ACTE D'ACCUSATION /jSy
En face des murmures, le présitlfiiL Dobsent, comme l'avait fait Legendre à la Convention, rappelle le public au respect dû à un accusé. Le calme étant rétabli, Carrier a décliné ses noms et qualités: Jean-Baptiste Carrier, né à Yolaj (Cantal), 87 ans, ci-devant homme de loi, Représentant du peuple. Il est donné lecture de l'acte d'accusation dressé contre lui et ainsi conçu :
La Convention, après avoir entendu la Commission des 21.
Accuse le Représentant du peuple Carrier :
1° D'avoir, le 27 frimaire an II, donné à Phelippesdit Tron-
Uolly, président du tribunal criminel du département de la
joire -Inférieure, l'ordre écrit de faire exécuter sans juge-
lent et sur le champ 24 brig-anJs dont 2 de 1 3 et 2 de i4
ins;
2° D'avoir, le 2g du môme mois, donné l'ordre écrit au lit Phelippes de faire exécuter sans juçjement 27 autres brij-ànds dans le nombre desquels se trouvaient sept femmes;
3» D'avoir autorisé une commission militaire à faire fukiller les g^ens de la campag-ne, tous indistinctement, même ms les interrog-er ;
4° D'avoir fait noyer et fusiller un très g-rand nombre de brigands qui s'étaient rendus à Nantes, sur la foi d'une amnistie ;
50 D'avoir fait subir le même sort à 80 cavaliers, brigands armés et équipés qui venaient se rendre en jurant de livrer leurs chefs et offrant de laisser plusieurs des leurs en otages pendant que les autres se détacheraient ;
G" D'avoir ordonné ou toléré diverses noyades d'hommes, d'enfants, de femmes, dont plusieuis étaient enceintes ;
7'^ D'avoir donné des pouvoirs illimités au nommé Lamberty qui s'en est servi pour des noyades de prêtres et autres personnes, qu'ils appelaient mariage républicain, et qui consistaient à mettre nus un jeune g-arçon et une jeune fille, les lier ensemble et les jeter à l'eau (i) ;
8° D'avoir défendu à tous les citoyens d'obéir aux ordres du Représentant du peuple Tréhouart, revêtu des pouvoirs de la Convention, parce que le dit Tréhouart avait fait mettre en arrestation le nommé Le Ratteux muni de pouvoirs de Carrier
(1) Ce paragraphe ne fut pas maintenu, les mariages républicains, malgré plusieurs témoignages, n'avaient pas été absolument prouvés.
qui commettait l'arbitraire sur des citoyens munis du certificat de civisme ;
0° D'avoir écrit au g-énéral Haxo, le 28 frimaire, que l'intention de la Convention nationale était de faire exterminer tous les habitants de la Vendée et d'en incendier toutes les habitations;
10" D'avoir donné au chef et à chacun des membres delà compagnie Marat des pouvoirs qui mettaient dans leurs mains les moyens d'attenter à la liberté, à la sûreté et aux propriétés de tous les citoyens.
En conséquence, la Convention nationale décrète que Carrier sera traduit devant le tribunal révolutionnaire de Paris poury être jug-é sur les faits ci-dessus, conformément à la loi.
Charge la Commission des 21 d'envoyer, dans le plus brci délai, à l'accusateur public près ce tribunal, toutes les pièces dont elle est dépositaire, relatives à la conduite de Carrier.
On pouvait pressentir, d'après le premier interrogatoire, que Carrier aurait recours à des chicanes de procureur, soit pour retarder sa mise en jugement, soitpoui' obtenir de nouveaux juges. A peine l'acte d'accusation terminé, Carrier commence en effet ses observations. Il entre dans la voie des récusations et fait donner lecture par le président d'une lettre datée du 6 frimaire, de la Conciergerie, où il expose ses plaintes. Il y réclame au nom de la justice d'être jugé par une autre section du tribunal. Il récuse les jurés qu'on lui désigne, comi ayant montré de la partialité contre lui dans les déba^ qui ont eu lieu jusqu'à ce jour contre le Comité révoli| tionnaire de Nantes, notamment Saulnier, Sambat Topino-Lebrun comme liés à Real, à Fréron, à Talliei ses plus mortels ennemis qui lui ont suscité le procès scandaleux qu'on va poursuivre contre lui. — Il se plaint encore de n'avoir pas été interrogé préalablement suivant Içiloi(i).
La discussion est très vive au sujet des récusations entre le président et Carrier (2), si vive qu'on n'arrive à
(1) Archives W. 93. 479, 2" partie; Bulletin du tribunal révolutionnaire, Vll"« partie, pages 20 et suivantes.
(i) Procès de Carrier et du Comité de Nantes, LB*' 'il79.Bib. nationale.
PROCÈS DE CARRTRI\ 489
aucune solution et quo le tribunal se retire dans la chambre du Conseil pour d«^lib(''rer; contre la volout»^ de Taccusateur public, qui demande qu'on passe outre et que les débats soient continués. De retour à l'audience, le tribunal :
Attendu que la loi du 22 vendémiaire ordonne de poursuivre tout à la fois le Comité révolutionnaire, leurs fauteurs et complices;
Attendu que l'affaire de Carrier est évidemment connexe à celle du Comité révolutionnaire de Nantes et que si Carrier
I n'eût pas été Représentant, il n'eût pas été besoin de le tra dùire ; Attendu que le ministère public n'est pas récusable, que Jes jurés ne sont que les applicateurs de la loi, que d'ailleurs ies motifs de récusation de Carrier sont vagues et inadmissibles..., etc.; Décide que, sans égard pour ses récusations, il sera passé outre à l'instruction.
Carrier, battu sur un point, se rejette sur un autre. Il veut prouver qu'ancien homme de loi il coiuiaît les détours de la procédure. Il argue qu'il n'a pas de défenseur. On en propose plusieurs qui se récusent. Luimême met en avant les noms de Chauveau-Lagarde, de Tronson-Ducoudray, de Huneau ; môme refus. Irrité, Carrier demande la remise delà séance au lendemain, et déclare qu'il se défendra seul.
La séance du 8 frimaire s'ouvre avec la déposition de Vaugeois, accusateur public près la Commission militaire de Nantes, témoin redoutable, qui s'était réservé pendant le procès du Comité révolutionnaire. Il a entendu dire, de façon sure, il peut affirmer que deux adjudants généraux étaient chargés d'ordres de Représentants du peujde pour faire fusiller hommes, femmes et enfants prisonniers à l'Entrepôt. Dans le nombre se trouvaient des femmes enceintes et sur le point d'accoucher. Il raconte son altercation avec Fouquet et Lamberty au sujet de ces femmes enceintes que les adjudants voulaient faire extraire des prisons, son refus de leur obéir, leur insistance en montrant l'ordre de Carrier qui leur don-
4/,o CARRIER A NANTES
nait des pouvoirs illimités. L'ordre était ainsi conçu :
17 frimaire. Carrier, Représentant du peuple près l'armée de l'Ouest, au commandant de la force armée et à tout autre composant la garde nationale :
Je vous invite et je vous requiers, au nom de la loi, de fournir à Fouquet et à Lamberty de la force armée à suffisance pour une expédition que je leur ai confiée et de les y laisser vaquer de jour et de nuit.
Malgré cet ordre, Vaugeois'a résisté, a refusé de livrer des femmes enceintes et s'est vu en butte aux injures et aux menaces de Lamberty qui déclare qu'il va le dénoncer à Carrier et le faire guillotiner et tire son sabre qu'il appelle le « glaive de la loi » pour l'en frapper.
« Cependant, continue le témoin (i), je lui impose par ma contenance ferme et il, n'ose effectuer ses menaces, car je me suis décoré de la médaille et du ruban tricolore et je lui défends de passer outre. Lamberty feint de se calmer et exige de moi un refus par écrit, je le lui remets et il va le porter à Carrier. Celui-ci, furieux de trouver une telle opposition à ses volontés, fait venir la Commission militaire. Le président se transporte chez Carrier. Du plus loin qu'il l'aperçoit, celui-ci s'écrie: a C'est donc toi, vieux j... f... qui veux juger? Juge donc! Si dans deux heures tout l'Entrepôt n'est pas vidé, je te fais fusiller, toi et tes collègues...» Ce président, Goudet, est mort peu de temj après cette scène. Enfin le i5 germinal (-i), Lamberty es traduit devant la Commission militaire pour avoir sous trait des femmes de l'Entrepôt; je dois le dire au tribune cette instruction dévoila les plus grandes horreurs ».
Ces Ikorreurs, nous les connaissons, noyades, fusilk des, massacres, sans prétexte réel, menaces à qui vei les empêcher d'accomplir leur hideuse besogne. Les Rc présentants qui succèdent à Carrier trouvent mauvai que la Commission donne tant d'importance et de pi
(1) Archives nationales W. 493-479, 2"^ et S""» partie ; Bulletin du It bunal révolutionnaire, VU"» partie, p. 24.
