‹ Les grands terroristes, Carrier à NantesChapitre 113 sur 124 · L'EXPIATION · texte numérisé non relu

L'EXPIATION

il laissait sa femme — dont j\ Nantes il n'avait jamais été question — fut pour Carrier une cause d'attendrissement. Cet attendrissement, au reste, ne se manifesta pas par des larmes, mais par des secousses nerveuses qui agitaient convulsivement son corps et par l'ég^arement ou la fixité de son regard (i).

Remis presque aussitôt, il dit qu' « il mourrait content si sa mort pouvait contribuer à consolider la République, que, quant à lui, il était plein de confiance, que la postérité le réhabiliterait » !

Cette prétention, au moins étrange sur les lèvres de Carrier, a-t-elle été vraiment énoncée? On la trouve au moins dans plusieurs récits.

Un autre ajoute qu'avant la funèbre toilette Carrier avait déjeuné sobrement, ne buvant qu'un verre de vin, donnant dans la plénitude du sang-froid la description de son voyage de la prison à l'échafaud, de la manière dont il serait accueilli, lors de son passage, par les spectateurs, des discours qu'ils tiendraient. Les uns diraient: « Le voilà, ce scélérat qui a fait périr tant d'innocents en Vendée ! » — D'autres répliqueraient: «Ce n'est pointlui qui a fait tout le mal (2) ! » — Cette dernière observation répond assez justement à la pensée des écrivains impartiaux. Nous avons déjà démontré, sans pour cela exonérer Carrier, que, favorisé par les circonstances, encouragé par certains hommes féroces du Comité de Salut public, secondé enfin et excité par le Comité révolutionnaire de Nantes, il avait pu d'autant plus aisément laisser libre cours à ses instincts sauvages.

C'est pourtant à lui seul que s'adressaient les cris de vengeance de la foule.

Les trois condamnés sont montés dans la charrette. La fureur de Pinard allait toujours croissant et, ne pouvant plus étrangler, l'ancien commissaire essaya de mordre Carrier. Encore une fois on dut intervenir et un aide se plaçaentre les deux condamnés.

(i) Mémoires des Sanson, V, 439; Des Essarts, Procès de Carrier. (2) Mémoù'es politiques et militaires, t, II, p. 39.

Pendant le trajet, la foule fit entendre des imprécations furieuses. * Il y avant tant de haine dans l'accent, tant d'exécration dans les yeux qu'on eût cru que tous sans exception avaient la mort d'un de leurs proches à venger (i). w Bien que son horrible tyrannie ne se fut exercée que sur la population de Nantes, le peuple de Paris, entré depuis Thermidor dans la voie des représailles, s'acharnait sur le premier proconsul livré à ses g-rifFes en attendant que la tête de Fouquier lui fût donnée en pâture. Les fascicules, les chansons, les caricatures (2) avaient été l'élément de distraction pendant le procès ; ceux qui n'avaient pu se glisser au tribunal étaient avides de voir quelle attitude garderait l'ancien tyran de Nantes en face de la mort. On s'attendait à le voir défaillir; en plusieurs circonstances, à Cholet, où il avait fui, à Nantes même, devant les menaces de Jullien, il n'avait pas su cacher les envahissements de la peur; devant le panier de Sanson ne faiblirait-il pas (3)? La foule, que la lâcheté surexcite et à qui le courage impose, fut déçue dans son attente. Carrier fut supérieur à lui-même. La rage de la multitude ne semblait produire aucune impression sur lui. « Si ardents que fussent les regards qui se fixaient sur lui, il les soutenait, si terribles que fussent les apostrophes, il les entendait sans baisser la tête (4)- » Inconscience des crimes dont il s'était souillé, ou fanatisme révolutionnaire? Cet endurcissement, qu'elle se refusait à appeler courage, exaspérait la foule dont l'indignation croissait à mesure que la charrette se rapprochait de la Place. « Elle semblait croire que Carrier, en ne mourant pas en lâche, outrageait une fois de plus la nature et la loi (5). )) Aussi lorsque le cortège s'arrêta au pied de l'échafaud, n'attendit-elle pas que le bourreau eût fait son œuvre pour applaudir ; un tonnerre de bravos accueillit la descente de voiture des condamnés ; cruelle-

(1) Mémoires des Sanson, V, p. 441.

(2) Voir Procès, chapitre xxxiv, et note VU aux appendices.

(3) Mémoires des Sanson, id.

(4) Id.

1.5) Des Essarts, Procès fameux, t. II, pp. 176 et suivantes.

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