‹ Les grands symptômes neurasthéniques: pathogénie et traitementChapitre 33 sur 56 · CHAPITRE X · texte numérisé non relu

CHAPITRE X

L'ÉTAT MENTAL (Fin).

Sommaire. — Le fonctionnement mineur des organes se reflète dans Tétat mental, — La tristesse neurasthénique est un phénomène de cénesthésie. — Objections que soulève cette doctrine. — L'état mental survit parfois à la guérison de l'état somatique; interprétation et conduite à. tenir en pareil cas. — Le traitement de l'état mental. — Impuissance de la suggestion. — C'est le relèvement de l'activité vitale qui guérit les neurasthéniques de leurs stigmates mentaux.

Qu'est-ce donc que cet état de mélancolie, de pessimisme, de découragement, qui caractérise au premier chef l'état mental de nos malades ? On peut, je crois, répondre sans hésitation que ce n'est rien que le reflet mental de l'état physique préalable dont nous venons de constater la réalité objective à l'aide du dynamomètre, de sphygmomètre, de l'hématimètre, du compas de Weber, de l'appareil dHénocque, de l'analyse chimique des excréta. Nous voilà bien loin de l'idée, pourtant fort répandue, d'une maladie primitivement psychique, presque imaginaire.

Au moment où le D' Chéron écrivait, en vue de sa communication au Congrès de Caen pour Favancement

des sciences (1894), sa remarquable étude sur la Neurasthénie iitéro-gastrique, nous eûmes, lui et moi, sur les symptômes objectifs de la maladie de Beard, une série de conversations d'où est née ma conception HctuoUe de la neurasthénie. Je Fai ébauchée dès 1895, dans un mémoire lu au Congrès neurologique de Bordeaux, et reproduit in extenso dans la Revue de Médecine ^\ elle peut se résumer d'un mot, beaucoup plus paradoxal en apparence qu'en réalité : il y a une anatomie pathologique de la neurasthénie.

A ridée vraiment un peu confuse et rébarbative de l'iMitéroptose et de Thépatisme, tels que les conçoit M. Glénard, Chéron a été en effet le premier à substituer ridée, à mon sens plus lumineuse et plus exacte, de viscéroptose plus ou moins générale par insuffisance do rinflux nerveux. Pour lui, le surmenage initial est au cerveau. Sous Tinfluence d'un excès sensitif ou moteur ou bien encore d'une intoxication, les cellules grises des cenlres nerveux perdent de leur vitalité, de leur influence motrice, sécrétoire et trophique ; désormais il y a diminution d'énergie fonctionnelle dans tous les organes de l'économie, qu'il s'agisse de fibres musculaires ou de glandes.

L'estomac se distend, et dans les cas graves se dUate, on même temps que sa sécrétion participe à l'hyposthénio. L'intestin, mal soutenu par une paroi abdominale

(l 10 février 1396.

affaiblie, tombe en paquet, tout en se laissant gonfler par les gaz. Le foie, légèrement hypertrophié par le surcroît de besogne que lui donnent les toxines intestinales, sort de sa loge, pèse sur le rein droit qui glisse en bas et flotte. Par leur fatigue profonde, résultant de l'affaiblissement de leur tonus, les muscles à fibres striées ont aussi leur façon de ptôse ; celle de Fappareil circulatoiï'e consiste dans la mollesse contractile du myocarde et dans la distension totale de Tarbre artériel avec hypoglobulie apparente et hypotension; chez la femme, les ligaments suspenseurs delà matrice, perdant aussi de leur élasticité et de leur tonicité, le col descend jusqu'au contact de la paroi postérieure du vagin (utéroptose ou métroptose de Chéron) ; si la femme, à un âge où les fibres élastiques commencent à devenir friables, la trentaine passée, accouche d'un gros enfant, il arrive que les parois du vagin n'opposent plus de résistance à l'envahissement de leur cavité par la vessie et le rectum : cystocèle et rectocèle sont des ptôses à leur manière ; les varices, le varicocèle, maladies par rupture de fibres élastiques et atonie des fibres musculaires peuvent rentrer, je crois, dans la même catégorie. Chez la plupart des hommes neurasthéniques, le crémaster est à l'état de flaccidité presque constante. Certains malades, qui s'observent beaucoup à ce point de vue spécial, — nous l'avons vu dans le chapitre précédent — ont attiré mon attention sur cette atonie locale, et m'ont ainsi permis de constater que, bien souvent,

elle va de pair avec l'atonie -des parois gastriques, Thyposécrétion orchitique faisant pendant à Thypopepsie*.

