CHAPITRE VIII
CONFÉRENCES DES i4 Eï i5 FRIMAIRE
Encombrement des prisons. — Conférences des i4 et i5 frimaire. — Projet de massacre général. — Beau rôle de lioivin, commandant de la place. — Préparation d'une expédition secrète. — Les r)8 prêtres d'Angers. — La Convention applaudit à la lettre de Carrier. — Asservissement de la Convention.
Mal^^ré les déportations de prêtres et l'envoi à Paris des i32 Nantais, les prisons regorgeaient de détenus entassés, manquant de tout, en proie à une maladie contagieuse. Le médecin de la maison des Saintes-Claires, Godebert (i ), vint le i3 frimaire à la Municipalité exposer la nécessité de transférer les malades dans une autre prison, de peur que le mal dont ils étaient infestés ne se propageât et ne finît par dégénérer en épidémie. Il était encore possible de remédier à l'état des choses soit en élargissant un certain nombre de détenus, soit en transportant les malades à la maison des Ecoles-Chrétiennes ou Frères ignorantins, comme on l'avait déjà fait pour les malades du Bouffay(2).On se contenta d'ordonner quel- (Hjes mesures sanitaires, mais le Comité révolutionnaire, dans la contagion qui jetait la panique dans la population de Nantes et la rendait indifférente au système de dépopulation en vigueur, vit un prétexte pour vider les prisons. D'un autre côté le bruit s'était répandu que l'armée
(1) M. A. Lallié, le Sans-culotte Goullin, p. bl. M. Lallié, les Prisons de Nantes, p. 37.
(2) C'était l'officier de santé Thomas, hommo courageux et humain, qui était préposé à l'inspection médicale des Frères ignorantins. Il montra pendant cotte triste période de l'intelligeucc et de la volonté.
ENCOMBREMENT DES PRISONS ,o3
Vendéenne faisait sur Ang-ers un retour otlensif et menarait la vill i de Nantes (i).
1^'occa jion était donc favorable, profitant de deux causes d'alarme jetées dans le public, pour balayer le tiop plein des maisons de détention. L'exemple récent du >. brumaire (2)prouvait qu'avec une invention opportune le conspiration, la « Veng-eance nationale » pouvait aisément s'excercer sur des prisonniers désarmés. Renard, maire de Nantes, j)oussait le Comité à prendre des mesures trépuration : « Quand vous dépècherez-vous de vider les prisons, disait-il, quand mettrez-vous en boîte tous ces yens-là? ))Le hasard vint au secours duComité en fiiisant découvrir non pas' une conspiration, mais une tentative d'évasion au Bouffay préparée par six détenus de droit (ommuii, dont l'un Marchais, serrurier, avait fabriqué de fausses clefs. Ceci était vrai; ce qui l'était moi/is, c'était le reste du récit de leur dénonciateur Hubert (3), voleur de profession, (pii, espérant se sauver en vendant ceux qu'il avait coutume de piller, les accusait d'avoir résolu de tuer la sentinelle et d'autres patriotes (4) et de mettre le feu au quartiei' (5).
Cariier était venu le i3 à la Société populaire se plain-
(1) Rapport du coinniandant de la place d'Angers, Savary, t. II, p. *iO.
(2) Prétendue conspiration contre les représentants, qui avait permis d'arrêter les Notables nantais.
(3) Rt>gistre des déclarations. Dénonciation de la femme Bernard Laquéz(\ Cet Hul)crl servit plusieurs fois de faux témoin au protil du Comité. — M. Lallié, le Sans-Culotle Gouliin, p. 54.
(4) Dans son rapport. Carrier a soin de rappeler les fausses clefs et la tentative d'évasion. « Les brigands se révoltèrent la nuit. Il fallut envoyer de la force armée avec des canons chargés à mitraille; ou fut forcé de tirer. » Rapport de Carrier sur les différentes missions, etc. 1 vendémiaire an III. pp. 18 et suivantes.
(5) Forget. le guiehetier, qui se chargea de porter les renseignements d'Hubert pour donner plus de poids à la dénonciation, déclara qu'il avait remarqué des indices de conspiration, du ri/ jeté par les prisonniers, une insolence inaccoutumée. Voici, à ce propos, l'ordinaire des prisonniers dont il était tenu conjpte à la geôle aux prix indiqués.
