IMMINENTE
Pression artérielle
13 cm de Hg.
21 cm
Force M. droite. . . .
dynamométrique M. gauche . . .
45 kg 36 kg
54 kg - 42 kg
Nombre des globules rouges ....
Activité de réduction de sang rouge en sang noir
Seuil de la sensibilité
8 cm
1 cm 1/2
Excréta = urée émise en 12 heures.
8gr
21 gr
de roxyhémoglobine, les variations du seuil de la sensibilité, à un moment où, la tension électrique de Pair étant très forte, ils se montraient impatients et cherchaient les moindres prétextes pour entrer en colère.
Le petit tableau ci-contre donne une idée des chiffres moyens obtenus de la sorte. On y voit qu'il s'agit d'une exaltation d'ensemble de toute l'activité vitale.
Ce qu'il y a de particulièrement intéressant dans cet état d'exaltation dont je suis parvenu à prendre, pour ainsi dire, la mesure physiologique, c'est qu'on y peut voir nettement l'émotion précéder l'idée, l'état affectif devancer l'état intellectuel. Ce sont là des expressions de psychologues avec lesquelles les médecins commencent à se familiariser. Elles signifient simplement que, exaltés momentanément par une excitation extérieure puissante, comme l'approche d'un orage, nos malades se trouvent — non point exaspérés par quelque légitime motif d'indignation, — mais tendus et paroxystiques a 'priori; nous les voyons chercher tous les prétextes, saisir avidement le premier venu, éclater pour un rien, et justifier (c'est le mot même de Malebranche) par une raison plus ou moins plausible, l'emballement de tout leur être.
C'est là vraiment une des caractéristiques essentielles de l'état mental neurasthénique : à l'inverse de ce qui se passe dans l'hystérie, l'idée, bien loin d'être génératrice
de rémotion, apparaît la dernière et par simple logique, notre conscience éprouvant le besoin de s'expliquer rationnellement Tétat de paroxysme où elle se voit. La colère neurasthénique est une poussée toute physique d'énergie, dans un cerveau débile et par conséquent irritable. Souvent indifférents aux motifs les plus légitimes d'indignation, nos malades deviennent momentanément méchants pour avoir bu quelques gouttes d'alcool, pour être restés exposés la tête nue aux rayons du soleil, ou pour quelque autre cause de cette sorte; il est habituel de voir les femmes, atteintes de la névrose que nous étudions, devenir invraisemblablement irritables au moment do leurs règles, et profondément triste^s aussitôt après que la saignée menstruelle les a débilitées.
Si la colère représente l'excitation motrice, les larmes représentent une autre façon d'être de l'exaltation mentale. On sait combien les neurasthéniques sont enclins aux crises de pleurs; sous l'empire delà névrose, beaucoup d'hommes, jusque-là pleins de fermeté, s'abandonnent comme des enfants ou des femmes. On en conclut, très ordinairement, que le fait de pleurer est signe de faiblesse. Or les larmes, comme toute hypersécrétion, s'accompagnent invariablement d'une poussée d'hypertension centrale avec vasodilatation périphérique, et presque tous les phénomènes somatiques de la colère se retrouvent ici, d'ailleurs atténués. Il nous faut donc considérer les larmes comme une variété d'excitation cérébrale; c'est de l'exaltation tempérée
par la conscience de son impouvoir, qui fait que Ténervement, au lieu de s'écouler en contractions musculaires, en cris, en gestes et en trépignements, s'assouvit^ et s'en va sous la forme adoucie d'une sécrétion glandulaire.
