LE PRÉSIDENT GONCHON
(( Il fallait, sora-t-il dit au procès, que ce Lambcrty le (TÙt bien autorisé par Carrier, puisqu'il osa cxig-er de l'accusateur public une déclaration par écrit qu'il s'opposait à l'exécution des ordres dont lui, Lamberty, était porteur (i). »
Le débat fut transporté chez Carrier, qui aussitôt envoya chercher la commission militaire. Celle-ci étant occupée à jug-er, on ne put trouver que Gonchon, le président nominal qui, « à cause de la maladie qu'il couvait, se trouva seul à la maison » (2). Il s'en fut chez Carrier qui dès qu'il l'aperçut cria : « Te voilà donc j... f... de président qui t'opposes à mes ordres. Eh bien ! Juge donc puisque tu veux jug-er. Si dans deux heures tous les prisonniers de l'Entrepôt ne sont pas jug-és, je te fais fusiller. » Gonchon, intimidé par le procédé, vint tout tremblant chercher Big-non au Bouffay, où s'instruisait une affaire et de là ils se rendirent ensemble à l'Entrepôt. Ils s'aperçurent alors que « sur huit hommes qu'ils avaient fait mettre de côté pour insuflisance de preuves, cinq avaient été noyés, que six femmes grosses — condamnées à mort, mais bénéficiant du sursis — avaient subi le même sort » (3).
A la suite de cette scène chez Carrier, Gonchon avait été pris de tremblements nerveux. Il s'alita en rentrant chez lui et quelques jours après (12 pluviôse), il mourut ([\). Dans ses accès de délire £:ausé par la peur il s'était écrié : (( Carrier est-il parti ? Carrier est un scélérat ! Carrier est-il arrêté ? (5) »
A partir de cette époque et bien que le commissaire Allard (6), qui a fait de la scène entre Carrier et Gonchon un récit analogue à celui de Big-non, ait écrit : « les noi/ades n'en continuèrent pas moins », nous ne possé-
({) Bulletin VI. p. ?33. Déposition de Vaugeois. Procès de Carrier. (2} Pièces remises à la Goininission des 21, p. 11 1. Lettre de lîignoa, 25 ventôse, quatrième envoi, 18 brumaire an IlL
(3) id., et M. Lallic, Noyades, p. 64.
(4) Gonchon était le frère de 1 orateur populaire du faubourg Saint- Antoine.
(5) Déposition de Bignon. Procès du Comité.
(6j Pièces remises à la Commission des Vingt-et-Un, p. 111.
dons plus de données certaines pour les décrire. Bignon nous dira (i) que le 12 pluviôse il jugea les derniers brigands de l'Entrepôt. Si un témoin (2) assure qu'au moment où on nettoyait cet antre empesté « il vit jeter de la galiote dans la Loire des cadavres d'hommes et d'enfants, » nous pouvons croire d'après le certificat donné à Forget (3), guichetier des Saintes-Claires, que ce ne fut pas après le i5pluviôse. La commission Bignon ne siégea plus jusqu'au 22 pluviôse (4)- Quand elle reprit ses séances les condamnations étaient devenues exceptionnelles(5) ou bénignes (6). Carrier allait être rappelé et ses agents étaient poursuivis par le Comité révolutionnaire ; il y a donc lieu de supposer que la noyade du 2 ventôse, ordonnée par l'adjudant général Lefèvre (7) et qui provoqua son arrestation le 22 vendémiaire an 111, fut une noyade isolée et d' « arrière-garde », alors que le système ne prévalait plus. Il reste à déterminer quel fut le
(1) Dépnsilion de Bignon. l'rorès du Cnmifc', etc.
(ï!l Déposition de Jonnet. Bulletin VI, o30; M. Lallié. Noyades, G8.
