CHAPITRE XVIII
Jullien (de Paris). — Sa lutte contre Carrier. — Ses dénonciations. — Le Comité de Salut public trouvant Carrier usé se décide à le rappeler. — Carrier est remplacé par Prieur (de la Marne).
On a vu dans quelle situation d'esprit se trouvait la Société populaire. Jullien vient à point pour s'instruire et, quand à peine arrivé à Nantes, il se présente au sièg-e de la Société, les citoyens accourent en foule, lui font fête, heureux de délier leur lang-ue (i). L'éloquente cordialité de l'envoyé du Comité de Salut public fait éclater les révélations sur la tyrannie de Carrier. Jullien écoute, prend des notes, rédige ses rapports, mais en môme temps il électrise la Société, — « animée des meilleurs principes », mais qui a besoin d'être stimulée — , il se concerte avec la Commune pour donner aux fêtes décadaires la solennité nécessaire (2) et ayant remarqué que la Société contenait encore des hommes du 3i mai, il fait adopter, pour une époque très rapprochée, un scrutin épuratoire, calqué sur relui des Jacobins de Paris (3), et qui ne laissait plus à Vincent-la-Montag-ne ni modérés, ni patriotes douteux (4).
(1) M.Chassin, Vendée patriote, t. IV, p. 230. A peine arrivé, Jullien écrit une lettre belliqueuse à Prieur. Il lui donne rendez-vous en Angleterre. Une mission en Vendée, p. 222.
(2) Lettre de Tours, 17 pluviôse. Une mission en Vendée, p. 230. Jullien se mêle de tout, on le sait. — Dans une autre lettre (j4 pluviôse) il se préoccupe des mariages. « 11 a fait promettre aux jeunes citoyennes de n'unir leurs mains qu'à des mains républicaines. Cette cérémonie touclianle et solennelle a fait couler des larmes d'altcndrisseinent et de joie... Pour un décadi prochain il a proposé à la Société populaire de destiner une dot à deux époux choisis, pauvres, patriotes et vertueux, qui seraient unis sur lautel civique. La dot a bientôt été trouvée et le jnariage aura lieu. » — Id., p. 223.
(3) 7rf.,p.:i30. — La l'orme en est donnée dans le rapport sur le mode de scrutin épuratoire, envoyé à la Société populaire de Rochefort, 15 ventôse. Id., pp. 248-252.
(4) Lettre au Gomitéde Salut public, 24 pluviôse— /d., p. 233.
2i6 CARRIER A NANTES
Carrier ne pouvait manquer — par les espions qu'il entretenait dans le club — d'apprendre le lang-age qu'affichait le dénonciateur de Le Batteux et l'ami de Tréhouard (i).
Il est informé que, dans la salle de lecture, dans la chambre du secrétariat, s'étaient tenues des conférences secrètes (2) à la suite desquelles il avait été résolu d'écrire au Comité de Salut public et d'envoyer deux délég-ués à Paris (3). La Société populaire, stimulée par la présence d'un jeune homme de dix-neuf ans (4) à peine, s'était décidée à prendre un parti ; Carrier a pressenti un dang-er. Comme Juilien, en sortantdela Société populaire, rentrait chez lui, il trouva l'hôtel cerné ; le général Vimeux lui-même venait s'assurer de sa personne (5). Jul-
(l) Lettre du 12 nivôse. Une Mission en Vendée, p. 167. (2^ M. Chassin. op. cil , p. 230.
(3) Lettre de Goupilleau. Collection Dugast-Matifoux. —Ces délégués furent Bachelier et Paul Métaj^cr, officiers de santé.
(4) Juilien a montré de l'énergie (bien qu'assaisonnée de prudence) en éclairant le Comité de Salut public sur la conduite de Carrier, et bien que son attitude à Bordeaux ail été bien différente, on doit lui savoir gré do sa politique d'information. Quant à son humanité elle est très relative, les mots suivants le prouvent: « La guillotine est le purgatif des aristocrates » et « la liberté n'a pour lit que des matelas de cadavres » iDictionnairo des Jacobins vivants, p. 7d); le 7 frimaire il écrivait: « Etre clément envers les ennemis du peuple, c'est être barbare envers le peuple ». — A Bordeaux, dans un discours public, il lit cette concession : « A la honle des nations, le sang est le lait de la liberté naissante ! » — Qu'un jeune homme de 19 ans ait pu trancher sur toutes questions, c'est une des choses stupéliantes de l'époque. Ce système d'envoyer en mission importante de tout jeunes gens fut considéré comme un moyen employé par Robespierre pour substituer ses créatures aux membres de la Convention. Ce sera un des chefs d'accusation de Lecointre dans son projet contre Robespierre et les Comités, « d'avoir nommé à des places importantes pour la République déjeunes citoyens sujets même à la réquisition, c'est-à-dire au-dessous de 20 ans, cumulant en leur faveur plusieurs emplois avec appointements et leur donnant des pouvoirs égaux à ceux que le peuple a conférés à ses représentants fvoir ceux donnés au lils de Duplay et à celui de notre collègue Juilien de la Drôme) ». — Voir Lecointre, /es Crimes des Anciens Comités, et Vatel, Charlotte Cordai/ et les Girondins, t. II, p. 423. — Nous avons déjà fait observer que cet esprit méthodique gardait les minutes de toutes ses lettres et rapports dont l'apparence seule était primesaufière. Il était arrivé de son vivant à se taire regarder comme un philanthrope à force de réclame dans les biogi'aphies qu'il composait ou faisait composer. Il glissait volontiers sur son passage à Bordeaux, où il fut l'un des pourvoyeurs les plus actifs de la guillotine. — Sur sa mission à Bordeaux, voir l'ouvrage cité de M. Vatel, Charlotte Corday et les Girondins, t. II, p. 423, et A. Vivie, la Terreur à Bordeaîtx.
(5) Bulletin VII, p. 66.