LA NOYADE
dans une gabarc voisine en leur disant qu'on les envoyait à Belle-Ile pour défricher des terres, « tandis que les charpentiers travaillant avec des haches bûchaient dans le bord j)our y faire un sabord (i) ». Quand les sabords furent [)rèts on les poussa sur le bateau. « A bord de la gabare, raconte Julien Leroy (2), nous trouvâmes deux petites échelles pour y entrer ; attachés deux à deux, nous ne pouvions descendre, on coupa un de nos liens, mais comme l'échelle était troj) courte ou nous prit par la tète et on nous jeta en bas » .
Enfin, tous les prisonniers étantembarqués on conduisit la g^abare un peu plus loin que Trentemoult et on la fit mouiller par les ordres d'Affilé qui dirigeait le mouvement. GouUin, Mainguet et Bologniel avaient assisté à l'embarquement (3). Grandmaison avec Affilé et plusieurs Marats étaient montés sur lagabare même. Au mouillage, qui était au bout de l'île Chantenay ou Cheviré — d'où la plaisanterie facile des Marats, aller à Chaviré — « les charpentiers munis de leurs haches sont descendus dans de petites embarcations, ont défait les sabords pour faire couler la barque, ce qui a été exécuté en peu de temps (4) ». On conçoit ce que pouvait être ce genre de mort ; tous n'étaient pas noyés aussitôt, quelques-uns soulevaient le pont à demi, sautaient dessus et cherchaient à se sauver. D'autres passaient les mains par les fentes et Grandmaison — il n'a pu nier cette cruauté dont le récit impressionna vivement le jury — sabrait ceux qui passaient leurs doigts par les fentes. Ces infortunés criaient de toutes leurs forces et les noyeurs affectaient de chanter très haut pour étouffer les cris de leurs victimes (5). Un seul fut sauvé, Julien Leroy (6), qui a
(1) Déclar. d'Edouard Bouvier, registre des déclaiations, n» 36.
(2) Le seul qui put s'échapper de la gabare.
(3) Bulletin du Tribunal VI, 242.
(4) Bulletin du Tribunal VI, £46.
(5) Bulletin du Tribunal VI, 356. Grandmaison ne put nier; il prétendit qu'il était en quelque sorte excusable parce qu'il était dans une espèce d'ivresse et qu'il se battait à son corps défendant contre des gens qui voulaient le couler à fond avec eux.
(6) Julien Leroy, emprisonné au Bouffay et condamné à plusieurs
été brutalement jeté dans la cale avec son compagnon. Il raconte ainsi son odyssée :
«Avec mes dents, je vins à bout de couper la corde qui attachait les mains à mon camarade; à son tour il me délia; nos conducteurs fermèrent Técoutille, ils chavirèrent la gabare, avec des haches ils levèrent le sabord... Nous fûmes tous engloutis. Je nageai pendant deux heures sur les cadavres. En mettant le doigt entre deux planches je m'accrochai à la gabare, une barque arriva. Le batelier, avec un grappin, enfonça le pont de la gabare échouée, il me jeta une corde et j'échappai ainsi seul à la mort. Arrivé au corps de garde, je dis que je venais de Montoir et que j'avais manqué de me noyer; mais à onze heures on me conduisit au Comité révolutionnaire. Les membres qui le composaient se regardèrent et se mirent à rire, Jolly dit : « Voilà un homme qui s'est sauvé; qu'en ferons-nous? Il fautlef... à l'eau. » Bachelier ajouta : «Il faut le conduire au Bouffay, nous le mènerons ce soir avec les autres. » — On me mit une capote sur la tête et je fus ainsi reconduit au Bouffay, où Ton me mit au secret et à onze heures du soir on me mit dans une basse-fosse où j'ai demeuré trois mois et demi; chaque jour on me donnait une demi-livre de pain et une demi-chopine d'eau (i). )>
On ne l'avait pas renoyé, malgré Jolly, mais on l'avait recommandé à toute la sévérité du geôlier, et Bachelier, qui se vante toujours de son humanité, avait bel et bien signé l'ordre de réincarcérer Leroy.
années de fers pour avoir vendu un cheval vole, fut assigné en vendémiaire an III à comparaître devant le tribunal. La société populaire informée que, vu son état de dénuement, il n'arriverait pas à temps si on ne venait à son aide par un secours pécuniaire, fit une quête pour payer ses frais de voyage et lui acheter des vêtements. Arch. départementales. Procès- verbal de la séance de la Soc. pop. de Vincent-la- Montagne.
On considérait que sa déposition aurait une grande importance au procès. En effet il excita la compassion, et le récit de son évasion et de la noyade fit une profonde impression. Voir le Bullet. du Tribunal, le Mercure Français du JO brumaire, etc. Dans la séance du 29 vendémiaire an III, Dubois-Crancé obtint de la Convention la remise de la peine de Julien Leroy qui avait lutté pendant plusieurs heures au milieu des eaux. Moniteur du 1" brumaire.
(1) Mercure français du 10 brumaire au III, p. 253.