II. — Les troubles circulatoires. Les phobies
Si l'on se place au point de vue que nous avons adopté, les muscles à libres lisses de l'appareil circulatoire n'apparaissent pas atteints autrement que ne le sontceux de la vie de relation. Ici et là, c'est le tonus qui est malade, et Ton y remédie comme nous avons vu. Je ne crois pas qu'il soit utile de revenir sur l'ensemble des moyens qui permettent de relever méthodiquement et d'une façon continue une pression artérielle basse, ni de recommencer l'énumération de ceux qui, en faisant sécréter abondamment les glandes, en augmentant la diurèse, en desserrant le frein périphérique, remédient à l'hypertension.
Mais il nous faut encore dire un mot des palpitations et des angoisses, qui sont aussi des phénomènes d'ordr*' circulatoire.
Les palpitations sont habituellement dues, soit à une
gène fonctionnelle occasionnée par la distension de Testomac, soit encore à ce fait que le cœur, subitement liyperexcité par quelques stimulus nerveux, se contracte^ sur une colonne sanguine mal tendue, tout Tarbre artériel demeurant relâché; il se passe alors quelque chose de comparable à ce que Ton voit survenir quand une hélice s'affole à battre hors de Teau.
Quant aux angoisses, j'ai déjà dit, à propos de Fappareil circulatoire et à propos de Tétat mental, de quelle interprétation elles me semblentjusliciables. Pratiquement, pour guérir la fausse angine de poitrine neurasthénique ou telle autre phobie, il suffît, dans Timmense majorih^ des cas : de supprimer momentanément toute cause importante de fatigue; d'assurer le bon fonctionnement de Testomac, en ne lui permettant que des aliments de digestion facile, en prescrivant des repas sans boire, en abreuvant largement l'organisme aux heures où Festomac est vide ; d'assurer la liberté du ventre et la diurèse, de maintenir ouverte la circulation périphérique. La douche statique sur le 'cœur, le massage de Testomac, les bains carbonigënes, les injections salines prudemment employées, en vue de retendre l'arbre artériel à un degré moyen et d'une façon permanente, rendent aussi de signalés services. L'isolement ne me paraît nécessaire que dans les cas tout à fait extrêmes et anciens.
Au second plan, comme moyens auxiliaires, le médecin de névropathes dispose encore des préparations à la
valériane, valérianate d'ammoniaque et valérianate d'amyle notamment.
M. Brissaud a protesté, avec infiniment de sagesse, contre Tabus des bromures qui, proprement, vont à rencontre d'un traitement rationnel de Tépuisement nerveux, et qu'on ne saurait employer utilement que d'une façon tout à fait épisodique et passagère, dans les cas d'énervement aigu du cœur. Au demeurant, on ne saurait assez le répéter, c'est lé régime alimentaire qui est le véritable remède aux phobies. A moins qu'ils ne soient de grands dégénérés à impulsions quasi irrésistibles, à peu près tous mes névropathes voient s'améliorer, en très peu de jours, ce symptôme si particulièrement pénible; la condition nécessaire est que le régime soit suivi avec une rigueur minutieuse, que les repas se fassent à intervalles très réguliers, et que les malades sachent, tant que la guérison n'est pas complète, éviter les fatigues, les veillées tardives, les conversations prolongées, la musique énervante, les longues stations debout, etc.; pour les fumeurs, la suppression du tabac fait partie intégrante du traitement; il leur faut même s'abstenir de séjourner dans une chambre ou dans un compartiment de chemin de feroii l'on fume.
Dans notre chapitre consacré à l'agrypnie neurastlienique, nous avons trop insisté sur la question du
traitement pour qu'il nous y faille revenir bien longuement à cette place.
Rappelons seulement que nous avons été amenés à proscrire énergiquement l'emploi des médicaments hypnotiques, fussent-ils réputés inoffensifs, et à tracer les lignes d'un traitement purement hygiénique. Il réussit toutes les fois que les malades s'y soumettent aveuglément.
Dans le Traité de thérapeutique appliquée de Robin, M. Brissaud estime que « nous disposons d'un certain nombre de médicaments qui procurent aux neurasthéniques un sommeil parfaitement calme, sans savoir l'inconvénient de l'accoutumance » et il précise avec infiniment d'ingéniosité les indications spéciales au sulfonal, au trional et au té trônai, selon que les malades ont coutume de s'éveiller au milieu de la nuit, de s'endormir tardivement ou de se réveiller trop tôt. D'autre part, beaucoup de neurologistes et des plus éminents, considèrent qu'il y a sérieux avantage à contraindre d'abord le cerveau au sommeil au moyen du sulfonal ou de ses similaires, du chloral, du chloralose, de l'uréthane ou de l'extrait de chanvre indien, quitte à abandonner peu à peu ces agents chimiques, quand le sujet commence à mieux aller. Or, j'ai vu bien des fois des névropathes prendre et garder l'habitude de ne plus s'endormir sans drogues, et je suis de l'avis de M. le professeur Pouchet, quand il affirme ne pas croire à l'innocuité des hypnotiques et des anesthésiques; en vérité il n'y a pas d'agents
chimiques qui puissent provoquer le sommeil autrement que par intoxication, et cela nous suffit pour les répudier.