Demi-livre de riz 5 s » d
Demi-livre de pain Is 6d
Eau et paille 1 s » »
Bois pour cuire le riz 1 s 9 d
Pour geôlage 1s 9d
9 sols 9 deniers Lescadieu et Lauraiit, Hist. de la ville de Nantes, t. II, p. U7.
io4 CARRIER A NANTES
(Ire des administrations. 11 est convenu que le Département, le District et la Municipalité se réuniront le soir du i4 avec une nombreuse dépulalion de la Société populaire. Les administrations en elîet reçoivent Carrier au Département ; des discussions assez vives marquent le commencement de la séance. Un des administrateurs avait courao-eusement accusé Carrier de se tenir en dehors des corps administratifs. Carrieralla au-devant des reproches. « ,1e ne sais par quelle fatahté sans cesse je crois avoii à me plaindre de vous. Moi je vous dirai bien mes motifs, mais les vôtres quels sont-ils ? Si nous ne pouvons nous entendre et si l'intérêt pul)lic l'exig-e, séparons-nous. La Convention enverra un représentant plus patriote, etc. » Forg'et répondit: «J'ai dit à la Société populaire (pie si la machine allait mal, c'était parce que le citoyen Carrier refusait de communiquer avec l'administration. — Vous serez content, dit alors Carrier; je viendrai plus souvent et nous prendrons ensemble les mesures utiles. »
On finit par s'entendre. La séance se termina dans « l'abandon de la confiance ». Carrier et Minée se donnèrent le baiser de l'hypocrisie.
Pas plus que la veille à la Société populaire on n'avait parlé ni des dang^ers qui menaçaient Nantes, ni de la conspiration inventée par le Comité Révolutioiniaire (i).
Le Comité avait travaillé dans l'ombre, envoyé au tribunal les six déteiHis convaincus de tentative d'évasion et prévenu enfin le Département. Dans la même soiiée, les corps constitués étaient de nouveau en délibération ; qui les avait convoqués ? Carrier ou le Comité? ou bien les nouvelles graves maintenant répandues avec bruit les avaient-ils fait revenir en séance? Les membres du Comité firent un rapport (2) sur «une conspiration qui avait eu heu dans la maison de justice et qui avait des ramifications dans toutes les maisons d'arrêt, » tandis que les détenus
(1) l'rocès-verbal de la séance. Archives départementales. Lesc.i dieu. Hist. de la Ville de Nantes, II, p. 97.
(2) Phelippes Tronjolly, Noyades, fusillades. Mémoire du 12 fructidn: p. 10.
CONFERENCES DES i/| ET i5 FRIMAIRE io5
venaient d'être condamnés à mort par le tribunal de Pheli{)pes. Le Département, prévenu qu'on allait procéder à rcxécution d(; nuit afin de donner promptement un exemple, fit inviter le tribunal à se rendre aussitôt à la séance. Au moment de l'arrivée de Phelippes,les corps constitués (liscutaicïit sur la proposition faite par le Comité révolutioiuiaire. « S'il n'y avait [)as lieu de surseoir à l'exécution (In juî^ement rendu, jusqu'à ce qu'il eût été décidé si oui ou non on ferait périr les prisoiuiiers en masse (r). » Ce projet inouï de se débarrasser en bloc des détenus, au moment où la véritable consistance du complot du Bouffayétaitconnue(2),oiiles nouvelles d'Ang-ers étaient moins in(piiétantes,fnt mis dix fois sur le tapis par des membres du Comité, (Jonllin entre autres, « qui proposait toujours les mesures sanguinaires (3) ». Pendant cette bacchanale épouvantable, les dix vrais coupables avaient été exécutés ;uix flambeaux et les furieux ne s'en apaisaient pas d'avantage. Après Goulliu, Carrier qui parla de la peste qui envahissait les prisons et menaçait lespatriotes si on épargnait les brigands (4). Son discours entraîna la formation d'un jury dit Jury national formé de membres des administrations et de la Société populaire et chargé de dresser la liste desprisonniers qui seraient fusillés. Le jury national se rendit aussitôt au siège du Comité pour travailler à la confection des listes (5). Là, nous apprend le maire Renard (6), le dénonciateur Hubert était entouré d'égards particuliers, tandis que (Joullin et Robin dressaient des listes sur l'état g-énéral des prisons (7).
Au petit matin, les membres de la Commission s'étaient
(1) Déposition de Minée, Bulletin, VI, p. 136. Les Noyades, par Felhemesi(Mélaée fils). Phelippes Tronjolly, Noyades, de, p. 12.
(2) M. A. Laliié. p. 5. Le Sans-culolfp Goidlin.
(3) Déposition de Minée. Procès de J.-B. Carrier. Séance du 15 frimaire.
(4) Phrase que Carrier a répétée dans son Rapport du 4 vendémiaire.