Je ne ferai qu'effleurer en passant Thistoire des angoisses, des phobies neurasthéniques. Chez les simples déprimés du système nerveux, ainsi que, d'ailleurs, chez les dégénérés, elles ne m'apparaissent point comme un symptôme aussi exclusivement psychique que semblent le croire un bon nombre d'auteurs. L'angoisse rétro-sternale est, à tout prendre, de même nature dans l'angine de poitrine vraie, la fausse angine de poitrine, l'agoraphobie, la claustrophobie, l'anthropophobie, et toutes les phobies du monde. C'est un phénomène essentiellement vasculaire, un spasme artériel. II est dû, nous l'avons déjà dit, soit à l'anémie momentanée des coronaires, soit plutôt au mécanisme suivant : sous l'influence d'une excitation nerveuse d'origine centrale, l'arbre artériel tout entier se contracte, cependant que le cœur augmente pour son propre compte l'intensité de son impulsion ; et dès lors, la colonne sanguine, prise entre la résistance périphérique et la poussée centrale, encombre l'aorte thoracique, laquelle, dépourvue de tissu musculaire et riche seulement en fibres élastiques, se distend douloureusement, ce qui se comprend aisément si l'on songe aux lacis nerveux qui l'enserrent de tous côtés. Cette interprétation me paraît
expliquer d'une façon satisfaisante pour Tesprit, d'une part, le refroidissement des extrémités qui accompagne invariablement Tangor neurasthénique, et, d'autre part, cette sensation de poussée au cerveau, d'exaltation mentale, cette crainte poignante de mourir ou de devenir fou que connaissent les névropathes sujets à ces symptômes. On voit d'ailleurs, dans la pratique, ces fausses angines de poitrine céder souvent et de façon définitive à une bonne hygiène alimentaire. C'est que, dans bien des cas, l'estomac, distendu à la manière qu'a si bien décrite M. Malibran, en se développant en haut vers le thorax, refoule le diaphragme, soulève en même temps le cœur, coude les vaisseaux qui émergent de sa base, d'où gêne extrême de la circulation à la sortie de l'orifice aortique. Il peut se faire encore, et c'est là, je crois bien, l'opinion de M. Huchard, que les toxines alimentaires, vaso-constrictives et excitatrices de l'impulsion cardiaque, tendent à reproduire le mécanisme d'hypertension à la fois central et périphérique que nous décrivions tout à l'heure.
L'angor névr9pathique, et sa spécialisation vers tel ordre de peur, n'est donc que secondairement un phénomène psychique. C'est depuis bien longtemps notre opinion. Elle a rallié les suflFrages de deux observateurs tels que MM. Pitres et Régis dont le rapport au Congrès de Moscou sur les Obsessions et les Idées fixes ^ entraîne irrésistiblement la conviction.
Mais j'ai hâte d'en venir aux phénomènes vraiment
typiqueSj vraiment fondamentaux de Fétat mental neurasthénique. Attaquons-nous d'abord à celui qui me paraît tenir le premier plan, à la tristesse.
Depuis longtemps, mais surtout depuis l'excellente thèse de M. le D' Boissier, je suis convaincu que la lypémanie n'est qu'une sorte particulièrement profonde et grave de neurasthénie; les deux formes classiques, la dépressive et l'anxieuse, se retrouvent dans la maladie de Beard comme dans la Mélancolie: les cas extrêmes de la névrose, les cas bénins de la psychose, se confondent absolument; entre Tune et l'autre il n'y a que transition douce.
La proche parenté des deux états morbides est à constater tout de suite, parce que l'étude de Tétat mental lypémaniaque et celle de Tétat mental neurasthénique ont été suivies parallèlement, et opt donné des résultats tellement comparables qu'ils se groupent d'euxmêmes.
En 1895, paraissait dans la Bibliothèque de Philo^ Sophie contemporaine^ la thèse de médecine * d'un professeur de philosophie, ancien élève de l'école normale, actuellement directeur du Laboratoire de psychologie annexé à la clinique des maladies mentales du professeur Joffroy. Reprenant, avec des arguments plus serrés et des observations nouvelles, la théorie de l'Américain William James et celle du Danois Lange,
(1) G. Dumas : Les Etats Intellectuels dans la Mélancolie. Voir- encore, du même auteur, la traduction du livre de Lange sur les Emotions.
