PRIEUR ET WESTERMANN
lettres dont je joins ici copie afin que tu puisses en vérilicr l'exactitude et rectifier ses opérations qui m'ont l'aii (if traîner en lomjucur... Je te répète combien il est inhressantque tu prennes le commandement, afin de mettre dans tous les mouvements cet ensemble, cette unité qui [MMivent seuls déjouer les complots et anéantir tous nos ciHiemis (i). »
(-e traînard de Marceau aurait tranché la question le lendemain, se souciant peu de la colère de Turreau, général en chef sur le papier, qui n'avait pas encore trouvé moyen de rejoindre son armée, mais Kléber et lui s'étaient trouvés au début du combat gênés dans leur action par la présence des deux représentants Prieur etL. Turreau. Prieur ne s'était-il pas mis en tète de vouloir engager la lutte dès l'arrivée de l'avant-garde de Fleuriot à la tombée de la nuit? Il criait : « Allons, camarades, en avant, en avant! »« Je vis l'instant, dit Kléber (2), où, par trop (le précipitation et faute de mesure, la victoire allait en- ( ore nous échapper. Je dis à Marceau : Si tu ne prends sur toi d'arrêter ces criailleries, demain nous serons à Nantes et l'ennemi nous y suivra. » Marceau alors, s'adressant à Prieur, lui dit d'un ton fortement prononcé: f( Prieur, ce n'est pas ici ta placeet tu t'exposes fort mal à propos à recevoir un coup de fusil ou de la mitraille. » Enfin Prieur et L. Turreau prennent le parti de se retirer (3).
Westermann a insisté pour le combat immédiat, suivant la tactique précipitée de Prieur, et a même ajouté : " Je me charge de tout », ce qui lui vaut une réplique hautaine de Kléber : « Je croyais avoir trop bien commencé eette affaire pour la laisser terminer par un autre... »
(1) Dépôt de la guorro. Wallon, tes Représentants en mission.
(2) Savary, tome II, p. 452.
(3) Dans le rapport daté du 4 nivôse, Prieur et L. Turreau annon- •nl au ministre qu'on n'a perdu que 38 hommes et 200 blessés.
ancastel accuse (les fusillades de prisonniers par bandes de -100 et
ii». C'est le revers de la médaille et bien qu'on sache que l'ordre est
■im des représentants et que Westermann se charge de le faire exô-
liler, on peut regretter de ne pas voir Marceau et Kléber apporter là
le secours de leur humaniti' habituelle.
i8o CARRIER A NANTES
De la bataille proprement dite du lendemain on n'a pas à s'occuper ici. Il faut en lire les détails dans les mémoires de Kléber {Guerre des Vendéens, de Savary) : grande valeur manifestée de part et d'autre, victoire chère à acheter, quoi qu'en dise Turreau, qui w'y était pas, due au sangfroid de Marceau, à la vigueur d'attaque de ses lieutenants, de Kléber surtout. Marceau, du champ de bataille près Montoir, a rendu justice (i) « aux soldats de toute arme qui ont montré une patience soutenue, un courage héroïque... mouillés jusqu'aux os, bivouaquant deux nuits, la plupart sans feu ». — Il parle de Kléber, donnant dans cette occasion les preuves « d'un courage et d'un talent supérieur», de Westermann, de Tilly,Canuel, Savary « se montrant vrais républicains (2) ». La lettre du général Beaupuy à Merlin de Thionville est connue. Encore souffrant d'une blessure reçue àChâteau-Gonthier, il n'a assisté qu'en spectateur à la « bataille la plus mémorable et la plus sanglante qui ait eu lieu depuis le commencement de la guerre de la Vendée »(3).I1 croyait à la fin delà guerre, et défait, à ce moment, l'armée vendéenne, privée de ses chefs, morts ou prisonniers, était bien près de ne plus exister que de nom. Pour arriver à cet apaisement dont on parlait toujours au Comité de Salut public, avec la ferme intention d'en entraver la possibilité, fallait-il du moins s'en tenir aux félicitations officielles à l'armée. Les représentants Prieur, L. Turreau, Bourbotte, Carrier, qui étaient chargés de transmettre les éloges de la Convention aux troupes, n'eurent pas l'idée de célébrer la victoire par des mesures de clémence. Marceau et Kléber sont rentrés
(1) Rapport de Marceau au minisire de la guerre. Moniteur, nivôse. Savary, t. III.