(5) Bachelier. Mémoire pour les acquittés, p. 16, Bib. de Nantes.
(6) Bulletin Vil, 6. M. A. Lallié, Sans-Culotte Goultin, p. 56.
(7) La liste contenait plus de 300 noms (prisonniers du Bouffay, des Saintes-Claires, de l'Epéronniérc;. Il fallait que 3 voix se prononçassent en faveur d'un détenu pour le garantir de la fusillade. "Phclippes Tronjolly, Noyades, fusillades, etc.
io6 CARRIER A NAxNTES
retirés sans rien décider et cependant à six heures Robin, Gautier, un des Marats,et le citoyen Couvreur remettaient un pli du Comité au général Boivin, commandant temporaire de la place de Nantes, Goullin essaiera de soute;n'r que le jury national avait pris un arrêté conforme aux idées qui dominaient dans l'assemblée et que l'ordre envoyé à Boivin, et qu'il Hii^ivà avec Mainj^-uet et Grandmaison, n'était que l'ordre d'exécuter une décision prise par la commission. Pourquoi alors n'avoir pas noté celte décision dans l'ordre envoyé à Boivin et s'être trouvé réduit à balbutier qu'il ignorait absolument ce qu'était deventi cet arrêté (i) ? La vérité est que Goullin, qui se sentait soutenu par Carrier, avait préparé l'ordre de sa propre autorité.
Sur la place des Gracques (ci-devant [)lace Saint-Pierre), le maire de Nantes, Renard, et Mainguet étaient attablés au cabaret attendant le retour de Robin lorsque passa Boivin, qui, saisi d'horreur à la vue de la liste où fi<>'uraient des g-ens condamiuîs pour ivrognerie, se rendait chez Goullin pour lui signifier que l'ordre n'était pas légal et qu'il ne le ferait pas exécuter (2).
Voici la teneur de cet ordre :
Au nom du Comité révolutionnaire, le commandant temporaire de la place de Nantes est requis de fournir trois cents hommes de troupe soldée, pour une moitié se transporter à la prison du Bouffay, se saisir des prisonniers désig-nés dans la liste ci-jointe, leur lier les mains deux à deux et les transférer au poste de l'Epéronnière ; l'autre moitié se porter aux Saintes-Claires, et conduire de cette maison à celle de l'Epéronnière tous les individus indiqués sur la liste également cijointe ; enfin, pour le tout, arrive à l'Epéronnière, prendre en outreces mêmes détenus dans cette maison d'arrêt et les fusiller tous indistinctement, de la manière que le commandant le jugera convenable (3).
Nantes, le lô frimaire an II de la République indivisible.
Signé : Goullin, M. Grandmaiso.n, J.-M. Maixguet.
(1) Le Sans-culotte Goullin, op. cit., p. 57.
(2) Bulletin VII, no 99, p. 598.
(:<) Ouvrard, dans ses Mémoires, cite cet ordre donné à Boivin en ajoutant lus commentaii'os suivants : o A cet ordre à peine croyable,
LE GÉNÉRAL I30IVIN 107
Boivin a trouvé Goulliri couché. 11 lui déclare iieUeinciil (|u'il n'obéira pas. Goulliu insistant, Boivin prend d'abord un biais et fait observer qu'il n'y a pas de troupes soldées disponibles. — «Prends delà y^arde nationale, lui <lil Cioullin. — Un père alors tuera son fils, un tils tuera son père, re[)rend le général. Je n'en ferai lien. ») — 11 est environ 8 heures quand ^Boivin (i) quitte tïoullin. 11 arme ses pistolets et se tient sur les promenades jusqu'à dix heures et demie, n'osant pas rentrer chez lui de [)eur d'être arrêté. « Je ne voulais pas, dira-t-il (2) dans sa déposition, être noyé ou fusillé, je me serais plutôt brûlé la cervelle. » Il se rend au Département où il a été mandé. Les autorités étaient informées de la résistance et venaient enfin de {)rendre un arrêté de surseoir à l'exécution. Boivin est félicité chaudement ; Minée, l'ancien évêque, très accessible à l'émotion, l'embrasse, Vimeux et Kermeïi versent, des larmes d'attendrissement (3). Le Département, enhardi par l'attitude du g-énéral, lui enjoint [)ar écrit de suspendre l'exécution de tout
si je n'en possédais encore l'original, était jointe la liste des malheureux qui devaient périr. Cette liste fatale était dans mes mains. Je n'hésitai pas à l'anéantir. La disparition de cet acte embarrassa le Comité révolutionnaire : il fallait faire des recherches, avoir des explications. Le général Boivin était devenu une providence pour les proscrits, ses intentions de justice et d'humanité furent couronnées de succès ; on tut obligé de sursiioir à l'exécution et pour cette fois les victimes échappèrent au sort qui les attendait. (Mémoires, 1827. Paris, Moutardier, 4, rue Git-le-Cœur.) On sait quelle fortune invraisemblable pour répotjue fit Ouvrard. Déjà riche par son péi'e et suspect comme accapareur, il traversa la tourmente en se faisant attacher à la personne de Boivin. Il fut aussi avec Kléber à Torfou, plus tard avec Merlin deThionviile; envoyé à Paris par Canclaux pour porter les drapeaux, il ne fut pas étranger, croit-on, au retard apporté au procès des 132 Nantais. Ses spéculations heureuses sous le Directoire sont restées fameuses. Il avait commencé sa fortune personnelle en achetant au début de la Révolution tout le papier disponible de l'Angoumois et du Poitou et en le revendant à Tours et à Nantes avec 300,000 francs de bénéfice.
