PREPARATIFS DE NOYADE
blir, qu'ils (lurent se retirer (i). Carrier avait écrit à la (Convention : « Six des principaux coii[)al)les ontété t^uillotinés, une jurande mesure va nous délivrer des autres! » Le dépeuplement annoncé des prisons n'eut lieu que le 24 frimaire, mais on n'en préparait pas moins en effet l'oulillaçe d'une noyade (2).(îarrier est venu au t'omité,puis s'est retiré au ç^reffe, et il a été convenu qu'Affilé, charpentier connu de lui, recevrait des ordres. Les détails, nous les connaissons par Affilé lui-même. Richard, sergent de la compajgnie Marat, vientlui dire dansla nuit du i5au iG qu'on a besoin de lui pour une expédition secrète, pour ime baii^uade. On fait venir une ^abare avec deux barbes, on travaille toute la nuit à la préparer, à clouer des planches; l'expédition n'a pas lieu(3).Le 17, nouvelle conférence au Comité ({ue présidait Carrier et auquel assistaient le lieutenant du port Colas, Bachelier, Goullin et Affilé (4). On s'y concerte pour les moyens à employer (5), Affilé et Colas reçoivent leurs lettres de service (6). Enfin Carrier donne à Lamberty des pouvoirs par écrit (7).
(Il Bulletin du Tribunal. Déposition de Julien Barbier, détenu au BouîTay.
(2) Noyades, etc.
(3) Un rapprochement : ce même 15 frimaire. Fouché écrivaitde Lyon au Comité do Salul public, en postcriplum : « Nous n'avons qu'une manière de célébrer la victoire (prise de Toulon), nous envoyons ce soir 213 n.'belies sou» le feu de la foudre. » Moniteur du 5 nivôse an II. p. 383.
(4) Déposition de Vaugeois, accusateur public. Hist. parlem... tome XXX-iv. Déposition d'Affilé, accusateur public. Hist., parlem., id.
(5i Soit qu'il eut encore un reste d'humanité, soit qu'il craignit de se compromettre, Chaux n'assistait pas aux deux séances du Comité et demeura étranger à l'ordre de fusillade du lu frimaire et à la noyade du Boulfay. M. A. Lallié, Revue de liretagne et de Vendée, 1881, 11, p. 457.
(6) Au nom de la République Française.
Le Comité révolutionnaire autorise le citoyen Affilé jeune, charpentier, de requérir le nombre de charpentiers qu'il jugera nécessaires à l'exécution de la mission qui lui est confiée; ce citoyen est requis d'y apporter la plus grande célérité et de payer généreusement les ouvriers qu'il y emploiera, si toutefois ils apportent dans leurs travaux tout le zèle et l'activité qu'ils méritent. Nantes, 16 frimaire. Signé : Bachelier, président, Richelot, Goullin, etc.
L.0 citoyen Affilé est requis de faire exécuter l'ordre donné par le Comité au citoyen Colas et enjoint à tous bargcrs d'obéir à la réquisition dudit Affile, sous peine d'être déclarés mauvais citoyens. Signé : GoDLLiN, etc. Archives départementales, Nantes.
(7) Carrier, représentant, etc.
Invite et requiert le nombre de citoyens que Guillaume Lamberty
C'est un des rares ordres que Carrier ait voulu sig-ner. De la date même de cet ordre, Carrier, lors de son procès, voudra tirer un arg-ument sans réplique, à savoir: qu'il n'avait pas ordonné les noyades puisqu'il y en avait eu à une époque antérieure à frimaire. Personne ne fut convaincu, car on se rappelait le laissez-passer donné à Lamberty qui fut montré au canonnier Wailly, et d'ailleurs Lamberty avait déclaré avoir noyé les prêtres sur un ordre verbal (i).
Tout était donc prêt pour une expédition secrète, l'arrivée de 58 prêtres venant d'Angers était opportune (2). A peine étaient-ils en prison que le Marat « Richard reçut l'ordre de les transférer à l'entrepôt. Richard courut après Carrier pour savoir s'il devait les y laisser ». Pas tant de mystère, dit Carrier, f... tous ces boui^res-là à l'eau (3). » — Les dépouilles des prêtres excitaient la convoitise, on se dis[)uta entre Marais l'honneur et le profit. Richard, qui avait été à la peine et s'était occupé de tous les détails, l'emporta cette fois sur Lamberty (4) et dirig-ea l'expédition, se charg-eant de dépouiller les prêtres au fur et à mesure qu'ils passaient dans son cabinet. Leurs effets et l'argent qu'ils avaient pu conserver ^5) étaient confiés à deux hommes de la compagnie, Lebrun etChartier. « A dix heures du soir, les prêtres furent enlevés et conduits à la baignade qui cette fois eut lieu à la pointe d'Indret. »
Les neuf marins qui avaientprêté leur concours reçurent
voudra ctloisir, à ol)éii- à tous les ordres qu'il leur donnera pour les expéditions que nous lui avons confiées. Requiert les commandants de portes de Nantes de laisser passer soit de nuit, soit de jour ledit Lamberty et les citoyens qu'il conduira avec lui, etc. Signé l'CARmuR. Copie signée Vaugeois. Commission des 21, p. 8.
