‹ Les grands processus morbides; leçons de pathologie généraleChapitre 154 sur 217 · IMMUNITÉ ACQUISE · texte numérisé non relu

IMMUNITÉ ACQUISE

déjà débilités par des privations antérieures. Le choléra sévit de même sur la partie misérable de la population soumise aux mauvaises conditions de malpropreté, d'humidité, d'encombrement. Les écarts de régime, Thabitude des alcooliques, les maladies antérieures, aiguës ou chroniques, qui ont affaibli l'organisme, facilitent son apparition. Pour la fièvre typhoïde, il semblerait que le contraire existât; ce sont plus spécialement les sujets forts, bien constitués qui sont atteints; la maladie frappe les classes aisées comme les classes pauvres ; elle épargne les sujets déjà épuisés par des maladies chroniques. Les professions ont encore une influence en ce qu'elles exposent plus spécialement les sujets aux agents infectieux. Les vidangeurs, les égoutiers, et surtout les blanchisseurs sont extrêmement exposés à la plupart des maladies infectieuses ; les bouchers, les corroyeurs, les cardeurs de crins sont plus à même de prendre les affections charbonneuses que d'autres personnes; enfin les infirmiers, les gardes-malades contractent très-souvent les infections, mais plus spécialement peut-être les fièvres éruptives.

L'immunité, favorisée par les conditions individuelles que nous venons d'examiner, en rapport aussi avec certaines particularités qui nous échappent complètement, est le plus souvent acquise, au moins pour un très-grand nombre des maladies infectieuses, par une première attaque de ces maladies ; c'est là certainement une des particularités les plus surprenantes et les plus intéressantes de leur histoire, il est exceptionnel de voir un même individu être atteint plusieurs fois de variole, de scarlatine, de rougeole; le fait est cependant moins rare pour cette dernière fièvre éruplive. Parmi les infections septicoï des, la fièvre typhoïde récidive assez fréquemment, pendant la convalescence même, comme l'ont montré Griesinger(l), Lorain (2), Labbé (ti). Liebermeister (4), sur 1743 cas de fièvre typhoïde, a noté 150 de ces récidives, soit 8,6 pouriOO. Plus tard, les récidives sont plus rares; il y a une assez grande immunité. Le typhus pétéchial met moins à l'abri des récidives que la fièvre typhoïde, bien qu'il donne cependant encore une résistance assez grande à des atteintes nouvelles. Dans l'épidémie du bagne de Tou-

(1) Grîesinger, Traité des malailies infectieuses, trad. franc., 1877.

(!2) Lorain, Société méd. des liàp.f 1869.

(3) Labbé, Recherches cliniques sur les modifications de température dans la fièvre tijphoide, 1869.

(i) Liebcnneister, llandhuch der speciellen Pathologie und Thérapie herausgegeben von Ziemssen, 187i.

Ion, en 1855, sur 698 forçats qui eurent le typhus, 9 seulement prirent une seconde fois la maladie Tannée suivante. La fièvre rôcurrenie ne semble pas donner Timmunitéaux sujets qui en ont eu une première attaque; il n'est pas rare qu'un même sujet soit atteint plusieurs fois en quelques mois. Les récidives de la fièvre jaune sont exceptionnellement rares; dans l'épidémie deGibi*altar en 1828, sur 9000 malades, il n'y eut qu'un seul cas bien authentique de récidive. Le choléra n'as5ure pas une semblable immunité ; des individus ont eu deux et trois attaques dans le cours d'une môme épidémie; cependant il est certain qu'une première atteinte diminue la prédisposition à contracter le mal.

La syphilis, comme l'a démontré Ricord, donne une remarquable immunité aux sujets qui en ont été atteints; c'est précisément sur cette immunité qu'on a voulu instituer la syphilisation ou inoculation préventive de la syphilis. Cependant l'immunité du syphilitique n'est pas absolue ; et il existe un certain nombre de cas où une nouvelle infection syphilitique s'est montrée chez des sujets déjà atteints autrefois.

