JULLIEN CHEZ CARRIER
lien ne perdit pas la tôte, demanda à être mené sans retard chez le Représentant sous le prétexte de communications urgentes sur la Vendée. Il était une heure du matin. On le conduit pourtant chez Carrier (i). En entrant chez le proconsul, Jullicn croit (il l'a avoué luimême) sa dernière heure arrivée et se tient prudemment à l'autre bout de la Chambre après avoir recueilli toutes ses forces pour faire face au tyran (2).
Carrier l'invective durement, lui montre une lettre interceptée qu'il tire de dessous son oreiller. « C'est donc toi, sacré b..., qui m'a dénoncé comme ultra-révolutionnaire, mais je te tiens, tu ne m'échapperas pas; et comme il importe quelquefois de se débarrasser des g-ens en secret, je ne me donnerai pas la peine de t'envoyer à la guillotine, au besoin je serais moi-même ton bourreau et celui de tous les scélérats qui peuvent te ressembler...» « Général Vimeux, dit Carrier en finissant (3), qu'il soit expédié cette nuit, tu m'en réponds ».
Jullien n'avait qu'un moyen de se sauver, c'était de payer d'audace : « Je t'ai écouté, dit-il, sans t'interrompre, écoute -moi à mon tour. Je vais mourir la nuit, dans les ténèbres, mais d'ici une décade au plus on demandera compte de mon sang", car j'ai une mission qui émane du Comité de Salut public... Ma mort ne restera pas impunie comme celle des autres victimes. Elle sera le signal de la délivrance de Nantes. Mon père est député, il est et je suis l'ami de Robespierre. Au sein de la Convention, on te demandera de quel droit tu m'as fait périr et tu périras toi-même comme un vil assassin (4)... »
Carrier eut peur. Abasourdi, stupéfié d'abord, il se reprit enfin et dit à Vimeux d'un ton dég-agé : « Ces imbéciles du Comité révolutionnaire ! Je leur avais ordonné d'arrêter et de mettre à mort Jullien (de Toulouse)
(1) Duf^ast-Matifeux, Un épisode de 9S à Nantes. — National de POue.1t, octobre 1839 (à propos d'une visite de Jullien, alors directeur do la lieime encyclopédique.)
(2) Bulletin VII, 66.
(3) Bulletin, id.
(4j Bulletin, id.
2i8 CARRIER A NANTES
qui est hors la loi. Celui-ci n'a pas besoin de jug-ement. w Il ajouta quelques mots sur sa méprise au milieu d'horribles jurements, puis il cong-édia Jullien en lui disant de revenir pour lui parler de la Vendée et lui donner des détails sur Prieur (de la Marne). Jullien, s'adressant au général Vimeux : « Après ce qui s'est passé, je ne sortirai qu'autant que tu m'auras donné ta parole d'honneur de me reconduire à mon hôtel. » Le général répondit : « Je dois prendre les ordres du Représentant. Je désire que tout s'arrange pour toi, mais je n'y puis rien. » Des ordres sont donnés pourtant, Jullien est reconduit à son hôtel où il reçoit des félicitations sur son courage (i). Il n'eut garde de revenir ; on ne bravait pas deux fois le sabre de Carrier. Au club, il concerta une démarche finale pour l'envoi des délégués auprès du Comité de Salut public et quitta Nantes le lendemain pour se rendre à la Rochelle par Tours et Angers (2), laissant Carrier déverser sa colère sur la Société populaire.
En fait Carrier vint le soir du i4 pluviôse à la séance de la Société et traita tous ces montagnards de « gredins, de scélérats, de gueux, de contre-révolutionnaires ». Forget prit la parole et « répondit avec une énergie vraiment républicaine ». Le colloque fut violent, puis un arrangement survint (3).
Jullien était déjà en sûreté et d'Angers, le i5, il expédiait trois dépêches fulminantes contre Carrier. Aux Jacobins : (( J'ai vu à Nantes les sans-culottes dans la consternation et sous le joug de la tyrannie. La liberté n'existe plus, la Vendée est aux portes, les généraux sont dans les murs au sein des plaisirs et de la mollesse. Secondeznous au Comité de Salut public et sauvons la patrie (4) »•
({) Dugast-Matifeux, Un. épisode de la terreur à Nantes. « Brave jeune . homme, lui aurait dit le vieux Vimeux, si quelques-uns avaient ton cou- rage, les choses iraient ici autrement qu'elles ne vont. »
(2) La route directe est interceptée. Lettre à Jullien (de la Drôme). Une mission en Vendée, p. !;24.
(3) Lettre de Goupilleau, 15 pluviôse. Collection Dugast-Matifeux, Nantes.
(4) Lettre de Jullien aux Jacobins, 15 pluviôse. Une mission en Vendée, p. 225.