(2j Fouquet et Lamberty avaient été arrêtés quelques jours avant départ de Carrier, fin de pluviôse.
PROCÈS DE CAHRIKR /,/, ,
blicité à l'affaire de Foiiquet et de Lamberty, surtout en ce qui concerne les noi/ades. N'ayant pas su empocher des faits qu'ils ne pouvaient ignorer, — Francastei au moins, qui à Angers s'était montré l'émule de Carrier — ils désirent jeter un voile sur les atrocités passées. — Prieur (de la Marne) que Carrier a maltraité pourtant et Garnier (de Saintes) pas plus que Francastei ne désirent voir l'instruction aller au fond de l'affaire, disant que la Commission avait l'air de faire le procès à la Représentation nationale et de juger les opérations de Ca: rier plutôt que Fouquet et Lamberty. Vaugeois leur répond qu'il n'est pas étonnant que dans le procès des adjudants il soit question de noyades et autres horreurs ; que les accusés s'étayaient sur chaque fait des ordres verbaux de Carrier ; que, ces ordres composant la défense des accusés, la Commission ne pouvait se dispenser de recevoir ces réponses et d'en faire mention dans l'instruction. Après des pourparlers sans fin et comme on ne pouvait éclaircir le point de savoir si Carrier avait ou non donné des ordres à Fouquet et à Lamberty relativement à l'extraction des détenues (i), il a été décidé d'un commun accord que Vaugeois se rendra à Paris pour obtenir de Carrier des éclaircissements. On se rappelle le voyage de l'accusateur public chargé d'une lettre de la Commission militaire, le mauvais accueil que lui fait Carrier, le refus opposé par le Représentant à la demande qui lui est faite de disculper ses deux aides de camp par un écrit. Carrier s'en est lire par une lettre pour son collègue Francastei à l'effet (le faire renouveler le Comité, et Vaugeois, n'ayant même l)as rencontré Francastei, remet la lettre au Représentant Garrau.
En terminant, Vaugeois déclare que « la terreur, la
(1) Bulletin du tribunal. Vil""» partie, id.
Ou a vu dans le compte-rendu du procès de Fouquet et de Lamberty que ces derniers furent condamnés à mort pour avoir extrait de prison et emmené chez eux des femmes contre-révolulionnaires. Les laits bien plus graves n'avaient pas été retenus puisqu'on n'avait pas d'aveu de Carrier et qu'il ne s'agissait pas encore de découvrir le Représentant.
désolation et la mort étaient attribuées à Carrier, que Carrier était inaccessible quand il s'ag-issait des affaires du département, qu'il fallait aller trois ou quatre fois chez lui avant d'être reçu ; qu'il était notoire que Carrier allait souvent se divertir dans une galiote hollandaise qu'il avait donnée à Lamberty (i).
Invité par le président à répondre à la déposition du témoin. Carrier commence par réclamer le bénéfice d'une jurisprudence qu'il a depuis long^temps oubliée à l'égard des autres. Il demande que les témoins se renferment dans l'acte d'accusation... « Des ouï-dire, des on-dit, voilà les bases solides de toutes les inculpations dirigées contre moi ; et, cependant, ces déclarations volent de bouche en bouche, elles acquièrent journellement un degré de crédibilité et c'est ainsi que je suis proscrit et vilipendé partout. Je demande qu'on se renferme dans l'acte d'accusation, que l'on ne divague pas. Pourquoi le témoin, lorsqu'il a trouvé Lamberty au Dépôt, n'est-il pas venu s'assurer lui-même s'il avait véritablement donné des ordres. Je nie l'avoir chassé de chez moi; il est bien venu me trouver pour réclamer des habits. Il pouvait également m'instruira des extractions qu'il blâmait. »
Vaugeois, intervenant de nouveau, certifie qu'il a dénoncé à Carrier la situation malheureuse des enfants déposés à l'Entrepôt et^plongés dans l'ordure jusqu'au cou. A Goudet, président de la Commission, chargé d'avertir Carrier, celui-ci encore couché a répondu en sautant au milieu de son lit: « Pourquoi viens -tu troubler mon som~ meil ? Ne sais-tu pas que je me suis couché à deux heures du matin ? »
Carrier nie le fait, prétend n'avoir vu qu'une fois le président de la Commission militaire alors atteint d'une maladie pestilentielle, lui avoir offert de l'argent pour se faire traiter ainsi que les malades de l'Entrepôt. Il
(1) Après la condamnation de Lamberty, cette galiote, qui valait de 30 à 40.000 livres, fut vendue par le disliict. (Archives départementales de Nantes). Délibérations et arrêtés, I. 8, 1" 87.
PROCÈS DE CARRIER /,/i3
avouo pourtant avoir donné des pouvoirs illimités àLamherty, mais il attend les pièces originales jiour fournir des explications sur ces ordres. Répondant ensuite à Vaugeois (i), qui lui reproche, lors de son voyage à Paris, de n'avoir pas obtenu de lui une réponse écrite, il déclai-e cette imputation étrangère au déhat et délouniaiil la question :
« J'observe, dit-il, que la Commission militaire ne vient taire des dépositions aussi terribles contre moi que parce qu'elle a jugé tous les brigands de l'Entrepôt, parce qu'elle a outrepassé ses pouvoirs, fait fusiller plus de 4oo brigands ».
Du moment où il attaque la Commission, le président veut faire avouer à Carrier que cette Commission ayant opéré pendant le temps de sa mission, il ne pouvait pas igiiorer ses opérations, c'est-à-dire les fusillades. Carrier se retranche derrière ce fait que la Commission avait été organisée avant son arrivée par ses collègues, qu'il respectait leur ouvrage sans se permettre aucune inspection. Il a bien entendu parler de fusillades, mais on 'n'en usait à Nantes comme à Angers, à Laval, à Saumur et partout ailleurs, et il n'y avait rien là d'anormal. Mais ces brigands qui étaient venus se rendre volontairement et rju'il a fait fusiller?
Dénégation deCarrier. Aucun brigand de la rive gauche ne s'est rendu volontairement ; les paroles de paix apportées par l'armée républicaine ont été mal reçues par les habitants, qui ont massacré les envoyés (2). Ce n'est pas assez de nier des faits que tous les témoins affirment, Carrier déclare formellement n'avoir pas eu connaissance des noyades, hormis celle des prêtres dont il a rendu compté à la Convention et qu'il a toujours considéré comme un événement tout naturel ; sans cela il n'eût pas eu la ma/adresse d'en faire mention.
L'audace est bien grande de nier ces faits dont tout
(1) Arch. nat. W. 493-479. — Procès de Carrier
(2) Mensonge de plus. Lequinio, nous l'avons vu, a ceriilie que ces massacres de communes et Vendéens isolés ont ou lieu.
Nantes retentissait. Le président lui fait observer qu'il est difficile de croire que Lamberty et Goullin ne l'aient point entretenu de ces noyades, en particulier de celle du 24 au 26 frimaire etde l'évasion de Leroy. Carrier s'obstine à dire qu'il n'a donné aucun ordre semblable à Goullin, qu'il n'a fait qu'ordonner le transfèrement à Belle-Ile, qu'il n'a signé aucune extraction, aucun pouvoir illimité dans ce but (i).
On peut supposer que Goullin n'attend pas d'être interrog-é pour démentir Carrier. Voulant couvrir sa responsabilité il a demandé un ordre écrit et le Représentant lui a répondu que le « Comité ne serait pas inquiété pour la noyade du Bouffay, à moins qu'il n'y eût contre-révolution, car on n'avait fait périr que des brigands. ))
Après Goullin, son compère Chaux refuse à Carrier le droit de contester les ordres des noyades trop bien établis par la notoriété publique. Il demande que Carrier soit interrogé sur les motifs qui l'ont déterminé à faire transférer i5o détenus à Belle-Ile. Il ne peut oublier certain dîner sur la galiote, à la suite duquel il signa cet ordre qui, en apparence n'était qu'une translation à Belle-Ile, mais qui dans la réalité était un ordre de noyades.
Carrier consent à se rappeler le dîner, mais il ne se souvient nullement d'avoir signé l'ordre dont parle Chaux. Tous les accusés du Comité se réunissent contre lui, accumulant les charges, répétant, Carrier présent, ce qu'ils ont dit en son absence; quand Carrier ne nie pas il tourne la question. Pour la noyade des détenus du Bouffay à laquelle reviennent toujours et les jurés et les membres du Comité révolutionnaire, il ne peut s'en tirer que par le mensonge. A Bachelier, qui l'accuse formellement d'avoir donné des ordres, il répond qu'à Paimbœuf, à Saumur, à Angers, on a fait des noyades de brigands et que Nantes et le Comité n'on fait que suivre l'exemple
11) Bulletin du tribunal révolutionnaire, VII"" partie, id.