Voilà donc un assez vaste ensemble d'organes affaissés, demi-taris, fonctionnant au-dessous de leur tâche, et maintenus, à part quelques poussées en feu de paille, dans un état intermédiaire entre la veille et le sommeil. On comprend après un pareil groupement, que nous ayons pu prononcer tout à l'heure le mot d'anatomie pathologique du syndrome de Beard.

Mais, dira-t-on, comme nous voilà loin de la question proposée, et le singulier psychologue, à qui nous parlons état mental, et qui nous répond amyosthénie, dyspepsie, utéroptose et rein flottant ! Nous sommes beaucoup plus près de la question qu'il ne semble au premier abord. Je puis le dire en effet maintenant : l'état mental neurasthénique ne peut être rien d'autre que la conscience obscure et trouble de cette baisse de fonctionnement, de cette diminution vitale dont chaque muscle, dont chaque glande sont frappés.

L'écorce grise de notre cerveau est, comme chacun sait, le lieu où aboutissent finalement les fibres nerveuses centripètes venues de toutes les parties du corps ; ces neurones sensitifs ont pour mission principale de porter perpétuellement au cerveau, avec les sensations musculaires, tendineuses, aponévrotiques, etc., le sentiment

(1) Brown-Séquard prétendait que la faiblesse humaine provenait de l'arrêt de la sécrétion testiculaire ; mais il nous paraît clairement aujourd'hui que cet arrêt de sécrétion n'est qu'un symptôme local et secondaire de l'épuisement primitif des centres nerveux.

de Fintensité vitale de l'organe. C'est ainsi que nous avons sinon conscience très nette, du moins subconscience perpétuelle de la pesanteur ou de la légèreté de notre corps, de la paresse ou de l'activité de tous les appareils de notre économie. Quand tout un organisme demeure ' pendant un certain temps à Tétat de vitalité mineure, ayant ses muscles amollis, son tissu élastique détendu, ses organes splanchniques en ptôse, ses glandes appauvries, son cœur mou, ses artères relâchées et son sang dilué, quand notre corps nous paraît lourd par suite de la rupture du rapport normal entre le poids brut de ce corps et Ténergie du système nerveux qui le maintient debout, nous voyons apparaître comme complément nécessaire de cet ensemble symptomatique, la modification du caractère et de Tesprit. Songez que ces nerfs sensitifs dont nous parlions tout à l'heure ne cessent pas d'apporter au cerveau la sensation de déchéance, d'amoindrissement, d'impouvoir fonctionneL Est-il concevable que devant de tels témoignages de misère physiologique totale, un cerveau, prédisposé au nervosisme, puisse conserver de Tentraîn et du plaisir à vivre.

Songez en outre, qu'il se renseigne sur lui-même, qu'il constate à toute minute combien sa mémoire a perdu de sa précision, combien malaisément se fixe son attention volontaire, combien vite elle se fatigue ; combien son intelligence a tôt fait de s'obnubiler au bout de quelques instants de lecture ou de travail personnel ;

De Fleury. — Neurasthénie. 17

il sait que sa faculté de vouloir, toute déauée d'impulsion, hésite et trouve autant de raisons pour que contre, alors qu'il s'agirait de se décider promptement ; il sait que, frappé d'aboulie, ne pouvant plus vouloir, il effleure la folie du doute * ; que sa personnalité, pour n'être pas profondément dissociée, subit une évidente diminution d'ensemble. Comment voulez- vous qu'avec cela il soit autre chose que triste et découragé ?

Mais, pour que se conçoive clairement la possibilité de l'état mental neurasthénique, point n'est besoin de supposer que le malade ait conscience de sa déchéance intellectuelle. Les lypémaniaques, qui sont fort tristes, ne se doutent même plus de l'impouvoir de leur esprit. Il y a plus, au cours de mes recherches sur les épileptiques et sur certaines particularités de leur état mental, j'ai eu l'occasion de recueillir et de rapporter l'observation d'un malade qui, à la période d'exaltation nerveuse précédant ses crises, ne manquait pas de se montrer hautain, querelleur, orgueilleux, entreprenant avec les femmes, plein d'insolence et de dédain pour la religion ; tandis que, dans l'épuisement nerveux consécutif aux accës comitiaux, on le voyait en proie à la tristesse la plus noire, craintif, humble, plein de scrupules, en proie au remords de fautes imaginaires. Or, ce malade

(1) Chacun connaît de ces nerveux qui, sortant de chez eux et ayant achevé de descendre leurs cinq étages, doutent s'ils ont fermé leur porte à clé, remontent tout en haut, s'assurent par deux ou trois fois que le verrou est mis, redescendent et ne savent plus, dès qu'ils sont on bas, s'il faut en croire leur mémoire.

n'avait évidemment que la plus obtuse conscience de son état d'esprit. Sa pensée se contentait de refléter obscurément l'exaltation ou la dépression de tout son organisme.

