QUATRIEME LEÇON
Du sang contid^ré au point de rue aiiAtomique.
Messieurs,
Au point de vue anatomiquc, le sang est un liquide tenant en suspension des éléments de forme cellulaire. Ces éléments sont de deux espèces : les uns, colorés, sont connus sous le nom de globules rouges ; c'est à eux que le sanif^ doit sa coloration propre. Les autres, incolores, sont appelés globules blancs ou leucocytes du sang.
Les globules rouges , nommés aussi hématies par Gruitlmisen,
ont été découverts par Malpighi dans le sang du hérisson, et par
Leeuwenhoeck dans celui de l'homme. Ce sont des élémenis propres
au liquide sanguin, que l'on retrouve, du reste, chez tous les animaux
vertébrés. Lorsqu'on examine au microscope du sang nouvellement
eitrait de la circulation, on les voit apparaître, chez l'homme, avec
une forme circulaire qui à priori semblerait indiquer qu'ils sont
sphériques. Mais si l'on imprime des mouvements au liquide, ils
se déplacent dans le champ de l'instrument, et se manifestent avec
une forme toute difTérente. Au lieu d'avoir
sous les yeux le cercle indiqué plus haut.
l'observateur aperçoit une sorte de petit
rectangle, dont la partie moyenne, sur clia-
cun des grands côtés, semble avoir clé
évidée(fig.6). Il en résulte l'apparence d* un
bissac à extrémités renllécs. Bientôt, après
fk. 9.
avoir tourné sur lui-même, l'élément retiiobuka rougw da Mng. paraît avcc la forme circulaire précédente. L'obser^■ation de la surface des globules dans cette position la montre divisée en deux cercles concentriques dont l'intérieur est pâle, et l'extérieur plus foncé. En rapprochant pai- la synthèse ces deux apparences présentées par l'élément , on reconnaît que sa forme est celle d'un disque circulaire, évidé à
son centre, ou, pour employer une expression usitée, celle d'une lentille biconcave. Chez Thomme, le diamètre du globule rouge est de 0'^,007, d'après Ch. Robin; Frey lui assigne O'-'^OOeO; son épaisseur serait de 0™",00184; son volume, d'après Welcher, est de 72 millièmes de millimètre cube, et sa surface, 128 millièmes de millimètre carré.
La quantité de globules rouges qui existent dans le sang peut ôtre diversement appréciée. Ou bien il s'agit de connaître, à l'état frais, le poids des globules contenus dans une quantité déterminée de sang, ou bien on veut évaluer ce poids à l'état sec, ou bien, enfin, on veut savoir quel est le nombre des unités globulaires rouges qui circulent dans le sang. A l'état frais, la propoilion relative des globules par rapport au plasma varie suivant le sexe, suivant l'âge, et notamment aux diverses périodes de la vie fœtale ou embryonnaire. Chez la femme, en moyenne, oh trouve 300 globules rouges pour 700 de plasma, et chez l'homme, la proportion s'élève à 320, 350 et même 400 pour 680, 650, 600 de liquide intercellulaire. Chez le nouveau-né, la quantité de globules surpasse celle du plasma; 600, 680, 700 représentent le chiffre des hématies, celui du liquide interposé devenant 400, 320,» 300. Ces chiffres, empinintés à Ch. Robin, établissent que plus on se rapproche de la vie embryonnaire, plus la quantité des globules est considérable.
A l'état sec, le poids des globules rouges est exprimé, ainsi qu'il résulte des recherches d'Andral et Gavarret, par le nombre 427, moyenne adoptée par ces auteurs *: Becquerel et Rodier ont trouvé chez l'homme une moyenne de 141 et de 127 chez la femme. -Cette quantité des globules à l'état sec est variable comme* celle de ces éléments à l'état frais, et les variations sont en rapport avec le sexe, Fâge, l'état de santé ou de maladie.
C'est Vierordt (1) qui le premier, en 1852, a cherché à connaître le nombre d'unités globulaires en circulation dans le sing. C'est en comptant, dans le champ du microscope, les globules contenus dans une goutte de ce liquide, que l'auteur .est arrivé à son but. De ses recherches et de celles de Welcher (2) il résulte que l'on peut évaluer à 5000000 le nombre des globules rouges contenus dans un millimètre cube de sang. Malassez (3), toutefois, en 1873, à
(1) Vierordt, ArdUv fur Physid. HeUkunde, 1854.
(2) Welcher, BlulkôrperdienioMung und farbeprufende Méthode, 1^54.
(3) Malassez, De la numération des globules rouifes du sang. Parit, 1873 ; et Nouvelle
l'^aide d'un procédé plus parfait, n*a trouvé que 4300000 par millimètre cube du sang des capillaires et 4000000 dans celui des veines de l'avant-bras.
La densité des globules rouges est supérieure à celle du plasma sanguin; celle-ci étant de 1028, celle des hématies est de 1088: aussi voit-on ces éléments gagner le fond des vases où Ton a recueilli le sang. Vus en masse, les globules paraissent colorés en rouge plus ou moins foncé, suivant que le sang provient des arlères ou des veines. Mais si on les examine au microscope, ils apparaissent avec une teinte jaunâtre qui est due à leur grande minceur. Ce sont les globules rouges qui sont les agents de la coloration du sang; la matière colorante connue sous le nom d*hémaphéine ne s'y rencontre pas en quantité suffisante pour lui donner sa coloration propre.