PROCKS DE CARRIKU Vi «
des villes voisines ; que lui ne se mêlait que de remédier aux abus, qu'il ne prenait des arrêtés que d'après les rapports qui lui étaient faits, qu'il a pu être lrom[)é, ([ue dans tous les cas il persiste à nier avoir ordonné la noyade du Boufï'ay, qu'il s'est borné à ordonner le Iransfèrement des prisonniers à Belle-Ile. — Un autre témoin va le contredire, c'est Foucault, qui a vu l'ordre signé de Carrier à Lamberty pour une expédition secrète : « les ordres, comme ceux que j'étais charité d'exécuter, étaient autant de noyades ».
Interrog-é sur les pouvoirs illimités donnés à Lamberty, Carrier répond qu'il se servait de lui comme d'un bon espion. On lui fait observer qu'il ne semble pas que Lamberty ait jamais quitté Nantes.
Carrier. — Il ne faut qu'une nuit pour passer dans la Vendée: je ne sais pas précisément si Lamberty y est allé, mais ce qui est certain c'est qu'il m'a fait de l'armée des rebelles des rapports qui se sont trouvés très conformes à la vérité — Au reste, les espions sont toujours menteurs et peu dignes de confiance.
Comment, lui demande le président, s'il avait si piètre opinion de Lamberty, avoir mis la force armée à sa disposition, lui avoir donné le grade d'adjudant général? A quoi Carrier peut répondre que les états de service de Lamberty le désignaient pour ce poste et qu'à l'affaire de Nort, il avait tenu tête à lo.ooo brigands avec une poignée de monde.
Mais on revient aux noyades et les témoins dont nous avons entendu les accablantes dépositions dans la première partie du procès reviennent à la charge. Grandmaison soutient que Carrier a connu la noyade du Bouffay,que lorsqu'on lui demandait des autorisations écrites pour l'exécution des mesures qu'il prescrivait au Comité, il répondait : « Est-ce que je ne suis pas Représentant du peuple, est-ce que je ne soutiendrai pas mon ouvrage? »
Affilé, le constructeur de soupapes (i), donne des dé-
(1) Bulletin VII, pp. 26 à 48.
tails sur la noyade du i5 frimaire. Carrier est venu en personne donner les ordres pour cette expédition. 11 a prescrit de faire les sabords et sur la demande que lui, témoin, faisait d'un ordre écrit pour la construction de ces sabords, Carrier a répondu: « Je suis Représentant, tu dois avoir confiance en moi. »
Le témoin Richard, qui a reçu l'ordre de transporter les prêtres à l'Entrepôt, a informé le Représentant du dépôt qu'il venait de faire de 5o prêtres à l'Entrepôt, ce à quoi Carrier a répondu : « Il ne faut pas les garder dans cette maison, pas tant de mystère, il faut f... tous ces b... à l'eau. »
Colère de Carrier contre les témoins. Il nie les déclarations d'Affilé et de Richard, soutient que, pour une expédition du genre des noyades, le Comité n'a pas dû se contenter d'ordres verbaux, que si des ordres écrits ont été donnés on doit pouvoir les montrer. Malgré les nouvelles affirmations de Goullin et de Bachelier, malgré l'assurance donnée par Affilé que c'est Carrier lui-même ([ui lui a fait régler son compte de charpentier, l'accusé persiste à dire que tous ces faits allégués sont dénués de probabilité et qu'il est impossible d'y ajouter la moindre foi.
Devant la difficulté d'obtenir au sujet des noyades une réponse de Carrier, qui se renferme dans le système absolu de la dénégation, le président l'interroge sur les 80 cavaliers qu'il est accusé d'avoir fait fusiller au moment où ils venaient se rendre avec armes et bagages. Carrier concède que 80 cavaliers, après l'affaire de Nort, ont été pris les armes à la main, mais qu'il les a fait déposer à l'Entrepôt disant : « la Commission en fera ce qu'elle voudra ». Sur ce fait. Chaux fait observer que, lors de la députation envoyée à Carrier, il y avait près de lui un général (i) qui lui fit des représentations au sujet de ces rebelles et que Carrier répondit : « Voulez-vous que je me fasse guillotiner ? 11 n'est pas en ma
(i) tlector Legros, le géuùral aux cheoeux rouyes.
puissance de faire grâce à ces gens-là. » Four éclaircir la question, Real, défenseur de l'un des accusés présente une lettre écrite par Carrier à la Convention le 3o frimaire. On connaît cette lettre par laquelle Carrier annonçait que « c'était par humanité qu'il purgeait la terre de ces monstres ».
Carrier ne peut désavouer cette lettre. Il s'en fait un mérite au contraire, puisque la lettre a reçu la sanction de la Convention, a été consignée au Moniteur, a couru par toute la France.
Carrier s'est décidé à demander un défenseur, et le citoyen Bureau employé au parquet de l'accusateur public est nommé d'office, sauf le droit laissé à Carrier de donner des adjoints à ce défenseur s'il le juge à propos (i). Carrier demande encore la levée des scellés pour pouvoir se procurer des pièces justificatives et le Tribunal, par l'organe de son défenseur, déclare qu'il va s'occuper de cette levée des scellés et que tout ce qui tiendra à la justification de Carrier lui sera fidèlement remis (2).
Enhardi par la confusion des faits et le peu de netteté de certaines dépositions. Carrier a repris son assurance et devient insolent, dans les audiences suivantes, à l'égard du président. Comme on lui rappelle l'exclamation de Perrotin, président du tribunal criminel, disant à l'annonce de son départ : « Nous allons donc enfin respirer, voilà un scélérat de moins », Carrier hausse les épaules avec dédain. Comme un témoin affirme : 1° que, lors de l'arrestation de Lamberty, il envoya deux émissaires à la prison du Bouffay pour empêcher le concierge de recevoir l'ancien adjudant général; 2' qu'il donna une mission à Robin pour lui éviter d'être inquiété au sujet des Noyades, Carrier s'élève avec force contre cette déposition. « La loi qui garantit la sûreté de la Représentation nationale me défend de répondre à des interpellations étrangères à l'accusation. »
(1) Séance du fi nivôse an II (28 déc. 93).
(t) Procès de Carrier, Bulletin du tribunal réVoludonnaire, id.
ViS
« Je vous somme, au nom de la loi, de répondre, » reprend le président (i).
Silence de Carrier. Le président répète trois fois son interpellation ainsi que le prescrit le Code criminel et déclare à Carrier que s'il persiste à garder le silence, le fait sur lequel il est interpellé sera tenu pour constant. A ces paroles l'accusé répond avec insolence :
« Au nom de la loi, je somme le président de ne pas s'en écarter (2) ! »
Il est assez difficile de trouver dans les annales de la justice criminelle un homme couvert d'autant de sang s'adressant à ses juges avec aussi grande impudence (3).
Devant certaines dépositions accablantes pour lui, il consent pourtant à se départir de son silence, mais c'est pour réfuter ou nier sans donner de preuves contraires.
A l'un d'eux. Chaux, qui déclare que Laloi, l'un des exécuteurs, était l'ami intime de Carrier, mangeait souvent chez lui, en était mieux accueilli que les vrais patriotes. Carrier répond que Laloi a pu souper chez lui par hasard, mais qu'il n'était jamais invité, que ce Laloi était un ami de Robespierre, peu digne de confiance et que par conséquent il n'a pu lui déléguer de pouvoirs. A Champenois qu'il a malmené lorsqu'il est venu lui apporter des réclamations de la part de la Commission militaire, et qui l'accuse d'avoir fait fusiller des communes venues pour se rendre à discrétion, il se contente d'opposer un démenti formel. Ses relations avec Laloi, qu'il nie avec tant d'insistance, sont pourtant prouvées par d'autres témoins. Jean Sandroc, chef de division des transports et convois militaires, dépose qu'un jour il s'adressa à Laloi pour l'élargissement d'un ami incarcéré. Laloi l'invita à
(1) Robin en cfTet n'avait pas été compromis dans le procès des adiudants et avait rejoint Carrier à Orléans.
(2) Gampardon, Tribunal rëvolutioji7iairc, t. II. Procès de Carrier, Bulletin du b^ib. révolutionnaire. Vil™" partie.
