DEFENSE DE CARRIER
la lettre au Bulletin'? Elle a couru toute la France (i). »
Oui, le fait était vrai et la Convention, plus facile à coni<'nter alors sur les moyens pourvu que le but fiU atteint, avait encourag^é par ses applaudissements des massacres de prisons.
Le « vertueux » Lequinio, revenu de ses erreurs passées depuis la publication de son mémoire sur la Vendée, a la prétention de rétablir les faits et d'excuser un massacre de prisonniers. Il avait appris à Rochefort que Cliarette allait investir Fontenay-le- Peuple, que 4 à 5oo brigands s'étaient insurgés dans les prisons ; il dut donner l'ordre de les faire fusiller dans les prisons si l'investissement avait lieu. Cette mesure empêchait les brigands de donner la main à Charette et sauvait Fontenay-le-Peuple.
(' Ce que Lequinio a été amené à faire par la gravité des irconstances doit expliquer ce qui s'est fait à Nantes, réplique Carrier. Et pourtant Lequinio n'a jamais été environné decirconstancespareillesàcelles dont j'étais accablé.
«... Deux armées de brigands sur les rives de la Loire, )utes deux aux portes de Nantes, entretenant des rela- Bons avec les habitants. On conspirait dans les prisons ; )lus de deux mille brigands enfermés se soulevèrent, le
)mmandant temporaire fit marcher l'artillerie et tirer à litraille ; je n'avais donné aucun ordre. Il y eut en- )re une autre conspiration ; le projet était d'incendier is quartiers de la ville (2). Voilà les circonstances dans îsquelles je me suis trouvé... »
Nous savons par les débats du procès le cas à faire de
bs conspirations imaginaires inventées pour les besoins
le la cause. Prétextes à massacres quand les sujets man-
[uaient; elles servent à Carrier comme elles ont servi aux
lembres du Comité.
Comme Carrier, revenant à ce qu'il a déjà dit, insiste lur la nécessité de voir ces arrêtés qu'il ne peut avoir lignés et sur l'exemple donné par les généraux qui faisaient fusiller les brigands, un Représentant, Gay-
(1) Défense de Carrier. Moniteur du 5 frimaire.
(2) Carrier ne fait que répéter ce qu'il a dit dans son premier rapport.
Vernon (i), lui vient en aide en épiloguant sur les mots. « La loi ordonne bien que le tribunal fera la reconnaissance : si donc l'arrêté portait sans reconnaissance je dirais : Carrier a eu tort, mais il porte sans jugement. (3f armures)... Nous n'avons pas de preuves que la reconnaissance n'ait pas été faite ; il peut se faire que la loi ait été exécutée. » — Après une discussion violente, et des motions en sens divers, Clauzel soutient qu' « il n'y a qu'à lire la liste de la page 128 des pièces remises, pour se convaincre que les dénommés dans cette liste n'ont pas été jug-és conformément à la loi », et faute de preuves absolues on passe à l'examen des autres pièces. La voix de Carrier est devenue à peine distincte; la Convention ordonne que, pour atténuer sa fatig"ue, un des secrétaires lira l'analyse des pièces à charge et que Carrier y répondra (2).
La séance du 3 frimaire s'ouvre par une longue discussion sur les formes à garder dans la suite du débat et sur la nécessité de l'abréger, « car, ditRaffron, la Convention n'est pas un jury de jugement; on perd un temps précieux à la République ; le mieux serait que l'appel nominal qui doit terminer cette affaire ait lieu immédiatement. » A ces mots, réclamation de plusieurs députés au nom de la défense, des droits de l'accusé. Lanot crie à Raflon : « S'il te faut du sang, j'en ail »
En ce moment on apporte au Président une lettre de ' Carrier, s' excusant, étant malade, de ne pouvoir assister à la séance.
Legendre, après avoir pris connaissance de la lettre, s'écrie : « Carrier est parfaitement d'accord avec ceux qui veulent prolonger, car il fait dire qu'il est malade et n peut se rendre à l'Assemblée. »
Les murmures éclatent. Lanot, qui a défendu Carrier, demande qu'il paraisse. Menuau fait observer que, pour
(1) Gay-Vernon, ancien cvêquc constitutionnel de Limoges.