(3) Cerlifical portant « que dos états dos gîtes et geôlages il résultHit qu'aucun des détenus de cette prison n'avait été envoyé à la galiotc à l'époque et depuis le dS pluviôse dernier ». Arrêtés du district de Nantes cité par M. Lallié, id.,p 70. Forget, que nous retrouverons au procès, fut souvent président de la sociétéde Yincent-la-Montagne.On lui demanda compte de sa conduite au tribunal et on le fit passer du banc des témoins sur celui des accusés. 11 fut convaincu d'avoir pris part à tout ce qui s'était passé à Nantes et d'avoir coopéré aux listes faites dans la nuit du 15 frimaire pour fusiller les prisonniers ; il lut acquitté sur la question d'intention, comme la plupart des autres accusés. Ne pas le confondre avec son homonyme, concierge duBouffay, qui montra do l'humanité.
(4) M. A. Lallié, la Justice révolutioimaire dans la Loire-Inférieare, p. 351 .
(5) Giroust de Marcilly. ci-devant attaché à la maison du ci-devant roi, condamné à mort. Sa femme, appelée la pseudo-Marie-Antoinetle, condamnée également, étant donnée sa déclaration de grossesse obtint un sursis de trois mois. Nous retrouvons son nom au procès de Lamherly et de Fouquet
(6i La famille Hervé de la Bauche, Luzeau de la Mulonnière et sa femme furent condamnés les uns à la détention jusqu'à la paix et les autres à la déportation. Ils durent la vie à une lettre remplie d'ironie cruelle que Goullin avait écrite à la commission militaire pour recommander ces « honnêtes gens malades, qui ont besoin d'un billet d'hôpital ». La commission, par velléité d'indépendance, instruisit l'aflaire avec un soin inusité et les sauva; détails dans le Satis-culotte Goullin, pp. 4 et suivantes,
(7) Voir la note page d61 et Moniteur du 24. Séance du 22 vendémiaire.
DU NOMBRE DES NOYÉS lyS
nombre des noyt^s. Là encore les opinions sont divergentes. Mon intention n'est pas de m'éçarer dans une série d'hypothèses, mais d'établir une solution vraisemblable. J'aurais chance, en voulant faire phis, d'obscurcir encore une question que les statisticiens ont mal réussi à faire sortir des limbes.
On se rappelle, suivant le témoig-nage de Naudy (i), que Carrier aurait renchéri sur l'affirmation de Lamberty : « Nous en avons déjà fait passer 2800 dans la baignoire nationale. » Citant la même déposition, Prudhomme (2) écrit 4^oo. Les chiffres des autres témoins sont variables. D'après Coron(3), ex-procureur, et Marat, il y aurait eu plus de 4ooo noyés ; Robert (4), qui admet
Isix noyades, énonce le chiffre de 1777, Colas Fréteau (5) celui de 1877 pour sept noyades. Affilé et Moutier (6^, — ce dernier répondant à une interrogation directe du président Dobsent, — vont jusqu'à 9000. Même chiffre donné parla veuve Dumais, concierge de l'Entrepôt qui affirme répéter un propos de Fouquet (7). . Chaque historien a fait un calcul approximatif en prenant la moyenne des dépositions qu^il avait consultées. Guépin, d'ordinaire disposé à l'exagération (8}, s'en tient ' au chiffre possible de Mellinet (9), trois mille cinq cents. ' Crétineau-Jolly, d'après les on-dit du procès et les
opinions de Phelippes Tronjolly et de Babeuf a admis 23 noyades de huit ou neuf cents victimes chacune, arriverait au chiffre fantaisiste de dix-huit m///e(io).Michelet, tablant comme nous l'avons vu d'après 7 noyades et affirmant assez légèrement qu'on ne noya guère plus
(1) Procès (le Carrier.' Séance du 20 frimaire.
(2) Prudhomrae, llisL. impartiale des révolutiont, X, pp. 203.
(3) Bulletin VI, n* 73, p. 4. Procès du Comité, dépos. de Coron.
(i) Pièces remises à la Commission, p. 111, déposition de Robert.
