SOIXANTE ET ONZIÈME LEÇON
Nature et pathogénie de h septicémie expérimentale. — La fermentation. —
Les organismes inférieur^.
Messieurs,
L'étude de la septicémie expérimentale nous a montré une maladie tothis subslanliœj portant son action d'emblée sur le milieu intérieur, au moins selon toute probabilité, allant altérer profondément ce liquide dans tousses éléments constitutifs, et déterminant ensuite des lésions dans la plupart des tissus organiques. Cette afleclioo peut être produite par Tintroduclion dans Toiganisme de très-petites quantités de substances en voie de putréfaction, quelles que soienl du reste les voies d'introduction; elle donne au sang, ainsi qu'aux humeurs et aux tissus, le pouvoir de reproduire à leur tour la maladie, même à des doses infmitésimales ; en un mot elle leur (ail acquérir le caractère de la virulence augmentant d'intensité à mesure que la maladie traverse un plus grand nombre d'organismes. Qu'estce donc que la septicémie, quelle est sa nature? Telle est la question que je me propose d'envisager dans cette leçon, en essayant de lui donner la réponse que comporte l'état actuel de la science.
Et tout d'abord, la septicémie expérimentale porte-t-elle son action sur l'ensemble de l'organisme et sur le sang en particulier? Certilins auteurs ont voulu voir dans la septicémie un ti^vail primitivement local. Dans le lieu où les agents septicémiques ont été déposés, il y aurait une reproduction, une puUulation de ces agents qui, partis plus tard de ce foyer, iraient se répandre dans tout l'organisme. Cette idée n'est pas généralement l'expression de la vérité, et les expériences de M. Colin ont prouvé que, dans la plupart des cas, la maladie est d'emblée généralisée. Chez un lapin on fait, dans le tissu sous-cutané de l'oreille, une injection de matière septogène ; puis, au bout de trois minutes, on ampute la partie de l'oreille où l'injection a été faite. Malgré cette amputation, la septicémie se déclare et l'animal succombe. L'amputation pratiquée de la mémo layon, deux minutes et même une minute après l'inoculation, n'empêche pas davantage Tinfection; mais
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cette durée d'une minute est le minimum du temps nécessaire au passage dans le sang de la substance septogène ; car, si Tamputalion de Toreille est faite 30 secondes après l'inoculation, l'animal ne meurt pas.
Il est donc certain que la septicémie est ordinairement d'emblée une affection générale, comme nous le montre encore l'apparition de la fièvre, qui ne se fait guère al tendre après l'inoculation; il est certain que le travail local n'est pas nécessaire au développement du mal; et très-souvent ce travail n'a pas lieu, puisque, dans le plus grand nombre de mes expériences, je ne l'ai pas vu se produire, et que M. Colin a obtenu des résultats semblables. Suivant cet auteur, du reste, l'apparition d'un travail local serait liée à l'état de dilution ou de non-dilution du sang septogène employé. Quand le sang a été injecté pur, la plaie faite ne présente que peu d'inflammation ; au bout de 24 heures ses lèvres sont rapprochées comme s'il se préparait une réunion immédiate; autour, il n'y a pas d'œdème, ou bien l'œdème est insignifiant; au-dessous il n'y a pas de rougeur ni de gonflement phlegmoneux. Si le sang était dilué, il se forme une poche dans le tissu cellulaire, et, au bout de 24» à 30 heures, on y trouve déjà du pus. Bientôt, au-dessus du lieu de Tinoculation, on voit se dessiner des lignes rougeâtres suivant le trajet des vaisseaux lymphatiques, et les ganglions correspondants deviennent volumineux. Souvent .lussi il se développe un œdème considérable, comme l'ont observé Béhier et Liouville. Je ne puis accepter cette opinion de M. Colin au sujet de Tinfluence de la dilution du sang sur l'appari tion des lésions locales. Dans mes expériences, en effet, j'ai injecté du sang non dilué et du sang dilué, j'ai fait mes injections à l'aide de la seringue de Pravas dans le tissu cellulaire; et, le plus souvent, je n'ai pas eu de lésions au siège de l'injection.
Mais quelle est la nature de la septicémie Y
Je ne veux pas faire passer sous vos yeux toutes les hypothèses qui ont été émises sur h*s maladies se rapprochant plus ou moins de la septicémie expérimentale. Vnc semblable revue, pour laquelle il faudrait remonter jusqu'aux temps hippocraliques, serait bien placée dans un cours d'histoire de la médecine, mais complètement en dehors du |»rogranime et du but de cet enseignement.- Je m'en tiendrai donc aux faits établis par l'école expérimentale, faits qui appartiennent à celle période évolutive des sciences médicales que iM. Laca.^sagiie (I ) a qiialilice avec raison du nom de période positive.
{1} Lacassognf^, De la imtrutilé morbide et de ta septicémie, 1872.
Comme c'est par Tintroduction dans l'organisme de subslances en voie de'fermentation putride que Ton produit expérimentalement la septicémie, la première idée fut d'attribuer cette maladie à l'action des composés chimiques divers qui se forment pendant la putréfaction. Pour établir la réalité de cette conception, les expérimentateurs étudièrent l'action de ces substances sur l'économie animale. Dès 18^2, Gaspard (i) injecte dans les veines les gaz de la putréfaction. Il opère avec l'hydrogène, l'acide carbonique, l'hydrogène sulfuré et n'obtient aucun résultat bien marqué, fait qui devait plus tard être élucidé par les expériences de Cl. Bernard (2). Cet illustre auteur démontre, en effet, que l'introduction, soit par le tube digestif, soit par injections hypodermiques ou intraveineuses, des gaz de la putréfaction (hydrogène sulfuré, hydrogène carboné, acide carbonique), ne produit aucuns symptômes d'intoxication, pourvu que cette introduction se fasse avec lenteur. Dans ces conditions, les gaz vont au poumon avec le sang veineux et n'arrivent pas aux éléments anatomiques pour exercer sur eux leur action toxique; ce qui le prouve, c'est qu'il est possible de constater leur présence dans l'air expiré, en faisant passer cet air sur un papier imbibé d'une solution d'acétate de plomb. Ces injections ne produisent d'effets toxiques que si la quantité de gaz est trop considérable; car l'élimination ne peut alors se faire assez rapidement, et les gaz, après avoir traversé le poumon, vont agir sur les éléments nerveux et musculaires et déterminer des accidents graves. En opérant avec l'ammoniaque, Gaspard obtint dos résultats plus accusés, mais qui n'avaient pas de rapports avec les effets des substances seplogénes.
Billroth (3) fit, dans le tissu cellulaire, des injections d'hydrogène sulfuré, de sulfure de carbone, de sullhydrate d'ammoniaque et, n'obtenant pas de résultats satisfaisants, il conclut que le poison du pus et de la sérosité putride était de constitution moléculaire. Après avoir injecté ces mêmes substances dans les veines, \Veber(l> admit que leur action ne ressemble pas à celle des matières pa- I rides, que l'hydrogène sulfuré amène une élévation de température et produit une inflammation diphthéritique de l'intestin, qu'il en est de même du sulfhydrate d'ammoniaque quand on répèle les injections, mais que l'acide butyrique, produit de la putré-
(1) Gaspard, Mémoire pliyêiologique sur les maladies purulentes et putrides, 18£i. (il Ci. Bernard, Société de biologie, 1856. (3; Billroth, Arch. fur klin. Chir., 18r>i. (4) Wcbcr, Arch. fur klin. Chir., 186i.
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faction^ ne donne qu'exceptionnellement lieu au catarrhe intestinal.
