PRISON FLOTTANTE
Idiid en comble, la bibliothèque déménagée et le 7 août les détenus de « la Thérèse », après nii séjour transitoire sur le SfnaekaEuiilia Louisa )),reioi^naien( leuis eompa^-nons uix Petits-Ciapucins (i).
D'après l'état de Douaud, leur économe, qui a tant de peine à les nourrir avec les maijçres vingt-cinq sous de leur traitement — (les archives départementales sont remplies des doléances, très justifiées d'ailleurs, du pauvre homme) — les {)rètres sont alors au nombre de 89 (2). Si les privations et la maladie ont fait des vides, de nouvelles recrues sont venues du Bouffay. — Tout un mois de privations. L'économe a encore essayé d'apitoyer les administrateurs sur la pénurie où vivent ces infirmes, mais un dang-er plus y;^rand qu'une nourriture insuffisante les menace. Encore une fois il va être question de transférer les prêtres dans une prison flottante, car l'exécution de la loi des sus|)(>cts (17 septembre) fait prévoir (jue les maisons de détention ne suffiront pas pour abriter les nouveaux arrivants et les administrations sont à la recherche de bâtiments susceptibles d'être transformés en maisons de
^^^nté (3).
^^BLes Petits-Capucins ont été désii^-nés pour cet office; le rapport des commissaires traitant cette maison « de trèsançustiée avec cellules étroites et basses d'étag'e » semble faire renoncer momentanément à la résolution prise. Dans ^an^•oisse où ils vivent, les pauvres prêtres, pour qui Saint-Clément, le Château, les Petits-Capucins même, malgré l'exiguïté des corridors où ils couchent, paraissent des Edens en comparaison des galiotes fétides, ont fait de nou-
ieau rédiger leurs doléances par la plume du fécond éco- Hl) M. A. Lallio, la Persécution des prêtres, p. 141. 12) Un prêtre d'Anjou s'était noyé en chercliant à s'évader du navire. Sept ou nuit avaient dû être élargis. Comnicnt? A ce moment les commissaires qui inspectaient les prisons, à cause des épidémies à craindre par suite de la chaleur et de l'entassement, avaient le pouvoir de reUiclier les détenus, contre lesquels n'existerait aucune dénonciation spéciale, les prêtres seuls exceptés. On doit donc supposer que les élargissements sont dus à la générosité de commissaires qui se laissèrent lléchir à leurs risques et périls. M. A. I^allié, ici., 142. ""[(3) M. A. Lallié, Persécution des prêtres noyés, pp. 143 et suivantes.
96 CARRIER A NAXTES
nome (i), et Minée, encore évêque (2), devenu président de la Commission départementale, écrivit quelques jours après au bas de cette lettre : « Soit communiqué à la Mimicipalité avec invitation de choisir un local convenable autre que les navires de la rivière, le vingt-cinquième jour du premier mois de l'an IT (16 octobre 98),
Les administrateurs, on l'a vu (3), ont été chaniicés par Méaulle, Ruelle et Philippeaux. Le nouveau Conseil de département, formé en partie des anciens membres du Comité de surveillance, témoig'nait aux prêtres un dernier sentiment de pitié. Pitié platonique, puisque depuis la formation du Comité révolutionnaire, les administrations ne sont plus que des rouaj^es automatiques chargés de sanctionner les ordres du tout-puissant Comité. On se rappelle la lettre de Goullin et les dispositions de Carrier à son premier passage à Nantes. L'application du nouveau régime ne pouvait tarder à se produire.
Le 25 octobre, sans avoir égard aux avis favorables du Département, le Comité donne l'ordre aux commissaires de transférer tous les prêtres des Petit-Capucins sur le navire « la Gloire », ancré en Loire. Bien que le procèsverbal de Viau note la translation de 86 prêtres, il est difficile de s'accorder sur le chiffre car la dernière lettre de l'économe Douaud parle de 90. C'est ce dernier nombre qui a été adopté par les historiens (4).
Lesprêtres demeurèrent 19 jours à bord de« la Gloire ». Carrier ^'impatientant de voir que le Comité tardait à prendre des mesures défintives contre eux, prit l'initiative de la noyade. Il vint au Comité, le 23 brumaire, s'emporta , demanda si des moyens révolutionnaires
(1) Lettre de Douaud. Arch. munie, donnée par M. A. Lallié, op. cit., p. 247.
(2) Minée ne quitta ses fonctions sacerdotales que le 17 brumaire.
(3) Voir suprà, chapitre m.