Tout nousTaffirme : ces états affectifs, manifestement secondaires, subissant les oscillations les plus amples, sous l'influence de Forage ou de la neige qui menacent, d'un rayon de soleil, de Fapproche des règles, d'un changement d'altitude, d'une perle de caféine ou d'une piqûre d'eau salée, ne sont rien que le retentissement mal conscient dans le cerveau, d'un état préalable d'excitation fonctionnelle ou d'épuisement de tout l'organisme.

Le mécanisme de l'état mental neurasthénique peut donc se résumer ainsi : primitivement surmenée par un excès de travail, par un excès de sensation ou par quelque intoxication, l'écorce grise se trouve placée dans un état intermédiaire entre l'activité et le repos, en demi-fonctionnement, en hypovitalité. Nos connaissances actuelles sur la structure des neurones centraux nous permettent de nous représenter anatomiquement

cette attitude demi-rétractée, demi-réveillée, des prolongements de la cellule nerveuse. Il en résulte comme conséquence nécessaire, que la tonicité de chaque organe, l'activité de ses sécrétions et, finalement, la nutrition générale, se fixent eux aussi, au cran de la vitalité mineure, les nerfs de sensibilité donnant connaissance au cerveau de cette misère fonctionnelle, de cette pauvreté

de vie. Autrement dit, la tristesse neurasthénique est un phénomène de cénesthésie.

Une objection vient ici à Tesprit de tout le monde, que je n'entends pas éluder. A ce compte, me dira-t-on, tout être vivant en état de misëre physiologique devrait être un neurasthénique, et vous savez qu'il n'en est rien.

Or, voici ce que je réponds :

1** Pour devenir neurasthénique au sens véritable du mot, il faut quelque chose de plus qu'un simple surmenage ; il faut un certain degré d'hérédité nerveuse, une tare légère de dégénérescence; ceux qui, sans hérédité, sont victimes d'une très importante fatigue, ne méritent pas d'autre nom que celui de déprimés du système nerveux : encore les symptômes qu'ils offrent à notre observation ne diffèrent-ils que par leur intensité des stigmates mentaux du syndrome de Beard.

2*^ Tout être humain extrêmement épuisé par une maladie dont il est convalescent, a tendance à la mélancolie neurasthénique toutes les fois que la convalescence traîne, et que chaque jour n'apporte pas un surcroît de force et d'appétit ; ici, il est trop rationnel d'espérer avec certitude un retour à la santé pleine, pour que le désespoir puisse s'installer à demeure, tandis que, dans les déchéances vitales chroniques, la mélancolie est de règle, comme on le voit chez les phtisiques et chez les cancéreux. Rien ne ressemble à l'état mental d'un neurasthénique comme l'état mental d'un tuberculeux ;

la preuve, c'est que souvent, les plus exercés d'entre nous preanent un bacillaire pour un simple nerveux, jusqu'au jour où quelque gros signe d'auscultation ou Texamen bactériologique des crachats, nous apprenne la vérité.

Telle est donc, j'en suis convaincu, la genèse de la tristesse habituelle aux névropathes. Les autres stigmates mentaux delà neurasthénie s'expliquent du même coup. Si le cerveau devient peureux, timide, enclin à ne songer qu'aux maladies graves et à se représenter le mépris perpétuel ou la haine d'autrui, c'est qu'il a conscience du peu de résistance effective que la personne dont il fait partie peut opposer aux microbes envahisseurs, et aux adversaires dans la lutte pour Texistence. C'est une rëgle de psychologie que tout organisme qui vit peu, ne pense qu'à la mort, tandis qu'un organisme débordant de vie ne peut pas concevoir le non-être ; et de même la honte, l'humilité, les scrupules, la crainte de se montrer, l'envie de se terrer et de se dérober à tous, sont, chez le neurasthénique comme chez Tépileptique accablé par ses convulsions, le reflet dans l'esprit d'un état corporel.

Quant aux phénomènes d'excitation en feu de paille qui surviennent chez nos malades épisodiquement, nous avons déjà dit comment il nous paraît qu'on doit les comprendre.

