CARRIER S'AMUSE
Le Sérail. — La Caron et le palais de Bœuf. — Le mari d'une
favorite.
On sait ce qu'étaient les représentants en mission : tout, absolument tout. Armés de pouvoirs invraisemblables par la Convention, on ne pouvait guère s'attendre de leurpart à de la modération dans rexercice deleur toutepuissance.
Tous ont abusé de cette délégation du gouvernement central, aucun au même degré que Carrier. Nous l'avons vu à l'œuvre, révolutionnairement parlant, pénétrons dans sa vie privée nous nous trouverons en face d'un détraqué, qui, faisant tout avec frénésie, devait user de la débauche même frénétiquement. On connaît la démoralisation de la cour de Saumur et le luxe asiatique des généraux et des représentants de l'armée de l'Ouest. On a vu (( ces histrions transformés en généraux entourés d'escamoteurs, d'aventuriers de bas étage, traînant après eux les catins les plus dégoûtantes, » faisant pâlir (r) les plus tristes souvenirs de la Régence ou des armées de Soubise et de Richelieu.
Cynique autant que cruel, Carrier devait les faire oublier tous; l'àpre procureur, confiné jusqu'alors dans une vie terne, se rue sur les plaisirs, et la satiéténe vient pas; il faudrait un volume pour rappeler les orgies auxquelles présida le représentant et je ne me sens pas le courage, en déblayant ces turpitudes, de séparer les innombra-
(1) Mercier du Rocher, Mémoires manuscrits, Z" cahier, Bibl. de Nantes.
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bles légendes de ce qui peut être la vérité. J'aime mieux croire que là encore on a exagéré, chargeant outre mesure un homme dont on n'est plus à compter les crimes.
Les preuves certaines que nous possédons démontrent clairement que ce tyran farouche, non seulement ne craignait pas d'imiter ce despotisme dans le vice que lui et ses congénères reprochaient tant à l'ancien régime, mais s'efforçaient d'en dépasser l'horreur et y parvenaient. A-t-il appelé réellement le meurtre au secours de ses débauches, faisant passer, lui et ses acolytes, des femmes vendéennes de sa couche dans la Loire (i). A-t-il fait périr le mari d'une femme devenue sa maîtresse, c'est ce qu'ont insinué des témoins (2), ce que Romme a répété dans son Rapport (3), mais ce que le procès n'a pas établi de façon certaine (4). Ce qui est patent, c'est que Carrier soupait souvent à l'hôtel Henri IV ou sur les galiotes, en joyeuse compagnie(5), passait certaines nuits, la noyade faite (6), en orgies bachiques avec des femmes
(d) Louis Blanc, Ilist. de la Révolution, t. X. — Phelippes Tronjolly, Bulleiin VI, n» 60, parle, d'après des on-dit, de trois belles | femmes qu'il fit noyer après les avoir possédées — les historiens de Nantes ne sont pas d'accord sur ces trois belles femmes : Lescadieu les fait noyer {Hist. de la ville de Nantes, t. II, p. 79); Giiépin lestait guillotiner {Hist. di: Nantes, p. 465).
« Deux des compagnons de Carrier, tous les deux jeunes et livrés sans frein à . l'eftervescencc des passions fougueuses, allaient, raconte l'historien Guépin, sur les bateaux où se trouvaient les femmes destinées à la Loire, prendre celles qui leur convenaient et les faisaient souvent ensuite jeter dans le fleuve, les unes sans doute parce qu'ils les avaient trouvées trop faciles, les autres parce qu'elles ne l'étaient pas assez. » (Guépin, Hist. de Nantes, p. 4(i5).
Il doit y avoir là une certaine exagération : Lavaux, étant donnée sa conduite future, a dû plutôt sauver des femmes. Quant à Goullin, l'ancien talon-rouge, il avait toujours un intermédiaire en pareil cas et c'était surtout aux dames du grand monde qu'il s'adressait. — Pitre- Chevalier, Bretagne et Vendée, p. 513.
(2) Phelippes "Tronjolly. Bulletin VI, page 62.
(3) Rapport de la Commission des 21.
(4) L. Blanc, Rév. franc, p. t. X, 193.
(5) Dénonciation de Pierre Sourisseau. Pièces remises à la Commission des 21, 5° liasse, déposition de Villemain, Bulletin, VII.
(6) Lettre de Lebaupin. Nantes, 22 vendém. — Pièces remises à la Commission, 5 liasse, 4" pièce. — On possède les détails de la nuit du 27 brumaire. Dépos. de Sandroc. Déclaration deChaux, procès-verbal du Comité, 3 brumaire an III.
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et ses (( roués » ordinaires : Lamljerty, Lavaux, Robin (i); c'est que plusieurs « brii^^andes » vouées à la mort pouvaient se racheter à la condition de servir aux plaisirs de Carrier et de sa bande (2); c'est que dans ces perpétuelles saturnales il a contracté une surexcitation maladive devenue son état normal, qui de ce sournois, a fait un violent, presque un fou. Quand Carrier dit que sur 4^^ jours il n'a pas dormi quatre nuits, c'est peut-être vrai (3); il voudrait laisser entendre que les affaires de Vendée et ses préoccupations constantes l'ont privé de sommeil, mais on devine que l'unique cause est la fièvre venue des excès.
