‹ Les grands terroristes, Carrier à NantesChapitre 36 sur 124 · EXÉCUTIONS SANS JUGEMENT · texte numérisé non relu

EXÉCUTIONS SANS JUGEMENT

Ordres de Carrier des 27 et 29 frimaire. — Efforts de Phelippes Tronjoliy. — Mot déchirant d'un enfant. — Les quatre sœurs La Métayrie. — Le bourreau meurt dechagnn.

Les noyades (i) ne sont pas les seuls titres de Carrier à l'horreur de la postérité. Un jour de folie il lui prit fantaisie de faire exécuter des prisonniers sans jugement, La docile Commission Big-non n'était pas encore en fonctions ; pour cette exécution, Carrier, trouvant la chose toute simple, s'adressa au tribunal révolutionnaire. Les noyades de prêtres et celle des 129 détenus du BoufFay s'étaient faites sur un simple ordre de lui, pourquoi n'eûtil pas envoyé de même sorte à la juuiHotine ? — Le 26 frimaire il a informé Phelippes (2) de son projet de guillotiner indistinctement les rebelles qui se rendaient comme ceux qui étaient pris les armes à la main, et comme Phelippes lui demandait s'il signerait de pareils ordres, il répondit : « Cela ne fait pas la moindre difficulté. » Il disait vrai ; le lendemain 27, Phelippes recevait une liste de vingt-quatre brigands (3) avec cette injonction signée de Carrier :

Pour ordre au citoyen Phelippes, président du tribunal criminel, de faire exécuter sur-le-champ, sans jugement les 24 brigands ci-dessus et de l'autre part (recto et verso de la feuille) qui viennent d'être arrêtés les armes à la main (4).

Ces prétendus brigands pris les armes à la main, au dire d'un témoin, « s'étaient rendus avec armes et bagages,

(i) Voir les Noyades de nivôse, chapitre X.

(2) Déposifion de Phelippes. Bulletin, Vl» partie, n" 60, p. 2.

(3) La Terreur, Carrier, Les Noyades, par Phelippes Troniolly, p. 16.

(4) Arch. Nat., W., 49347!), 2» part., ifièce39.

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demandant à servir dans les armées de laRépublique)>(i). Sans jugement ! Phelippes protesta au nom de la loi, fit des remonti'ances à Carrier (2) sur ce que dans le nombre se trouvaient des enfants de quatorze et de treize ans (3). Rien n'y fit. Carrier ayant renouvelé verbalement les injonctions, Phelippes ne sut qu'en référer au tribunal réuni et en dresser procès-verbal (4). On possède cette pièce ainsi que le second ordre du 29 frimaire (5) et les deux listes de brigands (6).

Dans ces 24 condamnés et exécutés le 27 frimaire: des laboureurs dont le plus âgé, Jean Vezin, 5o ans, des bateliers, des pêcheurs d'âges variés, puis quatre enfants. Peigné et Bertaud, âgés de quatorze ans, Charron et Guillochaud, de treize. Sur l'ordre qui suit la liste, ordre signé de Carrier, Phelippes a notifié :

Agés de treize ans, deux, Agés de quatorze ans, deux (7).

C'était démontrer les efforts faits et mettre en relief cette horrible particularité. — Suit la déclaration signée du président et des juges Lepeley, Daverst et Lenormand, par laquelle il est constaté que « les biens des vingtquatre particuliers pris les armes à la main sont acquis et confisqués au profit de la République». Triste dépouille que celle de ces malheureux journaliers, et cette fois la République et les exécuteurs ne s'enrichiront guère.

Voici le récit d'après les témoignages :

On les conduisit à la place du Bouffay, où la guillotine était en permanence (8). Carrier, jugeant sans doute sa

(1) Déposition de Moutier Bulletin VI, n» 80.

(2) La Terreur, Carrier, etc.