(1) Pièces remises à la commission des 21, déclaration de Wailly.
(2) « L'accident des prêtres (noyade du 26 brumaire) qui ont péri sur la Loire réjouit tous les citoyens, écrivait Carrier à la Convention ; mes collègues viennent de m'en adresser cinquante-huit. » Rapport de Rarére, 25 frimaire, p. 36.
(3) Bulletin du Trib. révol. VI, 315. Procès de Carrier, séance du 10 frimaire.
(4) Bulletin du Trib. révol. VI, 315. Procès de Carrier, séance du 10 frimaire.
(5) L'un d'eux avait pu soustraire 44 louis d'or qu'il remit à la veuve Dumais pour faire dire des messes à son intention. Bulletin VI, 268.
IIAPPORT DE <:ARI11I£I\ ii3
chacun 4 livres. Affilé, «ju'oii n'avait pas payé ol que le Comité renvoyait toujours à ceux qui avaient emporté les effets des prêtres, se plaig-nit à Carrier. Celui-ci s'indigna : « Donne-moi ton mémoire et je te ferai payer ; » — et en effet peu de jours après le compte d'Affilé était soldé(i). Quanta Richard il s'était taillé la part belle, car (( son armoire était remplie de montres ». Lamberty et Foucauld arrivés après le partage du butin, se vengèrent sur des barriques qu'ils défoncèrent avec quelques amis, mais se plaignirent tout haut. Carrier, instruit de l'affaire, dit : « F..., c'était à Lamberty que j'avais réservé cette exécution ; je suis fâché qu'elle ait été faite par d'autres (2). »
Carrier, le 20 frimaire, a rendu compte à la Convention des opérations militaires auxquelles, suivant sa coutume, iln'assiste pas. « La « horde » de Charette a été chassée de rile-Boin, mais forte encore de 6000 hommes elle est venue attaquer le poste de Légé, confié aux soins de l'adjudant général Guillaume. Le i io« régiment et le bataillon de la Charente se sont couverts de gloire... les braves défenseurs de la République, que le défaut de souliers avait retenus dans les tentes se sont enveloppé les pieds avec du linge et ont combattu avec leurs camarades. » Il cite encore l'héroïsme d'un sous-lieutenant du génie, Mathurin Tandy, qui, quoique blessé, distribuait des cartouches aux soldats en les encourageant... Après le lyrisme, la partie importante de la lettre : « Mais pourquoi faut-il que cet événement ait été accompagné d'un autre qui n'est plus d'un genre nouv eau ? 58 individus, désignés sous le nom de prêtres réfractaires, sont arrivés d'Angers à Nantes : aussitôt ils ont été enfermés dans un bateau sur la Loire ; la nuit dernière ils ont tous été engloutis dans cette rivière. Quel torrent révolutionnaire que la Loire! (3) »
(1) Déposition d'AfOlé. Bulletin VII, et Procès de Carrier, séance du 10 friiuaire.
(2) Bulletin du Trib. rôvol. VI. 313.
(3) Moniteur du sextidi 26 frimaire (16 déc. 93). Séance de la Convention du 25 frim. Présidence de Voulland.
On ignorait si peu .1 Paris la véracité de ces naufrages fortuits qu'un
La Convention applaudit à cette lettre comme elle avait témoigné son contentement de la première, comme elle applaudira à celle du 3o frimaire ( i ) .
L'asservissement de la Convention était tel à cette époque que pas une voix ne s'éleva pour protester d'indignation à la lecture de ces lettres de Carrier. Les (( cœurs étaient maigris de terreur » suivant l'expression de Dussault et l'Assemblée n'était guère plus qu'une représentation nominale dominée par cette dictature éhontée qu'on appelle le Comité de Salut public. La terreur isolait les représentants comme les simples citoyens; chacun observait ses gestes, ses paroles, ses démarches, se sentant épié, dénoncé, trahi! « Beaucoup ne trouvant plus de place à la Montagne qui semblait le Palladium inattaquable, restaient debout, n'osant s'asseoir à droite où avaient siégé les Girondins, » dit Thibaudeau (2). 11 a assisté à toutes les séances et s'est confiné dans sa peur; il a fait partie de cette majorité dormante qui votait tout ce qu'ordonnait le Comité. Et pourtant, cette majorité n'était pas plus terroriste que la majorité de la nation ; elle n'a pas commandé les massacres de Lyon plus que les noyades
ami (le Camille Desmoulins lui signalait les deux Noyades rie prêtres comme des faits qu'il x^a-urait courage à flétrir. (Lettre de Dupré du 22 décembre 93, œuvres de Camille Desmoulins, édition Matton, t. 11.) Mercier rapporte que l'Assemblée couvrit par d'immortels applaudissements la lecture de cette horrible lettre. (Nouveau Paris, p. 111. M. A. Lalliô. Noyades de Nantes, p. 22.)
