CHAPITRE V
Sommaire. — Tout a ét^ dit sur la dyspepsie neurasthénique ; nous nous contenterons ici de préciser quelques points de détail. — Dyspepsie par atonie gastro-intestinale et dyspepsie hypersthénique. — Les faux hyperchlorhydriques ; hyperchlorhydrie en feu de paille. — Les régurgitations par spasmes pyloriques. — Régime alimentaire pour les cas moyens. — Avantages et dangers du régime sec. — L'atonie intestinale et son traitement.
Sur Fimportance, sur la constance, sur la précocité, sur la ténacité des troubles dyspeptiques chez les neurasthéniques, tout, j'imagine, a été dit. Il me paraît fort inutile de les décrire ici, ce que j'aurais à en dire faisant, à peu de chose près, double emploi, avec les pages si judicieuses que M. Albert Mathieu*, M. A. Robin ^ M. Linossier ^, leur consacrent dans des ouvrages qui n'ont, à rheure actuelle, rien perdu de leur vérité.
(1) A. Mathieu. Neurasthénie, 1899, et Traité des Maladies de V Estomac (1901).
(2) A. Robin. Les Maladies de VEstomac, 1900, 1901.
(3) Linossier. L'Hygiène du dyspeptique, 1900. — Voir encore Debove et Frémond. Traité des Maladies de VEstomac. — Gilbert Ballet. Hygiène du Neurasthénique, 1897.
De Fleur\. — Neurasthénie. dO
De leurs descriptions, on peut dire classiques, et de mes nombreuses observations personnelles, je ne veux retenir que ce qui peut nous éclairer au point de vue thérapeutique.
La dyspepsie neurasthénique ^ telle qu'elle a été conçue tout d'abord par M. Bouveret, apparaît, aujourd'hui, comme une vérité quelque peu schématique. J'estime pourtant qu'en principe, il a raison d'envisager la dyspepsie neurasthénique ainsi qu'un phénomène d'atonie musculaire et d'appauvrissement de la sécrétion. Le neurasthénique typique, élémentaire et, pour ainsi dire, idéal, est un être sans appétit, qui mange sans entrain, que quelques bouchées rassasient, dont l'estomac se gonfle, comme paralysé dans sa musculature par la seule présence des aliments, tandis que ses appareils glandulaires sécrètent paresseusement un liquide pauvre en acide chlorhydrique et en pepsine. Même atonie dans Fintestin, dont les parois distendues par les gaz ne savent plus se contracter, fût-ce pour l'expulsion ou bol fécal; la constipation est, en effet, un signe habituel de la neurasthénie, de même que la torpeur fonctionnelle du foie qui donne peu de bile, stérilise mal le contenu de l'intestin, détruit imparfaitement les toxines, de même aussi que l'insuffisance du pancréas, d'où la peine qu'ont les névropathes à émulsionner et à tolérer les matières grasses.
11 me souvient que mon collègue M. Frémont présenta, voici quatre ou cinq ans, à l'académie de méde-
cine, une première série de chiens, dont il avait isolé Testomac par abouchement du cardia dans le duodénum, en ne laissant la poche gastrique reliée au reste de l'organisme que par ses connexions vasculo-nerveuses naturelles. Transportés de Nice à Paris, ces chiens furent atteints de surmenage passager, occasionné par la trépidation du chemin de fer, et sans doute aussi par la peur inséparable d'un premier voyage. Au moment de leur arrivée à Paris, toutes les bêtes, sans exception, étaient atteintes d'extrême flaccidité et de distension des parois de l'estomac, en même temps que de suppression complète de la sécrétion glandulaire. Quelques heures de repos suffirent pour rendre aux fibres lisses leur ténacité et aux glandes leur suc gastrique. Un surmenage à la fois physique et émotionnel avait produit une véritable dyspepsie neurasthénique expérimentale. Le névropathe aslénique type est pareil aux chiens de Frémont, anorectique, distendu, anachlorhydrique ou tout au moins hypochlorhydrique, hypocholique, hypopancréatique et constipé.
Le manque de tonus dont il souffre aux bras et aux jambes, et qu'il nomme fatigue quand il s'agit des muscles striés de la vie de relation, s'appelle ici dyspepsie par atonie gastro-intestinale (Bouveret) ou dyspepsie nervo-motrice (Mathieu) * quand il s'agit des fibres lis-
(1) A l'expression « nervomotrice », M. Mathieu préfère actuellement celle de sensitivo-motrice, qui ne préjuge d'aucune idée doctrinale et tient compte des phénomènes d'hyperesthésie douloureuse.
ses du tube digestif. Théoriquement Tinsuffisan ce sécrétoire des glandes doit marcher de pair avec Tatonie musculaire, Tune et l'autre étant sous la dépendance du même système nerveux centrifuge.
Mais il s'en faut que, dans la pratique journaliëre, ce type de neurasthénique à misère physiologique complète, se rencontre à l'exclusion de tout autre ; sa fréquence me paraît être de six à sept sur dix ; mais les trois ou quatre autres donnent des signes indéniables d'hypersthénie gastrique, pour employer le mot de M. Robin, c'est-à-dire de contracture spasmodique de l'anneau pylorique avec hyperacidité du contenu. Contradiction apparente, mais apparente seulement, si l'on veut bien considérer que toute faiblesse est eh même temps irritable, et que l'épuisement nerveux peut aussi bien s'accompagner de spasmes musculaires que de flaccidité, de sécrétion excessive que de sécrétion tarie *.
