‹ Les grands terroristes, Carrier à NantesChapitre 24 sur 124 · CHAPITRE YI · texte numérisé non relu

CHAPITRE YI

L'ÉVÈQUE MINÉE ET LA FÊTE DE LA RAISON

Entre temps s'était placée la fête de la Raison (i). Le prin("i[)al acteur de la comédie que tous les départements répétaient à l'instar de la Commune de Paris était Minée, l'ancien évèque constitutionnel.

On a dit comment les administrateurs de la Loire- Inférieure s'étaient vus distribués et remplacés par une Commission départementale (2). La présidence enavaitété dévolue à Minée, la première réunion fixée au 19' jour du ler uiois de l'an second (10 octobre 93). Deux jours après, Minée prêta son serment comme président, mais il avait fait d'abord la sourde oreille et il ne fallut rien moins que l'injonction sévère de deux des représentants, (iillet et Ruelle, pour le décider à accepter. Le 12 octobre, en prenant la présidence, il s'excuse de ces délais involontaires : « Mon incertitude, ma résistance momentanée étaient fondées par des motifs puissants; mon acceptation

(1) Voir Guépin. Hist. de Nantes. M. A. Lallié, Pierre Chaux et Une Société de propagande. Revue de Bretagne, 1881.

(2) Les citoyens Philippeaux el Méaulle, représentants du peuple prés l'armée des Côtes de Brest et do Mayence.

Considérant que les administrateurs de la Loire-Inférieure ont pris le b juillet dernier un arrêté dans lequel la représentation nationale est méconnue, qu'ils ont adhéré à des mesures tendantes à établir le fédéralisme.

Considérant que le décret du mois d'août prononce la destitution des administrateurs qui ont pris de tels arrêtés et charge les représentants de les remplacer provisoirement par des citoyens d'un patriotisme reconnu,

Art. l•^ — Les administrateurs sont destitués de leurs fonctions à l'exception de Soireau et de Moreau.

Art. 11. — Ils sont remplacés provisoirement par une commission composée de 20 membrcs.Président, Minée. — Nantes, Archives départementales. Délibérations et arrêtés de la Commission départementale. L. 8,f» 77.

a été déterminée par d'autres motifs plus puissants encore (pii m'ont été présentés : le premier était la nécessité des circonstances, le second la crainte accablante pour un citoyen de passer pour suspect quand on est dévoué au salut de la patrie(i). » Une crainte salutaire n'était donc pas étrangère à la détermination de Minée, non encore entré dans lapeau de son personnage, etembarrassé au contraire de la mitre épiscopale qu'il n'avait pas encore répudiée.

Ses scrupules devaient s'évanouir devant l'exemple donné par l'évêque de Paris et quand Gobel (2), à l'instigation de Ghaumette, eut résigné « ses indignes fonctions » entre les mains de la Convention, suivi en cela par ses principaux vicaires. Minée sembla obéir à l'impérieux besoin d'imiter un si noble exemple. Le 17 brumaire (7 novembre), Notre-Dame étant devenue le temple de la Raison, les sociétés populaires de Nantes décrétèrent une cérémonie analogue à celle de Paris.

Pour y préluder. Minée résigna, le 25, ses fonctions d'évêque dans l'église de Sainte-Croix devenue le lieu de réunionde la société deVincent-]a-Montagne(3). «Accompagnée de tous les corps administratifs et de tous les bons sans-culottes de Nantes, la société de Vincent-la-Montagne fit, au -son d'une musique guerrière et patriotique, une entrée solennelle dans un local qu'on appelait église; le jour où elle purifia par sa présence le temple de la folie et la chairedu mensonge, ce jour sera à jamais une époque mémorable de l'hommage que le peuple nantais rendit à la raison et à la vérité {l\). »

(1) Archives départementales. Nantes. L. 8, f° 82.

(2) L'idiSe première venait dos habitants de Mennecy (Seine-et-Oise) qui se présentèrent à la Convention le 16 brumaire affublés de vêtements d'église et déclarant qu'ils ne reconnaissaient plus d'autres idoles que Marat et Lepelletier. La Commune, de Paris, honteuse d'avoir été prévenue, adoptait l'idée d'ouvrir un registre pour ceux qui voulaient se déprêtriser; le même jour, Gobel, escorté de ses vicaires, d'une députation du département et de sociétés populaires vinrent à la Convention.

(3) L'Eglise Saint- Vincent était devenue trop petite depuis la fermeture du club Girondin. Beaucoup d'anciens Girondins étaient entrés dans la société de Vinccnt-la-Montagne.

(4) Procès-verbal de la séance. Nantes, de l'imprimerie constitutionnelle du citoyen Hérault. Collection de M. H. Le Meignen cilé par M. A. Lallié, Diocèse de Nantes, t. I, p. 382.