Autre objection :

Si l'état mental neurasthénique n'est que la consé-

quence nécessaire de la fatigue organisée, il suffira d'un traitement tonique pour réduire à néant les stigmates psychiques ; or, nous voyons à chaque instant nos malades demeurer pessimistes et désolés, alors même que leur tension artérielle s'est relevée, que leur estomac fonctionne mieux, que leurs muscles ont repris de leur tonicité.

Distinguons. J'affirme, et je ne crains d'être contredit par aucun médecin de neurasthéniques, que la médication tonique, sous l'une ou l'autre de ses formes, est de beaucoup la plus efficace de toutes celles qu'on ait mises en œuvre jusqu'à ce jour ; dans un très grand nombre de cas, elle suffit parfaitement à relever la dépression psychique aprës avoir guéri la misère physiologique. J'ai, de ce fait, des exemples tellement nombreux que je le considère comme habituel et banal.

Mais j'accorde que, quelquefois, l'état mental oppose au traitement ordinaire une résistance particulièrement longue et qui semble le différencier de l'état somatique. C'est que, dans quelques cas anciens, l'état psychique, après n'avoir été pendant longtemps que le reflet de l'état des organes, finit par prendre une existence personnelle, par se constituer une sorte d'indépendance. M. Paulhan, dans sa série d'études sur ce qu'il a nomme la synthèse mentale , a bien précisé les lois de cette formation psychologique , de cette forteresse intérieure qui fait que, quand un cerveau vit depuis longtemps au cran de la tristesse et des émotions dépri-

mées, il tourne en tristesse et en dépression tout ce qui passe à sa portée. Ce qui pour tout autre serait un sujet de contentement, devient pour lui sujet à lamentations.

Voyez encore ici le fossé qui sépare le mal de Beard de r hystérie.

Deux jeunes hommes de ma clientèle, Fun hystérique, l'autre neurasthénique, ont reçu ce que Ton est convenu d'appeler une bonne nouvelle, pt chacun d'eux a réagi d'une façon bien caractéristique. L'hystérique, qui est artiste de talent, a beaucoup souffert de se voir, pendant quelques années, méconnu d'une partie de la critique et du public ; sa névrose tenait évidemment à cette idée : il se trouva qu'un jour, une très haute récompense lui fut décernée par le jury, et que, du même coup, plusieurs de ses tableaux se vendirent un très beau prix. Cela suffit à le guérir, on peut dire complètement, de tous les symptômes appréciables de sa névrose.

L'autre, le neurasthénique, dont le mal est enraciné, est un magistrat de grand mérite, victime du double surmenage intellectuel et sentimental. On Ta nommé ces temps derniers chevalier de la Légion d'honneur, et cette distinction, qui n'oblige point à payer de sa personne, n'a su déterminer chez lui qu'un sentiment de découragement plus profond; il s'est vu en proie aux railleries de tous, a trouvé que l'on choisissait bien mal son moment pour décorer un demi-gâteux comme lui et n'a cessé de redire à ses proches et à ses intimes que le

ruban rouge ne ferait que souligner amèrement le ridicule, déjà si évident, de sa misérable personne. Celui-là a guéri, très bien guéri, après une cure de sérum et une cure d'altitude ; mais combien de lypémaniaques graves ne voyons-nous pas se décider au suicide, précisément àFheure où leur carrière se couronne par l'élévation à un poste important. Nous avons eu, dans la profession médicale, un douloureux exemple de cette façon de finir.

Et si vous m'objectez encore qu'une bonne nouvelle, qu'un heureux changement de situation a parfois fait du bien à vos neurasthéniques, je ne nie pas que, dans les cas bénins, un événement heureux ne puisse servir de tonique efficace, puisque souvent un événement malheureux est la cause qui détermine l'hypovitalité de la cellule cérébrale.

Il est temps de nous résumer.

L'hystérie nous apparaît nettement comme une maladie corporelle engendrée par l'idée , tandis que la neurasthénie doit se concevoir désormais comme une madadie de l'esprit née du fonctionnement appauvri de notre organisme physique. Non seulement les deux névroses ne sauraient être confondues, mais elles sont, on pourrait presque dire, le contraire l'une de l'autre. L'une d'elles nous montre le rétrécissement en surface du champ de notre, conscience, l'autre se passe en oscilla-

lions verticales au long de Féchelle de nos énergies.

« A maladie psychique (et la neurasthénie n'est rien d'autre), il faut un traitement psychique, » s'écrieM. Gilles de la Tourette, près de terminer ses Leçons sur les Etats Neurasthéniques, C'est une assertion qu'il me paraît tout à fait impossible d'accepter désormais sans la préciser davantage.