(3) Procès de Carrier, Courrier universel. Débats du trib. révolution-
PHOCÈS im CARKIER 449
(liiier ol le condiiisil dans iino j^aliote hollandaise, et là, à fond de cale, il vit une table de i5 à 20 couverts. Devant son étonnement Laloi lui donne des explications : « Cette galiote est la « grande tasse des prôtres » et comme Lainherty a fait cette expédition, Carrier, pour l'en récompenser, lui a donné la igaliote ». Robin, O' Sullivan étaient du nombre des convives. Lambertj fit le récit de ses belles expéditions et chacun des assistants ne manquait pas d'applaudir. Comme Sandroc ajoutait que l'on indi- ([iiait à Carrier les braves camarades qui avaient contribué aux expéditions, O' Sullivan se leva pour certifier ce dire et affirmer qu'il avait entendu ces propos au dîner de la g-aliote. »
Carrier nie d'abord ; puis, sur une interpellation du pré-
[sident, il lance une boutade malheureuse qui déchaîne
contre lui les rires ironiques de l'auditoire. « Tout Nantes
conspire contre moi I Les Bretons n'agissent que par
coterie ( i ) I »
Les rires ont éclaté de telle sorte, dégénérant en vacarme, que le président est obligé de rappeler les assistants au respect dû à un accusé.
Le calme une fois rétabli, l'audition des témoins continue et l'officier de santé Thomas, dont les récits ont déjà tant impressionné les assistants, dépose qu'étant obligé de se rendre chez Carrier pour y prendre ses ordres il figura comme les antresdans l'antichambre, que le Représentant en l'apercevant se porta vers lui aux violences et aux injures les plus grossières; qu'à toutes ses demandes il répondit par... les mots les plus orduriers.
Il accuse Carrier d'avoir ordonné au général Haxo, après la prise de Noirmoutiers, de fusiller tous les brigands sans distinction et de brûler toutes les propriétés de la Vendée.
Il l'accuse d'avoir fait noyer ou fusiller 80 cavaliers qui s'étaient rendus sur la place du Déparlement.
(1) Bulletin du tribunal révolutionnaire, VU" partie. Courrier universel, frimaire an III. Débats du Tribunal. Moniteur, réimpression, XXII, pp. 630, 638, (ii6, 65i, 661, 669.
45o CARRIER A NANTES
Le président au témoin : « Ces cavaliers étaient-ils accoinpag-nés de la force armée ou sont-ils venus sans escorte? »
Thomas. — « J'ai vu entrer ces cavaliers sans escorte, sans armes : vingt avaient été fusillés au poste, les autres so;il arrivés sur la place du Département; tous demandaient du service. Carrier n'a pas voulu faire droit à leui's réclamations et leur a refusé toute espèce de satisfaction. J'accuse Carrier d'avoir fait fusiller sans jugement des brigands ; d'avoir maltraité le général Moulin (i) à coup de sabre dans une embrasure de croisée et de l'avoir fait ensuite incarcérer au Bouffaj. »
Le président demande à Carrier s'il a des explications à donner sur la déposition du témoin.
Carrier, après avoir accusé Thomas de fédéralisme, laisse de côté plusieurs des accusations formulées par le témoin (2), pour se disculper de sa lettre au général Haxo contenant « ordre d'enlever tous les grains et subsistances et d'exterminer les brigands». « Une proclamation de la Convention m'autorisait à agir ainsi. — Haxo n'a jamais fait qu'exécuter mes ordres; j'ai toujours marché
(1) Moulin se tua à la reprise de Gholet ; blessé de deux balles il s'acheva d'un coup de pistolet. Savary, t. III, p. 166.
« Tous les patriotes regrettent le jeune général Moulin, commandant une brigade à Saint-Florent, qui se brûla la cervelle pour ne pas to/nber vivant entre les mains des Vendéens. Voici comment Carrier traitait les généraux :
Un jour que Moulin avait déplu à ce noyeur, sans doute pour s'être refusé à quelque atrocité, il l'accabla d'injures et devant toute Tarmée lui donna des coups de plat de sabre sur la tête en lui disant : « f... gueux, si la commission militaire ne te fait pas guillotiner, je t'égorgerai moi-même. » Moulin sut se contenir assez pour ne pas porter la main sur un Représentant du peuple; mais cet affront l'affecta au point qu'il tomba dangereusement malade et ne se releva de sa maladie que pour se donner à la première occasion la mort glorieuse qui l'a tait inscrire sur la colonne du Panthéon. Qu'on s'étonne après cela que la guerre de Vendée dure encore! Ce l'ait est attesté par des témoins oculaires dont j'ai les signatures. » — Gentillesses de Carrier. (Fréron, V Orateur du Peuple, n° du 23 vendémiaire an 111.)
(2) Le fait d'avoir incriminé et mis en prison le général Moulin comme ayant épargné des rebelles qui s'étaient rendus et même leur avait promis l'amnistie ne fut pas soulevé de nouveau devant les jurés. Carrier y avait répondu à la Convention en analysant les pièces de la Commission. «J'avoue avoir frappé le général Moulin,nou pour avoir donné des permissions, mais pour avoir laissé passer la Loire aux Vendéens, no-
uses cotés (i), il n'a jamais attaqué l'ennemi qu'eu colonnes. »
« Ces ordres, interrompt Thomas, consistaient-ils à commettre des actes d'inhumanité, à violer des femmes, à jeter des enfants de baïonnette en baïonnette ?
« La déposition du témoin, fait observer le président Dobsent, s'accorde parfaitement avec les ordres écrits par vous donnés au jçénéral Haxo, et je vais vous en faire donner lecture (2). »
Lecture est donnée des lettres de Carrier à Haxo et en même temps du décret de la Convention qui prescrivait la conduite à tenir avec les rebelles pris les armes à la main (3). Le débat continuant sur les ordres donnés par Carrier aux généraux, l'accusé doit subir la lecture de ses lettres à Dufour (4), à Avril (5).
Nous avons déjà vu comment Carrier éludait de répondre directement, se retranchant derrière les ordres de la Convention les uns vrais, les autres assez « élastiques w, pour qu'il put les interpréter à sa guise.
Les ordres de pacification d'un genre particulier envoyés par la Convention pouvaient-ils justifier ce massacre d'une municipalité après la prise de Noirmoutiers, ces viols de filles de quatorze ans, ces hécatombes d'enfants, ces
tainiiient aux bandes de La Rochejaquelein, et de Stofflet biea qu'il eût sous ses ordres G. 000 hommes à Saint-Florent et 3.000 à Cliâtillon, etc. Archives W., 493. Pièces du procès.
Moulin était injustement suspecté de vivre dans la plus profonde intimité avec une femme noble et connue pour son intimité avec les brigands. A la séance du directoire du département du :i5 frimaire (présidence de Minée), ces soupçons furent communiqués. — Carrier fut exhorté à surveiller de près le général Moulin. Arcli. départementales. Registre dus délibérations, f 1G3.
(1) Est-il besoin de répéter que cette assertion est fausse. Carrier ne suivait nullement l'armée d'Haxo, Bullelin du tribunal, VU* partie, p. 38. Haxo prit Noirmoutiers, ce dont Turreau s'attribua le succès. Turreau arriva à temps pour livrer de la Commission militaire de Noirmoutiers, d'Elbèe, Diihoux d'Hauterive et aulies officiers Vendéens, des femmes, enfin Wieland, l'ancien commandant de l'Ile, (jui avait capitulé devant Charette. Sur la mort de d'Elbèe, voir les Mémoires de Turreau et les contradictions apportées par l'oirier de Beauvais (Aiemoires) et François Pict, Dociunents sur Noirmoutiers.
(2) Voir chapitre XI. Archives, 493,479. l'rocès de Carrier, 3° partie. (;i) Décret du 1" août 1793.
(4) Voir chapitre xi.
(b) Voir chapitre xvir.
incendies de maisons habitées (i) ? Les assistants ont frémi d'horreur. — Carrier reste dans les généraUtés. Dans la Vendée, il ne restait plus que des brigands, rien d'étonnant à ce qu'on les ait poursuivis rigoureusement. Il a soin d'ajouter que « ces mouvements ne se sont pas faits de son temps et que c'est au général Turreau qu'il faut en demander compte ».
Après la discussion assez vive qui a suivi la lecture des lettres et la déposition de Thomas, le choix d'un défenseur est remis en question, carHureau, nommé d'office, s'est désisté. Devant la difficulté de trouver un avocat, Carrier, sentant l'horreur qu'il inspire, déclare qu'il se défendra lui-même Le tribunal ne l'entend pas ainsi et respectant les droits du prévenu fait choix d'Antonelle(2). Le ci-devant marquis d'Antonelle, l'ancien juré du tribunal du 10 mars, plongé dans la Révolution pour racheter sa tête, ne se soucie guère à ce moment d'appeler l'attention sur son nom et, prétextant des affaires, se récuse. Le président fait alors chercher la liste des défenseurs « attendu qu'il n'y en a pas un qui ne doive se faire un devoir de défendre un accusé ». Le citoyen Giroust est nommé et le tribunal ordonne qu'un ordre lui soit expédié sur-lechamp par un huissier.
