INTERPELLATIONS VIOLENTES
l'assemblée et que l'expédition de Lamberty paraît avec plus de vraisemblance consister dans les noyades.
Le feu roulant des interpellations continue. Chacun rappelle ses souvenirs ou invoque ceux de ses collègues.
C'est Dubois-Crancé demandant à Lait^nelot de déclarer si Carrier ne lui a pas dit à son passag-e à Nantes pour aller à Brest: « Tu es bien plus heureux que moi, tu auras un bien plus grand bassin que moi» et Laignelot affirmant le fait en ajoutant: « Carrier a dit : « Il y a beaucoup de bâtiments dans la rade de Brest. »
C'est Laignelot encore disant qu'étant allé chez Robespierre, à son retour, il lui fit le tableau des atrocités commises par Carrier et que Robespierre répondit: « Tais-toi, tais-toi, c'estun patriote, cela était nécessaire à Nantes. »
C'est un autre qui, ayant reproché à Carrier les noyaes de Nantes, s'attira cette réponse familière du Repréentant: « Tu es un j.. f..., un contre-révolutionnaire, je 'ai fait noyer à Nantes que des prêtres réfractaires et es brigands. Je n'ai rien à craindre. »
C'est Clauzel, au sujet des prêtres, rappelant à l'assemblée que tous n'étaient pas soumis à la déportation, que parmi eux il y avait des vieillards de quatre-vingts ans, formellement exceptés de cette mesure de rigueur.
C'est Dumont (du Calvados) rapportant, que sous le règne de Robespierre, la proposition ayant été faite à l'assemblée de déporter tous les prisonniers alors détenus. Carrier dit: « Oui, déportés à ma manière » et Dumont, ajoute: « Je l'ai entendu. »
A ces accusations. Carrier répond comme d'ordinaire par des dénégations formelles.
La séance a été suspendue à quatre heures ; elle est reprise à six heures un quart et, sur la proposition de Dul)ois-Crancé, la Convention décrète qu'elle terminera l'affaire sans désemparer.
Carrier se décide à avouer certains faits, au fur et à mesure que se déroulent les liasses de la Commission. Il a pris des mesures de rigueur, c'est vrai, mais s'il avait employé la clémence, il aurait peut-être trouvé l'écha-
faud. — La lecture des pièces terminée et la réponse à chacune d'elles donnée, Carriergarde encore la parole pour présenter sa défense. C'est le résumé de tous les griefs accumulé contre lui, mais expliqués à sa façon et dont il rejette la responsabilité sur les ordres donnés, la guerre civile, l'état des esprits. Les persécutions qu'il essuie sont dues à l'infâme journal de Fréron, deFréron qui ne lui pardonne pas d'avoir provoqué son expulsion des Jacobins ainsi que celle de Tallien et de Lecointre ; la feuille pestiférée de VOrateiir du peuple a donné le signal à une foule de pamphlets, à la tourbe impure des aristocrates nantais ; Fréron l'a traîné dans la boue (i).
Carrier poursuit : Il conjure la Convention au nom du salut public de se faire rendre compte des machinations affreuses à l'aide desquelles on a livré armes et munitions aux brigands de la Vendée. Il pénètre dans l'histoire des causes de la naissance et de l'accroissement de la Vendée. Il affirme que Tallien, étant à Tours, a eu l'impudeur d'écrire à la Convention nationale qu'il n'avait péri que 600 hommes dans cette affaire tandis que 3o.ooo Républicains sont tombés sous le fer des brigands. De nouveau il s'indigne contre Tallien et Fréron qui ont juré sa perte et qui sont d'infâmes conspirateurs. Il termine son apologie par cette péroraison pompeuse (2):
« On m'accuse d'avoir éternisé la guerre de Vendée ; elle était terminée quand je revins au sein de la Convention nationale. Est-ce ma faute si elle s'est rallumée après mon départ ? Je vous ai fait l'exposé de toute ma conduite politique, toute l'armée de l'Ouest peut confirmer par son témoignage la véracité de mon récit. Maintenant que la Convention prononce, qu'elle juge mes intentions; mais surtout qu'elle se rappelle que je n'ai participé à aucune mesure de détail ; elles étaient
(1) En cela il n'a pas tort. On n'a qu'à lire l'Orateur du Peuple. Pas un numéro où Carrier no soit violemment pris à parti. Noter les numéros du 3, du !( et du 28 vendémiaire, du 13 brumaire, etc.
(2) Courrier universel du 4 frimaire.
