SOIXANTE-QUATRIÈME LEÇON
Anémie (suite). — Étude étiologique. — Lésions anatomiques.
Messieurs,
Continuons Tétude des causes de Tanémie générale : Notre second groupe éliologique comprend ces anémies qui résultent d'une spoliation exagérée du milieu intérieur. Cette spoliation peut être consécutive à une consommation trop grande des matériaux constitutifs du sang par les tissus ou les humeurs de l'économie; elle peut venir de l'établissement d'une fonction nouvelle ou delà création d'un nouvel être; elle peut enfin avoir pour origine des pertes directes de sang ou même des perles de lymphe, puisque, vous le savez, la lymphe est une humeur constituante versée incessamment dans le milieu intérieur. Dans tous ces cas il y aura en somme altération de nutrition du sang par exagération de sa désassimilation. De là plusieurs séries d'anémie d'origine spoliative qu'il nous faut examiner.
Le fonctionnement du système nerveux réclame une circulation très-active. La ligature des carotides, jointe à la compression des vertébrales, entraîne la suppression des fonctions encéphaliques; la ligature de l'aorte ou l'oblitération des artères médullaires est suivie d'une paralysie rapide du train postérieur due à l'anémie de la moelle. On sait que, pendant l'activité psychique, la circulation cérébrale est très-énergique. Ces faits montrent que les centres nerveux, pendant leur fonctionnement, reçoivent beaucoup de sang. Il en est d'autres qui établissent d'une manière plus précise la réalité des dépenses organiques pendant ce fonctionnement. Comme l'avait déjà démontré Cl. Bernard, M. Lombard (1) a prouvé que l'activité cérébrale exerce une inlluence sur la température de la tète. En effet, si, pendant le repos cérébral, à l'état de veille cependant, on constate dans la température de la tête des variations trèsfaibles, n'atteignant pas un centième de degré, on voit se produire,
^1) Lombard cité par Onimus dans Hermann, Éléments de physiologie ^ tfad. franc.,
lor^ de Tactivité du cerveau, des élévations tliermiques qui sont en rapport avec le degré de cette activité. Toute cause attii*ant l'attention : un bruit, la vue d'une personne ou d'un objet, une émotion subite, augmente la température ; mais, c'est le travail intellectuel qui produit la plus forte élévation. D'un autre côté, M. Byasson (1) a montré que l'activité cérébrale est suivie d'une élimination plus grande par les urines d'urée, de sulfates et de phosphates alcalins, et Flint (2) a fait voir que la quantité de cholestérine produite dans le tissu nerveux est plus considérable pendant l'état de fonctionnement que pendant l'état de repos.
Ces faits montrent la possibilité de l'apparition de l'anémie chez les sujets qui se livrent à des travaux intellectuels immodérés, chez ceux qui, sous l'influence d'affections morales, de chagrins, de préoccupations incessantes ont le système nerveux dans un état permanent de surexcitation. La privation de sommeil joue un rôie analogue et peut amener l'anémie par le même mécanisme.
Mais, comme Ta parfaitement indiqué M. Sée, et comme l'ont prouvé les recherches des physiologistes, le système neneux» après des excitations excessives, perd ses propriétés biologiques, au moins pour un certain temps. 11 en résulte alors une sorte d'épuisement nerveux qui fait sentir ses effets, non-seulement sur les fonctions de la vie animale, mais bientôt aussi sur les fonctions de la vie végétative. Dans ces cas, l'innervation du grand sympathique est bientôt en souffrance, ainsi que toutes les fonctions qui lui sont dévolues. C'est alors que se montrent, dans le rhythme de la respiration et dans celui des battements cardiaques, des modifications qui entravent la nutrition gazeuse du sang par le mécanisme que vous connaissez; c'est alors qu'apparaissent ces dyspepsies d'origine nerveuse liées, selon toute probabilité, à un défaut de sécrétion du suc gastrique, puis ces troubles dans les sécrétions biliaire, pancréatique et intestinales, entravant la digestion dans l'intestin et déterminant en conséquence une diminution forcée dans l'absorption alimentaire. D'après cela, il est facile de comprendre comment les sujets dont le système cérébro-spinal est épuisé par une surexcitation excessive arrivent à l'alimentation insuffisante et à l'anémie ; selon toute probabilité, c'est à un mécanisme du même genre qu'il faut rapporter ces anémies apparaissant après les excès de coït ou de masturbation, en dehors toutefois des pertes résultant
(I) Byasson, Relation entre Vactivité cérébrale et la eompatition de$ urines, ISÔS. (S) Flint, Recherches expérimentales sur une nouvelle fonction du foie, etc., 1868.
ANÉMIES D'ORIGINE SPOLIATIVE. 66S
pour l'organisme d'une dépense trop considérable de liquide spermatîque. Les anémies des hystériques et des hypochondriaques, suivant la juste remarque de M. Sée, rentrent aussi dans cette catégorie. Le fonctionnement des muscles consomme aussi une grande quantité de matériaux nutritifs. Les échanges matériels qui se font dans le tissu musculaire pendant la contraction sont démontrés par les faits suivants : La contraction musculaire est une source de chaleur comme l'ont prouvé les recherches de Béclard, d'Helmhollz et d'autres auteurs. Cl. Bernard a fait voir que, le sang revenant d'un muscle après sa contraction est plus chaud que celui qui y pénètre et que le sang revenant d'un muscle qui ne s'est pas contracté. Les muscles des mammifères, après une contraction tétanique de dix minutes, présentent une élévation thermique de 5° et plus d'après Billrolh et Fick (1).Le muscle contracté consomme une plus grande quantité d'oxygène que le muscle au repos, comme l'a établi Cl. Bernard; el, suivant Ludwig et Sczelkow (2), tandis que le sang veineux du muscle au repos ne contient que 8,53 d'oxyjrène pour 100 de moins que le sang artériel, le sang veineux du muscle en activité en contient 12,8 pour 100 de moins que le sang artériel. Le muscle en activité produit une plus grande proportion d'acide carbonique que le muscle en repos; dans le cas d'un muscle séparé des centres nerveux et par conséquent dans l'état d'inactivité complète, le sang revient rouge par les veines. En moyenne, le sang veineux du muscle au repos ne renferme que 6,71 pour 100 d'acide carbonique de plus que le sang artériel, tandis que, pour le muscle en activité, cette différence s'élève jusqu'à 10,79 pour 100. Le tableau suivant, extrait de Ludwig et Sczelkow, établit ces résultats de l'activité musculaire.