L'EVEQUE MINEE ET LA FÊTE DE LA RAISON 85

Après un discours d'Orhont, ancieu vicaire de Saint- Fiacre, devenu cun'* constitutionnel de la paroisse, discours d'abjuration (pii ne parut pas sincère et fut accueilli du public par des marques d'iinprobation (i). Carrier ])arle à son tour. Il démontre que tous les maux qui infestent la race humaine sont sortis du trône et de l'autel. Son indij^nation ne peut se contenir. 11 ne voit dans le fond et dans la forme des cérémonies des cultes que des momeries absurdes faites pour achalander leur boutique et faire valoir leur métier. — Au milieu des prêtres il distingue pourtant des philosophes « qui ne se sont associés aux prêtres que pour étudier à fond leurs crimes et les révéler au peuple » .

Ceux-là ne sont plus des prêtres, ils sont devenus citoyens... Témoin Minée, ci-devant évêque constitutionnel, qui vient abjurer au sein du département qu'il préside les erreurs et les impostures sacerdotales (2)... Carrier a été applaudi à plusieurs reprises ; des cantiques patriotiques se font entendre, la musique ajoute à l'enthousiasme et chacun, suivant l'us de l'époque, de manifester son désir de voir exterminer le dernier des prêtres. — Minée abdique son épiscopat, rougissant d'avoir manié si longtemps les hochets frivoles de la superstition et du mensonge et il termine un long discours par ce pathos : « Tout en pratiquant depuis longtemps la morale montagnarde — (il a déjà oublié ses hésitations de vendémiaire), — j'ai ménagé les organes affaiblis d'un peuj)le enveloppé par les ténèbres, le préparant de loin à soutenir l'éclat du rayon étincelant que, pour l'illuminer à jamais, frères, votre société renommée à fait jaillir pour lui du sommet de la Sainte Montagne (3) ! w

D'autres prêtres, après Minée, vinrent prononcer la même abjuration ; des citoyens renchérissent sur les outrages proférés contre la religion et un commissaire de la

(1) Guépin. Hixl. de Nantes, tome II; G. Mellinet, t. VIII, p. 2:20.

(2) Procès verbal, etc.; M. A. Lallié. Diocèse de Nantes, I, p. 382 et suivantes.

(:») Id. et G. Mellinet, Commune de Nantes, t. VIII, p. 220.

Comiminc de Paris s'enflamme jusqu'à dire qu'il faut mettre sur le compte du clerg-é catholique le sièg-e de Jérusalem !

Et Carrier rend compte à la Convention:

« L'apostolat de la raison, éclairant, électrisant tous les esprits, les élève au niveau de la Révolution. Préjug^és, superstitions, fanatisme, tout se dissipe devant le flambeau de la philosophie. Minée, nat^uère évèqué, a attaqué les crimes et les erreurs du sacerdoce et abjuré la qualité de prêtre; cinq curés ont suivi son exemple (i). »

Après l'abjuration, la fête de la déesse. Le 3o brumaire le culte de la Raison fut célébré par la marche d'un collège (2) au milieu duquel apparaissait une jeune femme vêtue de blanc, entourée d'enfants intéressants portant une corne d'abondance, allégorie de « ce qu'assure aux citoyens leur sainte insurrection ».

Il est fâcheux que les procès-verbaux n'aient pas fait parvenir jusqu'à nous le nom de cette « demoiselle de famille estimée et d'une vie irréprochable qui consentit à devenir déesse (3). Carrier et Minée prononcèrent encore des discours. Carrier affirmant de nouveau ses tendances hébertistes. Minée déclarant s'associera la Convention «qui venait de décerner à Marat le sublime honneur de l'apothéose (4) ». Le cortèg-e ensuite, où Carrier et le Consul des Etats-Unis occupaient les places d'honneur, quittant l'hôtel de ville se rendit sur la place de la Liberté pour y allumer un bûcher « composé de tous les hochets diaboliques de la superstition et de la féodalité (5) ».

Et pendant qu'une religion nouvelle prétendait s'installer sur les ruines de l'ancienne, la persécution violente des prêtres s'organisait. C'est dans la nuit du 26 brumaire que Fouquet et Lamberty, accompagnés de plusieurs autres, vinrent établir un corps de garde dans la maison

(1) Moniteur du 8 friiiiair'e.

^2) M. A. Liillié. Diocèse de Nantes, I, pp. 381, ot C. Mellinet. Commune de Nantis, t. VIII.

(3) Michelet, t. VIII de la Révolution, p. 20:5.

(4) C. Mellinet, Commune de Nantes, t. Vlll, p. 220.

(5) G. Mellinet. op. cit. Guépin, Uist. de Nantes.

L'ÉVÉQUE MINÉE ET LA FÊTE DE LA RAISON

(le la femme Pichot à la S(^clierie (r), se transportèrent t'iisiiite à la i^aliote où étaient détenus les prêtres, amenant avec eux uu(^ sapine ou chaland dans lecpiel des cliarpentiers faisaient des ouvertures (2).

(1) M. A. Lallio, Diocèse de Nantex, I, p. 384.

(2) Bulloliii (lu Tribunal révolutionnaiic, VL p.

Waillv, caiionnitT

p. 283. Déposition dlo

Page 1