PRETENDUE CONSPIRATION
Le complot n'existant pas, il était assez difficile d'étal)lii' (les points jx'écis <racciisiition contre les individus arrêtés. l\)ur arrivera former uneliste, les autorités s'étaient réunies maintes fois et tout porte à croire (i) que cette liste fut établie d'après un alnianach de la ville et les rej^nstres de la nmnicipalité. Forget, le concierg^e des Saintes- Glaires, dans une déclaration du 2 messidor (2), accuse GouUin et C^liaiix d'avoir joué le principal rôle dans les diverses réunions où l'on fît le tri des gens à arrêter, se montre indig-né de la légèreté et de la partialité avec lesquelles ces choix étaient faits (3).
Deux jours après (le 24 brumaire), la liste est prête et le Comité révolutionnaire rend un arrêté sig-né de (loullin et Grandmaison, qui ordonne l'arrestation de toutes les personnes suspectées d'avoir trempé dans un complot ; leur transférement au poste de l'Éperonnière, pour de là être conduits à l'Abbaye de Paris, avec la disposition de fusiller et confisquer les biens des personnes arrêtées qui feraient le moindre mouvement pour s'enfuir et la disposition de réputer émig-ré et de traiter comme tels ceux qui se soustrairaient à l'arrestation prononcée contre eux et qui ne se constitueraient pas prisonniers dans les trois jours de la publication de l'arrêté (4). ■
Pendant le temps de la préparation, Carrier était resté dans l'ombre, mais il ne tarda pas à approuver l'arrêté et à donner ses instructions. Le 6 frimaire, Carrier sanctionnait l'arrêté des suspects du 24 brumaire; le Comité nomme pour commissaires Bolog-niel et Naux et les charg-e
(1) Déposilion de Minée. Bulletin du tribunal. VI, 326.
(2) « Convaincu que plusieurs n'étaient incarcérés que par des motifs de vengeance personnelle, je crus devoir aller au Comité réclamer entre autres TJiéhaud. Je savais que le principal motif do son arrestation était le refus qu'il avait fait à Chaux de lui livrer une partie de sirop qu'il ne lui avait vendue que l'argent sur la balance, Je réclamai aussi Pantin et Fleuriot, d'Ancenis, par la raison que le tribunal révolutionnaire les avait acquittés juridiquement du fait dont le Comité les accusait. Chaux, GouUin et Grandmaison me répondirent qu'ils étaient de f.... nobles et que cela suffisait pour les envoyer à Paris. » (Reg. des déclarations, n° 97. Arch. municip. Nantes.)
(3) Cet ordre sera exécuté irrémissiblcment, art. 7. Registre du Comité, 6 frimaire. Archives du greffe. M. Lallié, le Sans-culotte GouUin, p. 40.
8o CARRIER A NANTES
d'organiser le départ . Boussard est chef du convoi, le voiliirier Etienne Dardare est nommé inspecteur au traitement de 10 livres par jour (i). Les Nantais partaient au nombre de cent trente-deux le 7 frimaire (2).
Par une décision particulière que ne contenait pas l'arrêté, on devait à Oudon enlever aux prisonniers leur art^^ent et leurs assignats et verser le tout dans la caisse du commissaire du trésorier civil attaché au convoi (3). De plus « réquisition fut adressée à la municipalité de ne pas délivrer de passeports aux femmes des prisonniers d'Etat jusqu'à deux décades et plus (4) ».
Dans les débats du procès des Nantais, Carrier se donnera le mérite d'avoir, malgré les ordres du Comité, autorisé les femmes à accompagner leurs maris (5). Ce qu'il n'avouera pas, c'est la recommandation faite à son collège Francastel (6) de s'en débarrasser dans la Loire ou aux Ponts-de-Cé (7).
De leur côté les membres du Comité disaient tout haut que les Nantais n'arriveraient pas à Paris soit qu'ils aient pu espérer que les prisonniers seraient massacrés (8) —
(1) Du système de dépopulation ou la vie et les crimes de Carrier, son procès ec celui du Comité révolutionnaire de iVanfes, par Gracchus Babœuf. Pièces de la commission des 21. 1" liasse, 3« pièce.
(2) Leur nombre fut augmenté en route. Une trentaine périrent avant d'arriver à Paris.
(3) Registre du Comité (Arch. du greffe) cité par M. A. Lallié, le Sansculotte Goullin, id.
(4) Registre du Comité (Arch. du greffe), cité par M. A. Lallié, le Sans-culotte Goullin.
(5) Bulletin du tribunal révolut., VI, 93. Courrier universel, compte rendu et rapport de Carrier à la Convention.
(6) A un souper chez Gueydon, directeur de l'hôpital militaire d'Ancenis, Carrier aurait dit devant douze personnes : «les 132 Nantais n'étaient pas destinés à, arriver à Paris. J'avais écrit à Francastel qui était à Angers de les noyer là ou aux Ponts-de-Cé, mais ce f... c... n'a pas osé. Douze personnes étaient à ce souper, au nombre desquels Gueydon, Hardouin, Jannet, Lucas, Ducos, tous officiers de santé au même hôpital, leurs épouses, Hector Legros, général de brigade. Copie conlorme signée Merlin (de Thionville), Legendrc, Réverchon. 20 vendémiaire an III. Pièces remises à la commission des 21, 1" liasse, 12* pièce.
(7) Daiiican, dans ses Mémoires, se vante d'avoir persuadé à Francastel de ne pas soustraire les 132 Nantais au Tribunal révolutionnaire de Paris. Les Brigands démasqués. Londres, 1796. On peut douter de l'assertion de Danican. Déjà suspect, il devait être destitué après le siège d'Angers; son iniïuence était donc fort minime.