Les auteurs qui se sont le plus avancés dans cette voie sont, sans contredit, Panum (1) et Bergmann (2). Le premier pense que le poison seplique n'est pas» volatil, puisqu'il reste dans les i*ésidus de la distillation. Pour lui, c'est une substance résistant à l'évaporation et à la coction prolongée même pendant onze heures, soluble dans Teau et insoluble dans l'alcool absolu. Cette substance réside probablement dans les matières albuminoïdes dont on peut la séparer par un lavage prolongé. Sa puissance est considérable; on peut la comparer à celle du curare et des alcaloïdes végétaux, puisqu'il suffit de 12 milligrammes pour tuer un chien de petite taille. Bergmann adopte ces idées; il pense que les substances putrides doivent leur action délétère ^ un poison spécial, isolable, non volatil, mais éminemment diffusible. Ce produit, obtenu par diffusion et combiné à l'acide sulfurique, est susceptible de cristalliser; Fauteur l'appelle sulfate de sepsine. C'est là le poison septique puisque si, après l'avoir dissous dans l'eau, on l'injecte à des grenouilles, à des lapins, à des chiens, on reproduit chez ces animaux les phénomènes caractéristiques de la septicémie.
Que devons-nous penser des résultats de ces travaux? Il est certain que, si l'on n'avait en vue que l'empoisonnement ordinaire par les matières putrides, qui résulte de la pénétration rapide et à dose assez forte de ces matières, on pourrait songera l'action d'une substance ou de plusieurs substances de nature chimique. Peut-être, dans ces cas où, vous l'avez vu, le poison agit à la manière du curare, les produits gazeux et même la sepsine de Bergmann jouent-ils un rôle véritable. Les animaux succombent en effet assez rapidement, mais, fait de la plus haute valeur, leur sang ne prend pas de propriétés virulentes. Quand il s'agit de la septicémie, il est de toute impossibilité de songer à l'action d'une substance agissant chimiquement. En effet, tous les poisons que nous connaissons agissent à certaines doses et nous n'en avons aucun dont l'activité ne soit pas diminuée par la diminution de ses doses. De plus, les poisons restent ce qu'ils sont; introduits dans l'organisme, ils le tuent s'ils sont assez énergiques, mais ils ne pullulent pas au sein de cet organisme, ils ne s'y multiplient pas, de façon que tout le
(\) Panum, Virchows Arch., 1^0*2.
(i) Bergmann, Dos putride Gift uniî die putride Intoxication, 1868.
sang et toutes les humeurs d'un animal intoxiqué à l'aide d'un tril lionième de goutte deviennent eux-mêmes toxiques à cette dose d'un trillonième de goutte pour d'autres animaux. En un mot, quelles que soient leur nature et leur puissance, les poisons restent toujours des poisons et ne deviennent jamais des virus. C'est ce qu'a très-bien compris Panum (1) dans ces derniers temps. Tout en conser\'ant la scpsine comme poison septiquc, cet auteur admet que cette substance produit surtout les symptômes de l'intoxication putride, de celle que l'on pourrait appeler infection putride simple et qui n'est pas inoculable. Quant à la septicémie inoculable, à celle que nous étudions surtout, pour Panum, elle ne dépendrait pas de la sepsine, mais serait une affection parasitaire produite, selon toute probabilité, par le microsporon septicum (bactérie) découvert par Klebs et dont nous parlerons plus loin. Peut-être ces deux causes peuvent-elles se réunir et déterminer les aspects cliniques si variés des affections septicémiques observées chez l'homme. En conséquence, je repousse donc l'idée d'un poison chimique comme cause de la septicémie et, notamment, je ne crois pas à l'action de la sepsine, bien que M. Verneuil (2) ait cru devoir, il y a quelque temps déjà il est vrai, la soutenir de son autorité.
La seconde idée qui se fit jour sur la nature de la septicémie est colle de la fermentation. Les auteurs qui l'acceptent, et ils sont nombreux de nos jours, renouvelant la doctrine de van Helmont(à), considèrent la septicémie comme une fermentation putride, une putréfaction accomplie pendant la vie. Coze et Feitz semblent accepter cette manière de voir qui repose sur les travaux de Pasleur et qui est défendue surtout par Davaine (4) ; cet auteur dit en elïel : « La lésion qui détermine la mort dans la septicémie expérimentale, c'est la putréfaction même du sang ou des organes de l'animal soumis à Texpérimentiition. » Examinons donc cette doctrine; mais avant de le faire, il importe (|ue nous soyons d'abord bien fixés sur la nature des fermentations. Cette étude de la fermentation est indispensable pour la connaissance du processus infectieux.
Avec Wurtz et Gautier, je considère la fermentation comme une action chimique dans laquelle un composé organique (la iiia-
(I) Panuin, Dus putride Gift, die Dackterien, die putride Infection oder ln(ojciatt'on, und die Septiapmie {Arch. fur path. Anal, uml Phys., i87ij. {t} Venicuil, Académie de médecine, 1801». (3j Van Uelnioiil, Or lus medicinœ, 1618. (4; Davaine, Académie de médecine, 1873.
tiére fermenlescible) se modifie dans un sens détermine sous rînfluence d'un autre composé organique (le ferment) qui agit sous faible masse' et qui ne fournit sensiblement rien de sa propre substance aux produits de la réaction, ceux-ci étant formés uniquement aux dépens de la matière fermentescible. Vous le voyez, cette définition ne préjuge rien sur la nature des actes chimiques qui se passent pendant la fermentation ; elle ne fait que montrer les agents en présence et qu'indiquer les résultats d'une manière très-générale. Dans rétat actuel de la science, en raison de l'imperfection de nos connaissances sur la nature réelle des actes nombreux qui se produisent pendant la fermentation, c'est cependant la seule qui me semble devoir être adoptée.
Les phénomènes qui se passent pendant la fermentation sont, en effet, extrêmement variés. Tantôt l'on y constate des modifications isomériques de certaines substances; tantôt on y observe des actes d'hydratation, d'oxygénation, de dédoublements de principes trèscomplexes en principes de constitution plus simple; tantôt enfin on y voit des destructions tendant à ramener la matière organique à rétat de matière inorganique, etc., etc.
Dans toute fermentation, il importe d'étudier, d'une part, les corps qui entrent enjeu dans la réaction chimique, d'autre part, les substances qui sont le résultat de cette réaction. Par le fait, il convient d'examiner les matières fermentescibles, les ferments et les produits de la fermentation.
Les matières fermentescibles sont très-nombreuses et très- variées ; elles tirent leur origine du règne végétal et du règne animal ; ce sont des substances d'origine organique. Leur composition chimique diffère : Lintôt ce sont des corps privés d'azote appartenant à la catégorie des sucres, à celle des matières grasses, des hydrates de carbone à excès d'hydrogène; tantôt ce sont des composés azotés et des substances albuminoïdes tels que l'albumine, la fibrine, la caséine, la musculine, l'amygdaline, etc., etc. Dans la plupart des cas, ces matières organiques sont susceptibles de présenter des fermcntiUions diverses en rapport avec la nature du ferment ((ui exerce sur rWc son action |)articulière. Comme l'a observé M. Herthelot, le plus grand nombre des substances fermentescibles possède la propriété de dévier, soit dans un sens, soit dans l'autre, le plan de polarisai ion de la lumière; après la fermentation, cette propriété peut persister ou disparaître sans ((ue l'on puisse rien dire de général à re sujet.
ut LES GRANDS PROCESSUS MORBIDES.
Les ferments sont des substances d'origine organique possédant la propriété de développer au sein des matières fermentescibles les actes de la fermentation, agissant sous un petit volume et ne cédant sensiblement rien aux corps fermentescibles. Au point de vue chimique, ce sont des composés azotés, dont la constitution est des plus complexes. Ils ne sont pas, en effet, simplement les analogues des matières albuminoïdes ; ils paraissent formés par le mélanpre d'un nombre assez considérable de subsUmces. On v trouve des albuminoïdes (albumine, fibrine, cellulose), des matières grasses, des substances minérales, de Teau. Si, en présence de cette composition chimique, on se reporte à la définition de la matière organisée, donnée par Gh. Robin, on est amené aune conclusion très-importante sur la nature même des ferments. Vous le savez, en effet, la matière organisée, qu'elle vive ou qu'elle ait vécu, est chimiquement constituée par l'union moléculaire ou la dissolution réciproque de principes immédiats nombreux appartenant à chacune des trois gmndes classes de principes immédiats que Ton trouve dans l'organisme, à savoir : des principes d'origine minérale, des principes d'origine organique, mais cristallisables, et des principes d'origine organique coagulables. C'est là précisément la composition chimique des ferments; aussi peut-on dire qu'ils ont la constitution de la matière organisée.