M. Georges Dumas établissait, avec beaucoup de force, dans ce premier travail, deux points fondamentaux : 1^ rantériorité de Témotion sur l'idée; 2* la nature toute somatique des phénomènes affectifs.
Si nous perdons quelqu'un que nous aimons, Taccablement profond où nous voilà plongés n'est pas la conséquence de nos pensées tristes,^ mais leur cause. L'annonce d'une mort occasionne à nos centres nerveux un violent et subit surmenage; il en découle un trouble grave de la circulation sanguine et une baisse générale de la vitalité : notre esprit en prend conscience, conscience vague, confuse, et c'est cela que nous nommons Tristesse. Ce n'est qu'un cran particulier — un cran inférieur — de notre activité vitale. Pour peu qu'il y demeure un certain temps, notre esprit en gardera le pli, et toutes choses ne lui apparaîtront plus que sous un jour pénible, mélancolique, pessimiste. La Tristesse n'est qu'un symptôme de l'appauvrissement de la circulation, d'un ralentissement de la nutrition; telle est, en somme, Topinion de Lange, de Ribot, de Georges Dumas, et du plus grand nombre des psycho-physiologistes contemporains *.
De mon côté, et dans mon modeste domaine, j'avais occasion d'observer au jour le jour un assez grand
(1) Tout récemment, M. Georges Dumas vient de publier, en un fort volume de plus de 400 pages, sa conception actuelle de la Tristesse et de la Joie. Plus affinée, elle ne diffère pas sensiblement de Topinion résumée ci-dessus Plusieurs chapitres sont consacrés à la psycho-physiologie, à la psycho- chimie, à la psycho-physique, à la psycho-mécanique de la Tristesse et de la Joie.
De Fleury. — Neurasthénie. 16
nombre de neurasthéniques, et je ne manquais point de m'intéresser aux variations toutes particulières de leurs états affectifs et intellectuels. Je me trouvais journellemalades qui, profondément tristes, et découragés à 9 heures du matin, guliferement plus optimistes et plus le déjeuner de midi leur avait apporté itres, voyaient leur mélancolie dépresméme disparaître pour un instant, uence d'un rayon de soleil, d'une n statique bien donnés. A bon nombre injections de sérum artificiel, dont maniement dans le laboratoire de lazare, avaient, sous mes yeux, tiré )lents de leur douleur morale, de leur nier, et leur avaient procuré, pour e sentiment d'euphorie, de bien-être îtuel où tendent les désirs de tous le^ ques-unes des observations que je fis urent vraiment la précision d'expélire, et, répétées sur des centaines de ■mirent plus le doute sur les deux
des neurasthéniques est sujet à des ipparence spontanées, mais qui dé- , de l'action stimulante, sur les centres is agents extérieurs, lumière, chaleur, de l'atmosphère, altitude, etc., etc.;
2® Il est possible, à Taide de certains agents thérapeutiques, chimiques ou physiques, heureusement proportionnés à la résistance momentanée du sujet, de placer en quelques instants ces malades dans un état mental euphorique, analogue aux périodes de bien-être qu'ils éprouvent spontanément.
Certes, cette trouvaille n'était que le rajeunissement d'une bien vieille idée. Il y a beau jour qu'on connaît Faction stimulante et réjouissante du vin, de l'alcool, du thé et du café que le langage expressif des faubourgs de Paris nomme « la graine de bonne humeur ». Pourtant, mes observations, grâce à la richesse actuelle de procédés dont dispose l'investigation clinique, revêtaient un certain caractère de précision expérimentale. J'en ai publié, ça et là, quelques-unes, que je demande la permission de reproduire ici.