J'afflrme, pour l'avoir essayé mille fois, que la neurasthénie vraie ne guérit pas par la suggestion; que les névrosés de cette sorte ne sont justiciables de la psychothérapie que quand ils sont en même temps des hystériques et des neurasthéniques, ce qui d'ailleurs me paraît être beaucoup plus fréquent qu'on ne le dit; ou bien encore, lorsque leur synthèse mentale s'est fortifiée tellement dans sa mélancolie et dans son pessimisme, qu'elle s'est fait en quelque sorte, une personnalité indépendante de la misère physiologique qui l'avait primitivement engendrée. C'est ainsi que l'on voit les neurasthéniques très endurcis ne pas vouloir guérir, se vautrer dans leur mal, prendre en grippe, à leur propre insu, le médecin qui les améliore, tant toute leur pensée, embourbée dans son mal, trouve contradictoires, et par conséquent irritantes, toute source d'espoir, toute ébauche de joie qui pourraient venir jusqu'à elle. En pareil cas, il faut que le médecin sache, à un moment donné, s'effacer du traitement; qu'il envoie le malade à Fair pur des montagnes en lui conseillant d'oublier toute thérapeutique; et souvent, les neurasthéniques, débarrassés

de la présence de cette sorte d'ennemi de leur personn alité maladive, achèvent, sans s'en apercevoir, de la dépouiller tout à fait.

Hors ces cas-là, un neurasthénique est passible de la suggestion dans la proportion où il est hystérique.

L'hystérie, fdle de Tidée, doit guérir par Tidée; la neurasthénie, fille de la fatigue, doit guérir par la médication tonique, méthodiquement appliquée.

Si maintenant, en nous guidant uniquement sur les résultats acquis dans notre pratique, nous cherchons à poser les bases d'un traitement efficace de l'état mental neurasthénique, aous pourrons nous convaincre que les faits observés sont d'accord avec la doctrine, et que la thérapeutique rationnelle est en même temps celle qui améliore ou guérit le mieux les malades.

Accoutumé à voir, depuis une dizaines d'années, des névropathes dont la plupart avaient déjà bien des fois consulté, et qui venaient à moi en désespoir de cause, encombré de neurasthéniques endurcis qui avaient essayé quelquefois pendant plusieurs mois, de tous les traitements à mesure qu'un auteur les préconisait, j'ai pourtant pu me faire une statistique qui dépasse, je crois, en améliorations franches, vraiment acquises, ou même en guérisons, les moyennes habituelles.

Ces résultats, je les dois, j'imagine, à ce que, non content d'employer exclusivement tel ou tel ordre de

moyens, je me suis efforcé d'instituer une cure d'ensemble s'adressant à chaque symptôme. Je ne suis partisan ni du régime alimentaire, ni du massage, ni de la douche, ni de rélectricité, ni des injections salines, ni du repos systématique, ni du travail intellectuel gradué, en tant que moyens isolés, mais de tout Tensemble de ces procédés, utilisés selon la prédominance de tel ou tel symptôme, et dans le moment opportun.

Il n'y a guère qu'une méthode à laquelle je répugne tout à fait, c'est celle qui consiste à beaucoup droguer ses malades. L'hygibne thérapeutique suffit, on peut dire toujours, à faire à un neurasthénique tout le bien dont il est susceptible.

A mon avis le médecin de neurasthéniques doit être armé de qualités toutes personnelles dont il faut d'abord dire un mot.

Je ne crois pas qu'il lui soit indispensable d'être très savant neuropathologue ni même profond psychologue. Il faut par-dessus tout que les neurasthéniques l'intéressent, qu'il ait l'expérience de leur mal, et j'irai jusqu'à dire l'expérience personnelle. Il est plutôt nuisible qu'il soit lui-même en crise de neurasthénie, dans le moment où il exerce, mais il est excellent qu'il soit passé par là, qu'il soit lui-même descendu au fond de ce trou noir, qu'il ait touché le tuf et qu'il soit revenu ensuite à la lumière. Non seulement l'exemple de sa propre guérison pourra servir d'encouragement perpétuel à ses malades, mais encore il saura leur décrire,

d'une façon vécue, et de manière à leur montrer jusqu'à quel point il les comprend, tous les recoins de leurs misères physiques et intellectuelles.