11 existe deux espèces de ferments. Les uns, dont le type est fourni par la diastase, sont solubles dans l'eau; les autres, représentés par la levure de bière, ne se dissolvent pas dans ce liquide. Il y a donc, des ferments solubles et des ferments insolubles (Iterthelot), qu'en raison de leur nature analomique, on peut classer sous les dénominations de ferments figurés et de ferments non figurés (Gautier). Ces termes sont très-justes, mais il me semble qu'il serait préférable d'appeler simplement les ferments non liguvésj ferments amorphes. CeWt' dénomination amorphe très-usitée en anatomie est journellement opposée à celle de figurée employée pour les ferments de la première catégorie.
Les ferments figurés sont des organismes inférieurs appartenant soit au règne végétal, soit au règne animal, suivant au i;noinsle$ théories régnantes. Inconnue jusqu'en 1837, époque à laquelle Gagnard de la Tour découvrit les spores de la levure de bière {torulo cerivisiœ)y leur nature animée fut bientôt établie par les travaux nombieux de Turpin, Kùtzing, Scluvann, Mitserlisch, Uémak, Blondeau, Mùller, Pasteur, Davaine, etc., etc. Tantôt ce sont des glu-
FERMENTATION. WS
bules de volume variable suivant les divers genres de fermentation ; tantôt ce sont des points mobiles, des filaments ténus, des chainettes, animés de mouvements divers et désignés sous les noms de bactéries et de vibrions^ Les premiers sont considérés comme des mucédinées, des algues inférieures; les seconds comme des protozoaires, au moins par un certain nombre d'auteurs, notamment par M. Pasteur (1). Cependant, comme l'a montré Gh. Robin (2), les corpuscules divers qui se présentent sous forme de granulations libres, sphériques ou ovoïdes, mesurant O^^jOOl et au-dessous, animées de mouvements propres et du mouvement brownien, sont bien des cellules végétales, des spores de champignons, appartenant à plusieurs espèces. Ce sont eux que les auteui^ appellent Badermm punctum, Micrococcus (HalUer), Microzymas (Béchamp). On sait que les granulations en question passent à l'état de fins filaments mobiles qui restent isolés, unicellulaires, ou qui s'unissent entre eux de manière à constituer des chaînes de plusieurs filaments ou cellules. Ces filaments représentent alors le mycélium des espèces doht ils proviennent et probablement, comme Hallier Ta indiqué, le mycélium de certains oïdium et pénicillium. Tous, soit isolés. soit soudés, sont connus sous les noms de Bacterium termOy Bacterium caloiula, Vibrion bagueltey etc. Ils sont doués d'un mouvement locomoteur propre et se meuvent en tous sens dans les liquides où ils vivent. Avec les progrès de leur développement, ils arrivent à une longueur individuelle de un dixième de millimètre et au delà, et souvent perdent à ce moment leur mobilité locomotrice. Ce sont alors des Leptothrix capables de s'organiser en tubes sporofores des Oïdium et susceptibles de reproduire les spores ou micrococcus cités plus haut. Quand ils ont ainsi perdu leurs mouvements, on les désigne parfois aussi sous le nom de Bactéridies.
D'après cela, il est donc très-probable que les organismes inférieurs appelés micrococcus, bactéries, bactéridies, vibrions, ne sont que des formes évolutives des mêmes cryptogames, arrivant définitivement à l'état de leptothrix et appartenant à plusieurs espèces dont jusqu'à ce jour une seule, le Leptothrix buccalis, qui se développe dans la bouche de l'homme, des chiens et d'autres animaux, nous est bien connue. Et ce qui prouve encore la nature végétale
(1) Pasteur, Académie de médecine^ 1875.
(2) Ch. Robin, Histoire naturelle des végétaux parasites de Vhomme^ 1853, et Sur la nature des fermentations en tant que phénomènes nutritifs désassimilateurs des plantes {Gai. hebd. de méd, et de chir., 1875).
8ii LES GRANDS PROCESSUS MORBIDES.
de tous ces petits corps, c'est qu'ils sont insolubles dans l'ammoniaque qui attaque les substances et les organismes animaux avec facilité, et que, contrairement aux animaux, ils peuvent, suivant les recherches de M. Pasteur, se nourrir, se développer et se reproduire aussi bien dans des liquides privés d'oxygène qu'au contact de l'air. D'après cet auteur certains d'entre eux, les vibrions, seraient même tués par Foxygène.
Les ferments figurés sont extrêmement nombreux ; ce sont eux que Ton rencontre dans les fermentations alcoolique, lactique,' acétique, butyrique, succinique, visqueuse, ammoniacale, etc., etc. Dans les actes de la putréfaction (fermentation putride), ils jouent un très-grand rôle, comme nous le verrous.
Les ferments solublesy non figurés ou amorphes, sont des substances organiques que l'on trouve dans toutes les plantes et chez tous les animaux. Ils existent, comme l'a fait voir M. Dumas, dans toutes les parties de la plante qui ne sont pas vertes, et ceux qui proviennent du règne animal se rencontrent plus pai*ticulièrement dans les liquides exerçant une action sur les phénomènes de la digestion, tels que la salive, le suc gastrique, le suc pancréatique, etc. On les trouve même dans les ferments figurés, et M. Berthelot (1) a fait voir que, dans la levure de bière, il existe deux ferments spéciaux, dont l'un, figuré, connu sous le nom de lorula cerirtsiœ^ produit la fermentation alcoolique proprement dite, et dont Tauire, ferment amorphe, a le pouvoir de transformer le sucre de canne en glyrosc. M. Béchamp (:2), du reste, a montré qu'il existe dans les organismes inférieurs, appelés microzoaires et inicrophytes, <les ferincnls solubles susceptibles de produire la transformation du sucre de canne en glycose. 11 appelle ces ferments solubles des zymascs, et suivant lui ces zymases seraient sécrétées par les petits organismes en question.
Au point de vue chimique, ces ferments sont des corps azotés et oxygénés qui se rapprochent des matières alhuminoïdes sans pouvoir être confondus avec elles; ils ne renferment pas de soufre et ne se colorent pas en jaune par l'acide nitrique. Leur composition satisfait à la définition de la matière organisée que j'ai signalée plus haut. Ces ferments sont très-allérables; ils se putréfient avec la plus grande facilité. Pour les obtenir, on emploie le procédé qui a
(I) nertlu'lol, Société de biologie, 1858. (t) Bcchamp, Acad. des sciences, t. Ll\
servi à MM. Payen et Persos (I) pour la découverte de la diaslase.
Ce sont les ferments amorphes qui président aux transformations de Tamidon en dextrine et de la dextrinc en glycose, à l'interversion du sucre de canne et à son dédoublement en glycose et en lévulose; ils dédoublent les glycosides tels que Tamygdaline qui, au contact de Témulsine, donne de Thydrure de benzoïle et de Tacide cyanhydriquc. Ceux qui font partie des sucs de la digestion opèrent de semblables réaclioas. C'est ainsi que la ptyaline transforme en glycose les matières amilacées, que la popsine fluidifie les matières âlbuminoïdes et en fait les peptones diverses étudiées par Meissner, que les ferments pancréatiques, qui sont au nombre dç trois d'après M. Danilewski (:2), ont le pouvoir de transformer en glycose les matières amilacées, de fluidifier les substances albuminoïdes et de dédoubler les corps gras en acides gras et en glycérine. Une particularité remarquable appartient à l'histoire des ferments de cette catégorie, c'est que nous pouvons pour tous, excepté cependant pour rémulsine en contact avec Tamygdaline, imiter leur action par des procédés chimiques où nous mettons en œuvre des substances minérales; chacun sait que l'acide sulfurique, tout comme la diastase, transforme l'amidon en dextrine et en glycose.
