‹ Les grands terroristes, Carrier à NantesChapitre 33 sur 124 · LA LISTK DE GOULLIN · texte numérisé non relu

LA LISTK DE GOULLIN

été Iransfoniiéc en noyade (i). » Dans cette liste, un mélang;-e de quelques nobles et suspects et de prisonniers de droit commun. On ne parlait plus de conspiration ou de vengeance politique, on faisait de la place dans les prisons.

Les Marats commencèrent par se faire servir à mander et à boire abondamment ; quand ils furent convenablement rassasiés, ils défirent leurs paquets de corde, s'amusèrent à se lier les uns les autres pour connaître ceux ([ui seraient en ce genre le plus adroits (2). A 11 heures, le g-uichetier des Saintes-Claires entra dans la cour et cria à haute voix : « Allons, levez-vous, faites vos paquets, point d'exception : n'oubliez pas vos portefeuilles, c'est F essentiel (3). » On ouvrit la porte des cachots, un des Marats tenait une liste en main, appelait ceux qu'on devait emmener, menaçant de frapper ceux qui hésitaient. Grandmaison allant de chambre en chambre frappait les prisonniers à grands coups de plat de sabre (4). Aidé de Goullin, il enleva d'une chambre au-dessus de la cuisine les deux frères Montreuil, ex-nobles d'Ang-ers, LechaufF, ex-noble de Guérande, condamnés à la déportation, puis d'autres à l'infirmerie qui étaient condamnés correctionnellement ou n'étaient pas jugés (5). En somme, quoi qu'en ait dit Goullin, on prenait les prisonniers indistinctement, jug'és ou non, patriotes ou rebelles, innocents ou coupables (6).

La liste comprenait bien cent cinquante-cinq noms, mais comme elle avait été dressée une décade avant, beaucoup de prisonniers qui y étaient portés avaient quitté le Bouffay soit pour une autre prison, soit pour l'hôpital.

(1) Courrier Universel. Moniteur da 5 brumaire.

(2) Dép. de Bernard Laquèze. Bulletin VI. 280.

(3) Déposition de la femme Laillet. Bulletin VI, 281.

(4) Bulletin du trib. Arch. nationales W. 493-479, p. 131. Déposition de Marquet.

(0) Gouraud, condamné à la police correctionnelle, Auna, gendarme condamné aux fers pour deux ans, Jambe d'argent qui n'était point jugé, furent noyés dans la nuit du 24 au 25 frimaire. Archives, ia.,dcpos. de Marquet.

(6) Déclaration de Tintelin, condamné à 3 ans de fers pour quelques francs d'erreur dans ses comptes par jugement du 15 frimaire an II, fut depuis réhabilité. Voir les détails de sa longue déclaration (Archives municipales) ou dans les Noyades de M. A. Lallié, p. 29.

,20 CARRIKIl A NANTES

Goullin en Ira en grande rage quand il vit qu'on ne pouvait compléter ce chiffre de i55. « Qu'on fasse descendre les i5 [)risonniers que j'ai envoyés ce soir, » dit-il alors, et les nouveaux hôtes du Bouffay furent aussitôt garrottés. Pour atteindre le chiffre de 129, dont Goullin finit par se contenter, on saisit les premiers venusparce que le temps pressait (i). Les Marais, en liant les prisonniers deux par deux, se livraient à des plaisanteries atroces... quand ils ne trouvaient pas de portefeuille. Ducoux, perruquier, se moquait d'eux tout en les fouillant : « le temps de les habiller, le temps de les fusiller, le temps de les assommer, c'est bien du temps !(2) » — L'un désMonlreuil, malade, s'appuyait sur un bâton : « Tu n'as pas besoin de bâton, lui crie Durassier, avance b... de gueux, nous allons t'en f... un bon bâton. » — Un autre demande à boire un verre d'eau. « Il n'en n'a pas besoin, dit unMarat, dans un instant il va boire à la grande tasse! (3) » Parmi ces prisonniers il y en avait de résignés, qui marchaient la tête basse sans mot dire; d'autres qui résistaient recevaient des coups de sabre (4). Un d'entre eux avait carrément refusé de marcher ; il reçut dans l'épaule un coup de pistolet « qui à cette heure, où tous les bruits de la ville avaient cessé, retentit comme une fusillade », dit un témoin (5). Un grenadier, condamné à 1 5 jours de prison pour vol d'effets, pleurait demandant s'il était possible qu'on le fît périr pour un pareil délit. Garnier, qui pendant le trajet a pu se détacher et s'enfuir grâce à un officier, a assisté à plusieurs tentatives d'évasion ; presque toutes ont avorté. James, son compagnon de corde, a été frappé d'un coup de pommeau de pistolet et est mort sur place. — Arrivés au lieu d'embarquement les malheureux prisonniers subirent la suprême angoisse de voir ou au moins d'entendre préparer la gabare qui devait les engloutir, car rien n'était prêt. On les fit entrer

(1) Courriel- Universel du 20 brumaire.

(2) Bull, du (rib. rovol. VI. 282-284.

(3) Déclaration de Bernard Laquèze. Archives municip. de Nantes.

(4) Déclaration de Garnier. Archives municip. de Nantes.

(5) Bulletin VJ, p. 257.

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