M. Mathieu ^ dans le chapitre qu'il consacre à la dyspepsie neurasthénique, reproduit l'observation extrêmement typique d'un tailleur de dix-neuf ans qui, à la suite de très gros tourments de famille, tomba dans un état d'extrême faiblesse, d'incapacité au travail et de décou-
(1) C'est là, en effet, une loi générale de physiologie : le cerveau d'un chien, expérimentalement anémié, devient paroxystique et donne des convulsions alors qu'il est tout près de l'épuisement définitif. C'est surtout en matière de système nerveux qu'il est juste de dire que les extrêmes se touchent, puisque l'extrême excitation peut se changer en surmenage et puisque la dépression peut aboutir aux spasmes (Voir à ce propos le précédent chapitre).
(2) Loc, cit., p. 68.
ragement qui contrastaient avec sa mine rouge; constamment las et courbatUj la tête cerclée de plomb, il dormait peu et mal d'un sommeil bourrelé de cauchemars pénibles. Il avait, aprës les repas, de la pesanteur au creux de Testomac, des bouffées de chaleur, de la somnolence presque invincible, des renvois acides. La nuit, vers 2 heures du matin, quand son estomac était vide, il était pris de crises douloureuses avec sensation de brûlure à Tépigastre, Chez lui, les crises de diarrhées alternaient avec la constipation. Son estomac était très dilaté, et il avait aux doigts les nodosités de Bouchard.
D'après Thypothèse de Bouchard, on aurait dû trouver chez ce malade, un appauvrissement de la sécrétion du suc gastrique avec diminution marquée de l'acide chlorhydrique. Or l'analyse après repas d'épreuve, démontra une hyperchlorhydrie très nette.
J'ai eu souvent occasion, dans ma pratique journalière, d'observer des cas tout à fait analogues à celui de M. Mathieu. Les neurasthéniques qui, soit à Tanalyse chimique du suc gastrique, soit au simple examen clinique, donnent des signes d' hyperchlorhydrie, sont loin d'être rares. Mais j'ai quelques raisons de croire que, chez un grand nombre d'entre eux, l'hypersécrétion gastrique et l'hypersthénie ne sont pas fondamentales, mais simplement épisodiques. Ce sont, je pense, des réactions d'excitation sur un fond de faiblesse.
Voici ce qui me le fait croire.
Nos deux graphiques 26 et 27 sont ceux de deux neurasthéniques au teint rouge, à Tœil brillant, aux digestions malaisées avec renvois acides, et sensation de faim douloureuse sitôt que Testomac est vide. Ils se plaignent Tun comme l'autre d'une lassitude profonde avec état mental extrêmement mélancolique; ils ont de l'insomnie, avec des sommeils brefs pleins de cauchemars dramatiques, de la céphalée en casque, de l'asthénie génitale, des vertiges, tout le cortège habituel de la neurasthénie. L'un, M. Wilham E... (v. p. 76), âgé de quarante-sept ans est un Américain, fils d'alcoolique et lui-même extrêmement porté à demander secours aux préparations toniques;, il boit par jour de nombreux verres de Porto et de sherry brandy. L'autre, M. Léon M... (v. p. 74), âgé de cinquante-deux ans, se plaint de ses misères avec force gestes et une loquacité qui m'induisent à l'interroger sur ses habitudes de table. Il mène en province une vie oisive, et c'est son habitude de prendre, matin et soir, l'apéritif avec quelqu'un de ses voisins, et de déjeuner ensuite au bourgogne.
Je suis parvenu à convaincre ces deux malades de la nécessité absolue, immédiate pour eux, de renoncer à l'alcool, me refusant à entreprendre tout traitement s'ils n'y apportaient pas leur collaboration en se soumettant au régime.