Quant aux maladies septiques: septicémie, infection purulente, fièvre puerpérale, diphthérie, érysipèle, elles n'entraînent pas l'immunité à leur suite et peuvent se reproduire, je crois, un nombre illimité de fois.

Il est un fait extraordinaire au premier chef et qui, jusqu'ici, est resté unique, c'est le pouvoir que possède la vaccine de créer Fimmunilé pour la variole. Gomme Ta prouvé M. Chauveau (1 ), la vaccine n'est pas une infection dérivée de la variole; c'est une maladie spéciale, propre à certaines espèces animales qui possèdent, suivant l'expression de l'auteur, « la fonction vaccinogène » (espèces de l'ordre des solipèdes, espèces du genre bœuf, espèce humaine), et cependant Jenner en a fait le préservatif d'un des fléaux les plus redoutables de l'humanité.

Jusqu'à ce jour, la raison de tous ces faits nous échappe complètement. Nous ne savons pas comment une première atteinte d'une infection, telle que la fièvre jaune ou la variole, peut mettre à l'abri de nouvelles atteintes de cette infection. Nous savons encore moins comment Tinoculalion de la vaccine, maladie spéciale, d'origine chevaline selon la plus grande probabilité (3), peut nous préser-

(1) Chauvcaii, Contribution à l'étude de la vaccine ori(jinelle (ftev. ineit%. de méd. et de chir., 1877).

l2; Ch.uiveaii, /(/.

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ver de la variole, autre maladie spéciale et plus particulière à Tespèce humaine qu'à toutes les autres espèces animales. Je sais bien que, sur ces différents sujets, des hypothèses, des tentatives multiples d'explication peuvent ùlre faites. Je sais bien que Ton a cherché à établir une comparaison entre ce qui se produit ici et ce qui se passe dans un milieu antérieurement fermentcscible et qui a fermenté. Quand une solution sucrée a fermenté sous l'influence de la levure de bière et qu'il ne reste plus de sucre à brûler, l'addition de nouvelles quantités de Icrnient ne produit plus de fermentation; le liquide est doiié d'une immunité complète vis-à-vis de la levure. Mais cette comparaison ne pourrait se soutenir que si l'on démontrait dans l'organisme, sous l'influence des infections, la disparition, compatible avec la vie, d'un corps fermentescible quelconque, ne se reproduisant plus après sa destruction. Ces explications ne sii^nifient donc rien; elles ne servent qu'à masquer sous des mots une ignorance qu'il vaut mieux savoir avouer.

Les idées huntériennes avaient fait admettre comme im dogme l'incompatibilité des actions morbides simultanées et plus particulièrement rînconipatibililé des fièvres éruptives. Suivant ces idées, l'existence d'une infection à marche aiguë créerait une sorto d'immunité pour d'autres infractions du même genre. Or, il résulte des recherches de Rilliet et Barthez(l), de Villemin (^2), de Bez (ri), que les fièvres éruptives peuvent coexister entre elles chez le même sujet, et qu'elles ne s'excluent pas. L'association de la rougeole avec la scarlatine est la plus fréquente; viennent ensuite les associations de rougeole et de variole, de scarlatine et de variole, de rougeole et de varicelle, de scarlatine et de varicelle, de variole et de varicelle. La coexistence de la vaccine et de la variole se rencontre tous les Jours. Il y a plus, comme l'ont montré Murchison (4), Marotte (5), Brochard (6) et autres auteurs, on rencontre assez fréquemmenl la coexistence de la lièvre typhoïde avec les fièvres éruptives. La scarlatine et la fièvre typhoïde, la variole et la lièvre typhoïde, la rougeole et la fièvre typhoïd<î ont été ainsi observées, et généralement alors c'est la fièvre typhoïde qui est la maladie primitive. En-

(1) Rilliet et Barlliez, Maladies des enfants. (i) Villemin, thèse d€*Paris, 1817.

