ANÉMIE. EFFETS VERS LA MOELLE
leur des impressions périphériques et des excitations centrales; elle souffre de plus en tant que centre d'innervation, devenant tantôt un conducteur trop sensible, tantôt un conducteur intidèle, perdant parfois son activité propre ou l'exagérant. De là résulte, comme le dit M. Bertin « ce mélange bizarre qu'on observe alors d'anesthésie et dJhyperesthésie, de maintien de la sensibilité tactile avec perte de sensibilité douloureuse , d'abaissement thermométrique aux extrémités avec sensation de chaleur "» , d'exaltation de la sensibilité réflexe et qui, en dehors des troubles de la sensibité et de la motricité paraissant se rapporter plus spécialement aux nerfs périphériques, semble devoir être sous la dépendance de la moelle elle-même. Et de fait ces douleurs du dos que l'on désigne sous le nom de rachialgie ne sont pas toujours le résultat de névralgies véritables ou d'une hyperestliésie musculaire simple, mais paraissent parfois provenir aussi de cet état d'excitabilité de la moelle que les auteurs anglais et américains décrivaient sous le nom d'irritation spinale, et qui produit ces irradiations douloureuses en ceinture si pénibles pour les malades. '
Il est certain que la perte totale des fonctions médullaires, la paraplégie notamment, est rare dans l'anémie générale; cependant des faits bien observés prouvent qu elle peut se rencontrer. Elle se manifeste surtout à la suite des hémorrhagicfs abondantes, chez les femmes qui ont eu des métrorrhagies. Les observations de Moutard- Martin (1), celles d'Abeille (2) et de Limdry (3) ont montré ces paralysies d'origine métrorrliagiquc ; chez l'homme des paraplégies post-hémorrhagiques ont été signalées aussi par Rayer (4) dans le cas d'hématurie et par Moutard-Martin (5) dans celui d'entéroirhagie. 11 existe aussi des observations de paraplégie développée chez les anémiques dont le mal ne reconnaissait pas pour cause des pertes de sang; dans la grossesse, comme l'a indiqué Cazeaux (6), on l'observe encore assez souvent, et Bouchut (7) a rapporté le cas d'un vétérinaire obèse, pesant 210 livres qui, à la suite de privation
(i) Mod tard-Martin, Paraplégies causées par lesmhémorrhagies utérines ou reclales {Union méd.y iXbt).
(2) Abeille, Études cliniques sur la paraplégie indépendante de la myélite, 1854.
(3) Landr>', Recherclies sur Us causes et les indications curatives des maladies ner^ veuses, I800.
(4) Rayer, Traité des malatlies des reins, 1810.
(5) Moulanl-Mariin, loc, cit.
{Vif Cazeaux, Traité des accouchements y 1853.
{!) Bouchut, De l'état nerveux aigu et chronique, 1860.
de sommeil, de fatigues musculaires exagérées qu'il s'était imposées pour se faire raaiginr, tomba dans une anémie profonde et devint paraplégique ; sa maladie guérit par un traitement anti-anémique.
En vous parlant des manifestations encéphaliques de l'anémie je vous ai dit que Lewick avait signalé des cas où l'anémie déterminait des lésions sérieuses dans h tissu cérébral ; pour la moelle, nous retrouvons les mêmes faits. Comme le pensait Sandras(l)» et comme l'ont montré les recherches d'Eisenmann (3),.sous l'inQuence des anémies profondes et rebelles, il peut se produire un ramollissement véritable de la moelle; dans ces cas, vous le comprenez, la paraplégie est irrémédiable.
Dans le domaine des nerfs périphériques, les efîels de l'anémie se manifestent plus spécialement du côté des nerfs sensitifs, et les contractures musculaires comme les paralysies localisées sont en réalité fort rares. Les troubles sensitifs doivent être examinés dans les nerfs sensoriés et dans ceux de la sensibilité générale.
Chez les anémiques, on constate vers les nerfs sensoriés, comme vers les centres nerveux, des symptômes d'excitation et de dépression. Du côté du nerf optique, ce sont des visions variables: étincelles, éclairs, images colorées, globes de feu qui révèlent l'état d'excitation et qui se montrent fréquemment en alternant avec une diminution dans l'acuité de la vue (amblyopie anémique). Dans certains cas, à la suite de grandes hémorrhagics, on a même constaté la perte momentanée de la vue, perte résultant selon toute probabilité de l'anémie de la rétine. 11 est établi aussi que l'anémie générale détermine dans l'appareil de l'accommodation de Tœil des troubles qui peuvent diminuer l'acuité de la vision et qui doivent être distinguées des troubles visuels dont la cause réside dans le nerf optique ou la rétine. L'asthénopie, qui consiste dans l'impossibilité d'appliquer la vue d'une manière continue, la mydriase, dilatation de la pupille avec immobilité de Tiris (Giraud- Teulon), la diplopie ou la polyopie mono-oculaire, dans laquelle les sujets voient avec un seul œil deux, trois, quatre images d'un même objet, enfin la micropie, la macropie et le chromatisme ou irisation des images, telles sont les altérations visuelles qui peuvent survenir dans ces cas, soit isolément, soit en se groupant les unes avec les autres. 11 faut également citer ici Théméralopie, trouble singulier
(1) Sandras, Des diverses espècen de paraplégie (Gai. des hâp. 1853).