(2) Moniteur du 6 frimaire. Séance du 3. Réimp., t. XXIII.
CICOGISE ET LEGENDRE /,23
être justes, les Représentants doivent se montrer humains, que dans la position affreuse où il se trouve, Carrier peut être n^ellement malade et que sa maladie doit être constatée.
Le motcruelest dit par Cicogne : «Carrier est malade. Quelle maladie a-t-il ? la conviction de ses crimes!... Carrier ne peut nier que les atrocités commises à Nantes ont eu lieu sous ses yeux et que s'il ne les a point ordonnées, il les a au moins tolérées. »
Legendre, qui, depuis le commencement de la séance qu'il préside, se contient à peine, descend du fauteuil à la tribune, et dit :
u Je demande à prouver que l'on veut sauver Carrier ! » \ Le discours de Legendre correspondait au nouveau flux de l'opinion conventionnelle, aussi fut-il acclamé : « Je n'accuse personne, dit-il, mais je déclare que ceux qui ont voulu faire aux Jacobins un rempart de leurs corps à Carrier sont encore ici pour le sauver... On a demandé des preuves matérielles, eh bien ! si vous en voulez, faites refluer la Loire à Paris, faites amener les bateaux à soupapes, faites venir les cadavres des malheureuses victimes ; ils sont en assez grand nombre pour cacher les vivants. ^Applaudissements.)
«Tous ceux des membres de cette assemblée qui ne sont mus que par des principes ont cédé atout hier, afin qu'on ne pût leur adresser aucun reproche, mais il ne faut pas que la Convention se laisse mener. S'il n'y avait que la justice qui réclamât ici, je n'aurais point pris la parole, parce que je respecterai toujours ce sentiment d'humanité, ce penchant qu'ont les hommes de bien à croire les autres aussi probes qu'eux et dont les plus grands scélérats abusent. Mais je ne souffiirai jamais qu'on trompe la Convention et le peuple ; je n'aurai jamais d'amis que parmi les amis de mon pays et je dénoncerai tous ceux qui prétendraient à devenir des meneurs, fussent-ils mes frères, mes parents. (Applaudissements .) La prétendue maladie de Carrier ne peut empêcher de le juger; jetez les yeux sur le calendrier, comptez le nombre de jours
qu'il a demeuré à Nantes et vous aurez compté le nombre de ses crimes... Je demande qu'il soit sommé de se rendre dans le sein de la Convention et que, s'il n'y vient pas, on procède à l'appel nominal (i). »
Legendre est descendu de la tribune au milieu des applaudissements et reprend sa place de Président. Carrier dans l'intervalle s'est fait annoncer et en effet il ne tarde pas à paraître. 11 continue sa justification. D'abord la voix est sourde, mais peu à peu il s'échauffe et l'on reconnaît que son organe n'est nullement altéré . Comme la veille il nie les uns après les autres tous les crimes qui lui sont imputés. Invité à s'expliquer catégoriquement sur lès noyades. Carrier réplique qu'à Saumur, à Laval, à Château-Gonthier, à Paimbœuf, à Angers, les mêmes mesures ont été prises, qu'il est dans la même situation que ses collègues alors en mission dans ces communes, que du reste jamais personne ne l'aprévenu des noyades.
«Quand cela serait, s'écrie Thuriot, cela ne te justifierait pas! »
Dubois-Crancé demande à Prieur (de la Marne) s'il n'a pas envoyé à Carrier un homme de confiance pour l'avertir de ne pas continuer ces actes sanguinaires.
Prieur répond en effet qu'averti par un de ses secrétaires que Carrier, après la bataille de Savenay, voulait prendre des mesures extraordinaires envers les prisonniers, le pressa instamment d'attendre la Commission militaire.
A Thuriot, qui lui demande de s'expliquer sur le pouvoir donné à Lamberty, pouvoir par lequel ce scélérat était autorisé à requérir le nombre de citoyens nécessaire pour une expédition à lui confiée, Carrier répond que Lamberty était son espion dans la Vendée et que l'expédition dont il était chargé était la prise de Charette. Thuriot déclare que cette explication ne saurait satisfaire
(1) Courrier universel, n» du 4 frimaire. Décade philosophique, t. III, n° 22, 10 frimaire. Compte-rendu de la Convention du 27 brumaire au 7 frimaire.