<3) Bez, De la coexistence des fièvres éruptives entre elles ei avec la fièvre typhoïde die» le même itvlividii (titese de Paiis^ 1877}. \\} Murciiison, Urit. med. chir. Ilev., 18')D. {0} MaroUc, Union médicale, I8r>0.

(6) Brochard, Journal de médecine de Bordeaux^ 1868.

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fin, M. Bezamème rapporté des faits qui montrent révolution simultanée (les virus de trois maladies aiguës; dans un cas de M. Labl)ê, une rougeole et une scarlatine sont appai-ues coup sur coup pendant une fièvre typhoïde. 11 est bien évident que la septicémie peut s'établir aussi pendant le cours des fièvres éruptives et d'autres infections. Les nombreux cas de variole septicémique que J'en a pu rencontrer dans la dernière épidémie de variole (1870) sont des exemples frappants de cette réunion des deux affections chez le même sujet.

Les conditions extérieures qui favorisent l'apparition des maladies infectieuses sont relatives à la situation géographique, aux saisons, à la température et à l'état hygrométrique de l'atmosphère. Certaines infections sont originaires de contrées spéciales; vous l'avez vu, le choléra, la fièvre jaune, la peste, le typhus pétéchial rentrent dans ce cas; d'autres, fièvre typhoïde, variole, etc., sont répandues par toute la terre. La lièvre typhoïde est plus particulièrement fréquente après les étés secs et chauds ; le choléra apparaît ordinairement en été et disparaît en hiver; le degré moyen d'humidité du sol lui est favorable et la grande sécheresse, comme la grande humidité persistante, entrave son développement. Je ne puis entrer dans de plus grands détails, les conditions variant pour chacune des infections en particulier.

Il me reste à vous signaler une particularité du développement des maladies infectieuses. Dans certaines circonstances, les infections s'adressent à des individus isolés, épar.>; dans une ville, par exemple, on constatera l'apparition d'un ou deux cas de variole ou de lièvre typhoïde, et ces cas seront les seuls observés pendant un certain temps. Lorsqu'il en est ainsi, on dit que la maladie est 5/wradiqxKe. Dans d'autres circonst^mces, au lieu de rester isolés, les cas de variole ou de fièvre typhoïde primitifs deviendront le piânl de départ, par voie de contagion, d'un grand nombre d'autres cas» et la maladie s'étendra de la sorte. Il s'agit alors d'une maladie devenue èjndémique^ d'ime épidémie qui, si elle s'étend à un pay> tout entier et frappe toute la population, deviendra une pandémie. D'autres fois encore, une maladie infectieuse se fixe pour ainsi dire dans une région, dans un pays; elles'y montre à de courts inler\'alles sur un (MTlain nombre de personnes, ou bien il en existe toujours des (*as isolés dans cette région, dans ce i)ays; on dit alors que la maladie est endémique. Les fièvres interinitlenles sont endémiques dans les contrées marécageuses; le choléra est endémique dan?

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rinde et se propage chez nous par voie de contagion épidémique ; la (iévre typhoïde est endémique dans les grandes villes, mais elle peut aussi y devenir épidémique.

Les conditions qui influent sur le développement épidémique des infections sont des plus variées ; mais il en est une dont il faut tout d'abord tenir compte, c'est la nature de l'agent infectieux. 11 est facile de le comprendre, si les agents infectieux ne sont pas volatils, s'ils ne peuvent être transportés par Tair ou par Teau, s'il faut, pour qu'ils agissent, qu'ils soient inoculés d'individu à individu par un contact direct et intime, la propagation épidémique de l'infection à laquelle ils appartiennent ne pourra pas avoir lieu. On constatera peut-être, dans cerlaines conditions, un nombre assez grand de cas sporadiques, mais ce sera tout. C'est précisément ce qui a lieu pour la syphilis. Au contraire, si les agents infectieux sont volatils, s'ils sont transportables par l'air, par l'eau, par le lait, comme le fait existe pour la plupart des maladies infectieuses, les maladies auxquelles ils appartiennent ont la plus grande facilité de prendre un développement épidémique; c'est ce qui arrive en effet, les épidémies de fièvre jaune, de choléra, de typhus, de fièvre typhoïde, de variole- en sont des exemples.