(2) Eiseniiiann, LeUtungen in der Pathologie des Nerven-iyitems, 1853.
ANÉMIE. ÂNESTHÉSIES ANÉMIQUES. 697
qui consiste en une diminulion considérable de la vue survenant quand les malades se trouvent dans un lieu peu éclairé et apparaissant au moment du crépuscule. Du côté du nerf acoustique, les mêmes faits se rencontrent. Les anémiques ont des bourdonnements plus ou moins intenses ; ils entendent des bruits variés dont la cause ne peut être rapportée à aucune lésion du conduit auditif externe, delà trompe d'Eustache, de l'oreille moyenne ou des autres régions de Tappareil de l'audition. Ces bruits, que les malades comparent au bourdonnement d'une mouche, au sifflement du vent, au bruit des vagues, au tintement d'une cloche, etc., augmentent souvent au moindre effort et, selon Boudet (1), sont sous la dépendance du courant sanguin dans la jugulaire interne. La disposition ampullaire du golfe de cette veine dans lequel se jette le sang du sinus latéral par un orifice rétréci, l'augmentation habituelle de la vitesse du courant en seraient les causes ordinaires auxquelles je pense qu'il faut ajouter cet état de surexcitation du nerf acoustique que détermine l'anémie. La diminution dans la faculté de l'audition, une semi-surdité et quelquefois une surdité complète, souvent passagère, s'observent pareillement. Enfin, les anémiques peuvent aussi être atteints de troubles analogues du côté de l'odorat et du goût. Il en est qui ont une diminution ou une abolition plus ou moins complète de l'un ou de l'autre de ces deux sens. Il en est qui ont une sensibilité exagérée pour certaines odeurs à tel point que la perception deces odeurs peut aller jusqu'à déterminer de véritables syncopes.
Du côté des nerfs de la sensibilité générale, on observe Tanesthésie et Thyperesthésie.
Les anesthésies sont cependant assez rares; elles se montrent surtout dans cette forme clinique de l'anémie, dans laquelle dominent les phénomènes nerveux et que nous étudierons sous le nom de chlorose^ et quand l'hystérie ou d'autres névroses sont venues se greffer sur l'anémie. Ces anesthésies portent sur les nerfs de la peau plus particulièrement; mais les nerfs des muscles peuvent aussi être frappés et quand, dans tout un membre, cette perte de la sensibilité a atteint son maximum, la peau, les muscles et les os euxmêmes sont insensibles, de telle sorte qu'il est possible de transpercer le membre entier sans que les malades en aient conscience. Il esta remarquer toutefois que, dans ces cas, les troncs nerveux conservent leur sensibilité et que la paralysie ne parait atteindre que
(t) Boudet, Journal de phymlogiCy 186:1
les filets terminaux ou peut être même les extrémités périphériques des conducteurs nerveux. Les anesthésies cutanées entraînent la perte de toutes les sensations que fournit la sensibilité de la peau. Cependant, dans certaines circonstances, on peut observer isolément la perte de la sensibilité à la douleur ; il y a véritablement analgésie, tandis que la sensation de contact et la sensation de température sont conservées. D'autres fois, la sensation thermale persiste seule; d'autres fois aussi, seule, la sensation de contact est abolie. L'anesthésie est exceptionnellement générale; quelquefois on la rencontre localisée dans toute une moitié du corps; elle siège alors plus souvent à gauche qu'à droite ; mais, le plus ordinairement, elle est limitée à une partie plus ou moins étendue de la peau des membres ou du corps. Par ordre de fréquence, ce sont les membres supérieurs, le tronc et les membres inférieurs qui sont atteints, et ce sont les extrémités des membres et leur face externe qui sont le plus paralysées. Chez les anémiques on voit fréqueratnent l'anesthésie s'arrêter aux coudes et aux genoux, et même, comme l'a démontré Mesmet (1), il arrive que l'anesthésie ne frappe que la Aicc externe de la peau, car si, avec une épingle on ti*averse un pli de cette membrane, la piqûre n'est sentie que quand l'épingle atteint la face interne de la seconde moitié du pli. Quand l'anesthésie porte sur les muscles, il en résulte la perte du sens musculaire et l'impossibilité de juger de la force des contractions. Des troubles très-graves sont la conséquence de ces anesthésies, surtout quand elles existent simultanément. Siégeant aux membres supérieurs, elles entraînent la perte de la faculté de distinguer les quahtés physiques des corps, et l'impossibililé de tout travail manuel en raison de l'absence de coordination dans les contractions musculaires. Pour les membres inférieui"s elles amènent l'impossibilité plus ou moins complète de la marche, car cette fonction repose sur la coordination des mouvements, qui est elle-même liée à l'intégrité de la sensibililé tactile dans la plante des pieds et à la persistance du sens musculaire. Il en résulte chez ces sujets une véritable alaxie locomotric€y qu'ils ne peuvent compenser qu'au moyen d'une surveillance visuelle incessante de leun^ membres. Il est à remarquer, en effet, que ces malades ne peuvent marcher sans avoir les yeux lixés sur leurs jambes, et que s'ils viennent à détourner la vue, ils sont incapables de faire un pas et parfois même de se tenir debout.
(1) Mesmet, Etude det paralytiet hysiépiquet, 185i.