Us tinrent à peu près leur promesse. Ainsi qu'on peut le voir sur le graphique, il en résulta, pour tous deux, une diminution marquée de la pression sanguine, avec
ralentissement du pouls et augmentation assez notable de la force dynamométrique, cependant que Tétat mental s'améliorait considérablement. Mais ce qui est surtout intéressant, au point de vue qui nous occupe en ce moment, c'est que Tun et Tautre cessèrent de manifester les symptômes de Thyperchlorhydrie, peu après qu'ils se furent soumis à la suppression de Talcool. M. William E... a eu dans le cours de son traitement deux rechutes d'hyperacidité, coïncidant avec retour des idées sombres et des mauvaises nuits. Or, à ces moments-là, à ce que m'affirma sa femme, il s'était affranchi de son régime et rebuvait de Falcool. Chez M. Léon M..., sous Tinfluence de la suppression radicale du vin et de Falcool, sous Tinfluence aussi des bains électriques statiques, la pression sanguine tomba en peu de jours de 22 à 12 ou 13 centimètres de mercure ; à ce moment-là, le malade
gardait encore toutes les marques de la dépression physique et mentale et restait fort neurasthénique ; mais il ne donnait plus aucun signe d'hypersthénie ; l'absence de la faim notamment, son indifférence devant la nourriture, la suppression du pyrosis et des crampes d'estomac montraient que d'hyperchlorhydrique, il était devenu nettement hypopeptique. A ce moment, il ressemblait au type décrit par M. Bouveret, la tonicité des parois stomacales étant aussi débile que la sécrétion. Il me fallut user du massage de l'estomac et des injections salines pour redonner à Léon M... une sécrétion stomacale voisine de la normale. •
Je tiens pour vraiment instructives les deux observations typiques qui précèdent ; elles me paraissent prouver clairement ce que j'avançais tout à Fheure, à savoir que rhyperchlorhydrie n'est qu'accidentelle chez beaucoup de neurasthéniques. Il s'en faut d'ailleurs que l'alcool soit seul à agir de la sorte et comme apéritif excessif, si je puis dire. Chez nos névropathes, la muqueuse de l'appareil digestif est une surface nerveuse à la fois faible et irritable, comme tout le reste de l'organisme ; je connais beaucoup de malades qui m'ont donné les signes de Thypersthénie stomacale toutes les fois qu'ils ont absorbé des gouttes amères, de Tacide chlorhydrique, du thé très fort, voire même des entremets extrêmement sucrés ; la suppression de ces substances irritantes supprimait aussitôt Fhyperacidité. Il y a plus : si, par une médication tonique générale et toute mécanique, comme la douche, le bain salé, la cure d'air, l'étincelle statique, l'injection saline, vous excitez le système nerveux central au delà d'un certain degré, vous en arrivez fréquemment, non seulement à réveiller l'appétit qui dormait, mais à produire un excès de sécrétion gastrique et de contractilité pylorique, qui donnent au patient la maladie contraire, de celle qu'il avait en venant vous trouver. C'est que beaucoup de médecins ont grand'peine à se figurer jusqu'à quel point est sensible la réaction nerveuse de leurs malades ; intimement persuadés que leurs misères sont peu ou prou imaginaires, ils les accablent de traitement, pensant
ainsi forcer la résistance du moral et convaincre le sujet que le voilà guéri. C'est ainsi que, d'accidentelle qu'elle était au début, Thypersthénie gastrique peut devenir habituelle*.
C'est ici qu'il faut dire un mot de Tamaigrissement, parfois extrême, auquel peu de neurasthéniques échappent au cours de leur évolution morbide.
Les neurologistes s'accordent généralement à mettre ce dépérissement, cette cachexie passagère et d'ailleurs peu inquiétante, au compte des troubles digestifs, de Fanorexie souvent profonde ou de la mauvaise utilisation des aliments ingérés, et je crois bien que cette interprétation est la bonne pour un certain nombre de cas. Mais, chose curieuse, c'est surtout dans le moment oii on les traite en vue d'améliorer leur nutrition, que nous voyons les neurasthéniques brûler leurs graisses de réserve avec une intensité telle, que beaucoup d'entre eux, pendant deux ou trois mois de suite, perdent de 500 à 1 000 grammes de leur poids par semaine. Il est fréquent
(1) J'ai vu deux cas d'hyperchlorhydrie névropathique atteindre à leurs conséquences ultime» et nécessiter la gastro-entérostomie pour sténose invincible de l'anneau pylorique. Il s'agissait dans les deux cas de neurasthéniques arthritiques chez qui, faute d'un régime ration nel, l'hypéresthésie gastrique avait pris racine et était devenue habituelle ; par un entraînement dont la progression se suivait aisément, on voyait le pylore se resserrer d'une façon spasmodique, intermittente tout d'abord, puis continue, et finalement irréductible, C'est là un frappant exemple de ces troubles fonctionnels, qui finissent par devenir organiques et anatomiques. Parallèlement aux rétrécissements cicatriciels après ulcères ronds, il y a, je crois bien, des rétrécissements fibreux du pylore, qui ne sont que la période ultime d'uji trouble primitivement spasmodique. C'est pour l'orifice inférieur de l'estomac l'analogue de ce que sont certaines formes de sclérose cardio- artérielle si bien décrite par M. Huchard.
de leur voir reprendre un peu d'embonpoint, aussitôt que cesse la cure. Ils nous donnent en même temps des signes d'hyperchlorhydrie, nous les voyons manger avec un appétit farouche, parfois stupéfiant, cependant que leur état mental, moins aveuli, passe de la mélancolie dépressive à la mélancolie anxieuse, et, de torpide qu'il était, devient sombre, énervé, larmoyant, avec des colères fréquentes, des impatiences dans les jambes, des moments d'excitation psychique. Si dans ces moments-là on analyse plusieurs jours de suite les urines, on s'aperçoit souvent que l'on est en présence d'un véritable diabëte azoturique passager. Chez un de mes malades, la quantité d'urée émise en vingt-quatre heures s'élevait à 55 ou 56 grammes, et chez un autre, à 61 grammes. L'un d'entre eux avait pris coutume de se faire, tous les matins, une injection hypodermique de 10 grammes de la solution saline concentrée ^ de Chéron ; l'autre prenait dans un établissement, auquel manquait la direction d'un médecin, des douches rudes et très froides d'où il sortait, en même temps, brisé et énervé. Chez l'un et l'autre il s'agissait manifestement d'une réaction trop active, d'un véritable emballement du système nerveux fouetté à l'excès par l'excitant thérapeutique, Il n'y avait pas seulement appétit boulimique , mais accélération
(Ij Phosphate de soude 4gr.
