CORRESPONDANCE DE JULLIEN
(( Il faut sauver la commune de Nantes et la R(''publique, écrit-il à Barère. J'y ai trouvé Vancien régime, j'ai vu la Vendée renaissante, j'ai vu dans les généraux un dessein bien formé de prolonger la guerre... J'ai vu dans Carrier un satrape, un despote, un assassin de l'esprit public. Que le Comité rappelle Carrier et le remplace bien, qu'il arrache Nantes à l'oppression (i). )>
A Jullien (de la Drôme), son père, mêmes détails sur la Vendée, « Qu'on n'attende pas un jour pour rappeler Carrier qui tue la liberté, qu'on le remplace par un représentant jeune et populaire ! »
De Tours, le lendemain Jullien adresse des détails circonstanciés, « à son bon ami » Robespierre. C'est la lettre capitale, trouvée « dans les papiers des conspirateurs » et remise à la Commission des 2 1 .
« On dit que la Vendée n'est plus, s'écrie Jullien, et Charette, à quatre lieues de Nantes, tient en échec les bataillons de la République qu'on lui envoie les uns après les autres, comme dans le dessein de les sacrifier; » et suit une longue dissertation dont nous connaissons l'esprit, sur les généraux « qui ne veulent pas finir la guerre », sur une armée « sans discipline » qui encombre Nantes,
vivant de pillages et tuant la République »; sur un peuple d'officiers « fiers de leurs épaulettes et broderies en or aux collets » , riches des appointements qu'ils volent, éclaboussant dans leurs voitures les sans-culottes à pied, passant leur vie « auprès des femmes dans des spectacles ou des fêtes qui insultent à la misère publique », dédaignant ouvertement la Société populaire où ils ne vont que très rarement avec Carrier...
Ce tableau n'est qu'un préambule. La proconsul à son lour est dépeint dans son « sérail », entouré « d'insolentes sultanes et d'épauleticrs lui servant d'eunuques, inaccessible aux patriotes et n'écoutant que les flagorneurs, entretenant des espions dans les assemblées publiques ou les comités particuliers (Jullien en avait lui-même subi
(1) Lettre à Barère, irf., p. 224.
répreuve), faisant fermer pendant trois jours les séances d'une société montagnarde, opposant la force d'inertie aux demandes justifiées des administrations, « L'esprit public est mort; la liberté n'existe plus; on n'ose ni parler, ni écrire, ni même penser, » et comme il l'a déjà écrit à Barère, Jullien répète : « J'ai vu dans Nantes l'ancien réj^ime ! (i) »
Après avoir rendu justice à Carrier, qui, « dans un temps, a écrasé le négociantisme et l'esprit mercantile (ti)», Jullien rappelle encore sa lutte avec la Société populaire et son refus par acte public de reconnaître les ordres de Tréhouard. Enfin il se décide à parler des noyades, mais combien timidement t Le prudent délégué du Comité ne sait pas encore comment, à Paris, on envisage ce moyen radical de se débarrasser des contre-révolutionnaires! (( On assure qu'il a fait prendre indistinctement, puis conduire dans des bateaux et submerger dans la Loire, tous ceux qui remplissaient les prisons de Nantes. » — De « sa conférence » avec Carrier, il ne dit mot, « car elle serait trop longue à détailler, » mais qu'on charge un général d'exterminer à terme fixe les restes des rebelles, qu'on remplace Carrier dans le plus bref délai, voilà sur quoi il insiste comme dans ses lettres précédentes et de façon pressante (3).
Le rapport touche à sa fin. Jullien prie Robespierre de lui répondre à la Rochelle. « Je t'ai donné, dit-il, tous les détails sur nos généraux, sur Carrier et sur Nantes ; les patriotes que je t'ai adressés te diront le reste (4). »
En arrivant à Paris les deux délégués de la Société populaire, Métayer et Bachelier, trouvèrent un courant favorable, — les dénonciations commençant à affluer de Nantes (5), — mais la question du rappel de Carrier n'é-
(I) Papiers trouvés chez Robespierre, p. 359. M. Lockroy, Une mission en Vendée, p. 225.
■2,' C'était alors l'opinion courante, que le négociantisme était le péril. Jullien ne pouvait que louer Carrier de combattre l'ennemi.
(3) Lfittrô citÔG
(4) A Barère aussi il avait dit : « Ecoute les détails des patriotes Nantes, porteurs de ma lettre. » Lettre du 15, op. cit.. p. 225.