J'appelle maintenant votre attention sur certaines questions relatives à l'action des ferments figurés et des ferments amorphes. Il est des substances qui entravent l'activité des ferments flgurés et qui n'ont aucune puissance sur celle des ferments amorphes. Bouchardat (3) a prouvé que l'acide prussique, les sels mercuriels, l'alcool, l'élher, le chloroforme, certaines essences (girofle, térébenthine, citron, moutarde), qui s'opposent à la fermentation alcoolique, n'ont pas d'influence sur les eflets de la diastase. Au contraire, d'après M. Dumas (4), le borate de soude semblerait détruire l'activité de tous les ferments solubles; l'émulsine, la diastase, mises en présence de cette substance, cesseraient d'agir sur l'aroygdaline ou la fécule. Suivant M. Muntz (5), au contact d'un ou de plusieurs centièmes de chloroforme, les ferments figurés perdent leur pouvoir, tandis que les ferments solubles ne sont pas atteints dans leur activité. Enfin M. P. Bert (6), en étudiant l'influence de
(i) Payen el Pcrsoz, Ann. de chim. et dephijs., i833:
(2) Danilewski, Virchow's Arch.y t. XXV.
(3) Bouchardat, Ann. de chim. et de phyx., t. XIV. {A) Dumas, Académie des xcienceSy t. LXXV.
(5) Muntz, Sur les ferments chimiques et physiologiques (Acad. des sc.j 1875).
(6) P. Bert, Influence de l'air comprimé sur les fermentations (Acad. des se, 1875).
Tair comprimé sur les fermentations, a montré que les fermentations liées au développement d'organismes inférieurs, et la putréfaction notamment, sont ralenties, arrêtées ou rendues impossibles au contact de Toxygène à forte tension, 44 atmosphères d'air. Dans ce cas, l'oxygène ainsi employé tue les organismes ferments, et la fermentation ne reparait pas quand on rétablit la pression normale. Au contraire, les ferments solubles, soumis au même traitement, conservent intactes leurs propriétés; ils agissent même pendant la compression.
11 est à peu près impossible de dire quelque chose de général sur les produits de la fermentation. Ces produits varient, en effet, avec l'espèce de fermentation elle-même et conséquemment avec le ferment qui lui a donné lieu. Ce ne sont pas, on le sait, les matières fermentescibles qui déterminent la nature des produits formés, au moins dans le plus grand nombre des cas, mais bien les fei*ments qui ort agi sur ces matières. C'est ainsi que nous voyons les glycoses subir des transformations diverses, selon la nature du ferment. Un seul fait parait être général dans les actes fermentatifs, c'est que les produits formés sont des combinaisons plus simples que celles dont elles sont sorties; il semble donc que les fermentations aient pour résultat de rapprocher les combinaisons organiques de celles du règne minéral.
Comment est-il possible de comprendre la fermentation? Quelle idée peut-on se faire des phénomènes remarquables qui se manifestent dans ces actions chimiques? De nos jours il existe trois théories de la fermentation. Ce sont la théorie du contact^ la théorie mécanique et la théorie vitaliste ; je vais les examiner aussi rapidement que possible.
La théorie du contact^ attribuée à Berzélius, repose sur certaines actions chimiques assez analogues aux phénomènes de la fermentation et se produisant entre des corps d'origine minérale. L'oxygène et l'hydrogène, au contact de la mousse de platine, se combinent et forment (leTeau; l'eau oxygénée, en présence de l'or, de l'argent, du platine et de la plupart des oxydes métalliques, se décompose et laisse échapper de l'oxygène. Dans ces réactions, ni la mousse de platine, ni les métaux ne sont altérés; ils n'empruntent rien, ils ne donnent rien à l'eau ou au bioxyde d'hydrogène; ils n'agissent que par leur seule présence. L'action des ferments peut donc être assimilée à celle de la mousse de platine, et considérée comme une action de présence. Dans cotte manière de voir, il n'y a qu'une
seule catégorie de ferments, dont le pouvoir est complètement indépendant de la vie des organismes inférieurs , microzoaires ou microphytes. C'est aux substances interpesées entre ces organismes qu*est due la fermentation ; et leur présence n'est en somme qu'un fait de simple coïncidence.
Liebig est l'auteur de la seconde théorie, dite théorie mécanique. La première donnée de cette manière de voir remonte cependant à Willis, qui considérait le ferment comme étant dans un état de mouvement intestin susceptible d'être communiqué à la matière fermentescible. C'est donc, pour Liebig, en vertu d'un mouvement moléculaire particulier qu'il possède, que le ferment détruit l'union des éléments entrant dans la constitution chimique des substances fermentescibles.
La théorie vitaliste est celle qui rallie le plus de partisans. Née de la découverte de l'organisation de la levure de bière, elle fut formuléed'une manière complète par Turpin, qui la résumait ainsi : c Fermentation comme effet et végétation comme cause, sont deux choses inséparables dans l'acte de la fermentation du sucre. » C'est à elle qu'appartiennent MM. Dumas, Bouchardat et Pasteur, et elle peut être présentée ainsi qu'il suit : Les ferments sont des êtres organisés doués des propriétés ordinaires des organismes, à savoir de la nutrition, de l'évolution, de la reproduction. Placés dans un milieu convenable, ces organismes lui empruntent les matériaux qui leur sont nécessaires à l'exercice de leurs propriétés biologiques; ils se nourrissent, s'accroissent et se reproduisent à ses dépens. De plus ils manifestent des actes de désassimilation, et les produits de ces actes sont précisément les combinaisons nouvelles qui sont les résultats de la fermentation. C'est bien en réalité par l'exercice de leur vie que lès organismes ferments amènent la fermentation, car s'ils sont privés de cette vie, la fermentation ne se manifeste pas. Si l'on broyé les globules de levure de bière, ils deviennent inaptes à provoquer la fermentation alcoolique (Bouchardat) ; portés à une température incompatible avec la conservation de la vie, ik perdent leurs propriétés; l'action sur eux de presque toutes les substances qui sont toxiques pour les êtres organisés, les rend complètement inactifs (Bouchardat, Béchamp). Pour provoquer les phénomènes de b fermentation, les ferments ont besoin de rencontrer, au sein des matières fermentescibles, les substances nécessaires à leur nutrition; or l'on sait que tout organisme réclame des principes minéraux et des principes azotés. En excluant ces substances du milieu
8i8 LES GKANDS PROCESSUS MORBIDES.
fermentescible où Ton a placé de la Icvûre de bière, celle-ci rcslp inapte à produire la fermentation (Pasteur).
Si, pour les fermentations à ferments ligures, la théorie vitalisie peut être acceptée, bien qu'elle soulève des objections, il devient très-difficile de l'admettre pour les fermentations à ferments non figurés. Il y a là, en effet, un problème qui ne peut être élucidé par cette théorie, puisqu'on ne rencontre pas d'organismes inférieurs dans les ferments amorphes. Aussi la plupart des auteurs ne considèrent -ils pas les réactions déterminées par les ferments solubles comme de véritables fermentations, mais comme de fausses fermentations (de Vauréal), des digestions (Lemaire), bien que de grandes analogies existent entre ces réactions chimiques. A la vérité, en considérant la constitution chimique des ferments amorphes, qui les montre comme étant de la matière organisée, on peut, à l'exemple de M. Monoyer, leur assigner la propriété de la nutrition et comparer dès lors leur action à celle des ferments figurés; mais, comme le fait observer M. de Ranse (l), c'est là une hypothèse très-avancée et qui aurait besoin, avant toute chose, d'être confirmée expérimentalement.