Les débats continuent les jours suivants (3), et les témoignages se succèdent : Chaux demande la parole pour un fait important : « Je déclare, dit-il, que, trouvant un jour Carrier à la porte de la Convention, il me dit de prendre des mesures, afin que, par la suite, on ne nous inquiétât pas sur la quantité des individus noyés, (jue quanta lui. Carrier, il avait eu soin d'écrire à la Commis-
(1) Déposition de Thomas, BiiUetin,Y\l' partie, p. 39. Séance du 11 frimaire.
(2) A la liste des défenseurs qui se sont récusés, le Courrier universel du 14 frimaire ajoute les noms de Tronson-Ducoudray et de Ghauvau- Lagardo. On conçoit facilement l'abstention de Ghauvau-Lagarde; quant à Tronson-Ducoudray il était déjà chargé de la défense de deux uccusos sans importance. On verra plus tard son plaidoyer qui est un véritable réquisitoire contre les accusés principaux. Note de Carrier choisissant comme défenseurs; Ghauvau-Lagarde, Tronson-Ducoudray, Ilureau. Archives nationales W., 493, 479, pièce 24, 2» partie.
(3) 10 au 15 frimaire.
PROCÈS DE CAURIEK /|53
sion pourajouterdix hommes de plus à chaque jug-ement.
Carrier répond en niant celle démarche; il ne s'expliquera sur ce fait([ue lorsque les minules lui seronl représentées parce qu'il ne se l'appelle pas avoir donné ces ordres et qu'on pourrait lui avoir subtilisé sa signature.
Même système quand Louis Fournier dépose que c'est sur l'ordre de Carrier que 80 rebelles, parmi lesquels des enfonts conduits par l'adjudant général Hector Legros, furent menés aux plaines de Mauves. Carrier nie avoir donné aucun ordre de fusillade à Legros. 11 traite encore; de menteur et de muscadin le témoin Guillaume Erard, commis aux écritures de l'administration des effets militaires à Lorient, qui raj)porte les injures dont il a été l'objet. «Vous êtes tous des sacrés f... contre-révolutionnaires à Lorient. Il faut que je purge cette ville comme celle de Nantes. Je m'y transporterai dans huit jours, je ferai jeter préalablement la moitié de la ville à la mer et j'aviserai au moyen de réduire le reste. » Au témoin Brondes, qui dépose que Carrier faisait brûler toutes les propriétés des rebelles, qu'il a mis le feu lui-môme à l'église de Thyphone, l'accusé répond par une disculpation de sa façon :
« On brûlait bien avant mon arrivée ; il est vrai que Thyphone a été brûlé, que nous en avons donné l'ordre avec Merlin, Turreau et Gillet (i), mais Thyphone était un repaire de brigands, situé sur une grande hauteur et ce poste était des plus redoutables. » — Ainsi, même de prétendus modérés comme Merlin s'associaient aux actes de vandalisme de Carrier ! — Non seulement les rebelles étaient les victimes de ses fureurs, mais les habitants de Nantes, comme le témoignent Hicqueau, Prosper Bonaud négociant, François Lamarie administrateur du département(2). « Carrier, dit Hicqueau, apprenant que beaucoup de marchands refusaient de livrer au maximum, nous disait qu'il fallait enfoncer leurs portes à coups de hache. Carrier qualifiait de brigands les réfugiés de la Vendée
(1) Procès de Carrier. Séance du 11 frimaire.
(2) Bulletin du trib. révolut., V1I« partie.
/^r)4 CARRIER A NANTES
(|ui avaient qnittélenrs foyers, il les fit relég'uer à 2olieues de Nantes après les avoir traités de la façon la plus cruelle. »
Prosper Bonaud, a été charg-é d'une mission pour Carrier au sujet des subsistances. Carrier l'a reçu avec des injures: « Le premier b... qui me parle de subsistances je lui f... la tête en bas. La déposition de François- Lamarie est plus g-rave encore: Carrier disait à qui voulait l'entendre : « Nous ferons un cimetière de la France plutôt que de ne pas la régénérer à notre manière et de manquer le butque'nous nous sommes proposé. » Carrier était tellement un objet de terreur pour tout le monde ([ue quand nos fonctions exig-eaient qu'on allât chez lui nous entrouvrions la porte pour savoir dans quelle situalion se trouvait Carrier et pour nous assurer s'il avait ou non une figure furibonde. »
Comme de coutume Carrier a opposé un démenti formel aux dépositions des témoins, mais le président l'arrête en lui disant : « Vous dites que vous n'avez pas imprimé la terreur à Nantes, mais ne vous rappelez-vous pas d'avoir été à la Société populaire, le sabre nu à la main, d'y avoir jeté l'épouvante? » Carrier répond qu'il s'est en effet présenté à la Société populaire au sortir des revues et qu'il a pu pour ce motif porter ses armes, mais il nie avoir eu le sabre nu à la main (i).
Dobsent continue: « Vous devriez vous rappelez cependant une petite circonstance. Vous coupâtes deux chandelles avec votre sabre; n'y vîtes-vous pas un nonnné d'Héron portant, en guise de cocarde, l'oreille d'un homme qui avait été fusillé ? »
Carrier nie impudemment avoir connu quelqu'un de ce nom. Mensonge inutile, car ce d'Héron, inspecteur des vivres, témoin dans le procès du Comité, est maintenant au banc des accusés, ayant à répondre lui-même d'atrocités d'un genre particulier. Il a massacré des enfants de onze a douze ans qui faisaient paître des moutons à trois
ID Bulletin Vil, 62,
PROCÈS DE CARKIKH /,55
quarts de lieue de Vue, avec l'aide d'un (gendarme, et fut, pour ce, souffleté par un officier (i). Il l'a avoué lui-même à son avocat Villenave (2). Non seulement — comme l'en a accusé Dohsent — il portait une oreille de rebelle en g-uise de cocarde, mais il est convaincu (3) d'avoir plusieurs fois fait sortir de sa poche des parties... qu'il offrait aux reg^ards des femmes (4) 1 Appelé à dire ce qu'il sait de Carrier, il fait le récit suivant :
« Je me suis trouvé à dîner avec Carrier; il lui arriva de s'oublier en ce repas et il me dit que le g-ouvernement avait fait la récapitulation de la population de la France, qu'il avait reconnu l'impossibilité de nourrir tant de monde, qu'il avait pris des moyens pour diminuer la masse de cette population, pour en retrancher une certaine portion, les nobles, les magistrats, les prêtres, les agents de change, les négociants. Carrier s'écria ensuite: « Tue, tue ! Dans le département où j'ai donné la chasse aux prêtres, disait-il, jamais je n'ai tant ri, ni éprouvé plus de plaisir qu'en leur voyant faire leur grimace pour mourir ! »
Naturellement, Carrier crie à la calomnie. Il y a de l'exagération dans la déposition de d'Héron, soit, mais on ne peut nier qu'en fait la méthode des envoyés du Comité de Salut public ne fût un système de dépopulation devant donner des biens à ceux qui n'en avaient pas. N'est-ce pas l'application des théories de Babeuf, ce précurseur des anarchistes ?
Cependant, sont arrivées les pièces que, par décret de la Convention du i^'" frimaire, on est allé chercher à Nantes. Le Comité de Sûreté générale a averti le tribunal que « Lechet, son secrétaire, présentement de retour, lui remettra les pièces originales qu'il en a apportées (5) ».
(1) Archives nationales. LeUrc de Darbofeuillo aine, VV., 493-479, 30 partie, pièce 23, {"2) L. de la Sicotière, le Patriote dC Héron, p. 47. Nantes. 1879. (3^ Bulletin du 16 frimaire, VII, 54, 53, 70.
(4) Ce d'Héron a été souvent confondu avec Héron, général dcl'armée révolutionnaire à l'époque de Thermidor. Lescuro, dans la préface des Mémoires de Sénar ('Mémoires relatifs à la Révolnlion française), a commis cette erreur.
(5) Signé Montmayon, Garnier de Saintes. Moniteur du 18 frimaire.
Carrier demande à prendre communication de ces pièces. Les plus importantes sont celles relatives aux condamnés des 27 et 29 frimaire (i). Carrier, en face des ori45inaux, ne peut nier sa signature; il prétend qu'elle lui a été surprise. Piteuse défaite, car il ne s'agh pas seulement d'une signature, l'ordre entier est de sa main. On connaît la faconde de Phelippes. Citer son lémoignag-e (2) ce serait répéter sa dénonciation et ce que nous avons déjà dit sur ces ordres exécutés sans jugement, qui excitèrent l'indignation dans la ville de Nantes.
Carrier ne se laisse pas écraser par la représentation des pièces originales, persistant à dire qu'il a signé inconsciemment.