(2) Rapport de Marceau.
(3) Parlant des Vendéens : « Je t'assure qu'il ne leur manquait du soldat que l'habit... Cette guerre de paysans, de brigands, sur laquelle on a jeté tant de ridicule, que l'on dédaignait, m'a toujours paru, pour la République, la grande partie et il me semble à présent qu'avec nos autres ennemis nous ne ferons que peloter. » Beaupuy ajoutait de bonne foi : « Les deux combats de Savenay ont mis fin à la guerre de la nouvelle Vendée et aux chimériques espérances des royalistes... Cette exécrable guerre est terminée, etc. » Beaupuy, lettre à Merlin de Thionville. Moniteur du 9 nivôse.
RAPPORT DE WESTERMANN i8i
(liiiis Nantes avec leur armée, moins le corps de Westcriiiann, encore employé à pourchasser les fuyards, et les l»i isonniers vont pouvoir être livrés à la justice militaire. Avec quel org-ueil Westermann se targue de sa cruauté ! Il ('crit à la Convention : « Il n'y a plus de Vendée ! Elle est morte sous notre sabre libre, avec ses femmes et ses enfants. Je viens de l'enterrer dans les marais et les bois (le Savenay. Suivant les ordres que vous m'avez donnés^ l'ai écrasé les enfants sous les pieds des chevaux, massa- ( lé les femmes qui, au moins pour celles-là, n'enfanteront pas de brig-ands. Je n'ai/>«s un prisonnier à me reprocher ; les routes sont semées de cadavres. On fusille sans cesse à Savenay, car à chaque instant il arrive des brig^ands qui prétendent se rendre prisonniers... Kléber et Marceau ne sont plus là, nous ne faisons pas de prisonniers, il faudrait It'ur donner le pain de la liberté et la pitié n'est pas révolutionnaire (i). »
Le soir même de la bataille (2), les représentants Prieur et L. Turreau en effet requirent l'exécution des rebelles [)iis les armes à la main, suivant le décret du 19 mars (3).
La commission ambulante, créée au Mans, qui avait fonctionné sans interruption pendant la poursuite des vaincus, à Laval, à Sablé, à Châteaubriant, avait été mandée à Savenay et jugea rapidement dès le soir même ceux qui étaient prisonniers et ceux qui venaient se rendre (4). Bien
(1) Savary, Guerre des Vendéens, II, pp. 460 et suivantes; Westermann ' nmpagne de la Vendée.
[-2] Ghassin, la Vendée patriote, \\\, p. 439.
(3) La loi du 19 mars avait eu pour défenseur Lanjuinais lui-môme, . xaspéré des soulèvements antipatriotiques des pays où il était né et qu'il représentait, soulèvements suscités par les émigrés et les prêtres léfractaires contre la levée de 300,000 hommes ; elle ordonnait non pas déjuger, même d'après les formes des cours prévôtales de l'ancien régime dont les commissions étaient la reproduction, mais simpUment de livrer à l'exécuteur des jugements criminels les révoltés pris les armes à la main. Cette loi avait été atténuée par un amendement de Danton, 10 mai, puis avait repris sa rigueur après le décret du l«"'aofit, surtout après la proclamation du 1" octobre, qui commandait la destruction delà Vendée.
(4) Le 3 nivôse au soir, la commission militaire condamna à mort Joseph Bernard et tÏÏl autres accusés, parmi lesquels 15 n'étaient âgés que de 17 ans. Ils furent exécutés en dehors de la ville et longtemps on put voir sur un mur longeant la route de Guérando la trace san-
ûm.
i82 CARRIER A NANTES
que suivant la lettre de la loi on eût dû employer la guillotine, on choisit la fusillade à cause du nombre et, malgré leur répugnance, des soldats durent, sous peine de mort pour eux-mêmes, se faire exécuteurs (i). Le général Carpentier fit fusiller i5oo prisonniers qui s'étaient rendus et il répondit au commissaire départemental qui lui en faisait le reproche <( qu'il en avait reçu l'ordre exprès du représentant Turreau et qu'il ne se souciait pas de compromettre sa tête pour sauver celles de ces coquinslà (2) ». Même ceux à qui Marceau, Beaupuy, Kléber avaient fait grâce ne furent épargnés, Prieur et L. Turreau ayant envoyé un bataillon d'infanterie pour hâter les exécutions (3).