(3) Les Noyades ou Carrier au tribunal révolutionnaire, par Felhémési. la Terreur, Carrier, etc., par Phelippes Tronjolly, p. 17.

(4) La Terreur, Carrier, etc .

(5) Registres du Tribunal de Nantes, cité par Berriat Saint-Prii, Justice révolutiomiaire, p. 98.

(6) Arch. Nat. W., 493, 479. Procès de Carrier, 2e partie, p. 64.

(7) Registres du greffe de Nantes.

(8) Lors de la prestation de serment par Phelippes et les juges après rétablissement du tribunal révolutionnaire (séance du 11 brumaire à l'hôtel-de-ville), il fut stipulé que la guillotine ne resterait pas en permanence. En dépit de cet arrêté, la guillotine demeura continuellelement sur la place du Bouffay jusqu'au 1" vendémiaire an III (22 sep-

présence nécessaire dans un cas aussi singulier, ne se contenta pas d'assister de loin au spectacle (i); il arriva dans un fiacre (2). Deux Marats qui se trouvaient là, Naud etCrespin, se précipitèrent en offrant leurs services. Carrier envoya Crespin avertir l'accusateur public et les juges du tribunal révolutionnaire (3). Réunion de tous au palais, pour prononcer la confiscation des biens. Phelippes essaya encore de faire revenir Carrier sur sa détermination (4), de l'émouvoir au moins sur l'âge de quatre des victimes (5). Toute sollicitation restant impuissante, Phelippes mit sa responsabilité à couvert en annotant, ainsi qu'on l'a vu, l'ordre du représentant. — Il ne restait plus qu'à obéir. L'accusateur public donna ses ordres à l'exécuteur (6) et justice (!) fut faite. L'exécution fut marquée par un incident horrible. L'un des deux enfants de treize ans ne dépassait la planche fatale que de la moitié de la teteî II dit au bourreau, lorsqu'on le lia, ce mot déchirant : « Me feras-tu beaucoup de mal ? » Quelle fut la réponse du bourreau? On la devine, il ne lui trancha que la moitié de la tête (7).

Deux jours après, le 29 frimaire, ordre et exécution semblables (8). Carrier, s'étant fait la main, ne perdit pas

tembre 94). époque où un ordre des représentants Bollet et Bourgeois la fit disparaître.

M. A. Lallié, la Justice rêvolufionnaire dans la Loire-Inf.,p. 83.

(1) D'une des fenêtres de sa maison de l'Ile-Feydeau, Carrier pouvait voir les supplices.

(2) Déposition de Phelippes. Bulletin Vile partie, n» 16.

(3) Déposition d*^ Crespin. Bulletin VI. n* 84.

(4) Jja Terreur, Carrier, etc.

(5j Déposition de Phelippes. Bulletin, id.

(6) Lu Terreur, etc.

(7) Plaidoyer de ïronson Ducoudray pour Proust. Bib. Nat., L B*', 1519, p. 16.

(8) Ces deux exécutions, à cause de l'âge de quelques-unes des victimes, ont laissé à Nantes un poignant souvenir. Des murmures, dit-on, se firent entendre parmi cette l'oule de curieux blasés sur la vue du sang. D'ordinaire la place du BoufTay était couverte de chaises louées d'avance; les femmes de la classe pauvre y amenaient leurs enfants, assistaient toute la journée à cet horrible spectacle, ayant apporté des comestibles et travaillant à l'aiguille dans les entr'actès. On criait: Vive la République, on insultait à l'altitude de ceux qui pleuraient; on applaudissait ceux qui marchaient fermement au supplice... Puis les mendiants, les détrousseurs de cadavres venaient enlever le peu de vêtements que les agents du Comité avaient laissé et ils parcouraient