Mais la nature volatile d'un agent infectieux ne suffit cependant pas pour assurer à la maladie un développement épidémique. En effet , certaines infections existent en permanence dans certains pays, le choléra dans l'Inde, la fièvre jaune sous les tropiques ; cependant ce n'est qu'à des intervalles assez éloignés que nous voyons ces maladies se propager par voie d'épidémie loin de leur pays originaire et s'étendre à de très-grandes distances. De môme, la fièvre typhoïde et la variole existent en permanence dans les grandes villes; elles y sont endémiques, à chaque inslimt elles y font des victimes isolées. Cependant il est assez rare de voir s'établir des épidémies véritables de fièvre typhoïde ou de variole, maladies éminemment contagieuses cependant. Il faut donc autre chose pour l'établissement d'une épidémie qu'une cause tenant à la nature de l'agent infectieux. Oii doit-on chercher celte autre chose? Est-ce dans les conditions atmosphériques ou telluriques, dans l'abondance ou dans l'absence des pluies, dans le niveau de la couche d'eau souterraine? Nos connaissances ici sont presque complètement nulles, à part cependant les données dues à Buhl et à Pettenkofer sur les rapports des épidémies avec les variations du niveau de la couche d'eî\u souterraine dont je vous ai parlé. Dans ces derniers

temps, ces rapports ont même été fortement contestés et M. Albin iV) soutient, avec des statistiques à l'appui, que, contrairement à la doctrine de Pettenkofer, Tépidémie monte en même temps que le niv«\'m de Teau. Quant à Tinfluence de l'ozone atmosphérique, dont on a t;iit si grand bruit jadis, il semble qu'elle est complètement nulle.

Si les conditions extérieures qui amènent l'établissement des épidémies nous sont inconnues, nous ne sommes pas mieux fixés sur les conditions individuelles qui concourent au même résultat ; cependant il est certain qu'il se passe alors dans la constitution individuelle une modification qui augmente la réceptivité morbide. Ces modifications dans la réceptivité des sujets, sur lesquelles avec juste raison M . Chauffard (2) a insisté, nous échappent dans leur cause etleur nature jusqu à ce jour. Ce qui vient encore militer en faveur de leur existence, c'est précisément la marche qu'affectent les épidémies elles-mêmes. En effet, les épidémies ont une période d'augmentation, une période d'état stationnaire et une période de déclin après laquelle elles disparaissent. Pour expliquer cette disparition qui survient au moment où il existe, répandue dans le milieu extérieur, une énorme proportion d'agents infectieux, on a invoqué les circonstances atmosphériques (abaissement de la température, grandes pluies , eic), et l'on a cherché dans les conditions individuelles des causes empêchant la propagation de la maladie. Les variations de l'état atmosphérique n'ont pu rendre compte des faits ; il en est de même de certaines interprétations des conditions individuelles. On a dit que la disparition des épidémies était due à ce qu'il n'existait plus d'organismes capables de contracter la maladie, ceux qui n'étaient pas atteints ayant une immunité due à une attaque antérieure. Pour expliquer notamment la cessation des épidémies de variole, on avance que la maladie s'éteint faute de sujets, tous ceux qui ne l'ont pas eue ayant été vaccinés peu de temps auparavant, ou bien ayant été frappés de variole autrefois. Ces explications ne soutiennent pas un instant le raisonnement; il faut en revenir àcetle idée de modificiilions dans la réceptivité morbide des sujets dont je vous parlais tout à l'heure, bien que sa nature nous soit encore inconnue.

(1) Albin, ZeiU. f. Epid., 1874.

(5) Chauffard, Acail. de méd. Discussion sur Véiiologie de la fièvre tffphoide^ 18? 7.

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