Sulfate de soude X
Chlorure de sodium 2
Acide phénique neigeux i
Eau stérilisée i . . .. 100
tout à fait démesurée de la nutrition avec exaspération de l'état mental ; Ténergie transmise au malade, au lieu de demeurer sur place et de s'accumuler pour faire des réserve de tonus et de force, s'écoulait immédiatement sous forme de combustion excessive *. Désormais quand pareille chose tend à se produire chez un de mes malades, je m'empresse de réduire à une dose très minime les stimulations méthodiques que je crois utile d'infliger au système nerveux pour refaire sa vitalité, et je prends soin de tempérer leur effet à l'aide de la douche statique sans étincelles, du repos prolongé dans la position horizontale, des préparations de valériane, ou d'autres modérateurs de la nutrition, tels que l'antipyrine, les préparations arsenicales et Tacide cacodylique.
Ici encore nous avons affaire à un phénomène d'excitation, d'autant plus ample que la résistance du système nerveux est moins grande. Tout en cherchant à modérer, quand il prend des proportions extrêmes, l'amaigrissement des neurasthéniques, je ne crois par devoir m'en alarmer outre mesure. Ceux-là sont, au total, plus près de guérir, que ces neurasthéniques à torpeur profonde qui se refusent à manger, qui n'ont pour ainsi dire plus d'urée dans l'urine, et qui montrent de toutes parts, la plus tenace et la plus parfaite atonie.
(1) Il n'y a pas qu'une thérapeutique trop stimulante pour amener l'excès de combustion, l'azoturie et l'extrême amaigrissement chez les neurasthéniques et les mélancoliques. On voit parfois un tourment très intense et très prolongé agir à la façon d'une épine irritante, et suffire à déterminer une accélération excessive de la nutrition avec atnaigrissemertt, insomnie, irritation psychique et hyporchlorhydrie.
A côté de cette hyperchlorhydrie alcoolique, médicamenteuse ou mécanique, je voudrais voir classer une autre forme assez fréquente, je crois bien. C'est une hypersécrétion gastrique en feu de paille, et telle, que le malade souffre de la faim et semble avoir à sa disposition une quantité inépuisable de suc gastrique; il absorbe voracement un repas copieux et le digère mal, le suc gastrique s'étant tari, bien avant d'avoir fourni à la besogne qu'on en attendait. Il est fréquent de voir les névropathes se mettre à table avec un appétit qui paraissait brillant, mais qui se lasse presque aussitôt qu'ils commencent à le satisfaire. D'autres continuent de manger par vitesse acquise, comme ils font beaucoup de choses ; si, par hasard, on les dérange pour une minute ou deux après le premier plat, ils reviennent se mettre à table tout étonnés de constater qu'ils sont déjà rassasiés. S'ils ne mangent pas davantage, leur digestion se fait fort aisément, alors que, d'ordinaire, quand ils faisaient unrepascomplet, l'insuffisance de la sécrétion gastrique se traduisait par de la lourdeur, du ballonnement, de la congestion du visage, de la somnolence, etc.
Voilà donc toute une catégorie de malades chez qui l'appétit est ardent jusqu'à devenir douloureux, et qui cependant digèrent mal par hypopepsie ; pour ce motif, à mon sens très plausible, que leur estomac — se comportant en cela comme le fait constamment le reste de leur organisme — a des moments d'excitation tout de suite épuisée. C'est ainsi que leur main qui serre fort le
dynamomètre une fois, ne peut ni soutenir ni répéter souvent Teffort. Rien ne me paraît plus conforme à l'ensemble du tempérament neurasthénique, et je crois bien que les auteurs, dans leurs classifications, n'ont pas tenu un compte suffisant de ces hyperpepsies plus transitoires que foncières.
Peut-être aussi n'ont-ils point arrêté assez longtemps leur attention sur un autre symptôme de Thypersthénie gastrique, je veux dire les régurgitations alimentaires, et cette sorte de rumination, qui n'est point rare chez nos malades. Ce phénomène se produit dans les circonstances qu'il est, je crois, facile de préciser : par exemple, toutes les fois que le névropathe dyspeptique a bu une trop grande quantité de liquide, ce liquide fût-il de l'eau, ou ingéré, parmi ses aliments, des substances poudreuses ou fragmentées, mais peu solubles dans le suc gastrique, les pépins de fruit, les amandes broyées, ou des poudres médicamenteuses, le charbon, notamment; le pain grillé réduit en poudre par les dents, finit parfois par provoquer, de même, la réaction motrice de l'estomac qui, se contractant sur un pylore spasmodiquement clos, contraint les aliments à remonter dans l'œsophage. La régurgitation se produit encore quand le sujet, trop pressé de manger, a englouti sans les mâcher et les imprégner de salive, des aliments plus copieux que de coutume ; et rien ne favorise le spasme du pylore, cause probable du retour en arrière du bol alimentaire, comme cette sorte de massage vibratoire que la voiture ou le
chemin de fer communiquent à Torganisme, quand on y monte au sortir de table. La marche à pas trop hâtifs agit de même sorte. Il découle de l'analyse de ce symptôme quelques conséquences pratiques qu'il ne faut pas oublier de signaler, quand on dicte au neurasthénique son hygiène alimentaire.
