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CHAPITRE VIII

Sommaire. — L'état mental est-il primitif, oa secondaire aux antres symptômes neurasthéniques. — Parallèle avec Thjstérie. — Le D' Dubois, de Berne, et son mémoire sur les troubles gastro-intestinaux du nerrosisme, discussion. — Une obserration où lliTstérie et la neurasthénie évoluent successivement chez le même sujet. — Nécessité de séparer la formation mentale hystérique, de la formation mentale neurasthénique.

L'importance de l'état mental dans l'ensemble symptomatique de la neurasthénie est assez évidente pour qu'il me paraisse inutile de me justifier d'avoir consacré trois chapitres de cet ou\Tage à ce point spécial.

D'aucuns pensent que tout est là, que la psychologie du neurasthénique donne la clef des autres symptômes, et que sa maladie entière n*est rien qu'une création d'un esprit malade, autrement dit, une psycho-névrose subjective, à peu près dénuée de tout substratum objectif. La génération médicale qui précède immédiatement la nôtre, enseigne, à l'encontre de l'opinion ci-dessus, qu'il faut chercher dans la dyspepsie gastro-intestinale, symptôme initial, la genèse de tous les phénomènes nerveux et mentaux du mal de Beard.

Demandons-nous, à l'aide d'arguments aussi rigoureux que possible, s'il faut adopter l'une ou l'autre de ces doctrines, ou bien encore en préférer une troisième, en vue d'instituer, l'expérience aidant, un traitement vraiment rationnel.

Les troubles digestifs des névropathes tiennent une si large place dans les préoccupations du malade et du médecin qui le soigne, leur précocité, leur importance, leur constance, leur ténacité sont tels, qu'après des maîtres comme Broussais, Beau et Bouchard, toute une école devait inévitablement donner la dyspepsie pour mère à la névrose.

Par contre, les neurologistes spécialisés ont une tendance professionnelle à faire dépendre, de modifications premières du système nerveux central, tout l'ensemble symptomatique y compris les troubles dyspeptiques. Nous avons déjà vu en quels termes M. Gilbert Ballet, dans son Hygiène du Neurasthénique définit l'amyosthénie, qui lui apparaît comme « un trouble purement psychique ».

A prendre la question de ce point de vue-là, on en peut dire autant de l'atonie gastro-intestinale, de l'asthénie génitale, de la plaque cervicale et de la plaque sacrée, de tels symptômes qu'on voudra. Il est certain que l'on rencontre fréquemment, à l'origine de la névrose, un tourment, un chagrin, un surmenage d'ordre intellectuel ou sentimental; que la dépression psychique tient fréquemment le premier plan, qu'un phénomène apparaît.

s'aggrave, ou s'améliore, sans qu'il soit toujours facile de discerner exactement la raison suffisante d'une telle instabilité; qu'un malheureux épuisé amène pourtant au dynamomètre une cinquantaine de kilogrammes, et que tel autre, qui tient à peiné sur ses jambes, supporte le choc inopiné du médecin qui fait l'expérience de lui sauter sur les épaulée. En somme, mille bonnes raisons paraissent militer en faveur de cette idée que — si les neurasthéniques ne sont pas tout à fait des malades imaginaires — on est pourtant en droit de dire qu'ils sont atteints d'une maladie de l'esprit, et notamment d'une parésie de la volonté, qui joue le plus grand rôle dans la genèse des morndres accidents.

C'est une tendance analogue que l'on retrouve dans les leçons de M. Gilles de la Tourette sur les Etals netirasthéniques. Comme M. Gilbert Ballet, il pense que, pour n'être pas hypnotisables, au sens précis du mot, nos malades sont cependant justiciables du traitement psychothérapique, de la suggestion à Tétat de veille. 11 est évident, en effet, que, si la maladie de Beard n'est qu'une création purement subjective de l'esprit, il devient inutile et vraiment puéril de passer de longs jours à doucher, àélectriser, à masser, à tonifier et à soumettre aux sévérités de la diète, un homme à qui il suffirait de suggérer habilement la conviction qu'il est très bien portant.