Les travaux des chimistes antérieurs à 1852 avaient démontré dans les globules sanguins Texistence de deux substances spéciales, Tune, matière colorante propre, désignée par Chevreul (1) et Lecanu(2) sous le nom (ï hématosine ; Tau tre,* substance albuminoîde non colorée, que Mulder (3) etBerzelius(4^ avaient appelée globtiUne. Les travaux de Funke (5) sont venus renverser ces données, et montrer que dans les hématies la globuline et Thématosine ne forment qu'une seule et même substance organique, spéciale à ces éléments, désignée actuellement sous le nom d'hémoglobine (6). C'est en faisant passer dans le caillot sanguin un courant d'oxygène, suivi d'un courant d'acide carSonique, que Funke obtint la substance en question. Elle se présente sous forme de cristaux, variant de forme suivant les espèces animales, prismatiques chez l'homme, colorés en rouge, et solubles dans l'eau, à laquelle ils donnent leur coloratron. La couleur de l'hémoglobine toutefois est susceptible
Méthode de numération dex globules rouges et des globules blancs du sang^ in Areh. de phijsiol. norm. et pathoLj janvier 1874.
(1) Chevreal, art. Sang, Dictionn. des sciences nat. Paris, 1827. Cité jiar Robin et Verdeil, Chimie anatomique.
(t) Lecanu, DeThématosine uu matière colorante du sanj {Journal de pharmacie ^ 1839). Cité par les mêmes. *
(3) Mulder, Bulletin des sciences physiques et nat. de Nétrlmuie, 1839. Cité par les mêmes.
fi) Berzelius, Rapport annuel sur la physique et la chimie pour 18i0. Cité par les mêmes.
(5) Fimke, Zeitschrift f. ration. Medxcin, 1852.
(6) Pour toutes les questions se rapportant à Thémoglobine, consulter Victor Faroouze, les Spfctret d'absorption du sang. Paris, 1871.
de varier suivant qu'elle renferme de l'oxygène (oxy-hémoglobine) , ou qu'elle n'en renferme pas (hémoglobine réduite) (1). Dans ce dernier cas, elle prend une teinte verte lorsqu'elle est en couche mince, une teinte rouge foncée, si elle est vue en couche épaisse. Cette propriété est connue sous le nom de dichroîtisme.
La propriété essentielle de l'hémoglobine consiste dans son pouvoir d'absorption pour les gaz, notamment pour l'oxygène, l'acide carbonique, Toxyde de carbone, l'oxyde d'tizote. Absorbés par elle, l'oxygène et l'acide carbonique peuvent être chassés avec la plus grande facilité par d'au- ^
très gaz, mais il n'en est plus de même de Toxyde de carbone, qui forme avec l'hémoglobine une combinaison stable. L'hémoglobine, du reste, peut être préparée par un grand nombre de procédés. En traitant le sang par l'alcool, l'éther, l'électricité, on obtient facilement les cristaux du sang (flg. 7). f»C. 7. — Cristaux du
Quelle est la nature de l'hémoglobine? Cette (Kofiikcr). substance se rapproche des matières albuminoïdes. Comme elles, elle se coagule par l'alcool et la chaleur; mais elle en diffère et par sa propriété de cristalliser et par la présence du fer qu'elle renferme. C'est elle, en effet, qui contient tout le fer du sang, auquel toutefois elle ne doit pas sa coloralion. D'après Preyer (2), sa composition chimique serait C*"^H''°*' Az'** Fe* S^ 0***. L'hémoglobine, fait remarquable, se décompose très-facilement en deux autres substances se rapprochant sin- ^lièrement de Thématine et de la globuline de Lecanu, Chevreul et Berzelius. Ce dédoublement se produit sous l'inQuence des acides, des bases, et même de l'eau. La matière albuminoïde qui en résulte n'est cependant pas identique avec la globuline de Berzelius, puisqu'elle n'est pas dissoute par un courant d'oxygène (3). La seconde substance serait la matière colorante du sang de Lecanu et Chevieul, renfermant tout le fer, à la dose de 1 gramme d'oxyde, soit O* ,45 pour 1000 de sang.
A côté de l'hémoglobine, on trouve dans les globules rouges une nouvelle substance qui, découverte en 1866 par Liebrcich (4) dans
(Il Hoppe-Seyier, AnUitung fur pathoL Chemie, Analyse ^ 1858. (ti Preyer, J/erlic. Ceniralbhtt, 1866, et Ppûger'g Archiv, 1868. i3) Hermann, ÉiémenU de pkyiiologie^ traduits par Roye. Paris, 18G9. {Â}0. Liebrcich, Ueber Proiagm. CentrolblaU, 1866.
la matière cérébrale, a été démontrée par Hermann (1) dans ces éléments aiiatomiques. C'est le protagon. Ce corps est formé de carbone, d'azote, d'oxygène, d'hydrogène et de phosphore; il est soluble dans l'alcool bouillant et l'éther. Les produits de sa-décomposition, acides stéarique et palmi tique, glycérine, le rapprochent des graisses.
De l'eau, des sels minéraux, surtout des combinaisons de potasse et d'acide phosphorique, du chlorure de potassium, de la cholesté» rine, puis des gaz, l'oxygène et l'acide carbonique, telles sont les substances qui se rencontrent encore dans les globules rouges du sang.
Ces éléments se déforment soûs l'influence de la chaleur, ils poussent des prolongements pointus et parfois arrondis. Les décharges électriques les rendent granuleux, crénelés, sphériques, et, en séparant l'hémoglobine, leur font perdre leur coloration (i). Au contact de l'eau, ils deviennent sphériques, se décolorent et se dissolvent en partie. Les acides et les bases les dissolvent à la manière de l'eau, en séparant l'hémoglobine. Ils se dissolvent aussi dans la bile, les sels biliaires (â) et le suc intestinal. Le suc gastrique • les noircit et les détruit ensuite.
L'oxygène est absorbé par les hématies avec la plus grande facilité ; il leur donne la couleur rouge vermeil caractéristique du sang artériel. La capacité des globules pour ce gaz s'élève avec la température, jusqu'à 45% contrairement à la loi de Dalton, et l'acide pjTOgallique ne peut en chasser l'oxygène. L'acide carbonique est également absorbé par ces éléments qu'il gonfle, dont il diminue l'élasticité, et qu'il colore en rouge-brun. L'hydrogène leur donne une coloration moins foncée que l'acide carbonique, il les rend durs et résistants. L'oxyde de carbone, enfin, foime avec eux une combinaison des plus stables, à tel point qu'une fois imprégnés par ce gaz, ils sont incapables d'absorber soit l'oxygène, soit l'acide carbonique. En même temps il contracte les hématies et leur donne une coloration rouge cerise.