(8) Bulletin, VI, 294, 298, 820. Rapport de la Commission des 21.
LES i32 NANTAIS 8i
(iouUin avait eu soin de les annoncer comme l)rig'ands(i), et à ce litre ils faillirent être écharpés à Saumiir, — soit ({u'ils comptassent sur les ordres donnés à Boussard de les faire périr en ronte. — Si les proscrits arrivèrent à Paris épuisés mais encore en assez (y;Tand nombre (2), ce ne fut pas la faute du Comité (3). Le défaut de précision des charges de la dénonciation embarrassa Fouquier Tinville qui, déjà effrayé d'un procès d'une proportion aussi inusitée, laissa traîner leurs rôles, attendant toujours des pièces explicatives et malg-ré une lettre de rappel de Goullin, qui semble être de floréal (4), l'accusateur public n'avait pas encore fait instruire l'affaire lorsque Thermidor arriva (5).
(1) Goullin prétendit qu'il les avait indiqués comme brigands parce
âii'il regardait plusieurs d(!S accusés comme complices des Vendéens. uUetin VI, 83. Quelques-uns sans doute .sympathisaient avec les Vendéens, mais c'était le petit nombre; la plupart avaient combattu au siège de Nantes contre les rebelles, les avaient poursuivis devant les tribunaux. Nous avons déjà eu l'occasion de noter que les membres du Club de la Halle, Villenavc en tète, s'étaient réjouis des premières persécutions contre les prêtres et les royalistes, lis se trouvaient maintenant confondus sous une même étiquette avec leurs anciens ennemis. (Voir Beaulieu, Essais historiques sur les causes et effets de la Révolution, VI, 106.)
(2) Le Voyage en lui-même des 132 Nantais a été l'objet de trop d'études spéciales pour qu'il en soit parlé longuement ici. Voir quelques détails pourtant plus bas : Procès des Nantais et do Phelippes Tronjolly. Parmi les études contemporaines il faut lire celle de M. A. Lallié et une brociiure toute récente in-8, éditée à Nantes par la maison Cier.
(3) M. Lallié semble vouloir décharger Carrier dans l'espèce et dit qu'il a signé de confiance l'ordre préparé par le Comité. Ce qui pourrait le faire croire c'est l'ordre qu'il donna au même Comité le 11 pluviôse (30 janvier 1794) de lui envoyer sans délai les motifs des arrestations de tous les individus suspects envoyés à Paris. Mais le souper chez Gueydon et la lettre à Francastel !
(4) Le brouillon de cette lettre plus étendu que le texte donné par le Bulletin se trouve aux Archives départementales de Nantes.
La lettre commence par ces mots :
« Intrépide camarade,
«Les mesures révolutionnaires seulent peuventasseoirla Révolution. Voilà nos principes et sans doute les tiens. Exiger des faisceaux de preuves matérielles, contre des gens intimement jugés suspects, c'est vouloir à peu près l'impossible, c'est ne pas se reporter à l'époque désastreuse où nous avons agi, c'est enfin, il nous semble, risquer de ralentir la révolution. » Suit une appréciation sur la manière d'exécuter la loi du 17 septembre et l'explication de la conduite du Comité. « Si les preuves citées et dont tu es dépositaire paraissent trop vagues au Tribunal révolutionnaire pour asseoir un jugement certain, les coupables alors rentrent sous la férule de la société populaire, etc. »
(5) Ouvrard, dans ses Mémoires, raconte une aventure romanesque. L'ancien aide de camp de Boivin, venu à Paris, aurait usé do son in-
Après la chute de Fouquicr et de son tribunal, le représentant Bo en mission à Nantes crut devoir reprendre l'affaire avec Leblois, le nouvel accusateur public. Il lui écrit le 17 thermidor : « Ces hommes sont encore sans être jugés, faute par le Comité d'avoir envoyé des pièces à l'appui de son accusation. Il eût été difficile pour quelquesmis d'en présenter d'autres que les passions et les vengeances particulières. Mais il en est de véritablement coupables qui ont égaré l'opinion publique et provoqué les actes liberlicides du fédéralisme. Ceux-ci doivent être punis. Je t'envoie tout ce que j'ai pu recueillir sur leur compte. Je t'invite à les mettre en jugement (i). »
Le même Bo avait expédié entre temps Phelippes Troujolly à Paris. Leblois fit instruire le procès, mais en y annexant celui de Phelippes; quand le tour des Nantais vint devant le tribunal transformé (22 fructidor), on était en pleine réaction, le récit connu sous le nom de récit de Villenave venait d'être publié et avait produit une assez forte impression pour que le ministère public abandonnât l'accusation, excepté en ce qui concernait les vrais fédéralistes, Sottin, Villenave, Peccot, Brière, Leroux. On les verra tous acquittés grâce aux révélations de Phelippes sur le Comité révolutionnaire (2), grâce à Tronson Ducoudray, grâce surtout à la nouvelle direction de l'opinion pubhque qui voyait dans ces Nantais des victimes de Carrier et du Comité et demandait le jugement des terroristes de Nantes.
fluence pour faire retarder le procès des Nantais, à cause de l'un d'eux, Tliébaud.dont il d(>sirait rpouser la fille. IM'épousa en effet, Mémoires, I, p. 10.
(1) Correspondance des représentants. Arch. départementales.
(2) Le Comité révolutionnaire arrêté en prairial était arrivé à Paris au moment de la chute de Robespierre.