Tout ce que nous avons déjà dit des colères de Carrier contre la société populaire, contre Gonchon, président de la commission militaire, contre les patriotes qui venaient réclamer des subsistances etdes secours, peut s'expliquer jusqu'à un certain {)oint par l'état d'énervement où le jetaient ses débauches (4).
Ce « satrape », comme l'a appelé Jullien, habita plusieurs maisons à Nantes. La plus importante était la maison Villetreux, aux superbes cariatides, située dans l'île Feydeau, au coin du quai et de la place de la petite Hollande, sur l'ancien emplacement de la grève de la Saulzaie (5). D'une de ses fenêtres, raconte la tradition, Carrier pouvait assister de loin à la marche de la guillotine sur la place du Bouffay (6). Cette maison (7) Vil-
(1) Voir procès de Fouquetotde Lamberty. (2; Rapport de Carrier à la Convention.
(3) Un exemple entre cent. En nivôse, le marinier Colas-Fréteau se résente chez Carrier pour lui remettre une pétition signée de 50 mariiers tendant à lever l'embargo qui avait été mis sur les bateaux de la
Loire. — Carrier avait bu et se trouvait avec deux (crames près du feu. Il répondit à F'reteau: « J(! vais te dire quand l'embargo sera levé.» Il saule sur son sabre, se précipite sur le pétitionnaire et lui porte un coup qu'il n'évita qu'en fermant promptement la porte. Pièces remises à la Commission. Extrait des registres de déclarations, 2" liasse.
(4) Lettre du 15 pluviôse. M. Lockroy, Une mission en Vendée.
(5j Avant que l'île Feydeau entièrement bâtie sur pilotis ne fût émergée de l'eau.
(6) Située de l'autre côté du bras de la Loire, à quelques centaines, do mètres en amont.
(7) Au commencement du siècle on la disait hantée. M. Caillé, poêle nantais, dans une conférence récente faileà Nantes, a expliqué le pour-
letreux, c'était la demeure officielle, celle que Carrier fréquentait le moins surtout dans les derniers temps, où, se disant malade, il habitait la campagne (i). Personne n'était dupe de ce mensong-e, mais c'était le moyen de se soustraire aux réclamations des patriotes et aux exigences des événements (i^.). Cette maison de plaisance aux portes de la ville, à la barrière de Richebourg (3), c'est son sérail. Là surtout et de préférence ont lieu ces orgies légendaires (4) où Carrier, pour oublier les « soucis du pouvoir, passe ses nuits avec des sultanes insolentes etdes épaulettiers flagorneurs qui lui servent d'eunuques (5). w
Deux femmes, parmi les innombrables maîtresses de Carrier, ont joué un rôle et méritent une seconde d'attention.
La Caron était la maîtresse en titre. Cette fille, fort intelligente et d'une rare beauté, sefit, dit-on, imitant en cela une très célèbre favorite de Louis XV, la complaisante servile des passions de Carrier; elle se contentait de garder la suprématie dans la maison et l'ordonnance des festins. Son œil passionné et son charme, d'après la tradition, auraient parfois apaisé la colère du proconsul ( 6) .
quoi des bruits insolites entendus dans cette maison où lui-même est né. « La maison est bâtie sur un fond mouvant. A l'époque dont je vous parle il y avait dans son rez-de chaussée une boulangerie qui existe encore et une écurie. Lorsque le boulanger éveillait les garçons, il frappait plusieurs coups à leur porte et, sans doute par une lézarde de la muraille qui avait dû travailler par suite de la mobiliti' du sol, les coups se répercutaient avec une incroyable netteté, dans le silence de la nuit, à la porte de la chambre dans laquelle je suis iiéj Les garçons se mettaient alors à pétrir la pâte et à geindre, et 1m chevaux de l'écurie voisine, effrayés par le bruit, tiraient les chaîne! de fer qui les attachaient et on avait, dans l'appartcnjent de Carrier;' l'audition que donne aux vivants tout revenant qui se respecte; des coups frappés, des gémissements et des bruits de chaîne. La lézarde été bouchée et depuis tous les bruits ont cessé. »
(1) Lettre de JuUien à Robespierre, op. cit., page 227.
(2) Id.
(3) Maison de Duclos, qu'il avait forcé par la terreur de lui céder^ C'est aujourd'hui le Jardin d'horticulture.
(4) Pièces remises à la Commission. Lettre d'Orieux, i" liasse, 4"pièc« ^5) Lettre de JuUien, p. 227. — Vimeux, qui se croyait visé, écrivit |
la Convention, en frimaire an lU, pour se défendre, lui et ses commii|| d'état-major, d'avoir 'mené des femmes chez Carrier. — Moniteur ' réimpr., t. XXII, p. 775.
(6) Lescadieu et Laurant, Eist. de la ville de Nantes, pp. 95 et sui vantes.
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