MARIAGES REPUBLICAINS
Vérité et Légende. — Fia des noyades. — Chiffre appro.ximatif des noyés.
Il me faut dire quelques mots d'une autre tradition non moins abominable,beaucoup plus accréditée(i): j'entends celle des mariages républicains qui, d'abord inscrite parmi les chefs d'accusation contre Carrier, fut rayée dans les considérants du jugement (2). Avec la force qui s'attache aux légendes, le fait d'avoir fait lier ensemble des gens de sexes différents, dépouillés de leurs vêtements avant de les jeter à la rivière, demeura longtemps attaché à la mémoire de Carrier et de ses acolytes et nul ne songeait à le révoquer en doute. Les débats du procès même, bien que le grief ait été écarté par le tribunal et que Tronson-Ducoudray ait déclaré (3) « ces atrocités insuffisamment constatées », laissèrent planer un doute. Plusieurs témoins et quelques-uns dignes de foi en avaient parlé (4) ; Romme les avait mentionnés dans son rap-
(1) M. "Wallon, Représentants en mission, I, p. 421.
(2) Septième chef: « D'avoir donné des pouvoirs illimités au nommé Lamberty, qui s'en est servi pour des noyades de prêtres et des mariages républicains qui consistaient à mettre nus un jeune garçon et une jeune fille, à les attacher et à les précipiter ainsi dans le fleuve. » *"bl. Nat., L. B. " 1522.
L'article fut modifié ainsi qu'il suit:... Noyades d'hommes, femmes enfants. — Procès de Carrier. — Arch.Nat., 493. Berriat Saint-Prix,
(3) Plaidoyer de Tronson-Ducoudray dans l'affaire du Comité révolut, I Nantes : « Je ne parlerai pas de ces atrocités plus révoltantes encore.
ppelées mariages républicains, qui n'ont pas été suffisamment constatées dans les débats, mais dont l'infâme dénomination suppose touiours la plus infâme des barbaries. »
(4) Déposition de Fourrier, directeur de l'hospice. — Il dit avoir eu connaissance de ces mariages qui se faisaient en attachant ensemble un vieillard et une vieille fumme. — Procès du Comité, déposition de Boutel. — Bulletin. VII, p. 11. — Dépositions de Lahcnnec, de Bernard Lacaille, d'Affilé, de Leroy, données par Vasseliu, Mémorial révolu-
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port (i), disant « qu'une foule de lettres parlaient de ce qu'on appelait à Nantes le mariage républicain ». Les complaintes du temps contiennent des allusions à ce septième chef d'accusation (2) et prouvent au moins que la lég-ende avait trouvé des échos. Ces échos, on les trouve reproduits dans le discours du conventionnel Dupuis (3). dans la brochure de Lecointre contre les anciens Comités (4) et, ce qui n'étonnera personne, dans le rapport de Courtois (5). Tout en ladég-ag-eant du lyrisme emphatique du député de l'Aube, Prudhomme (6) encore recueillait la légende qu'il jugeait vraisemblable et à sa suite entraînait la plupart des historiens de la Révolution à quelque parti ou à quelque nuance qu'ils appartinssent. Berriat Saint- Prix a donné la liste d'une partie des auteurs qui ont admis le fait à la suite de Prudhomme (7) ; en somme, presque tous les écrivains qui se sont occupés de l'histoire générale ou particulière de la Révolution l'ont noté
tionnaire de la Convention, t. III, p. 231. — Déposition de Phelippes Tronjolly. Procès de Carrier. Séance du 12 frimaire, déposition du chirurgien Nicolon, le seul qui atteste de visu. Bail. VI, 253.
(1) Moniteur du 23 brumaire. Rapport de la Commission des \'ingf-et- Un, 20" liasse, l^e pièce. Convention Nationale, L. E. 38, 1008. Bib. Nat. Lettre de Leblois.
(2) Complainte sur les Horreurs commises à Nantes par ordre de Carrier, quatorze couplets in-8' de 4 pages, sans nom d'auteur; les lesCrimes de^rerrorts/e.^parlecitoyenGranger.artistedu théâtre italien, in-S». Paris Forgct, an 111; la Grande Aventure de Carrier aux Enfers, imprimerie Franklin, rue Giéry. — (Hibl. du British Muséum) — cité par M. Lallié, les Noyades, p. 79. Voir appendices.