Jusqu'ici les praticiens se sont longuement attardés à accumuler les moyens destinés à combattre ce vaste

ensemble de dépression physique et intellectuelle que nous montrent les neurasthéniques. Mais ce qui s'est passé pour la névrose sœur, pour l'hystérie, est trop instructif pour que nous n'en tenions pas compte. Grâce au magnifique ensemble des travaux de Charcot, de Pitres, de Lépine, de Gilles de la Tourette, de Babinski et de Pierre Janet, nous avons appris à connaître que c'est toujours une idée fixe, un rétrécissement du champ de la conscience, une concentration sur une seule image de toute l'attention, qui donne naissance à telle anesthésie, à telle paralysie, à telle contracture. Un malade a rêvé la nuit qu'il se cassait la jambe, et, désormais, cette jambe demeurera privée de mouvements, jusqu'à ce qu'une autre image mentale se substitue à celle-là ; telle autre névrosée mystique, ayant longuement médité sur les pieds du Sauveur maintenus en extension forcée par les clous qui les rivent à la croix, demeure, pendant des mois entiers, en contracture dans l'attitude similaire, et ne la quitte que sous l'influence des paroles du médecin, quand il dépiste l'idée et la déloge de l'esprit.

Faut-il faire subir à la thérapeutique de la neurasthénie une évolution parallèle à celle que M. Pierre Janet a imprimée au traitement des phénomènes hystériques? Peut-être, jusqu'ici, ne s'est-on pas posé très nettement cette question capitale. Dans son Traité de la Neurasthénie^ mon confrère M. Mathieu semble se rendre un compte très exact des grosses différences symptoma-

tiques qui séparent les deux névroses; le traitement qu'il institue ne se complète qu'accidentellement de psychothérapie, il faut, dit-il : « Que le médecin cherche à gagner la confiance pleine, entière de ses malades. Il convient de leur rendre confiance dans leurs forces, dans les ressources de leur organisme, espoir dans leur guérison; il ne faut pas craindre de leur expliquer pourquoi on leur conseille telle ou telle chose, mais il faut, sans raideur, affirmer son autorité. C'est de la bonne et saine suggestion, la seule dont il soit permis d'user chez les malades neurasthéniques. » On sent bien que ce n'est pas là de la suggestion véritable, et rien n'est moins comparable aux procédés de substitution formelle d'une image dont il nous faut user avec les hystériques. Déjà M. Huchard — à qui revient l'honneur de nous avoir fait connaître la maladie décrite par Beard en Amérique, — parlant à la Société de Thérapeutique (10 mai 1893) du traitement auquel il convient de soumettre les neurasthéniques, disait que leur suggestibilité est toute particulière, entendant par là, j'imagine, qu'elle n'est point celle des hystériques.

M. Gilles de la Tourette et M. Gilbert Ballet, tout en mettant au premier rang la cure psychothérapique, donnent nettement à entendre qu'elle ne rempht pas toute l'indication. Pour eux, l'état mental joue un rôle prédominant, et gouverne tous les symptômes s'il ne les crée pas de toutes pièces. Mais ils sont trop bons psychologues pour se satisfaire pleinement d'une doc-

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trine qui, tout en mettant l'état mental à Torée de la neurasthénie, n'explique pas comment Tesprit en est venu à ce point là, et ne rend aucun compte de cette systématisation cérébrale, qui se reproduit si fidèlement chez les neurasthéniques, avec son invariable cortège de stigmates physiques et mentaux.

Chez rhystérique, un événement passionnel ou dramatique , dans un cerveau prédisposé , implante une image qui envahit à elle seule tout le champ de la conscience ; grâce à des rêves répétés, l'attention a fini par se concentrer sur cette unique représentation mentale ; tout ce qui n'est pas elle est tombé dans l'inconscient; et bientôt toute la vie physique et mentale du malade n'est plus que la conséquence parfaitement logique de cette absorption de l'esprit par cette image-reine. Voilà, certes, une conception psycho-pathogénique qui se tient, qui satisfait l'esprit, et qui ne laisse guère à désirer. Sa justesse se vérifie incessamment dans la pratique, tout traitement effectif de l'hystérie se résumant à la suggestion mentale.

Mais que nous sommes loin de compte, avec la théorie courante de la neurasthénie. Qui nous dira ce qui fait qu'un cerveau se met subitement à incliner aux idées noires, et, par là même, donne une apparence de vérité au sentiment de fatigue, aux douleurs de la nuque, à l'asthénie génitale, à tous les signes qu'on le croit capable d'engendrer. On nous dit que tous ces symptômes sont de nature subjective ; mais, pour peu

qu'on y pense, c'est une explication fort peu satisfaisante. Ce sont des troubles de l'esprit; mais par quel mécanisme ont-ils pu éclore ; puisque rien ne se crée de rien»

Prenons des exemples concrets :

Je vois mourir un être cher ; j'en demeure brisé de douleur, terrassé, incapable d'une espérance, ayant perdu le goût de vivre. Nous sommes tellement habitués à voir cet état d'abattement s'associer à la perte d'un proche, que nous le trouvons naturel et logique, sans pour cela nous faire une idée claire, scientifique, philosophique, de la genëse de l'émotion triste. Nous verrons par la suite que les psychologues modernes lui donnent une explication extrêmement intéressante au point de vue de la pathogénie des maladies à idées noii^es.