Encore une fois, accoutumons-nous à craindre le recours trop facile à ces expédients qui empoisonnent le cerveau pour le faire dormir, et tâchons de mieux faire, en le replaçant à ce point où il dort de lui-même et naturellement.
Chez les neurasthéniques à hypertension artérielle, nous avons vu comment le lavage permanent du sang par le régime lacto-végétarien et comment les diurétiques, les laxatifs, les agents sudorifiques, tout ce qui fait éliminer, redonnent un sommeil paisible et régulier qui reste acquis jusqu'à ce que le malade soit infidèle à son régime. Si, au contraire, Tagrypnie s'accompagne d'une très forte baisse de la pression sanguine, comme il arrive chez les vrais épuisés du système nerveux, chez les convalescents après une longue inanition, c'estla médication tonique du système nerveux central qui fait dormir; prescrivons alors le massage, les douches stimulantes, la friction sèche, l'injection saline : la pression sanguine ne tardera pas à s'élever, et le neurasthénique dormira aussi bien que si vous l'aviez envoyé à 800 mètres d'altitude. A ce point de vue là, le bain statique sans étincelles est un des moyens mécaniques des plus fidèles dont nous disposions; il n'est pas rare de voir des malades, particuUèrement sensibles à son effet, tomber de sommeil quelques minutes après la séance, au point de rentrer
chez eux tout exprès pour dormir une demi-heure ou une heure, et cela sans que la suggestion puisse être invoquée, puisque souvent l'effet ainsi produit est exactement le contraire de celui qu'on en attendait.
Rappelons-nous encore que, pareils aux enfants, les neurasthéniques dorment d'autant mieux pendant la nuit qu'ils ont fait dans le jour une petite sieste. Il m'arrive souvent de conseiller à mes nerveux une demiheure de repos dans l'ombre avant le repas de midi. A ceux qui se réveillent vers 2 heures du matin, c'està-dire au moment oii s'achève la digestion du dîner, je prescris de prendre quelques aliments ou quelques breuvages chauds maintenus par une veilleuse à la température qui convient, et beaucoup se rendorment presque aussitôt aprës. Il est plus sage encore de conseiller un repas du soir extrêmement léger, chargeant peu l'estomac, en sorte que la fin de la digestion passe inaperçue. C'est, en effet, une règle très générale, que l'alimentation riche en azote et en alcool est très apéritive; les nerveux qui mangent beaucoup de viande ont toujours faim, et le plus sûr moyen d'apaiser leur fringale, de rompre cet entraînement est de les mettre, au moins le soir, à un régime presque végétarien.
Du même coup ils seront libérés de leurs rêves pénibles.
Bien que tout m'éloigne de croire à la doctrine patliogéniquequifaitde la neurasthénie une maladie primitive de Testomac à retentissement secondaire sur les centres nerveux, je crois pourtant à Textrême importance des désordres gastro-intestinaux, et à la nécessité du régime alimentaire comme partie intégrante de la cure. L'abaissement du tonus nerveux engendre, tout d'abord, l'atonie des parois et la pauvreté de la sécrétion des glandes; mais à leur tour la distension et la dilatation, les produits de fermentations secondaires, l'atonie de l'intestin, la putréfaction des matières qui s'attardent à y séjourner du fait de la constipation, ont un indiscutable retentissement sur le sommeil, sur l'état de la circulation, sur l'état de la nutrition et aussi sur Tétat mental. Il en est de même de l'alcool, qui fait mal au nerveux, non seulement quand il le prend à hautes doses ou sous forme de liqueur très forte, mais aussi quand il se contente dî» l'absorber sous ses formes les plus diluées, bière, cidre, eau rougie. Si mes malades s'améliorent vite et guérissent souvent, c'est, je n'en doute pas, parce que j'exige d'eux, dès le premier jour, et comme condition sine qua noriy leur collaboration fidèle au traitement par l'asservissement absolu au plus menu détail de mon régime alimentaire. Mais, m'objectera-t-on toutes ces minuties
n'agissent que sur rinaagination du névropathe. Je n'accepte absolument pas cette explication, vraiment commode, mais mais par trop superficielle. Et la preuve qu'il n'en est rien, c'est que le régime — parfaitement efficace chez les neurasthéniques vrais — ne donne aucun résultat favorable chez les sujets vraiment suggestibles , chez les hystériques. Plus d'une fois, alors que j'hésitais, j'ai été incliné au diagnostic hystérie, précisément par l'inefficacité du régime; je recourais alors franchement à la suggestion, et mon malade guérissait de ces troubles dyspeptiques.