FEMMHS KT ENFANTS

de temps (( pour expédier» rapidement ini lot de brig-ands. Il est à supposer qu'une fois en chemin — le tribunal usant de son droit de protestation, mais finissant par obéir — il eût continué ce mode d'exécution si cette <( g-uiilotinade », en donnant lieu à des incidents, ne l'eût averti qu'il y avait peut-être danger à braver ainsi l'opinion, en plein jour et contre toute loi existante. Cette fois il y avait vingt-sept victimes; ce convoi était arrivé la veille à Nantes, venant de la commune de Nozay, où le Comité révolutionnaire local, fut-il prétendu, avait prononcé leur sentence de mort (i) : sept femmes fort

îunes, dont les quatre sœurs La Métayrie etleurservante, vingt hommes, tous laboureurs, mariniers ou humbles

rtisans comme les premiers (2). Les sept (3) femmes Pabord déposées au Bon-Pasteur furent ensuite envoyées BoufTaypar ordre du Comité révolutionnaire (4). C'est que des agents du Comité vinrent demander les prisonnières au geôlier Laquèze. Celui-ci, n'ayant pas reçu d'ordres, refusa de les livrer (5). Les malheureuses femmes, si bien recommandées d'avance, firent partie de la fournée du lendemain, cette fois avec ordre de Carrier. Ces quatre jeunes filles, dont l'aînée avait 28 ans, la plus jeune dix-sept, inspiraient à tous la pitié. En recevant l'ordre, Laquèze se refusa à le leur communiquer ; la triste mission fut confiée à la femme Laillet (6) , poissonnière

ainsi le quartier Graslin en chantant la Carmagnole. Lescadieu et Laurant, Hist. de Nantes, II, p. 1;J5 et suivantes. (!) Berriat Saint-l^rix. Justice révoL, p. 96.

(2) l'rudhomme fait cette réflexion : — « 11 importe de remarquer que dans ces cinquante et une victimes (27 et 29) il n'y a que des laboureurs, des tisserands, des tonneliers, des jardiniers el des bateliers (sauf les La Métayrie); ce qui prouve que dans le système dos proscriptions le peuple n'était pas plus ménagé que les autres citoyens. » Hist. impartiale des Révolutions, t. X, p. 187. Les hommes ayant été pris les armes à la main devaient passer en jugement, mais ces sept femmes, quel était leur crime?

(3) Gabrielle, Marguerite, Claire, Olympe Millode La Métayrie, âgées de 28, 27, si6, 17 ans, natives de la paroisse du Poirée, district de la Roche-sur-Yon ; Jeanne Roy, leur servante, :22 ans, Michelle Hervouet, 29 ans. Mathurine Marchand. 25 ans.

(4) M. A. Lallié. Notes sur le Bouffay, p. 76.

(5) Bulletin VII, n* 15. Déposit. de Laquèze appelé aussi Lacaille.

(6) La femme Laillet eut la vie sauve et figura au procès parmi les témoins accusateurs.

à Nantes, celle dont Michelet a vanté le « bec étonnant », alors détenue et cuisinière au Bouffay. Cette fille fit venir les détenues dans sa chambre et leur annonça l'arrêt fatal. « Mais nous n'avons été ni jugées, ni entendues! s'écria l'une des infortunées. — G'estl'ordre de Carrier, répondit la femme Laillet, préparez-vous à mourir, à neuf heures vous ne serez plus (i). » Les jeunes fdles se mirent à pleurer, se plaignant de ne pas avoir été entendues. Puis elles s'agenouillèrent, adressant au ciel (2) leurs prières suprêmes et le courage leur revint. Avant de partir pour l'échafaud, Olympe, la plus jeune, donna comme souvenir un anneau (3) à la femme Laillet. ..

Des contemporains ont assuré qu'en montant à l'échafaud les quatre sœurs, dans le morne silence qui régnait sur la place du Bouffay, avaient entonné un cantique qui ne cessa qu'à la mort de la dernière (4) ; que la foule, vivement impressionnée par leur jeunesse et leur beauté, avait demandé leur grâce, que le bourreau, la sinistre besogne faite, était tombé évanoui et que quelques jours après il expirait. A travers les récits lyriques (5) qu'ont inspirés la mort de ces vierges martyres, on peut percevoir la vérité. On avait déjà guillotiné des femmes et on

(1) Bull(^tin VI n- 77. Procédure du Comité.