Mais il s'en faut que les choses se passent habituellement avec tant de logique.

Un homme perd sa mëre, une mfere qu'il aimait d'une grande tendresse, mais qui ne lui était d'aucun soutien, d'aucun secours moral ; en la perdant, il ne perd rien de ce qui le faisait actif et énergique, hardi et résolu ; et voilà que cet homme, jusque-là ferme de caractère, devient en quelques jours, non seulement mélancolique, mais encore humble, craintif, inapte au travail de l'esprit, sans confiance, sans courage. On ne voit point ici de rapport de cause à effet entre cette représentation mentale définie, la perte d'une mère, et le fait de ne plus oser entreprendre quoi que ce soit. Dans l'hys-

térie, tout Forganisme est la proie d'une image ; dans la neurasthénie, nous voyons seulement qu'il prend une tendance, qu'il incline d*un bloc vers la dépression intellectuelle et physique, avec toutes ses conséquences i.

Notez quç, bien souvent, cette déchéance mentale, cet à vau-l'eau du corps et de Tesprit, surviennent sous rinfïuence d'un simple surmenage, ou à propos de la convalescence d'une grippe, et qu'ici la genèse du mal par l'idée devient encore bien moins intelligible. Quel rapport pouvez -vous trouver entre ce fait qu'un homme a eu l'influenza pendant huit jours, et cet autre que, désormais, le voilà incapable d'écrire, sans les plus pénibles efforts, une lettre à un fournisseur ?

Ainsi donc, nous voyons des différences capitales dans le mécanisme créateur des accidents neurasthéniques et des accidents hystériques ; les deux névroses sont d'ailleurs fort distantes par leurs manifestations symptomatiques : chez l'hystérique, une anesthésie née par autosuggestion demeure stable jusqu'au moment où une nouvelle suggestion, venue du malade ou d' autrui, intervient pour supprimer la première; chez le neurasthénique, la sensation de fatigue, l'état mélancolique subissent, d'un moment à l'autre — sous l'influence de la faim, du repos, • du soleil, d'un nuage — des oscillations ou des éclipses tout à fait caractéristiques. Il me

(1) Y comprise Tinstabilité. On sait en effet que tous les symptômes de l'épuisement nerveux ne vont pas sans réaction excitée.

paraît donc nécessaire de différencier, aussi nettement que possible, la formation hystérique de la formation neurasthénique de l'esprit, et de ne pas adapter sans contrôle, à la seconde, le traitement qui réussit si bien à la première.

C^est le reproche qu'on est en droit de faire à un neurologiste d'excellent renom, le D"" Dubois, de Berne, qui publiait Tannée dernière dans la Revue de Médecine * un très intéressant article sur les Troubles gasirointestinaux du Nervosisme. C'est une longue, vivante et éloquente plaidoirie, qui aboutit en fin de compte aux deux affirmations suivantes :

1* Toute dyspepsie nerveuse est secondaire à l'état du système nerveux, et ne l'engendre point ;

2^ Il n'y a qu'une dyspepsie névropathique et toujours elle est justiciable du traitement par la suggestion.

Pour démontrer le premier de ces aphorismes, le D"" Dubois accumule toute une série d'arguments et d'exemples qui me paraissent propres à entraîner la conviction. Pour lui, comme pour Charcot, pour Levillain, pour Gilles de la Tourette, pour Gilbert Ballet, pour Mathieu, les phénomènes dyspeptiques de la neurasthénie ne sont point la cause mais bien l'effet de la déchéance des centres nerveux. « Ouvrez les yeux, dit-il, et vous verrez que beaucoup de malades qui viennent vous consulter pour l'estomac, vous signalent

(1) 10 juillet 4900.

en même temps des troubles nerveux divers, absents d'ordinaire chez les gastriques vrais. » Chronologiquement, les symptômes nerveux lui semblent précéder les autres, et cela dans les méningites, dans les encéphalites corticales diverses, dans la paralysie générale comme dans le nervosisme simple. Tout comme lui j'ai vu, je vois sans cesse l'estomac d'un neurasthénique s'appauvrir en motricité et en sécrétion, sous l'influence d'une contrariété vive, d'une émotion, d'une insomnie, d'une fatigue exceptionnelle ; tandis que la tonicité et le chimisme s'avigourent en peu de temps à propos d'une heureuse nouvelle, d'un changement d'air, ou d'une modification dans l'état électrique de l'atmosphère.