J'ai précédemment ' détaillé le régime alimentaire (jui me paraît convenir à la grande majorité des dyspepsies neurasthéniques, c'est-à-dire à celles que caracté rise un fond de torpeur fonctionnelle, avec poussées fréquentes d'hyperpepsie en feu de paille. Chez ceux qui le suivent à la lettre, on voit habituellement disparaître en très peu de jours l'hyperchlorhydrie et la sténose spasmodique du pylore; le malade cesse de régurgiter, et ses souffrances s'atténuent pour disparaître promptement. Parfois son appétit est un peu diminué; mais le traitement qu'il subit en vue de la réintégration du tonus dans ses centres nerveux, ne tarde pas à agir à la fois sur la tonicité des fibres musculaires et sur l'activité fonctionnelle des glandes de l'estomac, et l'appétit revient si bien — notamment lorsque Ton fait usage de l'injec-
(t) Voir p. 162 et suiv.
tion saline — que parfois il devient utile de le tempérer.
Notre régime a encore cet avantage de rendre à la digestion tous les services que peut rendre le régime sec, tout en permettant le lavage du sang, grâce aux six ou sept verres de liquides, absorbés dans les moments où Testomac est vide. Cette façon de procéder supprime tout danger de lithiase rénale, hépatique et intestinale; elle n'est pas non plus sans utilité au point de vue de la colite muco-membraneuse ; en outre elle lutte avantageusement contre la tendance excessive qu'ont nos malades à maigrir, dès que l'on cherche à accélérer leurs combustions. Mais ce régime n'a toutes ces vertus que si le malade renonce à peu près complètement à la thérapeutique médicamenteuse; c'est surtout chez les neurasthéniques que l'on observe fréquemment la dyspepsie par abus des drogues.
Je déconseille habituellement, même les drogues eupeptiques. Seuls les laxatifs me paraissent rendre de sérieux services. Le meilleur de tous est encore la capsule d'huile de ricin prise au réveil un peu avant le repas du matin; mais peut-ôlre est-il plus commode d'absorber, au repas du soir ou au moment de se coucher, quelques pilules d'aloès, quelques grains de santé, quelques cachets de rhubarbe ou de cascara, toutes choses qui agiront, à condition de changer de laxatifs tous les huit ou dix jours, car l'intestin, a vite fait de se blaser sur telle ou telle variété d'excitants de ses contractions. M. Albert Robin prescrit souvent des pilules laxatives composées
qui procurent à peu près infailliblement d'abondantes garde-robes sans donner de coliques, en voici la formule :
Aloès socotrin 2 gr.
Turbith végétal
Résine de jalap J àâ 1 gr.
Résine de scammonée
Extr. de jusquiame
Extr. de belladone ^ «»* x»* w^^v^.
Savon amygdalin q. s.
en cinquante pilules.
I àâ 15 centigr.
Quant aux lavages de Tintestin, ils rendent, à qui sait les prendre, des services plus appréciables encore. Voilà longtemps qu'on s'est avisé de donner aux constipés des lavements salés. Par analogie avec l'injection hypodermique de sérum qui relevé la pression sanguine en contraignant l'arbre artériel à se resserrer, j'ai conseillé l'usage méthodique des injections rectales d'une solution saline peu concentrée, et froide de préférence. Elles ont pour effet: 1"* de débarrasser l'intestin, par lavages, des matières qui y séjournent; 2" de raviver la contractilité endormie de l'intestin, et peu à peu de lui faire reprendre l'habitude d'une tonicité plus haute ; 3** de permettre l'absorption et le passage dans le sang d'une certaine quanti lé d'eau salée, dont l'effet tonique et diurétique n'est pas à dédaigner.
L'analyse d'urines chez les neurasthéniques, ^quelles que soient les contradictions que donnent tel ou tel procédé de recherches, nous fournit cependant un certain nombre d'indications précieuses au point de vue du traitement. Ses caractères principaux sont ordinairement la concentration et Texcessive densité qui en résulte, la surabondance des chlorures, Texcfes urique par rapport àTurée, Texcès des phosphates liés aux terres par rapport aux phosphates alcalins, la présence de l'indican, la baisse du coefficient des oxydations. Or, sauf pour le coefficient d'oxydations azotées et pour la quantité d'urée, l'usage du lait remédie à cet ensemble de perturbations.
