contre terre. Non-seulement dans ce criminel attentat toutes les lois et tous les droits avaient été violés, mais les agents de Bonaparte n'avaient même pa» donné à ce cadavre, qu'ils étaient chargés de faire disparaître, ces mart^ues de respect banal qu'inspire la mort.