Mais, déduction faite de ces hypersthénies gastriques secondaires et passagères, il existe, n'en doutons pas, une hyperohlorhydrie foncière que Ton rencontre chez les sujets plus près du tempérament arthritique et goutteux, que chez les véritables épuisés du système nerveux. Je la crois moins banale qu'on le dit communément, mais sa réahté me paraît indéniable.
La question se pose maintenant pour nous, comn^ie pour tous ceux qui ont touché à la pathogénie de la maladie de Beard, de savoir si la dyspepsie doit être envisagée comme une cause ou comme un effet des troubles dans le fonctionnement du système nerveux. Avec Charcot, Mathieu, Gilles de la Tourette et Gilbert Ballet, j'incHne à croire que si la dénutrition consécutive aune digestion mauvaise, si les produits de la stase alimentaire, les toxines et les leucomaïnes, qui bien probablement résultent des fermentations anormales, influencent fâcheusement la fonction des centres nerveux, il n*en est pas moins vrai que la faiblesse irritable de ces centres doit être le phénomène initial d'où tout découle.
Je ne vois pas de quoi pourrait [dépendre Tatonie des parois musculaires/ et Tappauvrissement des glandes de Testomac, sinon de la misère même de l'influx nerveux qu'ils reçoivent. Ici, comme pour les muscles de la vie de relation, c'est d'un phénomène de tonus qu'il s'agit et je ne sais rien de plus essentiellement nerveux que le tonus.
Autre argument. A régime égal, j'ai toujours vu mes neurasthéniques chroniques digérer avec peine, toutes les fois que leur cerveau était désorbité par une secousse émotionnelle, par un excès de travail ou par un excès de plaisir. Le repos, la vie régulière, quelques toniques généraux suffisent la plupart du temps à atténuer la dyspepsie.
En outre, comme Charcot l'avait fait remarquer avec un lumineux bon sens, nous voyons fréquemment des malades atteints de sténose organique du pylore avec stase considérable et permanente, ne point présenter p6 troubles du système nerveux, tandis que, chez un grand nombre de neurasthéniques dont l'estomac est irréparablement dilaté, on voit les phénomènes névropathiques guérir ou s'améliorer dans de fortes proportions, sans que se modifie l'atonie de la poche gastrique.
Dans un ouvrage précédent*, j'ai beaucoup insisté sur l'utilité de soumettre à un régime alimentaire rigoureux bon nombre de malades sujets aux crises comitiales, et
(1) Recherches cliniques sur l'Epilepsie et sur son Traitement. Rueff, édit., 1900.
j'ai montré de quel secours Thygiène alimentaire pouvait être dans le traitement de leur mal. Mais je n'entendais point par là prétendre que Tépilepsie n'a d'autres causes qu'une leucomaïne et qu'une toxine digestive irritant ou empoisonnant l'écorce grise du cerveau. Il m'a toujours paru que ^élément primitif, essentiel, résidait dans l'écorce, le trouble du fonctionnement stomacal agissant seulement comme cause déterminante de la fréquence defS accès.
Et de même, en matière de neurasthénie, on peut dire, je crois, que c'est le cerveau qui commence, que l'estomac est simplement le premier muscle dont le tonus s'affaisse par insuffisance d'influx nerveux. Quelle que soit d'ailleurs la conception théorique que Ton se forme de la pathogénie du mal de Beard, il est certain que, pratiquement, le régime alimentaire doit tenir dans le traitement, une place de premier ordre. Il m'est bien souvent arrivé de vouloir épargner à mes malades les privations qu'il comporte; j'ai toujours dû y revenir. Il y a, en effet, tout un groupe très important de symptômes que la diète améliore à un tel point, qu'on ne saurait raisonnablement se priver de son secours. Actuellement, j'en suis venu à exiger de mes malades qu'ils collaborent à leur cure en se soumettant à la lettre, et sans dérogation aucune, au règlement de vie et à Thygiène alimentaire que je prends soin de détailler jusqu'à la minutie. S'ils entrent pour quelques semaines dans une maison d'hydrothérapie, je demande au médecin qui la dirige, de veiller à ce que
ces mêmes prescriptions soient très régulièrement observées. Dans presque toutes les maisons de santé d'Autriche et d'Allemagne, il y a pour les dyspeptiques des tables de régime, et les succès thérapeutiques, souvent très rapides et très complets qu'on y obtient, me paraissent dus, pour une bonne part, à cette excellente mesure.
Bien entendu, ce régime varie selon la variété de dyspepsie que révèlent Texamen clinique et l'analyse du suc gastrique. J'entends l'analyse répétée du suc gastrique; car je crois bien que sa teneur en acide chlorhydrique varie souvent d'un moment à l'autre, et subit de fréquentes oscillations , généralement parallèles aux oscillations du tonus dans les tuniques musculaires de l'arbre artériel ou les muscles à fibres striées de la vie de relation. Tel névropathe, hyperclilorhydrique quand il a bu du vin, un verre de liqueur, du café trop sucré, ou quand le temps est à l'orage, devient hypopeptique pour avoir bu de l'eau, ou lorsque la pluie est tombée.