Les névropathes montrent plus d'abandon, plus de fidélité à un médecin qui pénètre du premier coup dans l'intimité de leur état mental; dans lequel ils reconnaissent un des leurs qui a solidement reconquis toute sa fermeté d'âme, toute sa faculté de vouloir, toute l'activité de ses muscles et de son esprit. Tandis que, s'ils frappent à la porte d'un praticien qui les tient pour malades imaginaires, tourne leur mal en railleries et paraît s'ennuyer de leurs plaintes trop longues, ils se replieront sur eux-mêmes et s'en iront pour ne plus revenir.

Or, il faut qu'ils reviennent, il faut qu'un corps à corps durable s'établisse entre le médecin et le mal, et plusieurs semaines sont nécessaires d'abord, pour restituer le tonus aux muscles, l'activité aux sécrétions, l'intensité à la nutrition, et ensuite, pour rompre les habitudes contractées par les centres nerveux et réduire cette forteresse de la synthèse mentale dont nous avons parlé. Quiconque prétend guérir un névropathe avec une ordonnance, me paraît méconnaître de la manière la plus lourde la nature de la névrose et sa ténacité. Si le médecin traitant ne prend pas le parti de mettre ses malades dans une maison d'isolement — et je crois pour ma part qu'il peut souvent s'en dispenser — du moins faut-il qu'il donne de lui-même des soins presque

quotidiens afin qu'il n'y ait point de trou dans la trame qu'il doit tisser.

La première consultation doit être longue et l'examen qu'on y pratique, détaillé. Il m' arrive souvent de fixer ce premier rendez-vous pour une heure en dehors de ma consultation afin de n'être pas talonné par l'impatience d'autres malades et d'étudier à souhait le nouveau venu. Un nerveux vous est toujours reconnaissant du temps que vous consacrez à vous occuper de sa personne et cela vous permet de recueillir une véritable observation détaillée, comme on n'en prend guère à l'hôpital où les neurasthéniques restent peu. Il est d'ailleurs évidemment utile de s'assurer que l'on n'a point affaire à un paralytique général au début, à un tuberculeux latent ou même à un hystérique, la cure de l'état mental devant différer du tout au tout selon qu'il s'agit de Tune ou de l'autre névrose.

Le diagnostic bien posé, le premier temps du traitement doit consister dans la suppression aussi complète que possible de tous les excitants du système nerveux. Quelques-uns sont hors de notre portée comme ceux qui résultent des intempéries des saisons et des variations de l'état électrique de l'air. Nous ne pouvons guère les épargner à nos malades qu'en les envoyant pour quelques semaines dans un pays au climat stable ou sur un haut plateau. Or, ce qu'ils nous demandent presque toujours, c'est de guérir sur place et sans qu'ils soient contraints d'interrompre leurs occupa-

lions; c'est la difficulté qu'il est intéressant de vaincre.

Rien ne nous y aide mieux qu'un bon régime alimentaire.

Supprimer à un neurasthénique l'alcool et toutes sortes de boissons fermentées, tous les aliments aisément putrescibles ' et fermentescibles, toutes les choses lourdes et de digestion pénible ; l'empêcher, au moment des repas, de diluer son suc gastrique, déjà pauvre, dans des flots de liquide ; le faire boire abondamment, en revanche, aux heures où Festomac est vide, de façon à laver son rein et son foie — c'est, du même coup, lui procurer une détente nerveuse et mentale, une sorte d'allégement de tout son être, c'est restituer de la clarté à ses idées, de la lucidité à ses moyens d'expression.

Les partisans de la doctrine qui fait tout dériver de l'estomac, tirent de ces résultats, vraiment constants, je le reconnais volontiers, cette conclusion que le traitement du syndrome de Beard tient tout entier dans le régime alimentaire. C'est aller trop loin, à mon sens. Le régime améliore indubitablement l'état mental neurasthénique : il supprime presque à lui seul l'ensemble des phénomènes d'excitation psychique, les bouffées de colère, Ténervement, les larmes, et même les crises d'angoisse, les phobies. Mais que de choses demeurent inattaquées, que de symptômes restent debout, celui-là justement que je tiens pour fondamental, la dépression intellectuelle et physique. Le régime tue l'énervement, mais ne détruit pas la fatigue : il la fait à

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la fois plus calme et plus profonde, s'il lutte victorieusement contre Tétai de tension farouche de certains névropathes chez qui la neurasthénie ne fait que masquer rartério-sclérose commençante, il est sans action sur la fatigue et la tristesse vraie, sur la timidité, la crainte, sur la paresse et Taboulie, qui ne disparaîtront que par le relèvement progressif, méthodique de l'énergie vitale. M. Albert Robin ne me démentira pas, lui, qui a cru devoir joindre à Thygiène alimentaire, qu'il sait manier mieux que personne, la précieuse médication glycérophosphatée dont il est l'inventeur.