Certaines objections se présentent encore contre la théorie vitaliste, même dans son application aux actes des fermentations à ferments figurés : la température modifie Tactionde certains ferments; c'est ainsi qu'au contact de la levure de bière le maiate de chaux dégage de l'acide carbonique et forme du succinate à basse température, tandis qu'à une température plus élevée il dégage de Tliydrogène et forme de l'acide butyrique. Les organismes, quels qu'ils soient, ne nous présentent pas de semblables modifications dans les actes de leur nutrition; la quantité des produits de désassiinilation peut être influencée sans doute, mais je ne sache pas que leur nature le soit d'une manière aussi radicale. Dans la fermentation alcoolique, le contact de l'air diminue l'activité des actes fermentatîfs, et cependant le développement des globules de levure continue à se faire. Si la fermentation est liée d'une manière absolue au développement de la levure, n'y a-t-il pas là une coniradirtion fi*appante ? Si les fermentations à ferments figurés sont sous la dépendance complète de la vie des organismes inférieurs, il ne doit pas être possible de les faire apparaître sans leur présence. Or, M. Berlhelot a déterminé la fermentation alcoolique sans production de globules de
(1) De Ranse, Du rôle des microioaires et des microphijtes dans la genèse, /Vro/ttion et la propagation des maladies, 1869.
LA FEKMENTATIQN. 8i9
levure; et, fait important, M. Gustave Bouchardat a pu obtenir divers alcools, notamment Talcool isopropylique, en faisantagir Thydrogène naissant sur la glycose, le sucre de canne et le sucre interverti. En raison de ces faits, on peut' dire que, si les microzoaires et les microphyles ont une action dans les phénomènes de la fermentation, il est cependant possible de voir se produire sans eux les actes fermentatifs.
M. Cerlhelot(l) n'admet pas la théorie vitaliste. Vouloir expliquer par des actes physiologiques les transformations chimiques, ce n'est pas en fournir une explication ; c'est s'appuyer, pour démontrer des faits inconnus, sur d'autres faits plus inconnus encore; c'est renverser Tordre des idées scientifiques et faire acte de fausse logique. C'est à la chimie qu'il appartient de fournir une explication des phénomènes de la vie, mais jamais à la physiologie d'interpréter les réactions que nous présente la chimie. Partant de ce point de vue, qui certainement présente un caractère éminemment philosophique, M. Berthelot n'admet que des ferments solubles, agissant en imprimant un mouvement de décomposition aux matières fermentescibles. Les organismes des ferments figurés sont chargés de sécréter les ferments solubles, comme, chez les animaux plus élevés, nous voyons les glandes sécréter la ptyahne, la pepsine, etc., etc. Cette théorie se rapproche de celle d(î M. Béchamp, qui admet l'existence des ferments solubles désignés sous le nom de zymases^ et qu'il considère comme sécrétés par les organismes inférieurs ou les organites qu'il appelle microzymaSy ainsi que je vous l'ai dit.
Les auteurs sont donc loin d'être d'accord sur la manière de comprendre les actes fermentatifs. Les théories du contact, de l'action mécanique, de l'action vitale et môme une théorie nouvelle présentée par M. Durand de Lunel (:2), qui attribue la fermentation à des phénomènes électriques, sont impuissantes à nous renseigner sur la nature de celte fermentation. En réalité nous sommes forcés de nous en tenir aux faits et de constater que, dans certains cas, sous l'influence d'agents amorphes, les subsUmces organiques se modifient rapidement; que, dans certains autres cas, les organismes inférieurs entraînent par leur présence des changements considémbles dans la composition de ces mêmes substances organiques ; que tous ces changements se montrent avec plus de facilité quand les
(I) Bcrthelot, Chimie organique fondée sur la synthèse j 1860. {i) Durand (de Lunel), Gaiette médicale, 1869.
microzoaires ou les microphytes existent dans les matières f«M-mentescibles, mais que cependant ils peuvent, dans certaines circonstances, se présenter indépendamment de Texislence de ces êtres inférieurs.
Il est encore une question qui doit être examinée ici : Les ferments possèdent-ils une véritable action spécifique; autrement dit, pour chaque fermentation y a-l-il un ferment spécial? Si nous examinons les principales fermentations, il semble qu'à chacune d'elles correspond en réalité un seul ferment. Li diaslase transforme Taraidon en glycose, la pepsine fluidifie les matières atbuminoïdes et rémulsine exerce sur Tamy^^daline une action particulière. D»» même, si, dans les solutions sucrées, préparées dans des conditions semblables, on fait arriver du ferment alcoolique, du feiinent lactique ou des vibrions de la fermentation butyrique, Ton voit se produire, dans chacune de ces solutions, la fermentation correspondant à l'agent employé. 11 est donc juste, d'une manière générale, d'accepter la spéciGcité des ferments ; toutefois, en raison des expériences récentes, il semble qu'il faut se garder ici d'un exclusivisme lro[> absolu, et que les idées de M. Pasteur ne peuvent plus èti'e acceptées d'une manière complète. Pour cet auteur, la spécificité des fennenb est un fait incontestable; il lui a, pour ainsi dire, donné corps de doctrine lorsqu'il a écrit cette phrase : c Jamais le sucre n'éprouve la fermentation alcoolique sans que les globules de levure soient présents et vivants, et réciproquement jamais il ne se forme de globules de levure de bière sans qu'il y ait présence de sucre ou d'une matière hydrocarbonée et sans qu'il y ait fermentation de ces matières. * Nous savons déjà que la première partie de cet aphorisme a été ébranlée d'une manière considérable pai' les expériences de M. Berthelot et de M. G. Bouchaidat, puisque ces auteurs ont produit la fermentation alcoolique en dehors des globules de la levure. Bien plus, M. Pasteur lui-même a obtenu cette fermentation avec K* mycoderma vini, et M. Lemaire, qui s'élève de tout son pouvoir contre la spécificité des ferments, a montré « qu'il était possible de faire de l'alcool, de l'acide acétique et sans doute beauccup d'autres coiTps avec des microphytes, des bacteriums, des vibrions, des spirillums et des monades. » M. Lemaire ajoute que c la présoncedc ces petits êtres dans tel ou tel liquide est une question de milieu >: ce qui tendrait à montrer qu'ils n'ont pas, dans les phénomènes do la fermentation, un rôle aussi considérable qu'on Ta cru jusqu'alors. On sait encore, depuis les recherches de MM. Lecharlier et Bel-
FERMEI^TATION PUTRIDE. 851
lamy(l),que pendant la maturité des fruits, il se fait dans leur intérieur une fermentation alcoolique sans présence de levure de bière ; et, suivant les recherches de M. Muntz (2), tous les champignons soustraits à l'action de Toxygène transformeraient en alcool et en acide carbonique les sucres mis à leur disposition. D'après ces faits, il semblerait donc que les ferments sont susceptibles de se compoiler d'une manière différente suivant les milieux au sein desquels ils se trouvent placés, et de perdre, dans certaines circonsLinces, leur spécificité qu'ils conservent cependant d'une manière générale.
Terminons celte étude de la fermentation par quelques mots sur la fermentation putride ou putréfaction. Sous ces noms on désigne la destruction lente de la matière organisée et sa réduction en produits plus simples, se rapprochant de plus en plus des combinaisons inoi^aniques ; cette destruction s'accompagne de la formation et du dégagement de composés à odeur fétide. Dans la putréfaction, comme l'enseigne Ch. Robin (tî), il se passe des actes complexes; il va des fermentations, des dédoublements etdesoxvdations lentes; les produits sont multiples et variés. Il se forme alors des gaz nombreux tels que l'acide carbonique, l'hydrogène carboné, l'azote, l'hydrogène sulfuré, l'hydrogène phosphore et l'ammoniaque. De l'eau, des acides acétique, butyrique, propionique, valérique, caproîque, du carbonate et du sulfhydrate d'ammoniaque et des ammoniaques composées, telles que l'éthylamine, la propylamine, la Iriméthylamine , puis la leucine et la tyrosine sont encore les substances qui apparaissent alors. Quand la putréfaction est terminée, il reste un résidu formé de sels, de charbon, des matières huileuses et des composés ammoniacaux qui peuvent même se résoudre en eau, en azote et en acide carbonique.