S'il présente, d'une façon constante et stable, les signes de l'hyperchlorhydrie vraie, il faut, bien entendu, le mettre au traitement classique * trop connu pour qu'il soit utile d'y insister ici. Tout en donnant du lait, des œufs, de la viande, des légumes verts; tout en supprimant rigoureusement tout irritant local susceptible d'accélérer la sécrétion de la muqueuse, je prescris, une demi-heure
(1) Voir Linossier, le Régime des hyperchlorhydriques in Presse médicale y 13 mars 1901,
De Fleury. — Neurasthénie. 11
avant et deux heures après le repas, le bicarbonate de soude * à pleine cuillerée à café, déposé sur la langue, et balayé dans Testomac par un demi-verre d'eau de Vichy. En outre, il est bon de tempérer l'excitation nerveuse, mère de l'hypersécrétion gastrique, par le bromure, Tantipyrine bicarbonatée et la valériane.
Dans les cas, plus fréquents, où Fatonie de la muqueuse et rhypochlorhydrie foncière s'accompagnent d'hyperchlorhydrie en feu de paille, voici Thygiène alimentaire qui m'a donné les meilleurs résultats.
Aliments interdits. — Mie de pain et potages à la mie de pain ; sauces; conserves alimentaires; viandes noires ; jnetsépicés, gibiers; poissons lourds; crustacés (homard, langouste, écrevisses, crevettes); huîtres, coquillages; crudités (melon, radis, salade); aliments acides (oseille, vinaigre, tomates); aliments gras (foie gras, friture, pommes de terre frites, charcuterie); haricots secs; asperges, choux, choux-fleurs, choux de Bruxelles; oignons, navets, raves; sucreries, pâtisseries, crèmes crues, fruits crus, fromages faits, fromages à la crème.
Aliments recommandés, — Pain grillé froid; croûte de pain rassis ou pommes de terre bouillies et salées en guise de pain; œufs frais à la coque peu cuits, œufs brouillés, omelettes baveuses, maigre de jambon d'York
(1) Je sais bien qu'à l'heure actuelle il est d'usage — je n'ose pas dire de mode — de donner aux dyspeptiques hyperchlorhydriques de l'acide phosphorique à haute dose; quelques-uns de mes malades, pour l'avoir essayé, ont vu redoubler leurs crises de pyrosis ; quelques autres affirment en avoir tiré de réels avantages. Quoi qu'il en soit la condamnation de la médication alcaline, ne me paraît pas devoir être sans appel.
et de Westphalie; poissons légers (soles et merlans) grillés et bouillis, assaisonnés d'un peu de sauce blanche ; cervelles et riz de veau, viandes blanches et rouges (veau, poulet, mouton et bœuf), le maigre seulement, grillées et rôties*, plutôt un peu cuites, en quantité modérée au repas du matin, très modérée au repas du soir, lequel doit être presque végétarien. (Avoir soin de mâcher très lentement la viande; si l'on a de mauvaises dents et si la viande est dure, il faudra la couper menu à Haide d'un masticateur.) Comme légumes : haricots verts très tendres, artichauts à la sauce blanche, purées fines, soigneusement passées au tamis, de pommes de terre, de lentilles, de petits pois et de pois secs; purées de salades cuites (cresson, chicorée, épinards); laitues, endives et céleri au jus. Pour dessert : gâteaux secs sans amandes, compotes peu sucrées, crèmes cuites, fromages cuits. Aliments préparés avec un peu de bouillon et un peu de beurre de bonne qualité : poivrer peu et saler assez fort.
Si le malade a tendance à maigrir, on pourra, sans inconvénient, lui conseiller de ne manger son pain grillé qu'enduit de beurre de bonne qualité, saupoudré de sel gris. C'est en pareil cas que Thuile de foie de morue et les corps gras peuvent rendre quelque service. Je ne
(1) La plupart des traités d'hygiène alimentaire recommandent aux dyspeptiques les viandes braisées ; cuites à l'étouffée, dans leur jus, avec quantité d'oignons, elles sont particulièrement indigestes, et je crois qu'il faut les proscrire à quiconque digère péniblement et lentement.