Avec Courtois nous retournons à Néron et à la citation de Tacite. Annales, livre XIV : « Rien de plus fécond en accidents que la mer; si l'impératrice y fait naufrage, qui serait assez injuste pour attribuer a un parricide la faute des eaux et du vent? » Kapport du 16 nivôse au m, p. 57.
(1) Séance du 6 nivôse. Moniteur du 8.
Dans un mémoire justificatif qui doit être de Chaux (Archives départementales. Nantes. Liasses de la police générale) on lit: « Carrier m'a dit qu'il avait à sa disposition cinq cent mille livres à lui remises par lu Convention pour ces mesures. H m'a encore dit, ici et à Paris, que le Comité de Salut public et de Sûreté générale avait été informé par lui de tout ce qu'il avait fait et qu'on l'en avait félicité. » Amar, le grand inquisiteur du Comité de sûreté générale en tout cas ne l'aurait pas blâmé. On prête à cet épicurien, qui joignait la gourmandise à la férocité, un mot atroce. On parlait devant lui des malheureux que Carrier précipitait dans la Loire. « Tant mieux, aurait-il répondu, nous mangerons les saumons de la Loire plus gras. » Papiers de Courtois, (préfect. de pohce), cités par Watel, Charlotte Corday et les Girondins, t. I", p. 31.
(i) Mémoires, t. I«-, p. 10.
ASSERVISSEMENT DE LA CONVENTION n5
(le Nantes, mais Je Connté a approuve, elle applaudit, ra()[)r()l)ation étant la seule manière permise de rompre le silence (i). Et Carrier comme Collot sortira plus tard victorieux de la Convention (2); toutes les mains se tendront vers lui, il a bien mérité de la patrie! Autant les séancesdes Jacobins étaientviolentes — lesloups ayant tendance à se dévorer entre eux et les influences personnelles réveillant d'anciennes querelles, autant à la Convention les séances étaient calmes, froides, courtes; la majorité docile attendait l'initiative du Comité de Salut public dans toutes les questions g-raves et n'usait de l'ombre de liberté qui lui restait que pour des objets de peu d'importance. Les membres du Comité, son rapporteur se faisaient attendre et, en s'acheminant vers la salle des séances, étaient précédés d'une poignée de courtisans qui semblaient annoncer les maîtres du monde. On cherchait à lire sur leurs visag-es « s'ils apportaient un décret de proscription ou l'annonce d'une victoire (3) ». Le rapporteur parlait au milieu d'un profond silence; on ne prenait la parole après lui que pour renchérir sur ce qu'il avait dit et ses conclusions étaient toujours adoptées. Annonçaitil une victoire, il semblait dire par son attitude insolente: « Ce n'est ni vous, ni le peuple, ni l'armée qui ont vaincu; c'est le Comité de Salut public (4). » Lhi moment oùleComité encourageaitCarrier — quelquesjours après il va lui donner une nouvelle preuve de confiance en étendant ses pouvoirs déjà illimités (5), — comment la Con-
(1) « Pour rompre le silencn, confesse Thibaudoau, il m'eût fallu un grand effort. Je trouvais plus facile de me taire. Une fois que j'en eus pris l'habitude, je n'eus plus la force d'y renoncer. » Mémoires, t. I«', td.
{2) Mo7iiteur . Ventôso an II. Séance du 3.
(3) Thibaudeau. Mémoires, I.
(h) Lettre du 9 nivôse. (Archives nationales, W. 479. 2°"= p. n" 12, signée de Carnot, Prieur, Collot d'Herbois, Billaud-Varenne : « Il fallait (lue la Révolution prit enfin une marche indépendante et rapide; le fédéralisme l'avait plongée dans la torpeur, il fallait l'en faire sortir, elle (levait pour ainsi dire se régénérer. La Convention l'a senti, elle a créé le gouvernement révolutionnaire. Le Comité de Salut public et fait
Easser avec le décret du 14 frimaire l'arrêté (jui te désigne pour l'étalir dans les départements du Morbihan et de la Loire-Inférieure. Il te donne un nouveau témoignage de sa confiance. Que ton activité réponde
,,t) CARRIER A NANTES
vention, dans la servitude où elle se traînai t, n'auraitelle pas fait chorus? Elle avait sanctionné l'établissement du Gouvernement révolutionnaire (i), n'était-ce pas donner le pouvoir absolu à ceux qui étaient chargés de l'appliquer? « Sauver l'Empire », comme on disait alors, par n'importe quels moyens, était la question capitale et il paraissait que les « Missi » délégués par le Comité, en vue du but à atteindre, avaient droit de tout entreprendre.
à son choix et le justifie. Tes pouvoirs sont illimités, mais circonscrits dans les départements qui te sont désignés Placé au faîte des opérations et des mouvements, le Comité en trace l'ensemble, il donne l'impulsion, mais il ne peut descendre aux détails particuliers lorsque les intérêts généraux l'appellent et l'occupent. »
(1) 14 frimaire. « Cette loi, dit Babeuf, eut son contre-coup en Vendée. Elle achevait de légitimer les formes acerbes. » Du syslème de dépopulation, etc.