(2) A l'Être suprême, dit la femme Laillet par anachronisme et prudemment.

(3) La femme Laillet produisit cette bague au tribunal de Paris où sa déposition fit pleurer tout le monde, Bulletin, id.

(4 et 5) Pitre Chevallier, Bretagne et Vendée, p. 518. Voir aussi Lescadieu, Hist. de Nantes, t. II. p. 113; Guépin, p. 467; Mellinct, Commune et milice de Nantes, t. VIII, page 339. La plupart de ces historiens, faute d'avoir vu les pièces, ont fait des récits inexacts et ont confondu les exécutions du 27 et du 29. Le récit de Pitre-Chevallier, très poétique et détaillé, — il fait assister Carrier au supplice des sœurs La Métayrie, ce qu'aucun témoignagen'a révélé — peut faire pendant à l'exécution des jeunes filles de Verdun dans les Girondins de Lamartine, t. VIII, p. 125. Il existe cette différence que les demoiselles de La Métayrie étaient réellement jeunes, tandis que parmi les jeunes filles de Verdun, que Lamartine a comparées.! une corbeille de lis, on compte plusieurs femmes ayant dépassé la cinquantaine, ane de soixanteneuf ans, etc. Deux des i^ictimes, Claire Tabouillot et Barbe Henry, n'avaient que 17 ans, mais elles furent seulement condamnées à la détention. Procès de Neyon, 5 floréal an II. Dictionnaire de Prudhomme. liste générale des conspirateurs n* 4, p. G. Moniteur du 13 floréal. Berriat Saint-Prix, édition de 1866, p. 64. Cuvillier-Fleury, Portraits poli tiques et révolutionnaires, 1851 . — Archives de Verdun (Cabinet historique 1857).

LE BOURRE Al*

(Ml guillotina bien d'aulres; pour ({ue la tiaclitiou des (jualro sœurs soit restée si vive, il faut qu'au uioineiit du supplice l'horreur ait été manifeste. La mort du bourreau Sénéchal, a été rappelée par Tronson-Ducoudray (i), la date reste incertaine (2), Ce qui a été prouvé, c'est que cet exécuteur a été remplacé le 16 nivôse an II par le citoyen l'eray, bourreau de Pont-Audemer (3). C'était donc dixsept jours après la mort des La Métayrie ; la tradition, à quelques jours près, peut être vraie {4)'

(1) Tronson-Ducoudray, id., plaidoyer pour les 132 Nantais. Voir aussi Babeuf, du Système de dépopulation, etc.

(2) Bt-mat Saint-Prix, op. cit., p. 97.

(3) M. A. Lallio, jVoto sw le Bouffay, page 23.

(4) Plusieurs historiens ont confondu rnesdemoisellcs de la Métayrie avec madame Leloup do la Biliais et ses deux (illes, mortes également sur l'échafaud. Sur l'une d'elles, la tradition Nantaise a conservé cette anecdote : Un garde national, au moment du supplice, s'est élancé vers la plus jeune et lui dit: « Epouse-moi et je te sauve avec ta mère et ta sxur. » Elle répondit fièrement : « J'aime mieux rendre mon âme à Dieu que de vous appartenir », et marcha à la mort. Pitre-Chevallier, Bretagne et Vendée, page 519.

Michelcta trouvé uneexplication toute naturelle du supplice de M''" de la Métayrie : elles étaient cousines-germainesde (Jliarelte! Louis Blanc a reproduit cette assertion, mais en faisant remarquer qu'aucune des dépositions n'a mentionné ce fait. Je n'en ai trouvé aucune trace à Nantes.

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