(4) Voir Berriat Saint-Prix, la Justice révolutionnaire, p. 67. M. Lallié ne s'explique pas la différence des chiffres. Il fait seulement remarquer que du 7 orumaire (28 octobre) au 26 brumaire (16 novembre) les arrestations et les transférements étaient si multipliés qu'ils n'ont pu êtro notés exactement. Persécution, etc., p. 149.
lOLol KT ET LAMBERTV
avaient été préparés pour cette expédition (i). Le lendeiiiaiii les détenus étaient eiig-Ioutis.
Fouquel et Lamberty (2), vinrent pendant la nuit <lu 2O brumaire (16 iiovend)re), étaljlir un corps de j^arde dans l'auberge de la t'eninie Pichot, à la Sécherie. Ceci faitj'ils se transportèrent à la g-aliote où étaient les prêtres. On les vit amener une sapine dans lequel les charpentiers faisaient des ouvertures sans connaître leur usage et Ton peut croire que c'était pour noyer les prêtres. Lamberty, qui avait acheté le bateau deux cents livres, semble s'être entouré cette fois de précautions ; il n'a pas encore de charpentier en titre pour la confection des sabords et quand il fait demander des ouvriers au constructeur Baudet, il a soin de prévenir que cette gabare doit être conduite dans une petite rivière et fermer par ce moyen le passage des rebelles (3).
Vers minuit et demie, huit individus montés sur un canot s'approchent du ponton de « la Samaritaine » gardé par le canonnier Wailly, et demandent à passer avec un gabareau qui contient, disent-ils, 90 brigands. L<; factionnaire répond que sa consigne lui défend de laisser passer aucun bâtiment sans un ordre écrit. Un des individus, Fouquel, se nomme et menace de couper le canonnier par
(1) Déposition de Foucault. Bulletin VI, n''72.
(2) Fouquet et surtout Lamberty sout les principaux exécuteurs des noyades. — Fouquet était tonnelier et magasinier de son état. La profession de tonnelier avait alors une importance, car elle se confondait avec celle de chargeur ou d'arrimeur de navires et l'on sait combien le port de Nantes faisait d'échanges avec les colonies. Néanmoins l'ardeur révolutionnaire dont Fouquel fit montre dès 1791 ne laisse pas
qu'il ait été des tonneliers qui avaient fait fortune. On ne sait
que celle Ue Carrier qui déclara ne pas le connaître. Lainneriy, ouvnui carrossier, égalemer.t adjudant général, devait tout à Carrier dont, avec Robin et Lavaux, il était le compagnon d'orgies. — Carrier dans son Kapport a parlé de la belle conduite de Lamberty à Nort, no.avec une poignée d'hommes, il aurait résisté à 10.000 Vendéens. C'était reporter sur ce bravo, l'honneur que les historiens ont réservé à Meuris (Voir Michelet, t. VII, Sièfje de Nantes, Louis Blanc. Rév. française i IX.). Ln somme, il avait commencé par être l'espion de Carrier, il lut.ayec Fouquet sacrifié par le comité révolutionnaire dont il s'était attire la jalousie. M. Lallié, la Justice révol. à Nantes, p. 379. , „•• ,
(3) Bulletin du trih. révolutionnaire, VI, 382. — M. A. LalUe, les Noyades, p. 13.
morceailx, disant que lui et sa troupe sont autorisés à passer partout sans que l'on puisse Jes arrêter. Devant l'insistance de la sentinelle, Fonquet se décidée exhiber un ordre signé de Carrier, représentant du peuple : « Permis aux citoyens Fouquet et Lamberty de passer partout où besoin sera avec ini y^abareau chargé de brigands sans que personne puisse les interrompre ni troubler dans ce transport. »
Il n'y avait plus qu'à laisser faire ! Le canot et le gabareau passent sous la batterie du ponton et s'éloignent. Un quart d'heure après le factionnaire et les hommes de poste montés sur le ponton entendent des cris afFreux et ne doutent pas que les détenus du bateau n'aient été engloutis (i). On doit supposer que la manœuvre n'avait pas été bien faite, car quelques-uns des prêtres purent s'échapper ; plusieurs corps de noyés furent retrouvés à quelque distance et quatre des malheureux furent réellement sauvés. Trois de ces derniers, le recteur de Corsept, nommé Lacombe, un prêtre de Sainte-Croix nommé Brianceau, un autre resté inconnu, « roulés vers le port, furent recueillis avec humanité par les matelots qui leur donnèrent leur eau-de-vie pour les réchauffer (2) ». Quant au dernier, Landeau, curé de Saint-Liphard, échoué d'un autre côté, il fut recueilli par une barque de pécheurs et put se cacher pendant tout le temps de la Terreur (3).