crois pas que la viande crue soit d'un réel secours aux neurasthéniques vrais; sa seule indication est la tuberculose. Avec M- Vigouroux et M. Gautrelet, avec Huchard, j'estime qu'il ne faut donner que peu de viande et la donner bien cuite ; les neurasthéniques hypopeptiques, avec les substances azotées qu'ils ingèrent, font trop d'acide urique et pas assez d'urée; plus ils mangent de viande, plus ils fatiguent leur appareil digestif sans bénéfice vrai pour la nutrition. En outre, le fait seul de manger des viandes rouges en grande quantité fait, chez eux, un appel excessif d'acide chlorhydrique, et contribue pour une grosse part à leur donner ces faims excessives, ces défaillances, comme ils en ont souvent vers 5 heures aprës midi, ou vers le milieu de la nuit. Si vous leur donnez peu de viande, vous verrez se calmer très promptement ces faims nerveuses qui s'entretiennent par entraînement, et s'exaspèrent quelquefois jusqu'à l'angoisse. M. Charles Féré a décrit, chez les épileptiques, un phénomène de faim angoissante analogue à la « faim-walle » des chevaux. Certains chevaux particulièrement nerveux, s'arrêtent quelquefois subitement les quatre jambes raidies et rivées au sol, l'air effaré; il suffit de leur donner quelques poignées de foin ou d'avoine pour les voir se détendre et reprendre leur marche. De • même, certains neurasthéniques — car s'il s'en faut que ce symptôme soit spécial aux comitiaux — , sont pris souvent au moment de se mettre à table, d'une angoisse très particulière évidemment liée au besoin de manger;
parfois même, les premières bouchées qu'ils prennent exagèrent encore cet état^ les grisent littéralement, et leur donnent le sentiment tout à fait étrange et pénible de devenir légers, à ne plus toucher terre. Dans ces moments, leur tension artérielle est extrêmement haute; mais tout rentre vite dans l'ordre avec la suite du repas Ce symptôme qui est évidemment un phénomène de grande excitation nerveuse, disparaît pour peu que l'on évite de stimuler trop vivement l'appétit des neurasthéniques.
Précisément parce qu'ils sont sujets aux hyperchlorhydries en feu de paille, par poussées violentes et vite taries, j'estime qu'il faut leur faire faire quatre repas par jour. Au réveil, un œuf à la coque avec un peu de pain grillé et deux doigts de café; à midi, repas principal composé des aliments énumérés plus haut; à quatre heui*es, une sandwich ou deux avec une tasse de thé léger ou une demi- tasse de café noir; immédiatement après le repas de midi le café noir a l'inconvénient de retarder encore la digestion et de donner du pyrosis; il arrive même, qu'au Heu de réveiller, comme on serait en droit de s'y attendre, il augmente la somholence en augmentant la dyspepsie; pris au goûter, il garde son action tonique, et n'a pas d'inconvénients.
Plus encore que le café, le thé fort — sans doute à cause de la tannine qu'il contient — donne du pyrosis, des renvois acides, et prédispose aux régurgitations en favorisant la sténose spasmodique du pylore.
Il convient de recommander aux malades de ne pas céder au sommeil comme ils ont envie de le faire après le déjeuner; le mieux est qu'ils s'étendent dans un fauteuil, les reins calés, l'estomac étalé, et qu'après une vingtaine de minutes de ce repos les yeux ouverts, ils fassent une promenade d'une demi-heure ou d'une heure à pas lents.
Quant au régime des boissons il doit, je pense, être d'une extrême sévérité. La suppression de Talcool sous toutes ses formes, du vin, de toutes les boissons fermentées, m'apparaît comme indispensable à la bonne conduite du traitement. Beaucoup de médecins ont coutume de dire à leurs névropathes que l'alcool leur est nuisible, mais qu'ils peuvent, sans inconvénient, boire au repas de l'eau légèrement rougie, ou du vin blanc de Bordeaux coupé de deux ou trois fois son volume d'eau d'Evian, de Thonon ou d'Alet. Je dois dire que dans ma pratique, je ne m'en suis pas bien trouvé. Chez les hyperchlorhydriques, plus l'alcool est concentré, et plus il exagère l'hypersthénie motrice et sécrétoire de l'estomac; mais, chez les hypochlorhydriques, il semble que les breuvages obtenus par fermentation basse, et pauvres en alcool, comme l'eau rougie, la bière, le cidre, le poiré, accroissent notablement ces acidités par fermentations secondaires auxquelles ils doivent la surproduction de gaz, le ballonnement du ventre et de l'estomac. Donnez à un de ces malades quelques gouttes d'eau de méHsse ou d'alcool à 90^ — ce qui d'ailleurs ne me paraît pas du tout
recommandable — , et vous troublerez moips sa digestion qu'avec un verre ou deux de petite bière ou de cidre.
Et de même, le lait, excellent aux hypersthéniques, est fort mal toléré par les hypopeptiques à cause de ces fermentations butyriques et lactiques, si on commet la faute de le prendre comme boisson pour le repas.
Il est incontestable que rien ne procure d'aussi bonnes digestions que le régime sec. Les neurasthéniques hypopeptiques, pour venir en aide à leur peu d'appétit, prennent coutume de faire glisser chaque bouchée avec une gorgée ou deux de liquide. Il en résulte que leur suc gastrique, déjà trop pauvre et maintenant tout dilué, tout affadi, ne mord plus sur les aliments; pour peu qu'ils aient été insuffisamment broyés par les dents et humectés par la salive, on juge de la misère d'une pareille chimification : ce sont de véritables flaques de boue qui stagnent indéfiniment dans une poche gastrique amollie et sans réaction motrice.