Un de mes neurasthéniques, M. Lucien D..., en proie à de graves soucis d'affaires, vint un jour à ma consultation, particulièrement assailli par ses tourments habituels. Une dépression physique très marquée et notamment une extrême faiblesse du pouls (T. A. = 10 à H centimètres de mercure) accompagnaient cet accablement de l'esprit; accablement est. bien le mot, car ses préoccupations se traduisaient, beaucoup plutôt par de l'abattement et par du découragement, que par del'énervement et de l'angoisse. C'était un franc neurasthénique, absolument rebelle à la suggestion. J'en avais fait assez
souvent rexpérience pour n'être pas tenté de recommencer ce jour-là.
Sans prononcer une parole en réponse à ses doléances, je m'efforçai de rehausser d'une façon toute mécanique son énerpe nerveuse par une assez forte injection souscutanée de sérum artificiel, et par une grêle très drue d'étincelles de la machine électrique statique.
Le lendemain, M. Lucien D..., qui est un homme d'intelligence et de culture exceptionnelles, revint chez moi pour me raconter ce qui suit :
« Quelques minutes après vous avoir quitté, tout en songeant obstinément à mes échéances prochaines et, plus encore, à ma malchance habituelle, je sentis une transformation singulière s'opérer en moi. Mon corps qui tout à l'heure était si pesant à traîner, me paraissait plus léger; en venant chez vous j'avais peine à mouvoir mes jambes, et maintenant je sentais mes muscles se contracter avec une fermeté inaccoutumée. Ma pensée cependant restait encore triste, ou plutôt je me répétais machinalement, et un peu par entraînement, des phrases comme celles-ci : « Je suis perdu, j'ai assez de lutter, « mieux vaudrait cent fois être mort. Où est-il donc « Celui qui a promis la paix sur terre aux hommes de « bonne volonté?... » Et pourtant je prenais une démarche sautillante et je me surpris à siffloter un refrain dénué de mélancolie. Pendant quelques instants encore, je continuai, je crois du moins, à penser triste ; mais bientôt, je dus reconnaître que mes idées elles-
mêmes se modifiaient irrésistiblement. Sans qu'aucun motif rationnel d'espérer fût intervenu, j'entrevoyais la possibilité de solutions heureuses. L'optimisme, la joie de vivre, dont je n'avais point reçu la visite depuis longtemps, étaient entrés en moi pour quelques heures. Je suis encore, après un jour passé, sous cette bienfaisante influence. »
Les jours suivants, j^ai tâché d'utiliser le souvenir de ce petit succès thérapeutique, pour influencer le moral de Lucien D.,.; mais ici encore cette ruse de psychothérapie, qui n'eût pas manqué son effiet chez un hystérique, échoua tout à fait. L'état mental de mon malade ne s'améliora que quand je pus trouver la dose de stimulation mécanique proportionnée à la résistance de ses centres nerveux.
Par cette observation et par bien d'autres, j'ai acquis la conviction que les injections salines agissent, chez les neurasthéniques, non point du tout par la représentation mentale que se font les malades de leur effiet probable, mais à titre de stimulant vrai du système nerveux central et du cœur, à titre de tonique très comparable à la caféine.
Les recherches de Chéron et de Huchard ne tardèrent pas, en effet, à montrer que les injections salines relèvent la pression du sang, en avigourant la fibre cardiaque et en provoquant un léger resserrement de la tunique moyenne de l'arbre artériel. Aujourd'hui, il est parfaitement démontré que, sous leur influence, il est
possible de constater très habituellement un accroissement de la richesse du sang en globules rouges et en hémoglobine, une accélération très marquée de l'activité de réduction de roxyhémoglobine au sein de nos tissus, un rétrécissement souvent considérable du seuil de la sensibilité, une augmentation appréciable de l'acuité visuelle et de l'acuité auditive, une surproduction de l'urée excrétée en vingt-quatre heures, un rehaut de la force dynamométrique.