Est-il besoin de rappeler ici ce que Charcot aimait à répéter, à savoir que*, aucun malade atteint de sténose organique du pylore, quel que soit le degré de sa dilatation gastrique et de sa stase alimentaire, ne contracte de ce seul fait, Fétat mental neurasthénique. Chez nombre de nerveux dont l'estomac est irréparablement dilaté, on voit les phénomènes névropathiques guérir ou s'améliorer dans de fortes proportions, sans que se modifie la déchéance trop ancienne de la poche gastrique. D'autre part, puisque cette dyspepsie spéciale réside essentiellement dans l'atonie des parois musculaires et l'appauvrissement des glandes de l'estomac, je ne conçois pas d'autre origine, à ce trouble fonctionnel, que l'affaiblissement de l'influx nerveux qui préside à la fois aux fonctions motrices et sécrétoires.

Pour toutes ces raisons, et pour toutes celles que nous avons déjà données, je propose d'adopter avec fermeté cette doctrine que la neurasthénie est avant tout une maladie du système nerveux, avec troubles secondaires de la digestion et de la nutrition.

Mais je me sépare nettement du D' Dubois, quand il en vient à soutenir que les troubles gastro-intestinaux, quelle que soit leur apparente gravité, ne réagissent en aucune façon sur le fonctionnement cérébral. C'est par défaut d'influx nerveux que Testomac languit et reste au-dessous de sa tâche, soit ; mais il est de toute évidence qu'il engendre à son tour, par circulation mauvaise, irritation réflexe ou intoxication, tout un ensemble de phénomènes nerveux qu'un bon régime alimentaire dissipe en peu de temps.

Dans un volume publié l'an dernier ^ j'ai beaucoup insisté sur l'utilité de soumettre à un régime alimentaire rigoureux bon nombre de malades sujets aux crises comitiales, et j'ai montré de quel secours l'hygiène alimentaire pouvait être dans le traitement de leur mal. Mais je n'entendais pas par là prétendre que l'épilepsie n'a d'autre cause qu'une leucomaïne ou qu'une toxine digestive irritant ou empoisonnant l'écorce grise du cerveau. Il m'a toujours paru que l'élément primitif, essentiel, résidait dans l'écorce, le trouble du fonctionnement stomacal agissant seulement comme cause déterminante de la fré-

(1) L'Epilepsie et son Traitement. Paris, Rueff, 1900.

De Fleury. — Neurasthénie. 15

quence des accès. Et de même, en matière de neurasthénie, c'est le cerveau qui cause la maladie de Testomac, mais à son tour la dyspepsie avec ses conséquences mécaniques ou toxiques, entretient là névrose, Taggrave et la prolonge.

M. Dubois, de Berne, dans la seconde conclusion qui se dégage de son mémoire, établit une confusion complète, et, à mon sens, absolument insoutenable, entre la dyspepsie des hystériques et celle des neurasthéniques. A cent reprises différentes, il use du mot nervosisme pour englober les deux névroses et affirmer d'autorité que, dans Tune et dans l'autre, la dyspepsie, phénomène né de l'esprit, ne résiste jamais au traitement psychothérapique, à la suggestion mentale. Pour lui, toute autre thérapeutique doit être rejetée, tout régime aboli, la suralimentation sans aucun choix devant être prescrite à tous les névrosés.

M. Sollier, M. Pierre Janet, d'autres auteurs après eux, ont décrit, chez les hystériques, des Idées fixes splanchniques et notamment gastriques ; pour cette catégorie de nerveux il apparaît désormais nettement qu'un rétrécissement du champ de la conscience peut amener et entretenir indéfiniment une dyspepsie qui ne guérira que par suggestion. Mais cela laisse intact le grand domaine de la dyspepsie neurasthénique. La confusion que fait l'éminent médecin de Berne me paraît condamnable à tous les points de vue. Pour quiconque, en effet, a observé de près les troubles digestifs habi-

tuels au mal de Beard, leur réalité objective ne peut faire de doute. J'ai cent fois essayé de n'en point tenir compte, ou encore de les éteindre par la suggestion ; jamais mes malades ne s'en sont bien trouvés, alors que le même procédé réussissait parfaitement s'il s'agissait de Tautre catégorie de névropathes.