L'indication est donc, non point tant d'employer les antiseptiques intestinaux, qui ne m'ont pas donné de résultats très enviables, mais tout d'abord de supprimer de l'alimentation les mets aisément putrescibles, les crudités, de donner la viande très cuite, les légumes en purées passées au tamis, d'éviter les conserves alimentaires, etc., etc.; ensuite, de faire le lavage permanent du sang, en faisant boire son malade comme nous avons dit, à 8, 9 et 10 heures du matin, 4, 5 et 6 heures de l'après-midi, et de préférence du lait ; enfin en accélérant les combustions organiques au
moyen de stimulations mécaniques du système nerveux central.
Il est classique d'envisager l'asthénie génitale de l'homme comme une sorte de phobie paralysante consistant essentiellement dans la peur de l'impuissance, et guérissant par la persuasion. Jecrois avoir mon Iré qu'il s'agit habitueUement de véritable épuisement nerveux de l'organe de la reproduction, avec troubles de la tonicité des enveloppes musculaires du testicule, atténuation de la sensibilité spéciale, paresse dans les phénomènes de circulation active qui constituent l'érection, et modification à la fois quantitative et qualitative de la sécrétion glandulaire. Il me paraît indiscutable que le testicule sécrète peu et mal chez les neurasthéniques et que, dans la grande majorité des cas, l'extrême timidité des aévropathes vis-à-vis de l'acte génital, leur crainte de ne pas pouvoir et d'être tournés en ridicule, ne survient que secondairement à un état réel de misère fonctionnelle. Dans bon nombre de cas — un peu plus de la moitié — il suffit de stimuler le système nerveux central et, par lui, la tonicité musculaire, la fonction glandulaire, l'activité circulatoire, pour que le malade bénéficie localement de ce rehaut de vitalité générale, et pour que son impuissance disparaisse sans que la psychothérapie ait
De Fleury. — Neurasthénie. 24
à intervenir. Les petites injections de solution saline très concentrée sont, de beaucoup, ce qui m'a le mieux réussi en pareille occurrence.
Mais il arrive que, après avoir débuté de la sorte, le symptôme asthénie génitale, primitivement somatique, évolue secondairement d'une manière plus psychique . Nous connaissons déjà le mécanisme de ces sortes d'idées fixes secondaires nées d'une réalité objective, et lui survivant. C'est alors que le médecin doit user, non pas de suggestion vraie, mais de persuasion; il fera bien de l'appuyer de quelques moyens thérapeutiques dontreffetne porte pas uniquement sur l'imagination, tels que les bains de siège frais, les lavement d'eau salée froide, la suspension en séances très courtes, ou la galvanisation, le pôle positif maintenu sur les lombes, le pôle négatif, appliqué sur le scrotum, sur la verge, sur le périnée.
La guérison se fera surtout attendre chez ces névropathes très dégénérés qui, ayant contracté dès l'enfance l'habitude de l'onanisme, y sont demeurés asservis jusque dans un âge avancé; ceux-là ne sont point des malades qui, par suite d'une crise de neurasthénie, ont perdu le pouvoir de la copulation normale, mais bien des dévoyés sexuels, auxquels il est extrêmement difficile de faire perdre un long entraînement, et qu'on a toutes les peines du monde à habituer à une fonction qu'ils ne connaissent pour ainsi dire pas.
Quant à la neurasthénie féminine, elle est, je crois, justiciable d'un traitement local, destiné à supprimer de ce
côté toute épine énervante, et, plus encore, du traitement général visant la dépression nerveuse. Nous avons appris en effet que rabaissement de lamatrice, que lamétroptose, pour employer le mot consacré par Cliéron, n'est bien souvent qu'un épisode de la viscéroptose d'ensemble, résultat de l'affaissement du tonus dans tout Torganisme. Repos dans la position horizontale, avec deux demiheure de promenade tous les jours, pour que la malade ne perdent pas complîitement l'habitude de la marche ; bains salés courts, progressivement concentrés; injections chaudes, pansements glycérines décongestionnants, cautérisation des ectropions ulcérés du col de lamatrice, curettage à hauteur, massage gynécologique et massage général, régime alimentaire, tel est Tensemble de moyens qui permet de venir à bout de la neurasthénie génitale féminine, ordinairement si tenace quand elle est traitée, comme il arrive trop souvent, par un gynécologiste qui ne se soucie pas de l'état général, ou par un neurologiste qui croit le mal imaginaire, et ne daigne pas faire un traitement local.