Au point de vue de leur constitution anatomique, les globules rouges sont formés par une masse fondamentale de matière orga-
(1) L. Hemiann, CentralblaiU 1866.
(2) Rollet, in SU%unqber. der Wien. Akad.y t. XL VI et autres suh-ants.
(3) Kiihne, Archives de WirdioWy t. XIV. Hoppe-Seyler, Archivée de Virchow, 1802- PelU et Rilter, De Vaciion des divers principes de la bile sur l'orgmismej ia Josniml de Vanctomie, 1868.
nisée ; on n'y peut pas démontrer l'existence d'une membrane d'enveloppe, et cette absence de membrane, déjà établie par RoUet, a été confirmée par Ranvier en 1868 (1). Chez l'embryon, jusqu'au moment où il a 25 à 30 millimètres, les hématies de l'homme possèdent un noyau (2) qu'ils perdent à partir de ce moment, d'une manière définitive. La masse fondamentale, ou protoplasma, forme donc à elle seule le glol)ule rouge ; elle est constituée par l'hémoglobine et le protagon, unis molécule à molécule, ^t renfermant les autres principes immédiats que je vous ai signalés.
Les globules rouges vivent dans le plasma sanguin dans lequel ils sont plongés ; c'est directement dans ce liquide qu'ils puisent les matériaux de leur assimilation et qu'ils rejettent les déchets de leur désassimilation. Cette simple donnée doit vous faire comprendre combien ces éléments sont sous la dépendance du milieu dans lequel ils vivent. Que des changements surviennent dans la constitution chimique de ce milieu, que des modifications, soit qualitatives, soit quantitatives, se produisent danfi les substances quelles qu'elles soient qui en font partie, que des matériaux étrangers s'y trouvent introduits, il est de toute évidence que les hématies se ressentiront rapidement de semblables états, qu'elles souffriront dans leur nutrition, et, partant, leur rôle physiologique sera entravé, et bientôt après le fonctionnement de l'organisme tout entier. La nutrition gazeuse des globules rouges porte sur l'oxygène et l'acide carbonique. L'oxygène, chez l'homme, est pris dans l'air, plus particulièrement pendant que ces éléments traversent les capillaires du poumon. Il s'unit à l'hémoglobine, et donne aux globules une coloration rouge-vermeil. Transportées ensuite jusqu'aux capillaires généraux, les hé« maties y abandonnent ce gaz pour s'emparer de l'acide carbonique provenant de la désassimilation des éléments anatomiques de tout l'organisme. Elles prennent alors la couleur rouge sombre qu'elles conservent jusqu'à ce que, retournées au poumon, elles perdent l'acide carbonique pour se charger de nouveau d'oxygène.
11 est certain que, dans Forganisme, les globules rouges se détruisent d'une manière constante, et certains auteurs ont voulu localiser cette destruction.dans tel ou tel autre organe en particulier. C'est ainsi que Frey (3), renouvelant l'opinion déjà émise par Schultz
(1) Ranvier, Communication à la Société micrographique {Journal de VanatomU), 1868.
(2) C. Robio, in Journal de la phynologie.
(3; Frey, TraiU (Chistologie et d^hiitochimie, 1871.
en 1838, veut que le foie soit un des lieux où s'opère celte destruclion. Celte manière de voir est appuyée sur deux raisons. La bile possède une action dissolvante sur les globules rouges, et la bilirubine est analogue à Vhématoidine^ substance résultant de la décomposition de ces éléments. Cependant, en 4850, Lehmann (1) a montré que le'sang des veines sus-hépatiques renferme une plus grande quantité de globules que celui de la veine porte; au contraire, Malassez a dit {î) que le sang des veines sus-hépatiques du lapin contenait moins de globules que celui de la veine porte dans la proportion de 100 ù 106. Pour lui donc, il se détruirait beaucoup de ces éléments dans leur passage à travers le foie. La rate fut également considérée comme un organe destructeur des globules rouges. Cette opinion, émise par Kôlliker, fut soutenue en France par Béclard (3), qui montra une notable diminution du chiffre des hématies dans le sang de la veine splénique. Funke (4), qui reprit celte question, fit voir qu'il existe plus d'éléments rouges dans la veine splénique que dans l'artère du même nom, et les recherches deMalassez sont confirmalives de ces derniers résultats qui, du reste, paraissent être d'accord avec ce que nous enseigne la pathologie. Lorsque la rate est atteinte dans sa structure, on ne voit pas, en effet, augmenter le nombre des globules rouges du sang, comme le fait devrait se rencontrer, si réellement ils étaient normalement détruits par cet organe. En réalité, il est probable que les hématies se détruisent partout dans le torrent circulatoire, et que cette destruction est peut-être plus active dans les régions de l'organisme ou se produisent des matières colorantes. La constitution de la bilirubine, qui se rapproche de celle de Yhématoidiney vient à l'appui de celte manière de voir.
Étudions maintenant les modifications que présentent les globules rouges privés de vie. Lorsqu'on examine du sang récemment extrait de la circulation, on voit les hématies se réunir les unes aux autres, de manière à former des séries disposées sous forme de piles d'écus. D'après Ch. Robin, cet assemblage est l'indice des premiers changements survenus dans la constitution de ces éléments, et résulte de
(I) lA*lim.-inn, Einige veryleidiende Analijsen des Pforlader und Lebervenenblutes ( Ver ^ handlungen der K. Sachs, med. Gesellsch, der Wissensch., 1850). Gilé jKir Ch. Robin, Humeurs f etc.