M. Babinski a coutume de dire avec une précision et une justesse qui me satisfont pleinement : « J'appelle hystérique tout phénomène qu'une idée crée ou fait évanouir \ » Or, c'est là, si je puis dire, la ligne de partage des deux névroses. Ce qui me paraît distinguer les phénomènes neurasthéniques, c'est précisément qu'ils échappent à la suggestion. Nous nous en convaincrons à mesure que nous avancerons dans cette petite analyse.

Certes, il arrive que — même indépendamment d'un grand accident traumatique et sous l'influence d'une cause vulgaire — les deux névroses mélangent leurs symptômes. On voit alors chacune des deux maladies, associées mais non confondues dans le même cerveau, évoluer pour son propre compte, et guérir à son tour, à la suite du traitement qui lui convient.

L'observation que voici en est un exemple frappant :

M. Raymond D... vient me consulter en mai 1898, pour des troubles manifestement neurasthéniques. Il a la plaque cer.vicale et la plaque sacrée, de l'insomnie,

(1) 11 en faut pourtant excepter l'attaque convulsive que la théorie du rétrécissement du champ de la conscience ne me paraît pas expliquer d'une façon tout à fait satisfaisante.

une sensation très vive de fatigue et une telle dépression cérébrale qu'il lui est impossible d'écrire une lettre ou de lire cinquante lignes d'un journal. Sa tension artérielle est extrêmement basse (11 1/2 c. de hg.), sa main droite et sa main gauche doiirient 45 et 48 kilogrammes, ce qui peut paraître élevé pour quelqu'un qui se plaint d'une amyosthénie profonde ; il faut dire que Raymond D... est particulièrement entraîné aux exercices du corps, et que ces chiffres sont de beaucoup au-dessous de sa moyenne. Il est atteint de dyspepsie avec constipation par atonie gastro-intestinale; distension marquée de l'estomac et de l'intestin; pas d'appétit; hypochlorhydrie manifeste ; le malade a en outre du vertige neurasthénique, de l'asthénie génitale, quelques accès nocturnes de fausse angine de poitrine. En examinant de près Raymond D..., je constate que ces symptômes de neurasthénie franche cohabitent chez lui avec quelques symptômes moins précis de l'hystérie; il a un double rétrécissement du champ visuel, un peu d'hypoesthésie cutanée, diffuse, de l'anesthésie pharyngée légère. Cette seconde catégorie de symptômes tient manifestement le second plan.

En interrogeant Raymond D..., on peut remonter à Torigine des deux névroses dont il est atteint. Au lendemain d'une grippe d'allures bénignes, il a dû faire au régiment plusieurs marches fort dures ; au bout» de la quatrième, il est resté littéralement fourbu, le cœur très amolli, l'intestin subitement ballonné et parésié, les

jambes fléchissantes ; à dater de ce jour, un médecin militaire Ta constaté, le nombre de ses pulsations est tombé au-dessous de 60. C'est le point de départ de sa neurasthénie.

Quelques mois auparavant, Raymond D..., au moment de quitter Paris pour son service militaire, avait dû rompre avec une femme de théâtre dont il était extrêmement épris; à cette occasion, il avait eu comme une ébauche de crise de nerfs terminée par des larmes et, plusieurs fois, il avait senti la boule hystérique lui monter à la gorge. Mais sous Tinfluence de Téloignement et de la vie de la caserne, l'image obsédante s'était assez 'vite effacée, en même temps que tout symptôme d'hystérie.

Je soumets Raymond D... au traitement suivant : bain statique, injection quotidienne de sérum artificiel (formule atténuée de Chéron) ; un peu plus tard, stimulations du gros intestin par de fréquents lavements d'eau salée, et régime alimentaire avec suppression de toutes boissons fermentées.

Sous l'action de cette thérapeutique, la pression sanguine se relève, en huit ou dix jours, à 17 ou 18 centimètres de mercure, la force dynamométrique s'élève d'une dizaine de kilogrammes pour chaque main; le le nombre des pulsations, qui oscillaient entre 55 et 60, s'installe aux environs de 70, et dès lors, le malade retrouve sa joie de vivre, son entrain, l'usage de ses jambes, en même temps que son appétit reparaît et que

sa digestion se fait tous les jours un peu mieux. C'est à peine si, les jours de pluie, quand le ciel était sombre, cette amélioration d'ensemble subit un léger recul, de fort peu de durée d'ailleurs.