Donc, après une première période de suppression des excitants par le régime, auquel j'adjoins le plus souvent le bain statique sans étincelles, lorsqu'on a obtenu la neutralisation, si j'ose dire, du système nerveux, il faut entreprendre le second temps de la cure, lequel consiste à redonner lentement, progressivement, sans relâche, de la force, de Fénergie et de la trempe aux cellules de Fécorce grise et, par leur intermédiaire, à toutes les fonctions de mouvement, de sécrétion, de nutrition. Quand elles seront revenues sans brusques à-coups à leur niveau normal, nous verrons le cerveau en prendre conscience et, si l'état mental n'est pas cristallisé dans de trop vieilles habitudes, nous lui verrons reprendre sa vigueur, sa confiance en lui, sa fermeté sous l'incitation constante de ces nerfs afférents lui apportant la notion de force, comme ils lui apportaient naguère la notion de déchéance fonctionnelle.

Et maintenant il nous faut faire un choix parmi tous les moyens d'activer la nutrition, que nous offre la thérapeutique moderne, j'avoue ma répugnance, excessive peut-être, en face des médicaments proprement dits, de toutes ces préparations de caféine, de kola, que je tiens seulement pour des expédients utiles dans un moment de dépression quand le médecin n'est pas là, ou dans le cas où le malade a le besoin de déployer une énergie d'exception. C'est une loi trës générale à tous les agents de thérapeutique chimique que, pour un même résultat, il en faut une dose chaque jour un peu plus élevée. On observe le fait contraire quand on emploie cette autre catégorie de moyens dont l'action est surtout mécanique : à mesure qu'ils agissent ils se rendent moins nécessaires et l'on est bientôt obligé de les espacer de plus en plus jusqu'à suppression complète.

Dans son ouvrage consacré à V Hygiène du Neurasthénique^ M. Gilbert Ballet insiste avec infiniment de raison sur les bienfaits de la cure d'altitude moyenne; c'est à son avis une des meilleures façons de traiter la maladie de Beard. On ne saurait assez abonder dans ce sens. Le séjour sur les hauts plateaux apporte à la nutrition une accélération vraiment très précieuse. On sait depuis les recherches de Viault (de Bordeaux), de Egger, de MuUer, qu'un homme qui, dans la plaine, a S millions de globules, en a 6 millions et demi à 1 500 mètres d'altitude. Chéron, dans ses études sur l'hyperglobulie instantanée, nous a révélé le mécanisme de ce

phénomène si intéressant, dû en très grande partie, à l'hypertension artérielle, au resserrement de Tarbre circulatoire, et à la concentration du sang par chasse d'eau dans les tissus péri-vasculaires. Le neurasthénique sur la montagne sent son corps léger, souple et dispos, il meurt de faim, digëre avec une aisance dont il n'était pas coutumier, dort neuf heures de suite, et «lès les premiers jours voit se dissiper sa tristesse, en même temps qu'il cesse de ne penser qu'à lui. C'est là du moins ce qui se passe pour beaucoup de malades.

Mais nous avons, à notre disposition et sous la main, sans qu'il soit nécessaire de quitter sa maison et ses occupations, un certain nombre de moyens véritablement comparables sinon tout à fait aussi complets : Ce sont toutes les stimulations mécaniques de nos périphéries sensitives, celles qui portent sur les nerfs de la peau, comme les bains, les douches, le gant de crin, les étincelles électriques ; sur les nerfs des muscles, des aponévroses et des tendons, comme le massage; sur les nerfs de la muqueuse respiratoire comme toutes les vapeurs et les gaz stimulants ; sur les nerfs de la muqueuse digestive comme les phosphates de soude et de chaux et les eaux salines ; sur les nerfs sensitifs des parois des vaisseaux, comme les injections hypodermiques de sérum artificiel, de suc orchi tique, de suc nerveux, etc., etc.