(t) Mala^sez, loc. cit,
(3) Béclard, Arch. géix, de nièd.^ cl Comptes rendus de V Acad. des sciences de Paris, 1848.
(4) Funkc, De sanguine venœ lienalis. Lipsia\ 1850. Citi* par Ch. Robin.
rexsudation à leur surface d'une substance visqueuse. Plus tard, les globules se séparent, ils se déforment, deviennent polygonaux, dentelés sur les bords, et prennent les apparences connues sous les noms de rôties de moulin, chatons de marron d'Inde. On les voit alors hérissés de fines pointes qui ont été prises parfois pour des infusoires et qui n'en sont pas, puisque l'acide acétique les dissout. Plus tard encore, les globules n'apparaissent plus que comme un point central d'où partent trois ou quatre fins prolongements. Ils ont alors acquis la forme que je désigne sous le nom d'étoile, et qui constitue la dernière étape de leur q" i.^
destruction avant leur résolution en granu- *jg) ®^ ^ ^ lations moléculaires. En même temps qu'ils ^ ^| a. WÊÊÊ passent par ces diverses phases, ils prennent # rx ®^^ »f une coloration verdàtre, analogue à celle ^'^r*^^^
de l'hémoglobine en mince couche, e1 fina- p,, h. -ciubuies sanguins lement se décolorent. Les granulations mo- normaux et en voie de desléculaires qui résultent de leur destruction *'"'"'" (Koiiiker). finale se mêlent au liquide et sont agitées du mouvement brownien (fig. H).
Ce mode de destruction des globules rouges est très-important à connaître, car il se remarque également dans le sang issu des vaisseaux et épanché au sein des tissus de l'organisme, et, de plus, on peut, dans un grand nombre d'affections, observer l'une ou l'autre des phases de son évolution, alors que le sang circule encore dans les vaisseaux. Au contraire, lorsque le sang se trouve versé dans des cavités kystiques, ou bien mélangé à des épanchements de sérosité, dans la plèvre, le péritoine, par exemple, on ne remarque pas les modifications que je viens de signaler. Le plus souvent, les globules perdent l'excavation de leurs faces ; quelquefois ils deviennent sphériques et prennent une coloration rouge sombre.
Lors de la destruction des hématies, l'hémoglobine s'en sépare, et bientôt elle se décompose; le résultat de cette décomposition consiste dans la formation de la globu- Une et de Vhéîuatine ou hémaiosine. Cette substance, qui est amorphe et incristallisable, se dépose souvent dans les tissus où du sang s'est épanché, fig.u. — Pigment SOUS forme de fines granulations moléculaires rouge jîémati uefeenfoncé, el même noires, que l'on désigne quelque- net). fois encore sous le nom.de pigment (fig. 9). Ces. grains d'hématosine diffèrent toutefois du pigment mélanique de
i'œil en ce qu'ils sont solubles dans Tacide sulfurique. On les rencontre fréquemment dans Tovaire et le poumon. Dans la pneumonie chronique y l'hématosine forme parfois des amas considérables; souvent elle imprègne les parois vasculaires, qu'elle accuse avec la plus grande netteté.
Mais l'hématosine ne reste pas toujours ainsi à l'état amorphe
dans les tissus organiques. Fréquemment on la
voit se transformer en une nouvelle substance,
présentant la forme cristalline, et qui, décrite
par Everard Home en 1830, a été désignée pai*
Yirchow, en 1847, sous le nom d'hématoïdine
(fig. 10). Les cristaux d'hématoïdine, que l'on
trouve dans les épanchements sanguins, plus
particulièrement dans ceux de l'ovaire et du
'^ ^ cerveau, sont des prismes obliques à base rhom-
boïdale. Colorés en jaune, en rouge orangé,
i . parfois en carmin, ils sont insolubles dans l'eau,
^%%^ l'alcool, la glycérine et l'acide acétique. L'am-
^ \^ moniaque et l'acide azotique les dissolvent. Ils
^ se forment presque toutes les fois qu'un épan-
Fic. io.--cri»uuxd'hé- chcmeut de sang se fait dans les tissus, en gé-
maioi ine ( ennet). ^^^.^\ jg j^u^ ^ yjjjg^ jours après Thémorrhagie.
Au point de vue chimique, l'hématoïdine n'est rien autre chose que l'hématosine, dans laquelle l'équivalent de fer a été remplacé par iin équivalent d'eau.
Je dois vous dire, enfin, messieurs, que Teichmann (1) a obtenu par des procédés chimiques une nouvelle forme cristalline provenant de la matière colorante du sang. Ces cristaux, qui peuvent rendre des services considérables dans les recherches médico-légales, ne se produisent jamais naturellement. C'est en traitant le sang par le chlorure de sodium, puis l'acide acétique, qu'on lesobtient. Ce sont des tables rhomboîdales très-aplaties et dont les angles sont trèsaigus. Ils résistent d'une manière remarquable aux réactifs et sont d'un rouge brunâtre très-foncé, presque noir. Cette substance a une très-grande importance, car elle se produit avec une remarquable facilité dans les plus petites quantités de sang. Teichmann lui a donné le nom d'hémine ((ig. 11 ).
Les globules blancs du sang, ou leucocytes, ne sont pas, comme
(1) Teichmann, in Zeilnchr, fur rat. Med., VIU.
