‹ Les grands terroristes, Carrier à NantesChapitre 112 sur 124 · CHAPITRE XXXV L'EXPIATION · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV L'EXPIATION

Exécution de Carrier, de Pinard et de Grandmaison.

Dès que la nouvelle s'est répandue dans Paris, la ville prend un air de fête comme en un jour de victoire (i). La tête de Carrier semblait une satisfaction donnée à l'opinion; l'expiation semblait soulag-er les cœurs oppressés par l'exag-ération des horreurs et l'allég-resse publique, tout écœurante quelle nous apparaisse, n'était que le besoin de manifester ce soulagement. Tous voulaient voir cet homme dont la triste mémoire ne périra jamais. Dans l'expression de la joie du peuple, on retrouvait, dit un contemporain, « le même sentiment d'indignation et de félicitation générale que lorsque Robespierre avait été traîné au supplice (2) ».

La même foule qui avait outragé la Reine si belle dans sa majestueuse attitude, qui avait insulté Danton et Camille, idoles de la vieille, qui, le 10 Thermidor, avait craché au visage de Robespierre presque dieu en prairial, la même foule inconsciente, aveugle et cruelle, avide de sang et de vengeance, se ruait au spectacle.

A deux heures, Sanson s'est transporté à la Conciergerie. On amène les condamnés dans l'avant-greffe pour la toilette. Grandmaison parait d'abord, d'une pâleur livide, marchant difficilement, respirant avec peine. Ce n'est plus le sabreur cynique qui coupe les doigts crispés des noyés et lie les victimes en les injuriant. C'est un lâ-

(1) Mémoires des Sanson, tome V, p. 437.

(2) Des Essarts, Procès fameux, 1794.

clie qui pleurera tout à l'heure sur la charrette et s'approchera en défaillant du lieu de supplice.

Tout autrement se présentait ce petit homme épais et trapu qu'était Pinard. Son visage sinistre n'exprimait pas la peur, mais une fureur qui tenait du délire. Lorsqu'entra Carrier, il se débarrassa des aides qui lui liaient les mains, d'un bond s'élança sur son ancien chef, le saisit à la gorge et essaya de l'étrangler (i). Les gendarmes durent intervenir pour empêcher Carrier d'échapper à la vengeance publique en mourant de la main de son ancien complice.

On parvint à arracher Carrier des mains de ce forcené. Il se dégagea avec rapidité, sans colère et aux violentes invectives dont Pinard — lui reprochant et sa propre mort et les crimes qu'il lui avait commandés — ne cessait de le poursuivre; il ne répondit que par un haussement d'épaules ; puis, avec le ton d'autorité des jours puissants, il dit impérieusement aux gendarmes : « Déliarrassez-nous donc de ce furieux. » La face commune et jaunede Carrier ne montrait alors aucune émotion ; comme d'ordinaire il portait le dos voûté; ses yeux à demi voilés semblaient fuir le regard, ses longs cheveux plats, d'un noir terne, s'épandaient encore sur ses épaules. Il avait conservé son sang-froid et selon l'apparence il était ferme et résigné à son sort (2).

La toilette commença. Tandisqu'on lui coupait les cheveux— moment où les mieux trempés peuvent défaillir — aucun muscle de son visage ne trahit d'émotion. Au contraire il se mit à parler avec abondance, répétant ce qu'il avait dit devant le tribunal, que de ses quelques mois de pouvoir il était sorti pauvre, que des biens de la République qu'il avait administrés il ne s'était rien approprié, que tout son avoir consistait au jour présent comme avant la Révolution en une métairie de 10.000 livres qu'il léguait à sa femme comme unique ressource... On raconte qu'à ce moment il parut ému. Le dénument où

(4) Mémoh'es des Sanson, V, 439.

(2) Mémoires des Sanson, V, 439; Des Essarts, Procès de Carrier.

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