(5) Pièces remises à la Commission, p. 89, déposition de Colas-Froteau.
(6) Bulletin VI, n* 80, déposition de Moutier. h) Bulletin IV, p. 268.
(8) Hist. de Nantes, p. W9.
(9) Commune et milice, etc.
(10) Crétineau-Jolly, Vendée militaire, t. II, p. 37.
après Savenay(i)^ — le rapport de Benabcn, en plus des témoignages, est là pour certifier le contraire, — Michelet reste aux environs de deux mille à 2800. Thiers et Jides Janin flottent entre quatre à cinq mille (2).
Avec les auteurs si souvent consultés, MM. Berriat Saint-Prix et Lallié, la discussion devient plus serrée. Bien qu'ils aient si souvent échangé leurs impressions et se soient communiqué leurs documents (3), les deux jurisconsultes sont en désaccord. Berriat Saint-Prix au reste ne connaissait pas les dernières recherches de M. Lallié sur les noyades des galiotes et, prenant le chiff're de sept « comme le plus voisin de la vérité accessible » (4), il devait s'en tenir aux témoignages donnant les chiffres les plus précis, mais en même temps les plus bas, ceux de Golas-Freteau et de Pierre Robert (5).
M. Lallié, qui a prouvé onze noyades et exposé les indices de plusieurs autres, fatalement monte à un chiffre très supérieur. « Pour les noyades, dit M. Wallon (6), le calcul se fonde sur des faits certains, pour les noyés il est plus hypothétique. »
Voici en quelques mots le système de M. Lallié. Du chiffre total des emprisonnés — i3.283 — chiffre établi d'après les archives du greffe et le registre du Comité révolutionnaire, cet auteur retranche le nombre des concondamnés exécutés (igyi^des acquittés ou élargis (452), des morts de maladie (3ooo) (7), des prisonniers vivants
(1) Michelet, Hist. de la Révolution, t. VII, p. 111.
(2) Thiers, Révol. française, VI, p. 373 : quatre à cinq mille; J. Janin, Révol. française, II, p. 66 : cinq mille. Duchatellier, llist. de la révolution en Bretagne, ne donne pas de statistique, l'as de chiffres non plus dans Louis Blanc, Révol. .française, X, pp. 11)8-202. Dans le manuscrit de Mercier du Rocher (3°» cahier, Bib. de Nantes) on lit : «Cet exécrable scélérat était plus cruel que le Vieux de la Montagne; en moins de 5 semaines il fit noyer 2000 personnes. »
(3) M. Lallié, Noyades de Nantes, p . 8 ; Berriat Saint-Prix, Justice révolutionnaire, avertissement, p. V.
(4) Berriat Saint-Prix, p. 59.
(5) Berriat Saint-Prix, p. 61.
(6) M. Wallon, Hist. du tribunal révolutionnaire, VI, p. 338.
(7) Goullin, à une demande du président répondit, qu'il était mort environ deux mille prisonniers. Vaugeois a parlé de deux mille rien que pour l'Entrepôt, 30 ou 40 par jour ; les autres prisons, Bouffay, Bon-Pasteur, Saintes-Claires, Hôpital du Sanitat, Petits- Capucins,
SYSTKME ADMISSIBLE l^5
(.'')()0()). D'après lui: S/pS prisonniers, dont le sort est ( .nmu, resteraient l^S6o, qui auraient été noyés.
Chiffrepossiblc,dontla preuve n'est pas faisable. Dans ( es 4860, dont le g-enre de mort n'est pas positivement ( onnu,ne doit-on pas compter, et en nombre respectable, (les fusillés avec ou sans Jugement, dont les archives du ^I■efï'e n'ont gardé aucune trace ? Il y a là un voile que lis divergences d'opinion des témoins et des contempomins et les lacunes des archives rendent impossible à il(''chirer.
EpL'ronnicre, etc., ont facilement fourni l'autre millier. Berriat Sainti*rix et après lui M. Wallon acceptent ce chilTre.