\os globules rouges, propres au liquide sanguin seul. Indépendamment du milieu intérieur dans lequel ils furent démontrés par Spallanzani (1), on les trouve dans toutes les humeurs de l'organisme, à Texception de la bile €t de la sueur, tant à l'état physiologique qu*à l'état pathologique. Bien inférieur au nombre des globules rouges, celui des leucocytes est extrêmement variable. La moyenne
adoptée par Moles- Fig . l i . -^ Cristaux d'hémine ( Virchow) .
chott (2) chez l'adulte
est de un globule blanc pour quatre cents globules rouges. Malassez (3) admet la fraction tU comme expression du rapport entre ces deux éléments anatomiques. Ch. Robin (4), constatant les variations dans la quantité des leucocytes, relate qu'il a vu les rapports être représentés par les chiffres wô, véo, tôVô, sans qu'il soit possible d'établir aucune espèce de loi touchant ces variations. Il existe, de plus, des différences notables suivant l'état de jeûne ou l'état de iligestion. Après le repas, le nombre des leucocytes augmente dans le sang. Hirt (5) a fait voir que, chez lui-même, le nombre des globules blancs qui, dans l'état de jeûne, était de rhô, s'élevait à tÏô après la digestion. Les femmes ont plus d'éléments blancs dans leur sang que les hommes; chez elles, la proportion varie entre y^^i; et ïiô- Suivant Ch. Robin, toutes les causes qui activent la circulation augmentent la quantité de iQucocyt^s dans le sang. L'i\ge a aussi une très-grande influence ici. D'une manière générale, on peut dire que la quantité de globules blancs est en raison inverse de l'âge des sujets, au moins jusqu'à l'état adulte, car, à partir de cette époque, leur nombre, tout en présentant les oscillations individuelles que je vous ai signalées plus haut, ne paraît plus diminuer. Chez l'embryon, le rapport des globules blancs aux
(i> Spallanzani, Dei fenomeni délia eircolaùane osservata^ etc. Modènc, 1777, Traduit «n français par Tourdes.
(2) Maleschott, in MuU. Archiv, 18S3; et in Wien. med. Wochetuchr., 185i et 1855.
(3) Malassez, hc. et/.
(4) Ch. Robin, Humeun normales et morbides. <5) Hirt, Muller*» ArdUv, 1856.
hématies varie entre tnr et riô*, au moment de la naissance, il est riïï à rk; à deux ans, il devient ïiu, pour gagner progressivement les chiffres cités plus haut pour l'âge adulte. La grossesse, les maladies générales, les suppurations (Malassez, 1874), augmentent le nombre des leucocytes du sang. Virchow (1), poiu^ désigner cette augmentation des leucocytes dans le sang, lui a donné le nom de leucocytosey et il appelle leucocytose physiologique celle qui se produit après le repas et celle de la grossesse, réservant le nom de leucocytose pathologique à celle des états morbides généraux tels que la dysenterie, la fièvre typhoïde, la variole, la diphlhérite, etc. 11 est enfin une affection spéciale où le nombre des leucocytes du sang devient considérable, à tel point que la proportion de ces éléments s'élève à ^^, i» et même ~ : cette maladie a reçu de Virchow (^2) le nom de leukémiCy et Bennet (3) l'a appelée lencocyihémiey dénomination qui a prévalu en France.
Généralement les leucocytes du sang sont sphériques; toutefois, on peut les voir devenir ovoïdes, polyédriques. Dans certains cas, que nous étudierons plus loin, on voit partir de leur surface des prolongements, des excroissances variées. Leur variation de forme tient souvent aux pressions qui s'exercent sur leur circonférence. Au point de vue de leur volume, on peut en distinguer deux espèces. Les uns, de trés-petit volume, découverts par J. MùUer (4) en 1834, sont connus depuis Donné (5) sous le nom de f/lobnlim. Ils mesurent 0'"'",003 à 0'"'",004. Ce sont eux qui, selon toute probabilité, ont été considérés par Riess (0) comme des débris de leucocytes, dont ils ont les caractères, débris résultant de la déchéance et de la dénutrition de l'organisme. Cette opinion ne parait pas fondée, car ce seraient plutôt des* leucocytes en voie de formation. Ils se rencontrent très-nombreux dans le sang des leucocythémiques. Les autres, leucocytes ordinaires, sont, dans le sang normal de l'adulte, un peu plus gros que les globules rouges, leur dia-
(1) Virchow, Pathologie cellulaire, 1861.
i^) Mrchow, Froriep»*$ Notiien, 1815; et Die Leukemie. Arch. fùrpathol.Anat.^iSAl,
(3) Bennet, Two cau$ of Diseaae and Enlargement of îhe Spleen, in which Deatlt look Place from ihe présente of purulent Matter in the Blood {Edinburgh med. and. turg. Journal^ 1845»; et On leucocyfhemia or blood containmgan unuiual number ofeolour- Un corpusclea (Monthltj Journal of med. $cience$, 1851).
(Â) J. Militer, Annales des sciences naturelles, 1834.
(5) Donné, Cours de mieroscopie, 1844.
(6) Rie»s, Zur pathologischen Anatomie des Blutes (Archiv. de Reichert et DuboÎM' Raymond, 187:2;.
mètre étant en moyenne de O^^^OOS à O^^jOOO. Chez le fœtus, ils mesurent O^^jOOO à 0'"'",0'12, et dans la leucocythémie ils peuvent aller jusqu'à 0"»,018.
Leur densité, supérieure à celle du plasma sanguin, est inférieure à celle des globules rouges. Elle est comprise entre 4050 et 4070. C'est à ce poids spécifique moindre que celui des hématies, qu& Ton doit la production des stratifications survenant lorsqu'on laisse déposer lentement fe sang privé de fibrine. On voit alors trois couches distinctes se former dans le vase; l'inférieure est constituée par les globules rouges, au-dessus desquels apparaît une mince lame dé leucocytes, le tout recouvert par le plasma, occupant la partie supérieure.