Cet effet indéniable sur l'ensemble des activités fonctionnelles s'étend, non seulement aux appareils moteurs, mais encore aux appareils glandulaires : les injections salines ont coutume d'accroître l'appétit en réveillant la sécrétion chlorhydrique des glandes de l'estomac, et c'est, sans doute, par un mécanisme analogue qu'elles combattent heureusement l'asthénie génitale. Après avoir ainsi relevé la tonicité dans l'ensemble des organes alanguis, endormis parla neurasthénie, elles atteignent l'état mental. Il faudrait, pour s'en étonner, oublier que quelques tasses de café ou quelques verres d'une boisson fermentée, changent, depuis que le monde est monde, la mélancolie en gaieté, la mollesse indécise en humeur belliqueuse. Ce moyen dont je parle beaucoup pour ravoir beaucoup expérimenté, n'a d'ailleurs rien qui le distingue des autres stimulations mécaniques bien conduites des centres nerveux, bains minéraux, douches, bains de soleil et de lumière, massage, électrisation, cure d'air, etc., etc. Tous ces procédés, quels qu'ils
soient, modifient le moral en même temps que le physique. Pour peu qu'on en abuse, ils dépassent souvent le but qu'on se proposait, énervent ou accablent au lieu de stimuler, rendent un nerveux colère, farouche ou
plus désolé qu'auparavant, au lieu de lui communiquer la joie de vivre. J'ai vu souvent les bains salés, ou le massage trop prolongé rendre bavards, irritables, impatients, colères, des enfants qu'une dose moindre fait riants et tranquilles.
L'observation que voici me paraît fort démonstrative à ce point de vue.
J'ai eu chez moi pour quelques jours, une servante extraordinairement anémique, maigre et débile. Comme ses jambes la portaient à peine, elle me demanda le moyen de recouvrer un peu de force. Médicalement elle montrait tous les symptômes de la dépression neurasthénique et de l'anémie avancée; psychologiquement c'était une apathique, une Bretonne en proie au mal du pays, peureuse et tressaillant au moindre bruit, obsédée par la crainte de la tuberculose, mais douce, soumise, incapable d'un geste brutal ou d'un mot insolent.
Je lui donnai quelques préparations ferrugineuses sans succès. Au bout de quelques jours, je me décidai à lui faire une injection sous-cutanée de sérum artificiel, et j'eus recours d'emblée à une forte dose de solution concentrée. Je n'ai prononcé d'autre phrase que celleci, bien incapable de la suggestionner : « Peut-être cette
injection va-t-elle vous donner un peu de ton, je n'en suis point bien sûr; je ne vois guère pour vous de traitement efficace que le retour au pays, et la vie au grand
air. » Environ trois quarts d'heure après l'injection,
mon attention fut attirée par un grand bruit dont se remplissait la maison. J'allai voir ce qui se passait, et je trouvai singulièrement transformée notre névropathe, si timide et si défaillante, si peureuse et si douce à son état normal : elle avait les joues rouges, les yeux brillants, le verbe haut, le geste exaspéré ; elle massacrait la vaisselle, fermait les portes à la volée, apostrophait avec indignation l'autre servante, bousculait le bébé, et donnait tous les signes de la colère dans l'ivresse. Or elle n'avait bu que du lait, et il fallut reconnaître qu'elle était ivre de sérum, comme certains nerveux sont ivres de café. Son système nerveux, exceptionnellement faible, était exceptionnellement irritable, et une dose de tonique qui, pour un sujet sain, ne lui fournit qu'une stimulation légère, bouleversait de fond en comble l'état mental de cette fille, la transportait de l'humilité à l'orgueil (elle ne cessait de parler de sa dignité personnelle, et de l'importance de sa famille à Pontivy), de la tristesse à la colère, de la douceur à l'exaspération, de l'impuissance d'agir à Factivité la plus désordonnée. Le fait est qu'elle a dépensé un nombre incalculable de contractions musculaires dans cette journée-là ; quand je l'interrogeai, elle disait avoir le sentiment que son corps était trop léger, comme prêt à ne plus toucher
terre. Sa voix, habituellement sourde et chevrotante, résonnait avec beaucoup d'éclat. La nuit elle dormit à peine.