(1) Déposition do Boivin. Bulletin VII, p. 408.
(2) Déposition de Boivin. Bulletin VII, p. 408.
(3) Bulletin, VI, p. 327, déposition de Thébaud conforme à la lettre que Boivin écrivit en envoyant l'original de l'ordre qui lui fut demandé. Dans la liasse qui contient cette lettre se trouve aussi une note où il est dit que ce fut Ouvrard qui eut la hardiesse de déchirer la liste, ce qui aida Boivin dans sa résistance. M. A. Lallié, Un épisode de la Terreur à Nantes [Revue de Bretagne et de VendJe, 1882.)
io8 CARRIER A NANTES
ordre émanant du Comité Jlévolutionnaire (i). Décision bien tardive, si Boivin n'avait commencé par jouer sa vi( en refusant d'obéir à (îoullin! — Elle était couraijieusc pourtant puisqu'elle excitait la colère de Carrier, (jui, furieux, flétrit les membres du Département, du nom de : (( Contre-Révolutionnaires », suprême injure! Boivin (ii conserva lont>temps l'ordre et le contre-ordre et ne s'en dessaisit qu'au moment de l'instruction du procès. Ces pièces *ne seront pas inutiles pour convaincre de menson;^e le rouéGoullin quiprétendra d'abord (3) a qu'il n'ii pris aucune part aux journées de frimaire et qu'il n'a pas sig-né l'ordre; ensuite que l'ordre émanait de Carriei qui les avait forcés de le sig-ner, qu'avec Grandmaison, — Bachelier s'en vante aussi — ils avaient travaillé à empêcher la fusillade (4).
Stupéfaits d'être contrariés dans leur sinistre projet, les membres du Comité révolutionnaire affectent d'abord d'en prendre leur j)arti. Chaux a même l'impudeur de conter (5) que la nouvelle du salut des prisonniers réjouit l'âme des patriotes du Comité; que chez Goullin, où des nouvelles plus rassurantes sur la marche des briyi^and' étaient parvenues, ses collègues, Perrochaud, Bacheliei . Levesque, s'étaient jetés dans ses bras! — Joie de quelques heures, comédie d'attente, car la journée du i5 voit renaître les mêmes débats, la même sançi^lante proposition. Le courage de Boivin les avait terrassés un ins tant comme plus tard la hardiesse de Jullien fera recule Carrier, mais dès qu'ils ont pu se reprendre et confér^
(1) o Nous, membres du Directoire du Département, requérons vertu de la loi le commandant temporaire de la Ville de Nantes suspendre l'exécution de tout ordre qu'il aurait pu recevoir du Comité révolutionnaire, relatif aux détenus dans les maisons d'arrêt jusqii'à ce qu'il ait été délibéré par l-es coi'ps constitués quivont s'assembler incessamment. Déposition de Minée, Bulletin VI, n» 82.
(2) Boivin. ancien ouvrier ciseleur, était assez illettré, mais d'un grani! courage; il était arrivé très vite au rang d'adjudant général, puis il général. C'était une âme droite, il le prouva le 15 frimaire et, cho^ plus extraordinaire, l'échafaud ne fut pas sa récompense. Son vin courage imposa à Carrier. Dans le procès des Nantais, Tronson-Ducou dray rendit un éloquent hommage à sa conduite.
(3) Bulletin VI, 89. Procès des Nantais.
(4) Bulletin VI, 329. Procès du Comité.
(5) Chaux au peuple français, p. 20. Bib. de Nantes.
