LE SYSTÈME DE TURREAU
Turrcau s'est donné la tâche de donner à la i;juerrc une impulsion nouvelle : il y réussit pleinement par ses instructions. Il devait tout terminer en dix jours et après ce temps mettre à la disposition du Gouvernement une partie de son armée pour la diriger aux frontières. « Il ne fallut Vjue ces 10 jours pour remettre sur pied toute la population de la Vendée et rallumer une guerre à mort dans toute l'étendue du pays (i). » La petite armée était dispersée ; les quelques milliers d'hommes qui avaient passé près d'Ancenis et auraient pu se réunir à elle ne le firent pas « sur les rapports qui circulaient que ceux qui rendaient leurs armes et juraient fidéHté à la République pourraient à l'avenir vivre tranquillement (2)». Mais à peine les premières proclamations de Turreau sontelles connues que la panique se propag^e dans le mal-
eureux pays, panique venant 'de deux causes : d'un té la foi promise aux soldats royalistes violée, puisque,
étant rendus, ils étaient fusillés ou noyés à Nantes (3); les autres rentraient furtivement chez eux avec serment (lenejamaisrendreles armes; de l'autrecôté, l'enlèvement des gi^ains. Turreau avait le même mode de procéder que Carrier : il condamnait la Vendée à la famine ; chaque habitation était tenue de fournir au maire un pain par semaine et ce pain était envoyé à la garnison du canton, ce qui fait rpie des hommes qui pouvaient à peine nourrir leur famille dans- un pays dévasté devaient porter la subsistance de leurs enfants à la municipalité, pour éviter la mort. Encore cette crainte justifiée ne devait-elle pas être longtemps écartéepuisque les douze colonnes, d'après
(1) Poirier de Reauvais, id., p. 232.
(2) « Gela est si vrai, dit Poirier de Beauvais, qu'au moment où Turreau a pris le commandement contre nous, nulle part nous ne possédions un simple village, qu'aucun homme n'était en armes, que La Rochejaquelein et Stofdet étaient obligés de se déguiser en paysans pour sortir et parcourir 1(ïs paroisses. » Mémoires, p. 233.
(3) C'était le moment où Carrier « assurait à Nantes le sort des brigands ». Il proclamait en même temps à la tribune de Vincent-Ja-Montagne : « Il y (Vendée) faut tout exterminer, tout incendier ; des soldats vraiment républicains ne doivent jamais .se laisser émouvoir par une fausse pitié, rien de plus beau que de savoir sacrifier tous sentiments humains à la vengeance nationale. » Nantes, Arch. départ., 48, f" 87.
i4o CARRIER A NANTES
les instructions de Tiiireau (i), devaient brûler les maisons et massacrer tout ce qui, de près ou de loin, ressemblait à un rebelle.
On en connaît la marche de la fin de nivôse à floréal. Nous ne suivrons pas Tiirreau et ses lieutenants dont trois: Grignon,Huchetet Cordellier,ont droit à une mention à part. Les rapj)orts des conventionnels ne manqueront pas de représenter ces exterminations comme des victoires remportées sur les ennemis. Phelippeaux (2) sera arrêté et guillotiné parce qu'il a essayé de s'opposer à ces actes de vandalisme (3), ce qui permettra à Babeuf
(1) Les lettres de Turreau au ministre et au Comité de Salut public citées par Savary, III, p. 57, indiquentson programme général. « Chaque chef de colonne a ordre de fouiller et de brûler les forêts, villages, bourgs et métairies, exceptant cependant les lieux que j'ai considérés comme postes importants et ceux qui sont indispensables pour établir les communications. Il ajoutait : les généraux Ilaxo et Dutruy, qui commandent à l'Ouest une colonne do 8 à 10.000 hommes, et qui tiennent en opposition Charetfe qu'ils viennent encore de battre complètement, sont prévenus do ce mouvement général ot ont ordre de le seconder. » Au Comité de Salut public, le même jour, lettre presque identique où il répétait : « Je regarde comme indispensable la mesure de brûler villes, villages ot métairies, si l'on veut finir l'exécrable guerre de Vendée, sans quoi je ne pourrais répondre d'anéantir cette horde de brigands qui semblent trouver chaque jour de nouvelles ressources. »
(2) Phelippeaux fut traité do Cassandre et sacrifié par Robespierre qui ne voulait pas soulever le voile. Le rapport de Loquinio présenté à la Convention après l'arrestation des « Phelippotins » dessilla les yeux do quelques-uns et fil rapporter, dit Mercier du Rocher, l'ordre donné le 4 germinal, jiar Turreau à Auché de faire enlever toutes les subsistances depuis Luçon jusqu'au port de Laclaye (ce qui fait un cercle de 40 communes) ; de faire incendier tous les bourgs, villages, tours, moulins, d'exterminer sur-le-champ tous Ips habitants qui seront reconnus avoir pris part directement ou indirectement à la révolte de leur pays. » Manuscrit de Mercier du Rocher, copie de Benjamin- Fillon, Bibl. do Nantes.
(3) Actes qui continuèrent. Une dépêche du Comité du Salut public du 17 germinal prévenait Hentz et Francastel que de grandes réclamations arrivaient contre les mesures qu'ils avaient cru devoir prendre pour l'extinction de la guerre. « 11 est essentiel que vous voyiez par vous-mêmes tous les lieux qui ont été le théâtre do la guerre... Nous pensons bien que vous avez toujours été dirigés dans vos travaux par la prudence et la sévérité qu'exigent, les circonstances pour empêcher la guerre de renaitre. Voyez tout par vous-mêmes, est-il encore répété; il y a des généraux qui ne veulent pas laisser terminer cettt guerre et il importe à la République qu'il ne soit plus question de cotte exécrable Vendée». Arch. Nat., A. F., Il, ^78. Cette dépêche se croisait avec une lettre de Hentz et de Francastel, déclarant qu'ils avaient hésité à destituer ou plutôt envoyer ailleurs Turreau, parce qu'ils voyaient tous les coquins et surtout les Westermanistes le dénoncer avec
OPINION DE BABEUF i^i
(le (lire dans son style particulier : « La vertu suppliciée ne laissa plus d'obstacles à la scélératesse pour consommer ses fureurs dévoratrices (i). »
acharnement. Savary, t. III, p. 387. Malgré des contradictions, Turreau n'était pas rappelé et le inéinoire de Liiquinio, qui n'avait pas sauvé Flielippeaux, jetait le trouble dausTosprildcs députés sans produire une conclusion. Voir les détails dans M. Cliassin, La Vendi^e Patriote, t. IV, pp. lîiO et suivantes. Voir la défense de Turreau dans ?,k?, Miymoires et la rétractation de ces derniers dans les Mémoires de Poirier de Beauvais, pp. 227 et suivantes. Voir surtout iSavary, Guerres des Vendéens, t. 111, pp. 380 et suivantes.
(1) G. G. Babeuf, du Système de dépopulation, etc.