Sommé de s'expliquer sur les pouvoirs donnés à Le Batteux etl'attentat commis contre la Représentation nationale dans la personne de ïréhouart, Carrier fait deux parts dans sa réponse. Il ne peut que certifier le civisme de Le Batteux; on lui avait affirmé que ce dernier avait été emprisonné sans motif valable, c'est pourquoi il l'avait fait mettre en liberté. A l'égard de son arrêté contre Tréhouart, il avoue ses torts ; il ne devait ni ne pouvait prendre cet arrêté.
Notons cet aveu, c'est le seul qui soit jusqu'ici sorti de la bouche de Carrier.
Avec Robin le jeune, ci-devant aide-de-camp de Lamberty, sauvé par Carrier, qui l'a emmené à Paris, les débats roulent encore sur les noyades. De témoin il est devenu accusé et n'hésite pas à avouer. Il a assisté aux exécutions, il en a pris sa part : « Lambertj, dit-il, m'assura qu'il avait des ordres de Carrier pour noyer les brigands pris les armes à la main. Il me prévint un jour que pendant la nuit il exécuterait une noyade et m'engagea à m'y trouver. Je m'y rendis ; j'ai assisté à deux ou trois noyades. On attachait les brigands, on les faisait descendre dans une gabare, on ouvrait les soupapes et
(1) Archives, W. 493, 479, 2« partie, pièce 39.
(2) Bulletin VII. pp. G4, 70. > V ^^^ ^
et ils étaient ens;loutis. J'ai parlé de ces noyades à Carrier, il prétendait qu'un décret prescrivait de mettre à mort sans jugement les rebelles pris en armes. J'ai dîné sur la g-aliote hollandaise avec Carrier, Foucault, Lamberty, O'Sullivan et d'autres. Carrier convoqua plusieurs membres des administrations pour former un comité secret où l'on devait s'occuper d'un transférement des prisonniers. En somme, il s'agissait d'une fusillade. La liste fut formée et l'ordre signé pendant la nuit.
Carrier, un peu surpris sans doute d'être charoé à fond par un de ceux qui lui devaient leur position et de plus la vie sauve, déclare que le témoin s'est trompé en disant que les corps administratifs avaient été convoqués. Aucun ordre de ce genre n'a été donné; de plus il affirme qu'il n'a jamais dîné sur la galiote, malgré que les témoins se soient coalisés pour le soutenir. (Il a luimême dit le contraire quelques jours avant.) Et Robin riposte : « J'atteste qu'on parlait en présence de Carrier des noyades de prêtres et de brigands et que Carrier a dîné sur le galiote ; que nous y avons même chanté des chansons patriotiques (i). » Le président fait observer à Carrier qu'il n'a signé qu'un mois après l'exécution des détenus l'ordre de transférement ; c'était là une garantie sollicitée par le Comité et cet ordre de transférement couvrait la noyade.
Pour répondre, Carrier s'abrite derrière la Convention qui a écarté ce fait. hdiî déclarations des témoins ne signifient rien, il n'y a pas lieu à explication. Longue, mais assez curieuse pour être analysée, est la déclaration d'Alexis Monneron, négociant à Nantes (2).
Il dépose que la terreur n'a cessé de régner à Nantes pendant toute la durée des fonctions de Carrier et de ses complices. « Carrier n'est pas seul coupable et il n'aurait, pu vexer Nantes au point où elle l'a été s'il n'avait ren-
(1) Bulletin du tribunal révolutionnaire Vil, pp. 47 et 70. Séance du 12 frimaire.
(2) Procès do Carrier. Séance du lii frimaire, Bulletin du tribunal révolutionnaire VII, 78. — Bûchez et Uoux, Uist. 'parlementaire, XXXtV. page 179.
contré dans le Comité des hommes de sang-, mais Carrier les excitait contre les paisibles habitants de Nantes, w « Quand donc, s'écriait-il, les têtes de ces scélérats de commerçants rouleront-elles?» Aucune oppression n'était éparg-née au commerce. Mouquet, agent de la commission, s'emparait des propriétés de tout le monde au prix du maximum et quand on lui demandait le paiement des marchandises, il exigeait un certificat de civisme ; de cette manière il s'appropriait les propriétés d'autrui sans bourse délier.
Monneron constate qu'il a eu connaissance desnojades, qu'elles ont eu lieu en plein jour ainsi que les fusillades. Quant à savoir si ces exécutions ont eu lieu avec ou sans jugement, il s'est bien gardé, en homme prudent, peu désireux d'y figurer lui-même, de s'en informer. Carrier a interrompu le témoin pour dénier sa déposition dans tous ses points, mais Dobsent, pour le ramener à la vérité, lui oppose ses propres ordres contre les courtiers, banquiers, agents de change, acheteurs et acheteuses de denrées de première nécessité, marchands et négociants. « Si j'ai sévi contre eux, s'écrie Carrier, c'est sur les plaintes du peuple qui les accusait d'aller à la rencontre des approvisionnements et de ne vendre qu'aux riches. »
Monneron rentre dans le débat pour rendre compte de faits qui lui sont échappés. Il a entendu Carrier dire à Robin : « Tu es un bon b... mais Lamberty vaut mieux que toi. » Il a vu Carrier entrer le sabre nu à la Société populaire, couper des chandelles avec son sabre (décidément cette gaminerie féroce a frappé les témoins). Il a entendu Carrier dire qu'il ferait guillotiner Goullin et Chaux pour avoir fait mettre en arrestation Fouquet et Lamberty.
A l'appel de son nom Goullin se lève et s'écrie: « Carrier me dit un jour dans un dîner : « Je regrette d'avoir été si doux : si j'avais pu prévoir ce qui est arrivé, j'aurais fait sauter toutes les têtes du Comité ; j'aurais déclaré Nantes en rébelHon et j'aurais immolé tous les contrerévolutionnaires. »
Désaveu de Carrier qui déclare qu'au contraire il a alimenté Nantes pendant six mois, qu'il s'est donné mille peines pour approvisionner cette commune.
On demande des explications sur cette question d'approvisionnement qui n'a jamais été éclaircie; un témoin certifie que seuls les représentants OJillet et Ruelle s'occupèrent des réquisitions et des moyens de remplir les magasins du blé nécessaire, que Carrier n'en a pris aucun soiu. Goulliu renchérit en disant qu'à Nantes, loin de regarder Carrier comme l'approvisionneur delà commune, comme l'ançce tutélaire, on le rej^ardait au contraire comme l'ang-e exterminateur.
Sur ce point. Carrier ne se fait pas prier pour répondre. Il croit avoir trouvé l'occasion de se décerner des louang-es. Il a charg-é Godin de faire venir du blé par mer ; il a pensé à tout. Nantes n'a eu de vivres que par ses soins... Il ajoute une phrase maladroite : « Le peupile de Nantes avait une telle confiance en moi que si [J'eusse prêché le pillage dans cette ville, comme on m'en accuse, le pillage aurait eu lieu. »
Real s'est emparé de cette phrase: « Carrier vient de >ous fournir une nouvelle preuve de sa domination, de fson despotisme dans Nantes, cars'il eût suffi à ce Représentant de prêcher le pillage pour le faire réaliser, quelle étaitdoncsatoute-puisssnce dans la Commune? » Carrier |ne se tient pas pour battu ; il veut prouver sa popularité, rne craint pas de dire que le peuple le regardait comme m bienfaiteur, qu'à la fête de Toulon on a fait pleuvoir ijur sa tête des couronnes civiques ! — Allant au devant les objections, il ajoute: « Qu'on n'attribue pas ces couronnes à la terreur; tout le monde sait que la crainte commande le silence et non les éloges. On se tait devant in tyran, on se dispense de l'encenser! »
Le public a marqué son incrédulité par des murmures lignificatifs. En vain Carrier s'efforce-t-il de démontrer [ue ces couronnes civiques offertes par les Nantais sont de notoriété publique, l'intervention de Chaux s'impose pour donner une explication plus conforme aux vraisem-
/,0o CARRIER A NANTES
blances. « Westermann, dit-il, venait de remporter une grande victoire sur les brig^ands; le peuple reconnaissant le couvrit de lauriers et Carrier, se trouvant assis à côté du général Westermann, a pu ainsi en recueillir sa part. Il a dit qu'il avait refusé ces couronnes, qu'il les avait fait distribuer aux généreux défenseurs de la patrie. Si Carrier, comme il le dit, a repoussé loin de lui les couronnes civiques qui lui étaient offertes^ parce que sans doute on le confondait avec Westermann, Carrier alors n'aurait fait que se rendre justice, c'est-à-dire convenir tacitement qu'il n'avait rien fait pour mériter les récompenses décernées par le peuple à la bravoure et à l'intrépidité. M
Voilà une explication qui semble, mieux que la version de Carrier, se rapprocher de la vérité et que le public salue de rires ironiques.