Pour les trois prêtres recueillis, le Comité révolutionnaire entra en lice, ne laissant pas à Lamberty le soin de terminer l'affaire. Il intima l'ordre au capitaine Lafloury, commandant « l'Imposant » qui avait recueilli les naufragés, de se dessaisir aussitôt de leurs personnes (/i). Que devinrent ces prêtres? Un reçu de Lamberty qui s'intitule « commandant à bord de la galiote n° 2 » (5), constate
(1) Déposition de Wailly. Rapport du la Commission des 21, p. 35.^ Les Noyades, par Felhemcsi (Méhée fils),
(2) Déposition de Laennéte. Procès de Carrier. — Courriel' universel, bruinairo an III, et Bullel. du trib. révolutionnaire, VI, 310.
(3) M. A. Lallié, les Noyades de Nantes, p. 15.
(4) Ordre signé de Goullin, président, au nom du Comité. Arcliives W. 493, 3« partie, n"' 4 et o. Bulletin du trib. ré vol., VI, 310.
(5) Archives, id.
LETTRE A r.A CONVENTION
({u'ils lui ont (Hé nMiiis par un nommé Racau. Des témoii^iia^cs il résulte (ju'on ne lovit jamais ces prêtres; le <Iirecfeur' de l'hos[>iee révolutionnaire, Fourier, va plus loin et affirme qu'ils furent noyés le lendemain et que Foueault, présent à la noyade, fit parade d'une paire de souliers, (pi'il portait aux [)ieds et dont il avait dépouillé l'une des victimes ( r ).
Carrier, le lendemain, écrivait à la Convention une lettre qui eut les honneurs de la lecture publique... « Un événement d'ini i»-enre nouveau semble avoir voulu diminuer le nombre des prêtres ; quatre-vim^t-dix de ceux que nous (lésii^nons sous le nom de réfractaires étaient renfermés dans un bateau sur la Loire. J'apprends à l'instant, et la nouvelle en est très sûre, qu'ils ont tons péri dans la rivière (2). n
Carrier osera dire plus tard (3) que cette mort des 90 prêtres lui avait paru accidentelle. En écoutant la lecture de cette lettre, l'Assemblée put-elle le croire (4)?
Que Carrier ait ainsi expliqué la première « déportation verticale », avant d'être encore sur le banc des accusés, cela peut se comprendre. Mais au tribunal! Devant l'évidence, malî^ré les dépositions écrasantes des témoins, il continuera le système adopté dans son premier rapport: il niera les noyades. Tout au plus en « a-t-il entendu par-
(1) Bulletin VI. 281. M. Lallié, Noyades, 18,
(2) Lettre du 27 brumaire lue à la séance du 8 frimaire.Garrier annon- , ait dans la môme lettre l'abjuration de Minée et des cinq cures. [Moniteur du 10 frimaire.) Le 13 frimaire le citoyen Bouquet, membre de la Société populaire, informait ses collègues de Reims des événements n-conls: Les prêtres sont venus au club déposer leurs lettres de prêtrise
lont on a fait un feu de joie... Los prêtres qui ont osé résister au vœu ^'<!néral ont été mis à bord d'un navire avec des prêtres réfractaires qui s'y trouvaient déjà; mais ne voilà-t-il pas que par l'opération du génie républicain, une planche pourrie du navire se détache, le navire fit sur le champ eau de tous côtés et s'enfonça avec toute sa mauvaise cargaison sacerdotale ; et par la vertu du Saint-Suaire, 80 prêtres furent en un instant noyés.
Votre frère. Bouquet.
Archives de Reims, cité par Berriat Saint-Prix, Justice révolutionnaire, p. 64.
(;'.) Moniteur du 4 frimaire an III, p. 272. Séance du 2 frimaire.
(4) Un député obscur, Coren-Fustier, le déclara à la séance du 3 frimaire. Moniteur du 5. p. 278.
ioo CARRIER A Nx\.NTES
1er », et il est « toujours resté étranger à ce q-enre (i) d'expédition », sauf à la première, « où ses ordres ont été outrepassés » (2).