Les globules blancs sont très-visqueux, et celle viscosité rend compte d'un certain nombre de phénomènes. C'est elle qui produit ces amas de cellules que Ton rencontre si fréquemment dans les vaisseaux artériels, capillaires et veineux^ et qui peuvent aller jusqu'à oblitérer ces conduits; c'est elle qui, dans le sang en circulation, leur fait prendre la position qu'ils occupent le long des parois Yasculaires. Lorsqu'on étudie le courant sanguin dans le mésentère de la grenouille, pai* exemple, on voit les globules rouges occupant le centre du vaisseau passer rapidement, entraînés avec le sang. Le long de la paroi, il n'y a plus d'hématies, mais bien une couche de plasma, au sein de laquelle on aperçoit des leucocytes roulîint sur eux-mêmes et restant constamment adhérents à la paroi par un point de leur circonférence. Cette couche a été appelée couche inerte j et Feltz (4) la désigne sous le nom A^ espace blanc. Les leucocytes sont en général d'un gris pâle plus ou moins foncé, suivant le plus ou moins grand nombre de granulations moléculaires qu'ils renferment; quelquefois ils sont transparents et presque incolores.
Leur composition chimique dans le sang est inconnue ; pour certains observateurs, elle serait identique à celle des globules rouges; la seule différence aurait trait à la matière colorante, que l'on ne retrouve pas dans les éléments blancs (2). Lorsqu'on fait agir l'eau sur les globules blancs, ils augmentent de volume, deviennent plus transparents, les granulations se fusionnent et forment un, deux, trois amas se condensant rapidement et prenant l'aspect de noyaux
(I) V. Feltz, Recherdies expérimentales mr le passage des leucocytes à travers les parois vasculmres (Journal de Vanat. et de la physiot., de Ch. Robin, 1870-1871). {t) Hermann, Éléments de physiologie. Paris, 1869.
FiG. 12. — [Leucocytes avant et après Taclion de f acide acétique (ext.
de KôUikcr).
soil arrondis, soit ovalaires, et variant entre 0""",002 et 0"",004. L'acide acétique possède une action analogue, et détermine l'apparition dans les globules de deux à quatre noyaux plus irréguliers que
les précédents et affectant la forme d'un haricot ou d'un fer à cheval (fig,12). Les mêmes phénomènes s'observent avec l'acide sulfurique, l'acide azotique et l'ammoniaque; et les humeurs de rof|p:anisme, la salive, Turine, le sérum du sang, les produisent également. Le début de la putréfaction enfin donne le même résultat.
Les globules blancs sont formés par une masse fondamentale de protoplasma renfermant des granulations moléculaires en plus ou moins grande abondance. Ils paraissent ne pas avoir de membrane d'enveloppe, et, en dehors de l'action des réactifs ou de celle du début de la putréfaction, ils ne montrent jamais de noyaux dans leur intérieur, ils en présentent après la mort. La même structure se remarque sur les globulins. J'appelle maintenant votre attention sur un phénomène spécial que
présentent les globules blancs et qui consiste dans la production à leur sur£ic^ des expansions sarcodiques (iig. 13), et dans l'apparition des rnouvements amiboides qui en sont la conséquence. En 18â5^ Dujardin (1 ) décrivait dans les rhizopodes le développement, à la surface de l'animal, de prolongements d'une substance glutineuse et diaphane, s'allongeant avec rapidité, se contractant ensuite, et amenant de la sorte la progression de l'animal. Dans quelques cas, ces prolongements se soudaient entre eux et disparaissaient en se fondant de nouveau avec la substance même du rhizopode. Dujardin appela cette substance glutineuse sarœdcy et donna le nom A'expansions sarcodiques aux prolongements qu'elle formait. Chez les amibes et notamment chez Vatfiœba primepsy genre d'infusoires voisin»
FiG. 13. — Prolongements sarcodiques de» globules blancs (Robin).
(t^ Dvyardio, ArmaU$ de$ iâencet natwreUei^ 1835.
les mêmes faits se rencontraient et les mouvements prenaient dès lors le nom de mouvements amiboîdes. Or, en 1846, Wharton Jones (1 ) signalait sur les globules blancs du sang de la grenouille^ de la raie et de Thomme, des déformations semblables. En rapprochant ces faits de ceux de Dujai*din, on en vint aussitôt à voir une analogie entre les uns et les. autres, et les mêmes dénominations furent transportées des rhizopodes aux globules blancs. En 1846, Robin et Lebert les décrivent de nouveau, puis Davaine en 1850. Enfin, de nos jours, un grand *nombre d'auteurs les ont encore étudiés (M. Schultze, Recklinghausen, Kûhne, Preyer, Hayem et Hénocque, Cohnheim, Lortet, etc.).
Lorsqu'on examine les globules blancs dans le sang frais, on voit, au bout de quelques instants, partir de la circonférence un prolongement plus pâle et plus transparent que le corps de Télément anatomique. Sa forme varie; c'est une pointe, un cône tronqué, un parallélogramme dont l'extrémité libre est arrondie ou carrée. A ce premier prolongement en succède un autre, présentant la même diversité de forme, et il peut en apparaître un plus ou moins grand nombre ; le leucocyte se montre alors hérissé des prolongements en question. Ceux-ci ont parfois une grande longueur; on les voit se bifurquer, présenter des ramifications, s'unir les uns aux autres, et en même temps des vacuoles se creusent dans le corps cellulaire^ Au bout d'un temps plus ou moins long, les prolongements se contractent et rentrent dans le globule, qui reprend sa forme primitive. Parfois, à l'aide de ces expansions, le globule se meut à la manière des amibes. Si l'on a soin de maintenir, à l'aide de la chambre humide et de la platine chauffée, le sang dans des conditions à peu près normales, on peut observer le phénomène pendant un et deux jours. Ces mouvements amiboîdes des globules blancs se produisentils à l'état normal dans les vaisseaux sanguins? Davaine (2) déjà, en 1850, a fait voir que dans les vaisseaux où le sang s'est arrêté on voit se produire les expansions sarcodiques ; moi-même (3) j'ai montré les mêmes faits et la pérégrination des leucocytes dans l'intérieur des capillaires où il n'y avait plus de circulation; mais, jusqu'à ce
{\) Wharton Jones, Tlie Blood carpuscle» considered in Us différent Phases of Development i Philos. TransacL, 18.16).
iî) Davaine, Recherches sur les glohules du sang (Mémoires de la Société de biologie ^1950).