Le soir et le lendemain de cette lutte suprême, il n'y eut de réservés pour la guillotine à Nantes que « quelques chefs (4), quelques prêtres, notamment le curéd'Avranches, et plusieurs grandes dames qui s'étaient traînées jusqu'à" Savenay, mais qui n'avaient pu aller plus loin (5) ». Parmi ces dernières, M'"" de Bonchamp et sa fille (6) qui, après une assez longue détention, furent épargnées par la commission militaire. En somme il avait péri après Savenay près de i5.ooo royalistes et pendant toute la campagne d'outre-Loire près de 60.000 (7).
Pendant ce temps, il avait été décidé qu'une cérémonie publique aurait lieu à Nantes, à laquelle assisteraient, en même temps que Marceau et Kléber, les deux représen-
glante de la fusillade. Bataille de Savenay, par M. Ledoux. Revue des provinces de l'Ouest, 181}^, Nantes. Berriat Saint-Prix, p. 14.
(1) nhassin, Vendée patriote, tome 111, p. 440.
(2) Rapport de Benaben, p. 91.
(3) Chassin, Vendée patriote, id., p. 441.
(4) Plusieurs chefs avaient pu fuir, qui jouèrent depuis un rôle important: Scépeaux, Cadoudal, Marigny, Sapinaud, Forestier, Fleuriol. l'abbé Bernier, etc. Parmi les guillotinés. .Jaudonet de Laugreniére qui s'était rendu aux représentants et jurait fidélité à la Bépublique. (Lettre et rapport de Jaudonet de Laugreniére. Fonds Dugast-Matifcux. Nantes.)
(5) Rapport de Benaben. M"" de Lescure s'échappa dans la retniilo opérée par Bernard de Marigny à travers la forêt du Gavre.
(fi) 11 est parlé plus loin du procès de M"* de Bonchamp. (7) Carrier accusait 20.000 tués depuis le Mans. Lettre du 22 décea* bre.
COURONNES CIVIQUES i83
taiits Prieur et L. Turreau. Dans l'église de la Sainte- (loix, transformée en club, une réception patriotique est i'aite aux deux g-énéraux. Au moment où le président de l;i société populaire, Houdet, va leur offrir au nom des Nantais une couronne civique, Turreau s'élance à la chaire devenue tribune et s'insurt^e violemment contre cette ré- ( Dinpcnse. « Ce sont les soldats, s'écrie-t-il, qui remportent la victoire, ce sont eux qui méritent les couronnes, si des couronnes peuvent être offertes à des hommes libres, et NOUS les oubliez ! Ces honneurs que vous voulez rendre à (les généraux chargés de broderies me semblent puer à plein nez l'ancien régime et l'aristocratie ! » Kléber est près d'éclater (i) ; il se contient pourtant et répond au milieu de l'enthousiasme de la foule : « Je sais mieux (jue Turreau que les soldats contribuent aux victoires, mais il faut qu'ils soient dirigés par les généraux, soldats comme eux et chargés de maintenir l'ordre et la discipline ; sans quoi il n'y aurait pas d'armée. Marceau et moi n'acceptons cette couronne que pour l'offrir à nos camarades et l'attacher à leur drapeau {'2]. »
I) Savary, tome II, page 462.
(-Î) De tout temps « les Mayençais avaient été jalousés par les représiiilants et les généraux révolutionnaires. Sur la foi de Léchelle et de Ronsin, le Comité de Salut public les avait rendus responsables de la il. laite d'Kntrammes, les accusait d'indiscipline à l'égard des généraux sa ns-culottes et de leur persistance à regretter de ci-devants nobles comme Dubayet, Canclaux, Grouchy (oct. 93). Le représentant L. Turreau montra à Kléber une lettre par laquelle le Comité l'invitait à se méfier de lui, Kléber, et de Haxo, comme de deux royalistes, à les observer de très près et à les mettre hors d'état de nuire. - Mémoires de Kléber. Savary, op. cit.