Le régime sec suffit quelquefois, à lui seul, pour redonner quelque activité aux digestions, en même temps qu'un peu d'entrain à l'appétit. C'est une des bonnes trouvailles de l'hygiène moderne. Mais il a l'inconvénient grave, de ne rien faire pour l'élimination des toxines alimentaires, pour le lavage, si utile, du foie et du rein *. Il faut donc associer la méthode des repas
(1) J'ai eu occasion d'observer plusieurs cas de coliques hépatiques et de coliques néphrétiques, évidemment consécutives à l'abus du régime
•secs à celle des abondants breuvages, ce qui se peut faire de la façon suivante,
A 8, 9, 10, 11 heures du matin; à 4, 5, 6 heures du soir, c'est-à-dire dans les moments où Festomac est vide, un grand nombre de mes malades prennent un verre de bon lait coupé d'un tiers d'une eau alcaline ou indifférente. On y joint, avec avantage, une cuillerée d'eau de chaux médicinale. Dans ce cas, le repas du matin et le goûter doivent être supprimés ; ils sont remplacés par le lait qui, même additionné d'eau, est un aliment très complet. Si Testomac de mes malades se refuse à digérer le lait — ce qui n'arrive que rarement grâce à la méthode employée, — je leur demande de boire simplement, à intervalles réguliers, un verre aux deux tiers plein d'une eau facile à digérer. Les professions sont nombreuses où il est possible de prendre un peu d'eau ou de lait sans interrompre ses occupations.
Cette façon de faire, qui unit au régime sec le lavage continu du sang, ne favorise pas beaucoup la contraction intestinale. Presque totalement sevré d'aliments fermentes ou fermentescibles, l'intestin réagit moins encore qu'auparavant ; les diarrhées noires et fétides, survenant par accès, disparaissent complètement; le
sec, si bien que j'en suis venu à ne jamais prescrire la suppression absolue des boissons, même aux obèses qu'il s'agit de faire maigrir. A condition de faire boire les dyspeptiques aux heures où l'estomac est vide, on peut, sans inconvénients pour leur digestion et avec grand avantage pour leur état général, leur faire absorber un litre par jour d'eau pure, de lait ou de quelque breuvage diurétique (eau lactosée, tisane de queues de cerises, etc., etc.).
volume de Turine émise en vingt-quatre heures s'accroît considérablement, la constipation demeure plus tenace que jamais, surtout chez les malades qui prennent beaucoup de lait. Dès lors, il devient nécessaire pour toute la durée du traitement, de donner aux neurasthéniques des laxatifs quotidiens, dont on changera fréquemment la formule, pour éviter que Tintestin ne se blase, ainsi qu'il fait bien vite d'un même purgatif. Chaque soir, à l'heure de son dîner ou à l'heure de son coucher, le neurasthénique prendra cascarine ou euonymine, rhubarbe, tamar, grains de santé ou cachets laxatifs ; et le lendemain matin, après une garde-robe ainsi obtenue, il fera bien, s'il a quelques loisirs, de pratiquer un grand lavage de son gros intestin. Pour combattre leur constipation, je conseille souvent à mes névropathes des lavements à Teau salée ; de même que l'injection souscutanée ou intra-veineuse provoque le relèvement de la tension artérielle par resserrement de la tunique musculaire de tout l'arbre circulatoire, de même le lavement de sérum artificiel relève la tension intra-intestinale, favorise l'expulsion des matières fécales, et redonne quelque tonicité à la tunique musculaire du côlon. S'il s'absorbe un peu d'eau salée, c'est tout bénéfice pour le malade, son état général ne pouvant qu'y gagner.
Si maintenant nous faisons le bilan des bénéfices obtenus par un régime alimentaire comme celui que
nous venons de dire, nous constaterons qu'à lui seul il suffît à supprimer tout un cortège de symptômes qui comptent au nombre des plus pénibles et des plus importants du mal neurasthénique.
A un régime bien compris et retouché comme il convient après quelques tâtonnements inévitables, on ne voit guère résister la dyspnée mécanique ou la dyspnée toxialimen taire, la congestion de la face, la somnolence d'après le repas, l'extrême baisse de la tension artérielle qui le précède, Textrême hausse qui le suit^ Sous l'influence de la seule hygiène alimentaire, j'ai vu cent fois s'atténuer ou disparaître non seulement les malaises gastriques proprement dits, mais le vertige neurasthénique, les douleurs névralgiformes, les douleurs vésicales, un très grand nombre d'insomnies ; sans compter que, chez beaucoup d'hyperchlorhydriques, la suppression de tous les irritants de la muqueuse et de tous les excitants du système nerveux central, suffît à amener une détente générale, oii leurs souffrances digestives comme leur irritation mentale trouvent un grand apaisement. Il n'est pas rare de voir les neurasthéniques excités, ceux-là surtout qui sont plutôt arthritiques, goutteux et artério-scléreux que proprement déprimés, n'avoir pour ainsi dire point besoin du traitement qui s'adresse surtout au système nerveux, et trouver dans le seul régime, au lieu de l'état d'esprit sombre, inquiet
(I) Voir page 43 le graphique n» 9.
et farouche, hargneux et colère où ils vivaient, une légèreté détendue, un bien-être allègre, et, pour tout dire, une euphorie qui les réconcilie avec la vie.
Mais il est juste de dire aussi que, chez les vrais déprimés à l'estomac atone et hypochlorhydrique, le meilleur régime du monde qui leur donne la paix digestive, ne leur redonne point la joie ; il supprime chez eux tous phénomènes d'excitation, de fausse congestion, d'énervement, mais il les laisse dans un état d'indifférence et de torpeur, de mollesse vitale et de fade mélancolie, qui nécessitent, comme seconde partie du traitement, l'intervention de la médication tonique.