(3) Discours de Dupuis, représentant, auteur de l'origine de tous les cultes, accusant Carrier. — Brumaire au III. Convention nationale, L. E. 38, 1038-1053, Bib. nat., p. 24.
(4.) Crimes des anciens Comités, par L. Lecointre, p. 163.
(5) « C'est peu pour lui (Carrier) d'imiter Néron dans ses cruautés; il surpasse encore sa rage lubrique. Néron, d'un œil brûlant de flammes incestueuses, parcourt les beautés livides du corps de sa mère égorgée; Carrier de ses yeux lascifs et sanglants dévore la nudité de ses victimes qu'il ose accoupler dans la mort, voulant sans doute faire une double insulte à la nature, à qui, dans le spectacle de la destruction, il semble offrir celui de la reproduction des êtres. » Rapport de Courtois sur les papiers trouvés chez Robespierre, nivôse an III, p. 57.
(6) Prudhomme. Histoire des crimes de la Révolution, an V, t. II. Dictionnaire des victimes, an V, où il a pris soin d'illustrer les mariages républicains : au milieu de la Loire, un bateau submergé ; sur le rivage des victimes nues sont liées par couples; d'autres attendent le même sort. Cette gravure a été reproduite dans plusieurs ouvrages. Voir aussi la Loire Vengée, t. II. Paris, an III.
(7) Notamment Beaulieu, Essais sur la Révolution, 1802, t. VI, p. 100; — Lacretelle, Hist. de laConvention, 1825, t. III, p. 165; — Montgaillard,
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une tradition admise (i), les liistoriens de Nantes (2) l'ont produit sans le discuter, se contentant de citer les lémoij^nag'es du procès. Aucune preuve positive de ce raffinement d'atrocité n'ayant été apportée par ceux qui « ont recouru aux documents de l'époque pour condamner la justice révolutionnaire (3) », le doute avait le droit de se manifester. Louis Blanc semble avoir pris l'initiative de ce point d'interrog^ation, en déclarant que ce fait comme plusieurs autres ne fut nullement établi au procès (4).
Berriat Saint-Prix, qui le premier a étudié et creusé la question de la Justice révolutionnaire en province (5). ne pouvait se contenter des on-dit du procès et des assertions plus ou moins légèrement énoncées. Il s'est livré à une enquête sérieuse sur le fondement que pouvait
Hist. de France depuis S9, 1826, t. IV, p. 302; Norvins, llist. de lare'vnlulion, 1832, t. l,p. 224; — Pitre Chevalier. Bretagne et Vendée. 1848,
£.51"/; — Barante. //?«<. de la Convention, \.W.S^,i. 111, p. 527. — Lavallée. ixt. des Français, 1852, t. IV, p. 160 ; — J. Janin. la He'volution française 1865, t. II, p. 72. — Sans compter la Bio^rapiiie universelle de Micliaud, 1844, t. VII, p. 62, le Dictionnaire historique de Ghaiidon, 1821, t. VI, p. 314. le Dictionnaire de Bouillet, p. 319. —Quelques écrivains ont renchéri sur les détails; du nombre: Grétineau-Jolly, Hisf. delà Vendée militaire, t. I, p. 527. Nougaret, Histoire des prisons, IV, p 280. Lamartine, (fui, dans V Histoire des Grrondins, t. VII, p. 324. décrit « cette parodie de l'hymen dans la mort », dont jouissaient les noyeurs « avec d'horribles sarcasmes ». Dépouillés de leurs vêtements, attachés face à face l'un à l'autre, un prêtre avec une religieuse, un jeune homme avec une jeune fille, étaient suspendus et entrelacés par une corde passée sous l'aisselle à la poulie du bâtiment, puis précipités dans le fleuve, » etc. Les Mémoires de la comtesse de la Bouëro publiés récemment (Pion, 1890), en parlent comme d'une chose certaine. — Dernièrement, il m'a été donnée Nantes d'entendre une conférence sur Carrier où étaient décrits « les mariages républicains ». En pa qualité de poète. M. Dominique Caillé, très intéressant d'ailleurs sur d'autres points, s'inspirait de Lamartine et de sa documentation plus lyrique qu'exacte !