Revenant aux subsistances, Chaux rapporte qu'il informa Carrier de la prétention des commissaires de partager les grains entre Nantes et la Vendée. Carrier se met à jurer selon son ordinaire en disant : « F... je veux que tous les grains de la Vendée soient emportés, fusillezmoi tous ces bougres-là 1 » et comme le témoin lui demande un ordre. « Pas d'ordre écrit, réplique Carrier, ma parole ne suffit-elle pas? Exécute mes volontés, va-t-en ! »
Les témoignages qui suivent sont tous désavoués par Carrier. Il n'en est plus à compter les mensonges ! Faux, ces détails donnés par Bernard Lacaille, concierge du Bouffaj, qui naguère chargeait Goullin sur les femmes extraites de prison et guillotinées le lendemain. Faux, ce récit de Marie Pistot, qui, appartenant également à la geôle du Boufray,a vu partir des prisonniers, hommesct femmes, pour la prairie de Mauves.
Il voudrait en dire autant delà déposition de Minée(i), l'ancien évêque, administrateur du département, mais il n'ose pas, car le témoin a su se faire applaudir. Minée
(n Bulletin, VII» partie, p. 80. Procès de Carrier, etc. Séance du 15. — Bucliez et Uoux, llisl. parlementaire, XXXIV, p. 186.
PROCES DE CARRIER 46i
a retracé les actes de g^rossièreté de Carrier, ses injures contre ceux qui n'étaient pas de son avis; il l'a dépeiiit o})primant des patriotes, refusant des places à des volontaires couverts de blessures, maltraitant des gendarmes qui s'étaient battus glorieusement en Vendée. Il l'accuse encore de faits plus graves que d'autres témoins ont déjà exposés: d'avoir fait fusiller sans jugement les 80 cavaliers qui s'étaient rendus volontairement, d'être venu dire au Département qu'il fallait enfoncer les boutiques des marchands et les mettre au pillage.
Ainsi serré de près, Carrier essaie de rejeter les massacres sur le Département, qu'il accuse d'avoir tenu des assemblées secrètes avant son arrivée où la mort en masse des détenus avait été résolue. Gillet, le Représentant, n'avait-il pas déclaré que le Comité révolutionnaire avait tous les pouvoirs et que les circonstances l'autorisaient à les excéder s'il le jugeait nécessaire?
Rectification de Goullin à ce sujet. Il déclare que Gillet n'a fait cette réponse qu'après la découverte d'une [conspiration, que la terreur n'est jamais entrée dans les [administrations avant que Carrier imposât ses ordres, [qu'en effet la question fut agitée le i4 frimaire dans le ^Comité de savoir si on devait juger les détenus ou les [fusiller sans jugement, que des listes furent dressées de rceux qui étaient contre-révolutionnaires et cela en présence de Carrier, qui n'ignorait rien et dirigeait lesdébats.
Carrier nie ; il nie encore sèchement quand le président lui demande s'il n'était pas en correspondance avec Hérault de Séchelles et s'il n'a pas conformé sa conduite aux principes de ce Représentant, qui prétendait qu'un [fonctionnaire devait faire peser toute la responsabilité 'sur ses agents et ne donner aucun mandat par écrit. Pour convaincre Carrier du flagrant délitde mensonge, Dobsent donne lecture de la lettre de vendémiaire an II, adressée par Hérault à Carrier ! (i)
Carrier s'est défendu d'abord d'avoir eu des relations
P Archives W., 493, 479, pièce l'.i. — 29 septembre 1793.
avec Hérault ; après la lecture de la lettre, il cherche un biais. (( En supposant que le représentant Hérault ait professé ces maximes, qu'il me les ait écrites, que pourrait-on en conclure? Il serait de toute injustice de supposer que ces principes étaient les miens, que je les adoptés et que j'en aie fait ma règ-le de conduite (i). n
Jusqu'à satiété, pourtant, les actes de Carrier à Nantes prouvent qu'il a fidèlement suivi ces maximes. Hormis les deux ordres à Phelippes Tronjollj de faire fusiller sans jug-ement des rebelles dont il donne la liste, onnepeut représenter à Carrier aucun ordre écrit. Tout est verbal. Dans les pouvoirs illimités qu'il a donnés à Fouquet et à Lambertj, Carrier s'est borné à mentionner a pour une expédition secrète ».
Il est constant, d'après les témoig-nages, que Carrier a assisté à la séance des i4 «t i5 frimaire (2). Les accusés se coalisent pour l'affirmer et donner les plus menus détails : Louis Naud, qui certifie que Carrier, dans les assemblées, se montra très violent et demanda la tête des détenus, Phelippes Tronjolly, toujours sur la brèche, Goullin, à qui tout incident est bon pour montrer sa facilité de parole. Dans une interruption précédente, Goullin et Carrier se sont lancé la balle, Carrier sommant Goullin de le disculper en parlant le langage de la vérité, en dénonçant les vrais coupables : membres du Comité
(1) Il y avait deux hommes en Hérault de Séchelles. Parent de M""= de Polignac, ancien Constituant, il s'était t'ait Montagnard. Il était l'Aliibiade de la Montagne comme Barbaroux étaitTAntinotis de la Gironde. Du temps où il était avocat général au ptirlenient, il s'était exercé auprès d'une autre Aspasie, M"" Clairon, dans l'art de bien dire. Flus tard, il l'ut l'amant avéré de M°' de Sainte-Amaranthe... Barbaroux l'appelait iiermaphrodite parce qu'il était moitié personnage de Crébillou, moitié sansculotte. D'après Bellart qui l'avait connu il ne se reposait des imj)iétés que par les obscénités (t VI, p. 124). Sa maxime en politique était qu'il fallait être du parti qui se 1... des deux autres. Ce système fut sa condamnation dans la bouche de Saint-Just : o Hérault était grave dans le sein de la Convention, boulfon ailleurs et riait sans cesse pour s'excuser de ce qu'il ne disait rien. » Ses maximes étaient d'un cynique mais au fond, c'était un épicurien; rapproché des idées modérées et des Dantoniens, il s'était compromis avec eux et de plus avait caché l'émigré Catus. Il monta à l'échafaud eu même temps que Camille, Philippeaux, Danton, etc. 'Voir Vatel, Charlotte Corday et les Girondins, 1, préface, XXVllI. -^ ^
(2) Déposiiious de Renard, de Phelippes, etc.
PROCES DK CAIVIIÎER 4G3
OU Représentants ? Un instant troublé, Goullin avait promis une révélation importante, [)uis soudain, se disant indisposé, il se dérobe. Le 17 frimaire, après l'incident soulevépar la lettre d'Hérault de Séchelles, il y a renoncé. 11 répugne, dit-il, à dénoncer des patriotes et entièrement opposé au système machiavélique d'Hérault de Séchelles, il méprise ég-alement et celui qui le piocha et celui qui put le pratiquer. « Nul de mes écrits n'est é([uivoque, j'appelle un chat un chat et mon vocabulaire n'offre pas pour synonymes les mots noyades et translation. Jamais je n'eus la bassesse d'interposer des victimes entre la justice et moi. Tous mes actes sont ostensibles; si l'on me juge d'après eux, certes je suis coupable et j'attends mon sort avec résignation, mais si l'on juge mes intentions, je le dis avec orgueil, je ne redoute ni le jugement des jurés, ni celui du peuple, ni celui de la postérité.
« Carrier! toi qui me sommes de dire la vérité, plus que toi, j'ai droit à t'adresser la même sommation. Jusqu'à présent lu en as constamment imposé, et à tes juges et au public; tu as fait plus, tu as menti à ta propre conscience, ïu t'obstines à nier les faits les plus authentiques ; je t'offre un bel exemple, imite-moi, sache avouer tous tes torts, sinon tu t'avilis aux yeux du peuple, sinon tu te déclares indigne de l'avoir jamais représenté. »
Voici la fin de son discours par lequel Goullin essaye d'émouvoir Carrier (r) :
« Depuis longtemps, tes accusés, tes agents subalternes, disons mieux tes malheureuses victimes, jouent ici ton rôle. Crois-moi, il en est temps encore, reprends celui qui t'appartient, sois grand et vrai, grand comme doit l'être un mandataire du peuple, reconnais ton ouvrage, confesse tes erreurs et si tu éprouvais le sort fatal, du. moins tu emporterais dans la tombe quelques regrets de tes concitoyens !
<( Voilà mon espoir à moi qui suis et fus toujours véri-
(1) Procès de Carrier. Séauco du 16 l'riniaire.