Au moment de l'attaque d'Angers, Rossijçnol n'ayant pas pris ses dispositions à temps fut interpellé par Prieur, Turreau et Bourbotte. Rossignol rejeta la faute sur Marceau, qui aurait dû faire avancer l'armée, puis s'esquiva devant l'orage. — Prieur fit venir Marceau, l'écouta impatiemment, puis finit par lui dire : « Au surplus, c'est moins ta faute que celle de Kléber qui t'a conseillé. Dès demain nous établirons un tribunal pour le faire guillotiner. » Marceau, qui avait lié son sort à celui de son ami, lui montra la lettre de destitution. Kléber se rendit aussitôt chez Prieur, lui imposa par son sang-froid, lui expliqua son plan. Prieur s'inclina. Une heure après l'armée partait et était à dix heures sous Angers. Mém. de Kléber. Savary, t. II, pp. 460 et suivantes. — Voici l'occasion de rappeler une opinion de Napolé'on: « Si des hommes comme Marceau et Kléber eussent, dés le principe de l'insurrection vendéenne, conduit les troupes de la Repu-
i84 CARRIER A NANTES
Dès qu'il apprend à Rennes l'issue du combat de Savenay, Turreau se concerte avec son ami Rossignol, puis écrit à Bourbotte : « Après être convenu avec Rossignol, qui part pour une expédition, que je lui renverrais la division de son armée qui est maintenant aux ordres de Marceau, je pars pour aller joindre celui-ci et prendre connaissance des opérations qu'il m'a cachées... J'aurais désiré que Marceau n'eut pas attaché autant d'importance à des succès faciles et qu'il n'eût pas paru ignorer le caractère dont j'étais revêtu; mais j'espère qu'après lui avoir fait sentir le ridicule de sa conduite il ne se mettra plus dans le cas d'essuyer des reproches et des punitions (i). »
C'est à Nantes que les deux généraux devaient se rencontrer. L'entrevue eut lieu chez Carrier, en présence de Bourbotte. Explications très vives de part et d'autre, nous laisse entendre Savary, de la part de Marceau surtout, assez emporté, et qui pouvait difficilement pardonner à Turreau sa conduite à son égard. Marceau alla jusqu'à la provocation que Turreau n'accepta point, en répliquant qu'un officier de l'armée devait respecter son général en chef. « Il fallait alors, répondit Marceau, venir te faire reconnaître devant l'ennemi. Un brave se serait empressé de nous rejoindre; tu es resté ignoré dans les jours de danger et jusqu'à ce que tu m'aies demandé de remettre le service, nous sommes égaux (2). » Turreau se fâcha d'abord, puis, virant de bord, s'apaisa, et l'incident se trouva clos par la prise de possession du commandement; mais il ne manqua pas d'informer Bouchotte (3) de ce qui s'était passé et en termes assez aigres : « Enfin, citoyen ministre, j'ai joint le général
blique, cette guerre impie eût été étouffée dans son berceau. » — Com- ' mentaires de Napoléon, cdit. impériale, t. IV, p. 143.
(1) Savary, Guerre des Vendéens, t. H, p. 499.
(2) id. id. t. II, p. 500.
(3) Rossignol aussi dénonçait Marceau comme ami de Potion : « Marceau inquiète les patriotes avec lesquels il ne communique pas. Quant à Kléber il est concentré, parle de Dubayet avec prudence pour ne pas laisser suspecter leur ancienne amitié. C'est un bon militaire qui sait le métier de la guerre, mais qui sert la République couune on servirait un despote. » — Noël Parfait, le Général Marceau.