A Nantes, l'exécution faite, la conscience tranquille, il ne dissimula pas son contentement et pour récompenser Lamberty lui fit cadeau de la ^-aliote qui avait servi d*; prison aux prêtres. La j^aliote fut aussitôt nettoyée et le lendemain de la noyade il fit à son aide-de-camp l'honneur de dîner à son bord (3). Avec eux dînaient Fouquet, Robin, O'Sullivan, Foucault, le général Hector Legros, Sandroc, le juge Lalouet et quelques autres bons patriotes, de quinze à vingt convives (4). Entouré de ses adulateurs. Carrier lut la lettre destinée à la Convention, où il mentionnait la catastrophe qui avait précipité des prêtres dans la Loire. Lamberty fit le récit de l'expédition, s'étendit complaisamment sur les coups de sabre portés par lui-même aux victimes qui s'elforçaient de se sauver à la nage. Carriar l'embrassa plusieurs fois en disant qu'il était le meilleur des révolutionnaires! S'adressant ensuite à Robin, Carrier lui ordonna de chanter « la Gamelle » et « la Montagne » et l'apprenti noyeur (Robin avait à peine vingt ans) chanta sur l'air de « la Carmagnole » (5). C'est ainsi qu'au lendemain de la première
(1) Mémoire justificatif lu par Carrier à la Convention le 21 brunaaire. Réponse de Carrier aux dépositions de Goullin et de Chaux. Bulletin du tribunal, VI I« partie, p. 25.
(2) Bulletin, VII, pp. 26, 27.29, 35. 48. - Rapport de Carrier sur b. différentes missions, pp. 18 et 29. Suite du rapport, page 6. II y dil entre autres mensonges: Les calotins — ceux qui ont bu à la grande tasse — devaient être conduits à Paimbeuf où Fouquet a outrepassé mes ordres.
(Sot 4) Sandroc, chef de division des convois militaires, voulant faire relâcher un de ses amis incarcérés, s'est adressé à Lalouet qui l'invite k diner et le conduit sur la galiote. Etonné de voir une table de 15 à x'o couverts il demande ce que c'est que cette galiote. Lalouet et d'autreassistants lui répondent : C'est la grande tasse des prêtres. Lamberty a fait celte expédition; Carrier pour lerécompenser lui a donné la galiote. » Bulletin, VU" partie, n° 9, p. 3. Déposition de Sandroc. Procès de Carrier, 12 frimaire.
(5) Bulletin, Vlhp., n» 7, p. 3, n° 12, p. 3, n» 18, p. 3. déclarations de Foucault, de Robin. Berriat Saint-Prix donne le 8° couplet de la : « Gamelle » chanté par Robin :
f.es Carthaginois si lurons (bis) A Capoue ont fait les Capons {bis) S'ils ont été vaincus C'est qu'il* ne daignaieat plus
LA « GAMELLE » n.i
noyade, sur le l)aleaii([ui avait servi de prison, un r«'[)iésentant du peuple, un i^énéral, un juge, des adminislraleiirs et l'inFànie état-major des exécuteurs prenaient |tait à un ban(|uet, passaient la nuit à exalter le nouveau supplice et sV^'-ay aient par des chansons dont ils répétaient les refrains (i)!
Manger à la gamelle, Vive le son, vive le son, Mang»r à la gamelle Vive le son du chaudron!
(1) Berriat Saiiil-Frix, p. 70. — Déclaration de Robin, id. Do ce festin Lamartine a l'ait un tableau plus que l'anlaisiste. Lagaliote est devenue un. navire de luxe sur lequel Carrier s'embarque parfois avec ses exécuteurs et des courtisanes ^owv faire des promenadex sur l'eau. « Tandis qu'il se livrait sur le pont aux joies du vin et de l'amour, des victimes enfouies dans la cale voyaient à un signal donné s'ouvrir les soupapes et les flots de la Loire les ensevelir. Un gémissement étouflë annonçait à l'équipage que des centaines de vies venaient de s'exhaler sous ses pieds, ils continuaient leur orgie sur ce sépulcre flottant! « Des festins sur le pont eu décembre, un navire envahi par les eaux qui se soutient sur le ileuve (quelques lignes plus haut il a dit que les barques à soupapes étaient submergées avec leurs cargaisons vivantes)! Tant d'invraisemblance n'est excusable que chez un poète. Lamartine paraît avoir puisé les principaux traits de ce tableau dans un récit aussi faux
aue le sien; G. Mellinel, Commune et milice de Nantes, t. VIIL p. 335. 'est dans un dîner aussi à Paris, chez Vergne, ami de Fouquier-Tinville. ^^n'il fut reparlé des prêtres devant Carrier. Pendant le dîner, Goffinhal, vice- président du tribunal, lit cette plaisanterie; « Carrier a un talent unique pour exporter les prêtres ». « Il est vrai, répondit Carrier d'un ton ironique, que j'en ai fait embarquer beaucoup; il n'en a échappé aucun au naufrage ». Courrier Universel, n" du 18 frimaire.
Pourquoi Carrier s'en serait-il caché alorsi Jusqu'en vendémiaire an m, il se croyait invulnérable.