(1) Le silence de Toulongeon, llist. de la Révolution, t. IV, p. 276, de Thiers, Révol. française, t. VI. p. 373, de Mignet, Hévolution, t. II, p. Ii5. de Michelet, t. VII. p 76-119, semble une protestation. — Dans son Histoire complète de la Révolution, Tissot rendant compte du procès ne parle pas des mariages, t. V, p. 397.
i2) Voir Lescadieu et Laurant, Hist.de la ville deNantes, t. II, p. 123; Guépin, Hist. de Nantes, 1839, p. 464; G. Mellinet. Commune et milice (le Nantes. 1840, t. Vlll, pp. 321-334; M. Etiennez, Guidedu voyageur à Nantes, 1861, p. 80.
(3) C'est ce que se hâte de dire M. Chassin, la Vendée palnote, t. IV, p. 217.
(4) Louis Blanc, Révol. française, X,p. 193.
(5) 1861, seconde édition beaucoup plus complète, in-8, Lévy, 1870.
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avoir la tradition. Parmi les lettres reçues en réponse à ses demandes il cite celles de MM. Ramet, Grolleau, Guéraud, Mellinel — qui ne doutaient pas des mariai^-es, — celles de MM. Guépin et Dugast-Matifeux. M. Ramet déclara que trois vieillards lui auraient attesté, lors de la publication du livre de C. Mellinet(i), la réalité des mariages républicains. M. Guépin, revenant sur ce qu'il avait écrit vingt ans auparavant, convenait — éclairé en ceci par les documents que l'on pouvait consulter depuis ig/^8 — qu'il avait exagéré dans son livre les horreurs de gS à Nantes et ne voulait pas prendre parti (2). Le troisième avis, cité par M. Berriat Saint-Prix, émanait d'un érudit ès-choses delà Révolution, M. Dugast-Matifeux, mort récemment à Nantes (3).
M. Dugast n'hésitait pas à regarder le fait comme controuvé et à l'appui de son dire il ajoutait : « Je me fonde principalement en cela sur le procès fait presque aussitôt aux deux agents des noyades, Fouquet et Lamberty, procès dans lequel il fut bien question de noyades mais non des mariages républicains, qu'on n'eût pas manqué de rappeler à leur charge s'ils avaient eu lieu. J'ajoute que, m'étant informé de leur réalité à Bachelier, dernier membre survivant du Comité révolutionnaire de Nantes, que j'ai connu, il me les a démentis, tout en déplorant les noyades et autres excès commis (4) »• Doit-on prendre en considération le démenti de Bache-
(1) Commune et milice de Nantes, 1840.
(2) Berriat Saint-Prix, pp. 80 ot suivantes.
(3> M. Dugast-Matifeux a laissé à la Bibliothèque de Nantes une collection très importante (le brochures, documents, fascicules sur la Kévolution. Nous avons eu souvent recours à ce fonds précieux, mis gracieusemcntà notre disposition par M. Rousse, bibliothécaire delà Ville, bien que toutes les pièces n'en fussent pas encore cataloguées.
(ijOn doit noter en passant, ceci est à la décharge du Comité, que Goullin et les membres du Comité ne paraissent pas s'être môles directement des Noyades (en dehors de celle du Bouffay, que dirigeait GouUio et où il encourageait les Marats à se hâter en disant : Dépêchez-vous, la marée baisse) ; indirectement chacun y eut sa part. Leur humanité consistait à ne pas disputer à la maladie des prisonniers qu'attendait une mort douloureuse et ils plaisantaient agréablement en disant : «Nous marchons ici sur les corps morts et les jolies femmes. » Déposition de Lamarie reproduisant un triit de Chaux. N'oublions pas non plus l'affiche placardée par les ordres de Goullin au sujet des enfants Vendéens et rapportée grâce à Savary.