Les choses en étaient là (voy. flg. 4, p. 34 et 35) lorsque, le 6 juin, Raymond D..., en venant chez moi, rencontra son ancienne maîtresse ; elle l'arrêta pour lui reparler du passé, et ne manqua point d'aiguillonner sa jalousie; il arriva dans mon cabinet quelques instants aprës, dans un état de trouble extrême, le pouls à 104, la tension artérielle à plus de 20 centime tijes de mercure, l'esprit manifestement obsédé. A dater de ce jour, la cure, qui allait de soi, changea complètement d'allure. Je crus d'abord à une simple rechute de neurasthénie, mais, chose singulière, le traitement tonique ne semblait plus avoir aucun effet sur le malade; en dépit du meilleur régime que Raymond D... suivait avec une scrupuleuse exactitude, les troubles dyspeptiques redoublaient d'intensité, compliqués maintenant de sensations de constriction brûlante et de fer chaud à l'œsophage ; le sommçil recouvré avait disparu de nouveau, le peu qu'il en restait étant tout bourrelé de cauchemars. Je ne tardai pas à constater que, la neurasthénie demeurant très améliorée, les phénomènes hystériques, anesthésie, rétrécissement du champ visuel, passaient au premier plan. Ace moment, le graphique prend un aspect tumultueux, désordonné, qu'il garde jusqu'au moment où le malade, isolé dans une maison d'hydrothérapie, affranchi de tout régime

alimentaire, sans autre traitement que l'entraînement méthodique an travail intellectuel, guérit de sa phase hystérique comme il avait précédemment guéri de sa phase neurasthénique. Notez que le travail, qui lui était plutôt nuisible et qui l'excédait de fatigue au cours de sa neurasthénie, lui faisait grand bien au contraire, en l'arrachant à l'idée fixe, quand dominaient les phénomènes hystériques. Il me souvient que, pendant la première période de son traitement, j'avais essayé de ne soigner que par la psychothérapie la dyspepsie hypochlorhydrique très marquée dont souffrait Raymond D...; il ne s'était amélioré en aucune façon, et il avait fallu en venir au régime avec massages de l'estomac et douches statiques à Tépigastre. Or, ce qu'il y a de tout à fait intéressant, c'est que notre malade cessa d'en être amélioré à dater du moment où il devint la proie de son idée fixe; dans cette seconde période, le régime ne lui fut d'aucun secours, et c'est par suggestion que son estomac guérit définitivement.

Voilà, je crois, une observation tout à fait instructive, parce qu'elle dissocie avec beaucoup de netteté les symptômes des deux névroses, en montrant bien que, différentes d'origine et de manifestations, elles ne peuvent pas comporter le même traitement.

Si je me suis aussi longuement attardé à répondre au mémoire d^ D*" Dubois (de Berne), c'est parce que j'estime que ce qui est vrai de ce symptôme, est vrai de tous les autres.

Dès maintenant nous sommes conduits à penser :

1® Que les phénomènes nerveux de la maladie de Beard sont primitifs, et que la dyspepsie les entretient ou les aggrave, mais ne les crée point de toutes pièces ;

2'' Que. cependant Tétat mental du neurasthénique n'est pas, comme il est dans l'hystérie, créateur de symptômes. Les symptômes de la neurasthénie ne sont pas engendrés par l'idée fixe.

A ce propos, je voudrais dissiper une confusion que semblent faire un certain nombre de neurologistes, M. Dubois (de Berne), entre autres, dit à peu près textuellement : « Puisque c'est le cerveau qui commence et qui commande aux autres symptômes, c'est l'état mental qui commande à l'état somatique, le cerveau étant l'organe de la pensée. »

Oui, certes, le cerveau est l'organe de la pensée, mais il n'est pas que cela : il préside encore à la motricité et, avec l'aide de la moelle épinière, à la trophicité et à la tonicité musculaire voire même aux sécrétions glandulaires. Une fatigue du système nerveux central peut donc, sans aucune intervention de l'esprit, entraîner avec elle une fatigue de tout l'organisme, y compris Tatonie gastro-intestinale et l'hypopepsie.

C'est, je crois bien, dans cette voie qu'il faut poursuivre les recherches qui nous conduiront à comprendre le mécanisme spécial de l'état mental neurasthénique.

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