(3i Picot, RetJierches expérimentales sur l'inflammation suppurative et le passage des teueooftes a travers les parois vasculaires {Journal de Vanat. et de la physiol.t de Ch. Robin, 1870-1871).
jour, on n'a pas remarqué ces phénomènes dans les vaisseaux ou circule normalement le sang. Cependant Cohnheim (1 ) admet que ces modifications sont constantes pendant la vie. KôUiker (:2), avec raison, croit qu'il faut ici se tenir sur une grande réserve, et jV partage sa manière de voir.
Nous arrivons, messieurs, à la question si importante du mode d^ formation des globules blancs et rouges du sang. Ici, nous allons marcher sur un terrain très-mobile où les opinions les plus contradictoires vont se rencontrer. Il importe donc, avant tout, de bien asseoir les faits, pour arriver à les discuter ensuite, et tâcher de nous reconnaître. Les globules blancs, vous le savez, ne se rencontrent pas seulement dans le sang ; on les trouve dans d'autres humeurs organiques, et particulièrement dans le pus, où il est aisé de rechercher leur mode de naissance. C'est dans cette direction que les expériences ont été faites, et je veux vous les faire connaître tout d'abord. Ces données nous serviront pour interpréter la naissance des leucocytes du sang.
Lorsqu'on fait une plaie à la peau, on voit après quelques instants apparaître un liquide contenant bientôt un grand nombre de granulations moléculaires. En examinant ce liquide à de courts intervalles, on y remarque ensuite des éléments globulaires d'une grande pâleur, mesurant de 0""",003 à 0'"'",004. Ces éléments offrent des expansions sarcodiques, et l'addition d'acide acétique y fait voir deux à quatre noyaux. Ce sont donc des leucocytes. Voici un premier fait établissant que, dans un liquide naissant sur une plaie, on trouve des cellules qui ne s'y rencontraient pas d'abord et qui sont des If^ucocytes.
En 1867, Onimus rapportait ce qui suit (3) : Si l'on recueille de la sérosité de vésicatoire, qu'on la filtre, qu'on l'introduise dans des membranes de baudruche placées ensuite dans le tissu cellulaire d'un lapin, après douze heures, le liquide renferme des granulations nombreuses, et déjà quelques leucocytes de petit volume, reconnaissablés à leurs expansions sarcodiques et par l'action de l'acide acétique. Après vingt-quatre heures, le nombre des cellules a considérablement augmenté. Donc, dans la sérosité de vésicatoire privée de tout élément cellulaire, renfermée dans une membrane, et placée dans »
(1) Cohnheim, VirckowB Archiv, 1867.
it) Kollikcr, Eléments <ttù$tologie humaine^ 2« édition rrançaisc. Paris, 1868. (3) Oninras, Expériences mr la genèu de$ leucocyte» et iur la génération spontanée (Journal de Vanat. et de la phynol.y du Ch. Robin, 1867i.
le tissu cellulaire, on trouve des cellules répondant par leui's caractères à ce que nous savons des leucocytes.
Voici, messieurs, des faits expérimentaux qui établissent, à mon sens, que les leucocytes se montrent dans un liquide organisé sans avoir été précédés d'autres éléments cellulaires. Cette conclusion simple, toutefois, n'est pas acceptée par tout le monde, bien que des hommes considérables, Robin et Cl. Bernard (1), s'y rallient d'une manière complète. On a donc cherché à interpréter les faits. Pour les phénomènes se produisant à la surface des plaies, on a voulu que les leucocytes provinssent des cellules de la région, cellules épithéliales et autres, et cependant, jamais on ne trouve dans le hquide d'éléments paraissant être dans des phases intermédiaires à l'un ou à l'autre des deux états. Pour les expériences d'Onimus, on a dit que la fdtration avait été incomplète, et qu'il restait dans le liquide des cellules qui, ultérieurement, avaient donné naissance aux leucocytes. Un second travail du même auteur ayant répondu à cette objection , on eut recours aux mouvements amiboïdes pour expliquer les faits.
En 4867, Cohnheim (i) avait cru voir que les éléments globulaires du pus étaient les leucocytes du sang, qui, franchissant par leurs mouvements amiboïdes les parois vasculaires, se répandaient au sein des tissus enflammés; on voulut que, de même, les leucocytes des expériences d'Onimus (3) reconnussent pour origine des globules blancs de la région, ayant traversé la membrane de baudruche. Depuis cette époque, les expériences de Fellz (4), celles de Duval (5) et les miennes ont montré que, dans le phénomène de la suppuration, les leucocytes ne traversent pas les parois vasculaires.
Munis de ces données scientifiques, nous pouvons aborder l'étude de ia génération des globules blancs dans le sang. Ces éléments pxistent également dans la lymphe et le chyle, et ces liquides sont versés dans le torrent circulatoire par le canal thoracique et la grande veine lymphatique. 11 est donc naturel d'admettre que les globules blancs du sang proviennent de la lymphe et du chyle ; mais, je crois
(1» Cl. Bernard, De la physiologie générale. Paris, 187^2.
{i} Cohnhcini, loc. cit.
{3i Onimus, Nouvelles Expériences sur la genèse des leucocytes {Journal de l'anat. et de la physiol., de Ou Robin, 18G8).
(i) Feitz, loc. dt.