Comment se produisent tous ces phénomènes? Voici la théorie qu'en donne M. Pasteur (4) et qui est généralement acceptée. Considérons le cas d'un liquide putrescible contenu dans un vase fermé. On sait que la putréfaction met un certain temps à se produire et que ce temps varie suivant les circonstances de température, d'acidité ou d'alcalinité du liquide que Ton observe. La première
(I) Lechartier et Bellamy, De la fermentation des fruits (Acad. des se., iSli).
[t) Muntz, Acad. des sciences ^ 1875.
{S) Robin et Vcrdcil, Traité de chimie anatomique, 1853.
{A) Pasteur, Académie des sciences, 1803, et Académie de médecine, 1875.
période de la putréfaction survient; il se produit dans le liquide un mouvement qui amène la disparition de Toxygène en dissolution et son remplacement par l'acide carbonique. Cet effet est dû à l'apparition dans le liquide des plus petits infusoires {monas crepiisculum et bacteriiim termo), qui s'emparent de l'oxygrène et périssent quand ce gaz a disparu. A ce moment, seconde période de la putréfaction, on voit apparaître dans le liquide les vibrions ferments, qui vivent sans oxygène et qui déterminent les actes putrides; la fétidité survient et s'accuse de plus en plus. Quant aux organismes actifs pendant cette période, ce sont ceux désignés par Ëhrenberg sous les noms de vibrio lineola, vibrio iremulans, sublilisy rugiila, jyrolifer et bacillus.
Si le liquide est contenu dans un vase ouvert, les choses se passent de la manière suivante. Dans la première période, les plus petits infusoires, après s'être emparés de l'oxygène, foi*menl à la surface une mince pellicule dans la constitution de laquelle entrent aussi divers mucus et des mucédinées, et qui empêche la dissolution ultérieure de l'oxygène de l'air dans le liquide en voie de putréfaction. Cette pellicule permet le développement des vibrions ferments qui transforment les matières albuminoïdes en composés plus simples, mais encore complexes. Ces composés, à la surface du liquide, subissent l'action des bacteriums qui les oxydent au moyen de l'oxygène emprunté par eux à l'air atmosphérique et qui les font passer i l'état d'ammoniaque, d'eau et d'acide carbonique.
Vous le voyez, d'après cette doctrine, la fermentation putride est subordonnée complètement aux organismes inférieui*s ; et ceux-ci agissent de différentes manières suivant leur nature différente. Les bactéries, ferments aérobics^ absorbent d'abord l'oxygène, les vibrions , ferments anaérobies , dédoublent les substances albuminoïdes ; et finalement les composés résultant directement de ce dédoublement sont comburés ou oxydés par l'oxygène fourni par les bactéries. La putréfaction est donc en définitive un acte ou une série d'actes successifs de l'ordre des fermentations, et ces actes résultent de la vie de divers corpuscules appartenant à la famillt* des vibrioniens.
Cette doctrine, qui suppose la présence constante des vibrioniens pendant la putréfaction, n'est cependant pas admise par tout le monde. Rindfieisch , Helmholtz , Schneider, Kùhne, Iloppe-Seyier et Billroth pensent que la destruction de la matière organisée peut avoir lieu indépendamment des organismes inférieurs; cette opi-
SEPTICÉMIE EXPÉRIMENTALE. PATHOGÉNIE. 853
nion, parlagée par Ililler (1) et Charllon Bastîan (2), a été soutenue en France par Pogjçialc(3), Colin (4) etCh. Robin(5). Une expérience de MM. Mathieu et Urbain (6) en donne une démonstration remarquable. La décomposition putride du pus se traduit par le dégagement d'une grande quantité d'hydrogène et d'acide carbonique. Or, si l'on recueille du pus, qu'on le porte^ à 100% qu'on en retire tous les gaz et qu'on le conserve dans le vide, on voit qu'il produit encore les gaz révélateurs de sa putréfaction. Il semblerait qu'une partie des substances albuminoïdes du pus est transformée en leucine, tandis que l'autre est réduite pour donner l'oxygène nécessaire à cette transformation. D'après tous ces faits, comme le dit M. Nepveu (7), il est donc possible que la fermentation putride existe sans intervention obligée des organismes inférieurs. Peut-être, et Billroth l'admet, il y a-t-il ici intervention de ferments solubles?
Ces connaissances indispensables étant acquises, reprenons l'examen de la nature de la septicémie expérimentale et voyons si réellement, suivant les expressions de Davaine, cette maladie est la putréfaction même du sang. Pour établir cette hypothèse, il faut prouver que les fermenUitions sont possibles au sein de l'organisme, et qu'il y a, dans le cas paiticulier, fermentation putride du sang.
11 est certain que des fermentations peuvent se produire dans le sang. Cl. Bernard, en injectant du sucre et de la levure de bière dans les veines d'un chien, a constaté le dédoublement du sucre. Dans ce cas, le gaz acide carbonique produit est absorbé à mesure par le plasma est rejeté au dehors par le poumon. Le même auteur, en injectant à un animal de Tamygdalineet de l'émulsine, le lue par le développement instantané d'acide cyanhydrique qui se produit dans le sang comme dans un appareil de laboratoire. Ces faits prouvent donc que les fermentations déterminées soit par les ferments figurés, soit par les ferments amorphes, sont possibles au sein de l'organisme.
Mais la septicémie est- elle une fermentation putride réelle? D'après la doctrine de Pasteur, pour qu'il en fût ainsi, il faudrait que
(1; Hiller, Arcli. fur klin. Chir., 1875. (ï) Charllon Bastian, lirit. med. Journ.y 1875. (3) Pog^çiale, Académie de médeciney 1875. (il Colin, Académie de méd., 1875.
(5) Ch. Uobin, loc, cit.
(6) Maihiou et Urbain, Recherches sur la fermentation du pwi dans l'organisme {Gai. HeM.y Masson, I87i).
(7) Nepveu, Du rôle des organismes inférieurs dans les lésions chirurgicales y 1874.
8o4 LES GRANDS PROCESSUS MORBIDES.
la septicémie s'accompagnfit de production de gaz fétide et que les organismes inférieurs fussent toujours les agents de cette maladie. Or, voici les faits :
Comme l'ont montré Thin et Clementini, chez les animaux septicémiques, on ne trouve dans Fair expiré ni acide sulfliydrique ni ammoniaque. Ce fait a été constaté par Davaine; mais, pour justifier l'existence de la fermentation putride qu'il accepte ici, cet auteur admet que les substances produites par cette fermentation sont éliminées par la voie rénale, proposition qui aurait besoin d'être démontrée.
Pour considérer les organismes inférieurs comme les iigents essentiels de la septicémie expérimentale, il est absolument indispensable que les conditions suivantes soient réalisées : U faut i"" que dans tous les cas de septicémie expérimênlale on trouve dans le sang ces iniiniment petits ; 2"" qu'ils existent dans ce liquide au mo* ment où il est doué de virulence ; 3° qu'on ne les rencontre jamais dans le sang normal ; 4° que les inoculations de sang ou d'autres liquides septicémiques, ne contenant pas de bactéries, ne donnent pas la septicémie ; 5'' que les inoculations faites avec des bactéries seules produisent la septicémie; 6'' eniin que les inoculations faites avec des liquides contenant des bactéries, mais soumis à des traitements qui les détruisent , ne déterminent plus la septicémie. Si l'une de ces conditions ne se rencontre pas, la théorie est en défaut et doit être repoussée. Vous allez le voir, les preuves qui la condamnent sont réellement accablantes.