OPINION DE TURREAU SUR MARCEAU i85
Marceau; il m'a reçu froidement et je m'y attendais. Ouelques propos au moins indiscrets de sa part, Itichés devant les g-cnéraux Tilly etWestermann, m'ont confirmé dans l'opinion que j'avais de lui et je me proposais de finir cette petite scène par des arrêts de rigueur lorsque les citoyens Carrier et Bourbotte m'ont représenté que les inconséquences du général Marceau n'étaient, ne devaient être attribuées qu'à sa très grande jeunesse. J'ai adhéré aux sollicitations des représentants et passé l'épong-e sur toutes les incartades du très jeune homme. Je vais l'observer plus qu'un autre... Je ne connais pas ses opinions, mais je t'en enverrai compte, je lui passerai bien des choses s'il est bon républicain. » Turreau terminait sa lettre par ces mots qui valent un long- poème : « On dit qu'il est assez bon soldat! (i) »
Bon soldat, en effet, dans lequel Turreau, après avoir semblé d'abord vouloir décliner le généralat suprême trop lourd pour ses épaules, a l'appréhension assez légitime de rencontrer un rival. Quand il désignait Kléber comme un chef tout indiqué « par ses talents supérieurs » ne songeait-il pas déjà à rabaisser Marceau ? Toujours est-il qu'à peine en possession de ce commandement, qu'il a réclamé à tous les carrefours, excepté là où pouvait être l'armée, il mettra tous ses soins à se débarrasser de Marceau d'abord, de Kléber ensuite. Marceau avait demandé à se reposer après une laborieuse campagne et à venir à Paris : Bouchotte lui refusa tout congé, alléguant que sa présence était nécessaire en Vendée (2). La vérité est ({ue le ministre aussi bien queTurreau qui avait donné avis défavorable, craignait d'inopportunes révélations. A Westermann (3), qui avait adressé la même demande et
(1) Savary, Guerre des Vendéens, t. II, p. 439.
(2) id. p. 461.
(3) Turreau incrimina Westermann d'avoir quitté son poste sans le prévenir, bien qu'il n'eût pas encore, lui, pris officiellement possession (lu commandement en chef. Turreau insistait: Eût-il une permission (lu représentant Carrier, sa démarche n'en est pas moins irréguliére et j'ai le droit d'exiger justice. Quil se rende sur-le-champ à son poste et qu'il y reçoive la punition que j'ai le droit de lui infliger. — Turreau à Bouchotte. — Rapport du 11 janvier (22 nivôse). — Savary, t. m, p. 35.
i86 CARRIER A NANTES
encore par l'entremise de Carrier, la permission fut accordée. Cette permission ne lui servit qu'à être compromis avec les Dantoniens, à être dénoncé par Rossignol et peu de temps après à montera l'échafaud (i).
Turreau a gardé Marceau, mais c'est pour l'expédier à Châteaubriant oùKléber ne tardera pas à le rejoindre (2), tandis que lui va assister de loin aux opérations de Haxo contre l'île de Noirmoutiers et mettre en branle ses colonnés pour lesquelles nul n'est besoin des Mayençais.
A Châteaubriant, Marceau tomba malade et renouvela sa demande de congé. Turreau ou ne transmit pas ou ne reçut pas la lettre de Marceau ; chose étrange, ce fut par l'intervention de Carrier (3) que le vainqueur de Savenav obtint de partir. De là ces lettres amicales écrites à Carrier par Kléber et Marceau (29 nivôse).
rt Toi seul, disait Kléber, étais capable de ce procédé^
(1) Robespierre aussi reprochera ce départ à Westermann. — « Ce digne messager de Dumouriez est venu à Paris smis congé pour caba- 1er contre le gouvernement avec les Bourdon, les Fabre et les Phillippeaux. » Robespierre, discours sur la faction Fabre d'Eglantine. — Papiers de Coulluis, p. 206.
(2) Kléber avait préparé un plan de pacification que Savary communiqua à Turreau de sa part. Turreau le regarda à peine et le rendit à Savary en disant: « Ce n'est pas à mon plan. » Kléber insista, se rendit avec Savary chez le représentant Gillet, où se trouvait Carrier, s'expliqua sur les avantages de son projet par lequel les forces ennemies étaient attaquées rapidement et là où ellea étaient sans avoir le temps de se rassembler. Il déplorait en même temps un renouvellement de guerre générale qu'il pressentait, bien qu'il ne connût pas le plan de "Turreau, etc. — Les représentants n'avaient plus le droit (arrêté du Comité) de se mêler des mouvements de l'armée; ils ne purent que soumettre l'observation de Kléber à Turreau. La réponse fut l'envoi de Kléber à Châteaubriant.