\o) llnval, Recherches ctpérimentales sur les rapports d^ origine entre les globules du pus et les globules blancs du sang danx l'inflammation {Archiv, de physiol. norm. et pathoi., 1871.187:2).
ncoT. r»
qu'en leur assignanl à tous cette origine, on serait en dehors de la vérité. Dans les premiers temps de la vie, les leucocytes naissent dans les vaisseaux sanguins, puisqu'on les rencontre dans ces tubes avant qu'il y ait de canaux lymphatiques, et, de plus, il est des animaux qui n'ont pas de système lymphatique, et dont le sang renferme des leucocytes. Il est des organes, connus actuellement sous le nom d'organes lymphoïdes, dans le sang veineux desquels on trouve une plus grande quantité de globules blancs. Ce sont la rate, le foie, le thymus, le corps thyroïde, etc. Ces organes, excepté le foie, sont des glandes à cavités closes, analogues à celles des ganglions lymphatiques. Il est de toute évidence que le sang, en les traversant, s'est chargé d'une quantité nouvelle de globules blancs, ainsi qu'il résulte des travaux de Hirt et Ch. Robin ; mais comment se sont formés ces éléments nouveaux? On sait qu'en traversant les glandes en question, le sang subit des modifications notables dans sa constitution chimique; les faits relatifs à la fibrine, que je vous ai signalés dans la dernière leçon, en sont une preuve, et il est infiniment probable que la génération des nouveaux leucocytes se trouve en rapport avec les modifications en question. Cependant, pour les auteurs qui adoptent une autre doctrine, il est admis que ce sont les cellules épithéliales des cavités closes qui sont les origines des nouveaux globules. Ils pensent que ces éléments tombent dans la cavité des capillaires, en vertu de leurs mouvements amiboides. Or ces cellules épithéliales ne possèdent en aucune façon les mouvements dont il s'agit, et ne présentent pas les caractères des globules blancs au contact de l'eau et de l'acide acétique. Avec cette doctrine, du reste, il est impossible d'interpréter l'augmentation du nombre des globules blancs dans le sang des veines sus-hépatiques, puisque le foie n'est pas un organe à cavités closes.
Les leucocytes de la lymphe naissent dans les canaux lymphatiques par genèse également. Ils ne proviennent pas des cellules épithéliales des cavités closes des ganglions, puisqu'on en trouve avant le passage de la lymphe à travers ces organes, puisqu'ils existent chez l'embnon avant l'apparition des ganglions, puisqu'on les rencontre chez les animaux qui ne possèdent pas ces ganglions. Au reste, après son passage à travers les glandes lymphatiques, la lymphe renferme plus de globules blancs, en raison des modific^itions subies par le plasma en traversant ces organes. Les follicules de l'intestin, les amygdales, les plaques de Peyer^ qui ont une analogie de structure avec les ganijlions, jouent le môme rôle. Mais, si l'on veut étendre.
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ainsi que l'ont fait His, Frey, Liidwig, Toirisa, ces données à toute la muqueuse digestive, puis à tout le tissu conjonctif, on tombe, je crois, dans une notable exagération. Sans doute, partout dans Torganisme il se forme des leucocytes ; mais ces éléments ne proviennent pas des cellules des régions susindiquées, et ne se forment pas plus particulièrement dans le tissu conjonctif que partout ailleurs (1).
Ces faits établissent, messieurs, un point capital, c'est qu'il existe dans l'économie des organes jouant un rôle considérable dans la (rénéi^tion des globules blancs du sang; ces organes sont les glandes vasrulaires sanguines, et les ganglions lymphatiques, que l'on désigne actuellement sous le nom d'organes lymphoïdes, et auxquels l'épithèle d'hémato-poiétiques, autrefois usitée, me semble de beaucoup préférable.
Le mode de formation des globules rouges est entouré d'obscurité. L'hypothèse qui a cours actuellement est celle qui a été formulée par Donne en 184^2 (:2). D'après cette doctrine, le globule du sang serait une individualité anatomique distincte, susceptible de présenter plusieurs phases évolutives. D'abord ce serait un globulin, puis un lîlobule blanc, puis enfin un globule rouge, état définitif de l'élément. Les preuves à l'appui sont les suivantes : on rencontre des hématies dans la lymphe ; Gubler et Oucvcnne (S) on ont trouvé dans le canal thoracique de l'homme ; chez les leucocythémiques Klebs (4-) et Hecklinghausen ont vu des formes cellulaires intermédiaires entre les leucocytes et les globules rouges ; Frey a trouvé ces formes intermédiaires dans le amal thoracique du lapin; en examinant le sang de la grenouille dans de petites capsules qu'il maintenait dans des conditions normales de température et d'humidité, Reckliiighau- >en (5) a pu suivre, jour par jour, la transformation des globules blancs en globules rouges, et Kôllikor est arrivé à un résultat analojnie. C'est plus particulièrement dans la rate que l'on rencontre les formes intermédiaires dont je vous parlais ; aussi la plupart des* auteurs considèrent-ils, avec Donné, la rate comme le lieu principal où se fait la transformation. Telle est la doctrine, et cependant, malgré toutes les preuves invoquées, elle n'est pas parfaitement
■\) Pour plus amples renseignements sur une question que je ne. puis qu'indiquer rapid»»inent dans ce cours, on consultera Ch. Robin, art. Lkicocyte du Dktionn. encyclopH. rfei tcieiUie.n méd.y et Picot, Cours (Vliistologie profesw à Tours {France médicale, 1870)
lii Donné, Compter remlus de VAcad. des scienceSy 18 li.
• 3; Gubler et Qucvenne, Gaietie médicale de Paris^ 1854.
4» Klebs, Med. Centralblatt, 1863.
('it Reckliughausen, Archiv fur Mikr. Anat., t. L.
établie. Chez l'embryon, on sait que les globules rouges se montrent avant les leucocytes, et dès le moment de leur naissance ils diffèrent complètement de ces derniers. Pour certains auteurs, ces éléments ne seraient alors que les cellules tapissant les parois vasculaires, et se transformant en hématies dont la multiplication se ferait ensuite par scission. Il est, d'après ce que je. viens de vous dire, assez diflicile de se faire une idée certaine sur ces importants problèmes, et il faut attendre, pour se prononcer d'une manière définitive, que de nouvelles recherches aient plus complètement élucidé la question. .