Je vous ai déjà dit que le sang des animaux septicémiques ne contient pas toujours des bactéries, que ces éléments peuvent s'y rencontrer, mais qu'ils peuvent aussi manquer. Mes expériences sont probantes à cet égard, et les résultats que j'ai obtenus ont été confirmés par de nombreux auteurs. Cependant la septicémie, qui ne s'accompagne pas de haclèridiémie^ suit absolument la même marche, donne lieu à la même élévation de température, aux mêmes lésions, et amène la même terminaison mortelle que celle où existe cette bariéridiémie. Le sang provenant des sujets atteints de septicémie sans bacléridiémie est doué de virulence; il peut engendrer à son tour une septicémie qui s'accompagnera de la présence des bactéries et une septicémie dans laquelle le sang ne renfermera pas d'infiniment petits. Déjà donc la conséquence s'impose d'ellemême.
Vous l'avez vu, M. Colin a établi que la virulence du sang septicé-
SEPTICÉMIE EXPÉRIMENTALE. PÂTHOGÊNiE. 855
mique se produit pendant révolution de la maladie, au moment de la fièvre, à une époque variable suivant la rapidité de la marche du mal. Bien souvent cet auteur a constaté la virulence avant que le sang ait présenté la moindre trace de bactéries linéaires; et, pour mon propre compte, en injectant du sang septicémique ne renfermantpas de bactéries, j*ai produit la septicémie. Sans doute M. Colin annonce qu'au moment où se montre la virulence du sang, on voit apparaître dans ce liquide un plus ou moins grand nombre de granules, tantôt immobiles, tantôt doués de mouvements. Ces granules sont les éléments qui ont été décrits sous le nom de bacterium punctiinij de micrococctiSy de microscopon scpiicum, de cocco-bactéries^ etc., et que les partisans de la théorie considèrent comme des bactéries véritables ou tout au moins comme des germes de bactéries ; mais ce sont là des hypothèses ; et, en admettant même la nature animée de ces corpuscules, rien ne prouverait qu'ils sont les agents de la virulence.
En effet, comme Ta vu M. Colin, ces corpuscules existent souvent dans le sang normal, et les recherches deBéchamp etEstor, précédées de celles de Zimmermann, de Ilensen, de Max Schultz et de Kùhne, ont prouvé qu'il existe dans le sang normal des granulations moléculaires libres. Ce sont elles que les auteurs de Montpelli^ désignent sous le nom de inicrozymas. Des expériences récentes sont encore venues établir que les points mobiles, considérés comme des bactéries ou des germes de bactéries, sont tout à fait normaux. Chez l'homme sain, Riess (1) et Nedsvctzki (2) ont trouvé dans le sang de petites cellules animées d'un mouvement de translation, ayant environ le volume d'un noyau de globule blanc, rondes, anguleuses, ellipsoïdes, bacillaires ou puncliformes; ils leur donnent le nom A'hœmococcus et les considèrent comme des débris de leucocvles. Ces éléments sont réfraclaircs à rélhcr et au chloroforme: ils peuvent se grouper entre eux et former des amas plus ou moins considérables. Ces faits ont été confirmés par les recherches de Moxon et Goodhart (:î).
M) Riess, Zur paihologisdien Anaiomie des Blutes [HeidierV* und Du Bois ReymfmtVs Arch.^ I87i).
(i) Nedsvetzki, Zur Histologie des Menschenblutes. Kleine sich nach allen Bichtungen hin bewegende Korperclten als constante Bestandtheile des normaien Meixsctienhlutes {Cenlrath., 1873).
(3) W. .Moxon et J. Goodliarl, Observations of the Présence m the Blood and in/lammatonj Products of septic Fever and on Cultivatwn of Septicemia {Gui/s lîosp. Rep., 1875;.
J'ai déjà montré que les inoculations de sang septicémique ne contenant pas de bactéries sont cependant capables de produire la septicémie; je vous ai cité mes expériences qui ne laissent aucun doute à cet égard. Il exisie dans la science de nombreuses recherches établissant le même fait. Panum (I), Kùssner (2), WoIff(3), Lewitzky {^)y après avoir, à l'aide de procédés spéciaux de (iltralion, séparé les bactéries des liquides qui les contenaient, ont injecté ces liquides et reproduit la septicémie avec sa marche et sa terminais<m mortelle ordinaire.
D'un autre côté, les expériences faites avec les bactéries conduisent à un résultat qui attaque encore la théorie. Leplat et Jaillard ont montré (|ue les injections de liquides tenant en suspension des vibrioniens ne produisent aucun accident, à moins que ces liquides ne contiennent des agents virulents indépendants de ces organismes inférieurs. Richardson (5) a avalé des liquides contenant des bactéries qu'il a retrouvées en grand nombre dans son sang, et n'a pas été malade à la suite de son expérience. Les recherches les plus intéit^ssantes, qui aient été faites dans cet ordre d'idées, sont sans contredit celles d'Onimus (0). Du sang est placé dans un petit sachet formé de papier à dialyse ; le sachet est plongé dans de Teau distillée et le tout maintenu pendant quatorze heures à la température de 37 à â8*, A ce moment, on voit que l'eau distillée est devenue lactescente, et le microscope y démontre une quantité considérable d'organismes inférieurs, bactéries et vibrions, semblables à ceux que l'on trouve dans le sang resté dans le papier dyaliseur, mais en beaucoup plu> grande abondance que dans ce liquide. Des injections sont faites^ alors comparativement avec cette eau chargée de bactéries et avec le sang, et ceux des lapins qui reçoivent du simg meurent avec tous les symptômes de la septicémie, tandis que ceux à qui l'eau est injectée n'ont même pas de fièvre. Dans certaines expériences cependant, la quantité de liquide aqueux introduit fut très- considérable; on injecta ainsi à un lapin, et le même jour, jusqu'à 40 et 50 centilitres d'eau , dont chacune des gouttes contenait des milliers de
(1) Panum, Dca putride Gifi, die Backterien^ die putride Infection oder Intaxtcëtion uwl die Septicœmie (Arch. f. path. Anat. und PUys., t. I.Xi.
(2) Kiissnor, Zur Bacterienfrage (Centralbl., i873).
(3) WolflT, Ueber iniiinjrcttonen {Centralbi., 1873).
(i> Lcwitzky, Zur Frage iiber die Substamen welche die Tempe ratur des thieriicken Korperx erheben (CentralbL^ 1873).
(5) Iticlianlson, Americ. Joum., 18G7.
«r.) Onimus, Sur l'infection putride {Acad. de méti., 1873 1.
SEPTICÉMIE EXPÉRIMENTALE. PATHOGÉNIE. 857
vibrions et de bactéries. Sans doute Davaine (1) a voulu atténuer la portée de ces recherches en disant que les bactéries contenues dans le sang et celles existant dans Tean étaient de nature différente, en raison de la différence même des milieux dans lesquels elles se trouvaient, et que, par suite, les unes pouvaient parfaitement être actives tandis que les autres pouvaient n'avoir aucune action. Cette manière de voir ne peut se soutenir, comme Ta prouvé Onimus (2), car si, à Teau chargée de bactéries, on ajoute du sang frais et qu'on inocule le liquide ainsi obtenu, on n'obtient aucun résultat. Les expériences de Hiller (3) sont peut-être plus démonstratives encore.
Ayant fait naître des bactéries dans du sérum sanguin, dans des solutions albumineuses, de l'urine, il filtre ces liquides à travers des vases poreux, se sert de la diffusion à travers des membranes animales et de nombreux lavages à l'eau distillée; finalement il obtient un liquide qui est de l'eau distillée contenant des quantités considérables de bactéries diverses (monades, bâtonnets, chaînettes, agglomération de zooglaîa), et qui eA privée de toute parcelle de matière putride. Le liquide est injecté dans le tissu cellulaire, et un grand nombre de fois, à un même animal ; jamais il ne détermine d'autres accidents que parfois un peu d'oedème au lieu de Tinjection. L'auteur s'est fait à lui-même plusieurs injections et n'a jamais rien éprouvé.
Enfin, si l'on traite les liquides capables de déterminer la septicémie par des moyens propres à détruire les bactéries, on n'empêche pas la virulrnce de ces liquides. Panum (4-), Thin cl Gesualdo Clementini (5) font bouillir pendant un certain temps le sang septicémique, et ce sang conserve néanmoins sa virulence. Onimus congèle le sang à une température inférieure à zéro, et ce traitement ne le rend pas inaclif.