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NOUVELLE DÉFENSE DE CARRIER /(sy
incompatibles avec ma mission et mon caract«ne. » Comme Horace tuant sa sœur qui pleurait Curiace immolé, comme Gicéron faisant périr dans leur prison les complices de Catilina, il a veng-é la patrie en exterminant les Vendéens. Rome a-t-elle fait périr Gicéron ou Horace? Les massacres de Machecoul et de Saumur étaient lécents; pas une famille patriote qui n'eût à pleurer un père, un fils, un frère tué par la barbarie des briqands ?... Il termine : « Environnée de ces orages, com-
lent l'humanité, morte dans ces crises terribles, eilt-elle )u faire entendre sa voix? Geux qui s'élèvent contre moi lu'eussent-ils fait à ma place ? Etait-il au pouvoir de la Convention même de prévenir les excès commis à Lyon,
Marseille, à Toulon, dans l'Aveyron, dans la Lozère ? *ressé par les tempêtes politiques, j'ai néanmoins ter-
liné une guerre terrible dont les pieds de géant mena-
lient d'immoler la France entière. J'avais juré, la main ftendue sur l'autel de la patrie, de sauver mon pays ; l'ai tenu mon serment, j'ai conservé Nantes à la République. J'envisage le brasier de Scévola, la ciguë de focrate, la mort de Gicéron, l'épée de Gaton, l'échafaud le Sidney ; j'endurerai leurs tourments si le salut du
îuple l'exige. Je n'ai vécu que pour ma patrie, je sau-
li mourir pour elle. »
Garrier est descendu de la tribune. De tous côtés l'appel nominal est demandé. Aussitôt Garrier demande à
assister.
(( J'ai le calme delà bonne conscience, dit-il, j'ai le cou-
ige d'un républicain. Plusieurs de mes collègues, en
lolivant leur vote, pourraient se tromper sur les dates Il les époques, je dois avoir la faculté de les relever :
tarât a assisté à l'appel nominal... la dernière grâce que demande à l'Assemblée, c'est de me permettre d'assis-
îr à l'appel nominal. » — Gette grâce pourtant lui est
îfusée, Merlin (de Douai) faisant remarquer que ce
îrait violer la loi et reprendre le débat sur chaque vote, l'unanimité, la Gonvention décrète qu'il serait ramené
domicile.
L'appel se fit immédiatement en commençant par le département de la Meurthe. Nous allons savoir que, sur cinq cents votants, quatre cent quatre-ving^t-dix-huit votent pour le décret d'accusation, deux votent conditionnellement. Où sont-ils ces courageux Jacobins qui nag-uère encore défendaient Carrier? Gomme l'assassin Bourdon, comme Gollot d'Herbois, le mitrailleur de Lyon, comme Maignet, l'incendiaire de Bédoin, comme le septembriseur Billaud-Varenne, comme Barère, VAnacréon de la guillotine, Duhem et Albitte trouvent Carrier coupable de crimes dont ils se sont eux-mêmes souillés et décrètent qu'il y a lieu à accusation contre lui.
Certains votes motivés des Représentants sont assez curieux pour être rapportés ici. J'en choisis quelques-uns diiçnes de remarque à cause du nom des auteurs ou des raisons alléguées (i).
Beaucoup, tout en reconnaissant les crimes de Carrier, le condamnent moins pour ce chef que pour avoir méconnu l'autorité de Tréhouart dans l'affaire Le Batteux. Toucher aux pouvoirs d'un Représentant, voilà la vraie faute ! « Ce ne sont point les noyades, les fusillades ni même les soupapes prétendues de l'invention de Carrier, dira Couturier (de la Moselle), qui fixent mon opinion, parce que ce mode de destruction des ennemis de la République ne peut être jugé criminel que par son intention bonne ou mauvaise. » Ce qui le décide à voter oui c'est la défense faite aux autorités d'obéir à Tréhouart. Cambon émet la même opinion. « Il n'ajoute point foi aux dénonciations faites par des hommes qui auront eu à se plaindre des mesures souvent dictées par l'amour de la patrie, mais Carrier, en défendant d'obéir à Tréhouart, a trahi les intérêts du peuple, donc il doit être accusé. »
Romme, dont nous connaissons la versatilité d'opinion, explique comment, à la Commission des 21, il n'a pas voté l'accusation, sa conscience n'étant pas suffisamment éclairée. En dehors des pouvoirs illimités donnés à des
(1) Courrier universel, 5 frimaire. ^nnfl/es patriotiques. Moniteur universel, 5 frimaire.