Deux jours après, j'eus la curiosité de renouveler la tentative avec une dose de moitié moindre. Cette fois elle ne répondit point par une crise de colère, mais seulement par de l'impatience et de Ténervement, des rires bruyants et des larmes, par un besoin de remuer sans cesse, de gesticuler, de parler haut, sans autre but appréciable que d'épuiser l'excès de force momentanément accumulé dans ses centres nerveux. Quelques jours plus tard, la malade reçut une dose plus modérée encore d'un sérum beaucoup moins concentré, et je n'obtins qu'un état neutre, sans dépression des facultés mentales, mais sans animation. Une dernière tentative, avec une dose moins faible, eut un résultat plus intéressant : ma malade, dûment tonifiée, se sentit forte, calme, heureuse de vivre, contente de pouvoir accomplir son travail sans fatigue ; sous l'influence de la dose qui lui convenait exactement, son visage garda, pendant une dizaine d'heures, une expression de bonne humeur, de joie tranquille, de calme activité. Et désormais la même dose détermina presque toujours le même effet.
Après bien des tâtonnements, après avoir frappé tour à tour à la porte de la colère, à la porte des larmes, à la porte de Ténervement, à la porte de l'indifférence, j'avais fini par voir apparaître la joie de vivre, le bonheur d'agir, ce qui doit être en somme, pour un neuras-
thénique, Tétat le plus souhaitable. Je Tavais rencontrée à ce degré d'excitation légère du système nerveux qui est au-dessus de l'indifférence, au-dessous de la colère et de Ténervement. Le cycle était complet. Une pauvre servante, dont le cerveau débile réagissait facilement, venait de me révéler la hiérarchie des émotions humaines.
J^ai déjà dit et je redis bien volontiers que les observations de ce genre sont vieilles comme le mens sana ; que tous les médecins neurologistes, tous les directeurs de maison de santé ont vu s'améliorer de même l'état mental de leurs neurasthéniques sous l'influence de moyens tout à fait comparables à ceux que j'ai coutume d'employer ; la cure d'air, surtout, agit parfois d'une façon immédiate sur la dépression mélancolique à tous ses degrés. Mais dans l'esprit d'un très grand nombre de mes confrères — qu'ils causent de cette question ou qu'ils en écrivent — on peut toujours surprendre cette idée que le malade doit sa guérison surtout aux encouragements qu'ils n'ont cessé de lui donner, à cette lutte psychothérapique qui s'établit entre la volonté du médecin et Tentêtement du malade. Il y a, dans cette manière de voir, une part de vérité que nous tâcherons de dégager tout à l'heure ; mais ce qu'il faut constater tout de suite, c'est que ce renouveau de joie de vivre et d'espérance est, non seulement accompagné, mais précédé d'une accélération de toutes les énergies vitales.
Quand on observe ses malades tous les jours ou tous
les deux jours, en substituant à la partialité de son propre jugement rimpartialité des instruments de mesure, on note, sur les graphiques ainsi recueillis, la hausse de la pression sanguine et de l'état des forces, la réapparition du pouls capillaire montrant que la périphérie cède sous rimpulsion plus vaillante du myocarde, que le sang se concentre par resserrement de Tarbre artériel et chasse Teau dans les tissus péri-vasculaires, que l'hémoglobine augmente, et que la réduction du sang rouge en sang noir se fait avec une vitesse d'un quart ou d'un tiers supérieure à celle de naguère ; que le seuil de la sensibilité se rétrécit considérablement, que les échanges respiratoires sont plus actifs, la nutrition moins tardive. C'est seulement lorsque toute cette accélération vitale s'est affirmée, que la tristesse se dissipe, et que Fesprit peut de nouveau concevoir l'espérance.