J'avais donc raison de vous le dire, les preuves contre cette théorie de la septicémie expérimentale sont accablantes, et malgré la valeur et l'autorité des auteurs qui la soutiennent, il est de toute impossibilité de l'admettre dans Tétat actuel de la science ; les organismes inférieurs n'ont donc pas un rôle essentiel dans cette affection, et leur présence dans le sang ou dans les humeurs et les tissus des
(!) Davaine, Acatl. de méd., 1873.
it) Onimus, Académie de méd.y 1873.
<3i Hillcr, Ein experimenlelle Beitrag iur Lehre von der organisirten Natur der tontagim utui von der Fduhnsn (.Arch. f. klin. Chir., 1875). ( il Paiiuni, lue cil.
i't) Thin et Gesinldo Clemenlini, Gaielte hebdom.j 1873.
seplicémiques ne doit être considérée que comme un fait de simple coïncidence.
Ces organismes de la septicémie démontrés par Lemaire , Davaine , Coze et Feltz, et de nombreux auteurs , sont désignés le plus habituellement sous le nom de bactéries et considérés ordinairement comme des animalcules infusoires appartenant au genre vibrion. Tantôt ce sont de fins granules, sphériques ou légèrement ovoïdes, mesurant de 0"", 0005 à O'"",0015, appelés bacteriumpuncium par Ehrenberg. Ces fins granules, désignés par Gohn (i) sous le nom àamicrococcns^ peuvent s'agglomérer entre eux pour former des amas plus ou moins volumineux (colonies) où les éléments sont souvent unis par une matière intercellulaire (zooglaea). Ce sont eux que Billroth (2) appelle les coccos et auxquels, d'après leurs dimensions, il donne les noms de micro y meso, megacoccos, pouvant s'unir en couple diplococcos, en chaîne streptococcos^ et former alors le bacterium catenula de Coze et Feltz. Tantôt ce sont des corps cylindriques de forme bacillaire et de dimensions variables; c'est à eux que le nom do bactéries est plus spécialement réservé par Billroth et par Cohn {stœbchen bactérien). Ces bactéries, qni correspondent au bacterium termo et au bactei^ium lineola^ peuvent aussi s'unir en couple et en chaîne à 3 ou 4 articles. Le miette poron septicuniy considéré par Klebs (:]) comme spécial à la septicémie, rentre dans le genre micrococcus, tandis que la €occob€u:teria septica de Billroth est un assemblage des deux formes en |>roportion indéterminée.
Mais quelle est en réalité la nature de tous ces corpuscules? Je vous Tai dit, en parlant des corpuscules de la fermentation, les travaux de Ch. Robin (4), de Ilallier (5), de Crivelli et Maggi (i>), de Billroth semblent prouver que tous ces corpuscules appartiennent au règne végétal et doivent être classés dans le genre Leplothria:, et peut-être même dans une seule espèce, le Leptothrix buccalis.
D'après tous ces faits, il me semble donc que la septicémie expé-
(1) Cohn, Beit. iur Biologie der Pflamen, 1872.
(2) Billroth, Untersuchungen ueber die Vegetalionsformen von coccobacleria septica, clr.
(3) Klcbs, Beitràge mr Keuntniss der Micrococcen (Arcli. fur exper. Path. und Pharm , i873).
(i) Ch. Robin, Histoire nat. des végétaux parasitez de l'homme, 1853.
(5j Rallier, Parasilologische Untersuchungen, 1808.
(6) Cricelii cl Maggi cités par Cli. Robin, Anatomie et pitysiolo^ie celluiaùrty I0T3.
SEPTICÉMIE EXPÉRIMENTALE. PATHOGÉNIE. 859
rimentalc ne doit pas être considérée comme une fermentation putride dans le sens strict du mot, et que, surtout, on ne doit pas la regarder comme une maladie parasitaire, en renouvelant pour elle celte vieille doctrine de la pathologie animée à laquelle Alhanase Kircher, Ilauptman, Hannemann, Linné, Nysander et tant d'autres auteurs ont attaché leur nom. Une dernière considération doit encore faire repousser la doctrine de la fermentation. Dans toute fermentation, on le sait, le ferment est capable d'opérer sur une quantité limitée de substance fermentescible, généralement de 100 à 200 fois son propre poids, après quoi il s'épuise. Or, le sang septicémique a une puissance bien autrement considérable, et cette puissance surpasse même celle du sang en voie de putréfaction, puisque, dilué jusqu'aux doses infinitésimales, il produit encore des effets que Ton n'obtient pas avec le sang putride.
Si la septicémie expérimentale n'est pas la putréfaction au soin de l'organisme, comment donc est-il possible de la concevoir? Coze et Feltz ont reconnu que , dans la décomposition putride , il y a deux phases essentiellement distinctes; l'une, qui est seule dangereuse, est caractérisée par la présence des bactéries, l'autre, qui ne l'est pas, correspond au stade putride où Ton trouve des vibrions. Mais cette distinction capitale, contenant à nos yeux la véritable doctrine de la septicémie que nous étudions, a été formulée par Cil. Robin (1) de la manière la plus complète. Suivant cet auteur, la matière organisée privée de vie passe successivement par deux modes distincts d'altérations, 1** l'état virulent, 2** l'étal putride. I/état virulent est le résultat de changements catalyliqucs, amenant des modifications de nature isomérique dans les substances albuminoïdcs, sans altération de leurs propriétés physiques. Il y a là des modifications maténellos produisant des changements d'état moléculaire, analogues à ceux que Ton observe dans la transformation du phosphore ordinaire en phosphore rouge. Ainsi modifiées, ces substances acquièrent la virulence, c'est-à-dire qu'elles sont susceptibles de communiquer leur propre état aux matières albuminoïdcs avec lesquelles on les met en contact, et cela quelle que soit la quantité employée. Pourvu qu'il y ait donc introduction dans l'organisme d'une minime parcelle de ces substances virulentes, les modifications se montrent; elles surviennent d'une manière lente et graduelle, en se transmettant de proche en proche. Elles sont de
il» Ch. Robin, Dea états de virulence et de putridité de la matière organisée^ 1868.
telle nature que les substances albuminoides ainsi modifiées manifestent leur nouvel état par des diflerences dans leur coa^ulabilité, par la plus ou moins grande rapidité avec laquelle elles entrent en putréfaction, el, lorsqu'il s'agit du sang, par la différence de quanliltde fibrine produite par dédoublement de la plasmine comparativement à l'état normal, et par la plus ou moins giande rétractilité de cette fibrine. Ces matières acquièrent elles-mêmes l'état virulent.
La putridité diffère de la virulence qu'elle détruit, comme l'a établi Ch. Robin, et comme l'ont encore montré Goze et Fellz, Davaine, Colin, Samuel et d'autres auteurs. Elle commence quand, aux dépens des éléments organiques, apparaissent des composés chimiques bien définis : carbonate et sulfhydrate d'ammoniaque, hydrogène phosphore, acides gras volatils, etc., qui, injectés dans le sang, sont toxiques mais non virulents, et produisent l'empoisonnement putride, mais non la septicémie.
Telle est la doctrine de Ch. Robin que j'accepte complètement ei qui montre bien les effets divers sur l'organisme des matières en voie de destruction par putréfaction, sans recourir à l'action d'un poison chimique qui n'explique pas les faits, ni à l'intervention des organismes inférieurs qui ne sont pas constants, comme vous l'avez vu. D'après cela, la septicémie est donc une maladie dont la nature se rapproche de celle des fermentations, mais qui n'est pas elle-même une véritable fermentation.
Pour terminer l'étude physiologique et pathogénique de la septicémie expérimentale, je devrais vous parler encore du mode de production des lésions locales; mais je réserve cette question pour le moment où nous examinerons les lésions locales de toutes les infections.