(3) L'amitié persistante de Carrier conserva Marceau et Kléber au service de la nation on doit rendre cet hommage à la vérité. Carrier avait toujours affecté d'être bien disposé pour les Mayençais et leur avait prêté son appui contre les dénonciations incessantes de Rossignol, puis de Turreau et les suspicions plus ou moins détournées du Comité de Salut public. Tandis que Rossignol appelle Kléber un soldat ordinaire, Marceau un petit intrigant, Carrier le cite, dans son Rapport de décembre 93, parmi les révolutionnaires fougueux, les républicains prononcés, les militaires pleins de courage; Kléber y est vanté pour son sang-froid et sa bravoure, Ilaxo et Vinieux pour leur patriotisme et leur valeur. « Beaupuy a le malheur d'être un ci-devant, mais il est animé de sentiments vraiment républicains. » Quant à Bouin de Marigny, «c'est le plus brave bougre qu'il soit possible de rencontrer. » Celui-là du moins rentrait dans les catégories chères à Carrier : « Il menait les Nantais le fouet à la main. Je n'ai jamais vu un militaire agissant plus révolution nairement que lui ». Rapport au Comité produit par Tascbereau. Revue rétrospective, i. V, pp. 108, 119.
LETTRES DE MAKCEAL El DE KLEBER 187
parce que toi seul, dans la place (jue tu occupes, sais ouvrir ton cœur à la chose publique. Qu'ils sont petits tous ceux (jui s'iinaginc^nt ne pouvoir la sauver, la servir, qu'en fermant leur ame à tous les sentiments d'humanité !... Carrier, je te serai éternellement attaché ! Marceau est maintenant sauvé, il m'a fait bien peur pendant deuxjours...L'intrig-uem'empoif^nera-t-elle encore? Je n'en sais rien; mais je serai toujours fort de ma conscience... et puis n'es-tu pas là? »
Marceau ne protestait pas moins de son amitié : « Je le me servirai point pour te témoig-ner ma reconnais-
mce d'expressions usitées dans le monde ; je te dirai
)ut bonnement que je n'oublierai jamais cette marque l'attention et que ma reconnaissance et mon amitié sont )our toi sans bornes. Conserve-moi toujours celle que tu
le témoignes et je m'estimerai fort heureux... » La fin le la lettre semble prouver que si Marceau entretenait les relations d'amitié avec Carrier, elles n'étaient que lointaines, que lui, soldat et rien que soldat, ignorait le mode d'agir de Carrier. Lui dirait-il sans cela : « Conserve ta santé, c'est une chose précieuse. Car, comme il kst encore des conspirateurs, il faut de bons gaillards \o\ir les détruire, c'est-à-dire des hommes comme nous. »
>n a peine à voir Marceau se mettre par reconnaissance llutôt par entraînement de jeunesse, sur le même rang [ue Carrier. « Oui, mon ami, dit Marceau en terminant, ious servirons ensemble la Répubhque et nous pouvons Compter sur des succès tant qu'elle sera servie par des lommes purs et qui veulent sincèrement le bien de leur )ays(i). » A ces deux causes s'enjoint une troisième qui courrait être la vraie explication de ces louanges hyper- Miques. Marceau veut fuir à tout pri"x ce théâtre de guerre fratricide. Il l'écrit à Emira, qui l'a félicité iiur ses victoires (2). « Quoi, ma chère sœur, vous
l'envoyez des félicitations sur ces deux carnages et vous raudriez avoir des feuilles de mes lauriers 1 Ne songez-
(1) Nool Parfait, te Général Marceau, pp. 329, 330.
(2) Noël Parfait, le Général Marceau, p. 176.
i88 CARRIER A NANTES
vous pas qu'elles sont tachées de sang français ! Je ne reviendrai pas en Vendée, il me répugne trop de combattre des Français. Je veux porter mes armes contre l'étrang-er. Là seulement est l'honneur et la gloire. Je sollicite un poste à l'étranger. »
Marceau parlait là le langage de la vérité ; le « bon gaillard propre à détruire les conspirateurs », ainsi qu'il se nomme lui-même dans sa lettre diplomatique à Carrier, fait place au vrai général patriote, qui répugne à combattre des Français et demande à conquérir de plus dignes lauriers.