DÉLIBÉRATIONS TUMULTUEUSES ioq
;i\('c le représentant, les idées de sanj^- leur sont affïuées
iiii cerveau. Dans la séance de la journée, le projet de mas-
M-re ^Ji^énérai est de nouveau à l'ordre du jour sur la pro-
silion du (iloniité. Les corps administratifs ontétécon-
(jués par (^^arrier et le tribunal révolutionnaire est liudé officiellement. Phelippes Tronjolly a levé le siège (I se rend, avec le tribunal, au Département, où il trouve < arrier arrivé, la séance ouverte et une discussion tics chaude engag;'ée sur la même proposition que la veille (i).
Il y a de telles contradictions dans les témoig-nag'es, touchant ces 24 heures de délibérations presque consécutives, qu'on ne sait à qui décerner la {)alme du mensonge. Le fait de la séance du i5 est prouvé par les procès-verbaux et par le rapport de Phelij)pes Tronjolly qui, bien que préoccupé du soin de se donner le beau rôle, reste en général dans la ligne vraie. Ce qu'il est impossible de contrôler, et de plus grands clercs que moi s'y sont per dus, c'est la présence de tel ou tel à la séance de nuit ou à celle du 10. Suivant la nature des faits, les accusés ont nié leur présence ou l'ont affirmée. Chaux, que nous voyons ici faire de l'attendrissement de garde-national, déclare ailleurs(2)qu'il était alors à sa propriété delà Barossière, occupé à faire ses semailles; Carrier prétendra n'avoir assisté qu'à la seconde séance. Goullin semble avoir été le })lus violent, comme d'ordinaire; il a pris à partie son ennemi Phelippes, qui répète que les vrais conspirateurs ayant été punis il ne prendra pas part à la délibération. Chaux ensuite s'emporte, ose dire que les détenus ne sont pas seuls destinés à périr, qu'il y en a bien d'autres — et l'on murmure entre les dents le nom de Morel, ex-officier nHn)ici|)al, qui fut arrêté le même jour (3).
Le tribunal se retira et le tumulte vint à son comble. Bachelier lui-même appuyait Goullin. Grandmaison « exhalait sa fureur en imprécations épouvantables », et tan-
(1) Noyades et fusillades, op. cit., pp. 17-18.
(2) Bulletin VI, 350.
(3) LescadieuelLaurant, ^is<. de la V. de Nantes, II, 98.
iio CARRIER A NANTES
dis que l'adminislrateur Kermen s'opposait vigi-ourcusement à l'acte projeté (i), Robin plus féroce que les autres parce qu'il était le plus jeune, criait: « Les patriotes manquenl de pain, il est juste que les prisonniers p'risscnt et ne mang-ent pas le pain des patriotes! Il ne faut point ici de propositions qui sentent le modérantisme et le fédéralisme. Les détenus sont des scélérats qui ont voulu détruire la République, il faut qu'ils périssent (2). » Au point où en étaient les choses, le Département débordé et le Comité triomphant, le sort des détenus semblait décidé. Rachelier, faisant toujours des compromis de conscience, essayant de racheter sa signature par un timide effort d'humanité, réclamait un détenu. Renard s'étonne et lui demande pourquoi il prend si chaudement ses intérêts. — « Tu ne sais donc pas que la liste dont il s'aiçit n'a d'autre objet qu'une fusillade ou une noyade ?» — Cependant les corps administratifs se retirèrent sans avoir rien décidé (3)...
Si le Département avait définitivement refusé de suivre le Comité révolutionnaire, si la force armée manquait pour l'exécution, il restait la Loire...
Phelippes Tronjolly n'était pas tranquille et Carrier, qui avait refusé plusieurs fois ses invitations, dînant co soir du i5 chez lui, la discussion sur les événements de la journée fut très violente. Aux observations de Phelippes, Carrier répondit: « Faut-il tant de preuves? C'est bien plutôt fait de les f... à l'eau. Bientôt tu verras sans-culoltiser les femmes (4) ». Phelippes avait raison de craindr(^ une surprise, u Le crime veillait, dit-il, un mae^istrat ne devait pas dormir. » Il passa la nuit dans le ^rrelfe du tribunal à côté de la g-eôle et quand les Marats se présentèrent pour enlever les prisonniers avec une ordre sii^ué de GouUm et de Bachelier, ils trouvèrent une résistance telle de la part de Phelippes et de Goudet l'accusateur pull) Déposition de Lamario. Bulletin VI, 333. (2j Déposition de Renard. Bulletin VII 6 (•^) Déposition de Renard. Bulletin VII (i (4,1 Noyades et fusillades, Phelippes Tronjolly p 18