Toutes ces sortes de stimulations nerveuses, à la seule condition qu'elles soient modérées et proportionnées à

De Fleury. — Neurasthénie. d8

la force de résistance du sujet, agissent comme la cure d'air, en déterminant de Thypertension artérielle, de rhyperglobulie instantanée par concentration du sang, et en procurant au malade la sensation d'eupliorîe, en lui redonnant, avec le goût de vivre, la possibilité d'espérer. Cette sensation de bien-être, accompagnée de rhyperglobulie qui en est comme la preuve objective, palpable, je Tai mille fois constatée après Tinjection saline ; Winternitz Fa, de même, observée après la douche froide. John Mitchell après le massage, M. Brouardel aprës le purgatif salin. L'électricité statique, les courants de haute fréquence, les bains salés, agissent de la même sorte avec plus ou moins de bonheur, avec plus ou moins de durée. C'est à l'injection hypodermique de sérum artificiel, dont j'ai coutume de tempérer et de compléter l'effet par le bain statique, que je dois les résultats vraiment très heureux que j'obtiens ordinairement aux points de vue inséparables de Tétat physique et de l'état mental. Ils ont cela d'assez commode qu'un médecin peut en faire usage dans son cabinet, gardant ainsi la direction du traitement, et revoyant assez fréquemment son malade pour ne rien perdre des oscillations de son activité vitale. Aussi bien ai-je pris coutume de recueillir à chaque consultation, Tétat des forces au dynamomètre, les variations de la pression artérielle et du nombre des pulsations, souvent aussi celles du seuil de la sensibilité et de l'activité de réduction de Foxyhémoglobine ; ce sont des guides

autrement sûrs que le simple aspect du malade, ou Taudition de ses doléances.

Quand le mal n'est pas trop anciennement enraciné, l'état mental cède assez vite à ces sollicitations méthodiquement réitérées. Il faut prendre un peu plus de peine quand on est en face d'une synthèse mentale morbide très fortement constituée, d'une forteresse très armée. Ce qu'il y a de vraiment terrible en pareil cas, c'est que le malade, encore qu'il vienne vous trouver pour demander secours, ne veut littéralement pas guérir. Il s'est tellement adapté à sa manière d'être, il a si bien fini par faire son lit dans sa misère qu'il s'y tient, qu'il s*y vautre, que toute parole de consolation ou d'espoir ne fait que l'exaspérer, tant elle contrarie le courant de ses idées constantes. J'ai vu parfois des neurasthéniques graves et des mélancoliques prendre en grippe Je médecin qui pourtant leur faisait du bien, qui relevait leurs forces , les contraignait à se nourrir et redonnait la sensation de vie à un cerveau qui ne voulait que penser au suicide.

Chez ces malades, le consentement à guérir est le premier signe du mieux. Il faut beaucoup de patience, beaucoup de petites ruses et beaucoup de persévérance surtout pour y mener ces malheureux. C'est encore en insistant sur la médication tonique, en contraignant l'esprit à prendre conscience des résultats dûment acquis, que l'on y parviendra le mieux. Pour déloger ces habitudes dépenser trop nvétérées, poiur détruire ces idées

fixes — non pas primitives et créatrices comme dans rhystérie, mais secondaires — il est d'un grand secours de régler la vie du malade, de le contraindre à travailler physiquement et intellectuellement, de lui faire employer Ténergie qu'on lui donne, de le forcer à constater ce dont il est devenu capable. La cure par le travail qui, au début, fatigue inutilement le malade et retarde sa guérison, devient très utile plus tard.

Ainsi donc le traitement psychothérapique de la neurasthénie est un traitement qui n'atteint le moral qu'à travers le physique, imitant en cela la nature du mal et suivant pas à pas sa trace. Sans doute le médecin qui voit fréquemment son malade, gagne sa confiance, prend sur lui un heureux ascendant, et lui donne, du fait de sa seule présence, un sentiment de sécurité qui est d'un bon secours ; mais ce sentiment, qui s'efface bien vite après la consultation pour faire place à cette sensation de baisse vitale et de déchéance dont tout le corps parle à lesprit, n'a rien à voir avec la suggestion vraie, dont seul rhystérique est passible. Je ne saurais trop affirmer cette vérité que je tiens pour essentielle.

Le régime alimentaire, le repos, puis la stimulation méthodique de Fénergie vitale, pratiqués à domicile dans les cas de moyenne gravité, et quand l'entourage du patient veut bien se prêter à la cure sans ironie ou sans attendrissement excessif, tel est le traitement à la fois le plus rationnel et le plus efficace de l'état mental neurasthénique. L'isolement, le repos forcé au lit, la sura-

limentation à la sonde, la méthode de Weir Mitchell doivent être réservés aux cas rebelles très graves.

C'est à cet ordre de moyens, lavage du sang et décrassage de l'organisme, suppression des excitants, repos, toniques, que j'ai dû de voir guérir d'une façon souvent inespérée, les cas bénins ou graves, récents ou anciens, allant depuis la dépression passagère des centres nerveux jusqu'à la folie mélancolique avec envie de suicide.

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