(lique et, je l'avoue, c'est ce qui cause la sérénité, je pourrais dire ia g-aieté qui m'accompagne dans les fers! »
Carrier ne répond pas à l'apostrophe de Goullin, l'heure de la défense et des aveux n'est pas encore venue ; sans doute aussi goûle-t-il peu cette évocation de sort fatal, même accompagné des regrets de ses concitoyens ! Carrier n'a pas encore renoncé à la vie et jusqu'au bout il se berce d'illusions. La déposition même de Jullien (de Paris), son ennemi juré, qui l'a dénoncé au Comité de Salut public et qui a été en partie'cause de son rappel, ne le déconcerte pas. Combien précise, motivée, accablante est cette déposition. On se rappelle ses lettres à son père et à Robespierre (i), les poursuites dont il est l'objet de la part de Carrier, son arrestation, son courage en face du Représentant en fureur, sa mise en liberté, enfin son départ triomphal pour la Rochelle. Par crainte de Robespierre, dont Jullien était l'homme. Carrier a cédé, mais dès son retour à Paris a usé de son influence pour le faire incarcérer(2). Ce témoin est donc un détenu; la fin de son discours s'en ressent et après avoir clairement exposé comment c'est à lui qu'on doit le rappel de Carrier, il n'oublie pas la phrase louangeuse à l'adresse de la Convention qui, plus que les rois qu'elle renversait, se montrait avide d'encens... la Convention toujours juste, toujours sage dans ses décisions , prononce, le rappel de Carrier ». Néanmoins, s'il a été détenu pour avoir outrepassé ses pouvoirs, il n'en reste pas moins fidèle à son système
(1) Voir Lockroy, Une mission en Vendée.
(2) On peut se trouver surpris de voir le même Jullien, qui avait témoigne de l'humanité à Nantes, se montrer implacable à Bordeaux. Dans sa haine pour les Girondins, qu'il exécrait à l'égal des HéberLisles, il tyrannisa Bordeaux. Il fait d'abord rappeler Isabeau, terroriste adouci qui piotégeait les habitants; lui-même a accepté des fêtes, puis au moment de chanceler, il appelle la vertu à son aide et fait traduire devant une commission militaire toute une famille à qui il supposait l'intention de le séduire. Il poursuit les Girondins cachés dans les souterrains do l'Emilion et que Tallien avait épargnés; c'est grâce à ses soins que Guadet, Barbaroux, Petion, Buzot, Salle sont arrêtés. — On se rappelle la triste (in de ces proscrits célèbres. Guadet et Salle montèrent à l'échaiaud à Bordeaux; les 3 autres essayèrent de se tuer. Barbaroux, qui s'était manqué, fut conduit au supplice, avçc la mâchoire fracassée; les cadavres de Pétion et de Buzot furent trouvés dans les champs, mangés par les vers. — Annales patrioliques, 30 prairial et floréal an II.
PROCES DE CAHHIER 4G5
d'accusation; tout au plus, dans sa louange à l'adresse de la Convention, pourrait-on voir le désir d'attirer à soi l'indulgence du tribunal révolutionnaire. Sa déposition du reste, dont nous avons donné ailleurs le précis détaillé, a produit le plus grand effet dans l'auditoire. Il semblerait que les jurés fussent suffisamment éclairés et cependant le défilé des témoignages continuait toujours, roulant sur les mêmes faits, apportant peu ou prou de lumière nouvelle sur des faits indiscutables que seul le système de dénégation de Carrier faisait discuter.
La comparution du général Turreau cause une vive impression. Arrêté lui-même par ordre de la Convention, mais cité ici comme témoin, en face des charges qui pèsent sur lui et de la responsabilité qui lui incombe dans les cruautés commises par les armées républicaines, il s'efforce desedégager de toute relation avec Carrier, se renfermant dans son rôle purement militaire. « Il regardait Carrier, dit-il, comme cliargé de révolutionner, comme nn homme auquel les détails de la guerre étaient absolument étrangers; jamais Haxo ne lui a communiqué d'ordres de Carrier.
Le président a demandé à Carrier s'il n'avait pas réclamé à Turreau la communication de ses plans de campagne, si, à ce sujet, il n'y avait pas eu contestation?
Turreau et Carrier, croyant de leur intérêt réciproque de s'ignorer l'un l'autre, nient toute conférence ou contestation, mais ils tablaient sans O'Sullivan, qui surgit à propos pour donner les détails d'une altercation qu'il a entendue d'une pièce voisine.
Turreau a à répondre de massacres de femmes et d'enfants ordonnés par lui-même sous le spécieux prétexte que les décrets de la Convention l'ordonnaient ainsi. Il répond qu'il n'ignore pas que des femmes ont été fusillées, mais jamais par ses ordres, car il était trop jaloux de se conformer à ces décrets qui admettaient l'exception en faveur des femmes et des enfants. De la déposition de Turreau, le tribunal ne tire pas grand'cliose, car les griefs principaux qui lui sont reprochés touchent peu au rayon criminel de Carrier.
Nous parvenons aux derniers lémoignag^es dignes d'être relatés. Ils ne peuvent dépasser l'horreur des premiers, mais ils font déborder l'indig-nation du public et forcent Carrier à sortir de son silence.
Un échappe du négoce de Nantes, Villemain, a vu à la Société populaire les convulsions révolutionnaires de Carrier. « Vous, mes braves bougres, mes bons sansculottes, qui êtes dans l'indigence tandis que d'autres sont dans l'abondance, ne savez-vous pas que tout ce que possèdent les gros négociants vous appartient? II est temps que vous jouissiez à votre tour. Faites-moi des dénonciations, le témoignage de deux bons sans-culottes me suffira pour faire tomber la tête d'un négociant. »
Il fait le récit de la ruine du commerce de Nantes ; les capitaines de navires, qui venaient pour les assurances, voyant les magasins fermés et les négociants incarcérés, s'enfuyaient au plus vite . De là sont venues la misère et la disette... et pendant ce temps de détresse publique, Carrier ne s'en livrait pas moins à ses débauches ordinaires, faisait des orgies à l'hôtel Henri IV en compagnie de ses affidés et de filles mises en réquisition; dans un de ces dîners auquel avec Carrier assistaient Monneron, Provot, Robin le jeune et Villers, il fut fait des aveux épouvantables sur les faits de Lamberty et de Fouquet, sur les grimaces que faisaient les prêtres en mourant.
Dans ce même dîner, d'après Villemain, Carrier ébaucha tout un système. II dit que le gouvernement avait reconnu l'impossibilité d'alimenter toute cette population et qu'il était décidé qu'on en diminuerait la masse et qu'on la réduirait à sept cents habitants par lieue carrée au lieu de mille qu'on y comptait. La population des villes était trop considérable, les riches n'aimeraient jamais les sans-culottes, donc il fallait niveler la population, sans quoi l'ordre et la tranquillité ne s'établiraient jamais, sans quoi il ne pouvait exister de république. Faisant allusion à la population de Lyon, qui devait être réduite à vingt-cinq mille habitants il supposait une théorie analogue applicable à la Vendée.
( )ii ne. saurait nier que Carrier pouvait se croire encouvagé, poussé même à cette besog'nc de niveleur et de destructeur par les opérations analog-ues excusées sinon ordonnées par la Convention sur d'autres points du territoire. Quand Carrier écrit au général Dufour : « Brûle, brille toujours 1 » quand il harangue la brigade du général (-ordelicr, conjurant les soldats, au nom de la loi, Ac, mettre le feu partout, de n'épargner />erso/2/îe, de tout fusiller, quand il fait massacrer des masses, ne s'inspire-t-il pas, se sentant protégé, de la même idée qui a présidé aux mitraillades de Lyon, au pillage de la Lozère, à l'incendie de Bedoin, au carnage d'Avignon?
Cependant le témoignage de Villemain l'a fait sortir des gonds et il fait entendre une protestation énergique : « Il n'a jamais prêché le pillage, ni la mort des négociants, il n'a jamais parlé des prêtres dans les termes (ju'on lui prête, il n'a soupe qu'une fois à l'hôtel Henri IV avec le général Vimeux et quatre ou cinq personnes et il n'y avait pas de filles.
Comme un témoin, Pierre Margot, huissier, dépose que deux volontaires qui logeaient chez lui allaient tous les jours à Gigant fusiller des brigands et qu'il en était expédié cent par jour. Carrier convient qu'on fusillait i6o ou 200 prisonniers par jour, mais que c'était par ordre de la Commission militaire et que lui y était complètement étranger. Coup de raquette auquel nous sommes habitués entre Carrier et les différentes Commissions de jugement.
Cette Commission militaire n'est pas d'un échelon bien inférieur à Carrier pour la cruauté. Mais, victime des brutalités du proconsul et terrorisée par lui, elle bénéficie d'un peu plus d'indulgence, car elle voulait faire des distinctions d'âge et de sexe parmi les condamnés, tandis que Carrier et ses complices, comme le certifie de nouveau Hector Legros, n'en admettaient aucune. A ce propos et bien ([ue la question fût revenue plus de dix fois au cours du procès, le président donne lecture de la loi du i^r août 1793 portant que : « les femmes, les enfants, les vieillards seront conduits en lieu de sûreté et traités avec humanité*»