(5j Dans sa lettre du 13 pluviôse, Goupilleau avait dénoncé les même
tait pas sans offrir des difficultés. Des inquiétudes se manifestaient à Nantes parmi les dénonciateurs sur le résultat de la mission des déléj^ués et Goupilleau craignait d'en avoir trop dit. Sa seconde lettre (i) est l'atténuation de la première. Il conclut en écrivant à son frère : « Je répéterai ce que j'ai toujours dit : que Carrier a fait du bien à Nantes dans le principe et que je le crois vraiment républicain et ré^)olutionnaire, mais qu'on n'aura pas de peine à nous en donner un plus abordable et plus convenable. Le grand reproche à lui faire, c'est d'être trop brusque, emporté, au point d'intimider jusqu'aux bons patriotes (2). »
En quelques jours pourtant le terrain se déblaya. Métayer et Bachelier trouvèrent accès au Comité de Salut public et, conduits par Jullien (de la Drôme) (3), ils purent renouveler leurs doléances, dévoiler la conduite de Carrier, ses fureurs, l'état de subsistances de la ville, la liaison du proconsul avec Fouquet et Lamberty, qui avaient sur lui un ascendant féroce (4). Si l'on en croit Métayer (5), il y avait dissidence dans le Comité, mais Robespierre imposa son autorité et fit rendre un arrêté qui remplaçait Carrier par Prieur (de la Marne) (6).
Le 20 pluviôse, le Comité de Salut public adressait à Carrier la lettre suivante (7) :
Tu as désiré d'être rappelé (8), tes travaux multipliés dans
faits que JuUicn. surtout ceux d'ordre administratif. Il rappelait la désinvolture de Carrier avec lea patriotes qui venaient lui demander des subsistances ou apporter des renseignements sans oublier la discorde entre le représentant et la Société populaire et l'incident Champenois. Collection Dugast-Matifeux, et notice sur les Goupilleau par Uugast- Matileux. Bib. de Nantes.
(1) Letu-e du 23 pluviôse, mêmes sources.
(2) Lettre de Goupilleau, id.
(3) Moniteur duT frimaire an III.
(4-5) Mémoire jusliftcalif de Bachelier. Dugast-Matifeux, A^'o/tce sur Bachelier, et Précis de la conduite patriotique et révolutionnaire des citoyens de Nantes. Biblioth. de Nantes. Bulletin. VII' partie, p. 70, n« 18. Dépositions de Juilicn (de la Drôme) et de Paul Métayer.
(6) La notification officielle du décret de rappel fut faite à Carrier par Robert, chef d'état-niajor de l'armée de l'Ouest. D'après une lettre de Goupilleau, citée parDugast-Matifeux, Carrier à Na/ties, page 43.
(7) Arch. nation., A.F. H, .M.
(><) C'était la formule. Avant le décret du 10 prairial rendu sur la proposition de Couthon, un représentant ne pouvait être rappelé sans
une ville peu patriote et voisine de la Vendée méritent que tu te reposes quelques instants et tes collèg-ues te reverront avec plaisir dans le sein delà Convention nationale. Ta santé a été altérée par tes occupations constantes ; l'intention du Comité est de te donner une autre mission, et il est nécessaire que tu viennes en conférer avec lui.
Salut et fraternité.
(Paraphe de Barère et de deux autres membres du Comité).
Le même jour le Comité de Salut public envoyait la lettre suivante au citoyen Prieur (de la Marne), représentant du peuple dans le Morbihan.
Citoyen collèg-ue, quoique ta présence soit bien nécessaire à Lorient, elle l'est bien davantag-e à Nantes. — Tu as fait tant de bien à l'armée charg-ée d'éteindre la Vendée que nous réclamons encore ton zèle et ton courag-e. Nous mettons ton patriotisme en réquisition. Pars, dès notre lettre reçue, rends-toi àNantes pour y établir le g-ouvernement révolutionnaire décrété le i4 frimaire et pour surveiller les mouvements dont on nous menace encore dans la Vendée. Ces mouvements correspondent à Nantes, ville modérantiée, pleine d'aristocrates, marchands, feuillans, royalistes. C'est une ville à surveiller, à électriser et non à accabler par une autorité sans mesure et par des formes violentes.
Carrier a peut-être été mal entouré ; les intrig-ans sont le fléau des représentants; Carrier a eu des /"or mes dures (i), il a employé des moyens qui ne font pas aimer l'autorité nationale, il a eu des discussions avec le conseil g-énéral de la Commune et avec la Société populaire de Vincent-la-Montag"ne.
Le Comité a pensé que pour les intrig'ans tu sauras bien les déjouer et les traiter comme ils le méritent, tes formes patriotiques et énergiques feront un efl^et très heureux dans cette ville pour laquelle Carrier est usé. Le conseil g"énéral de la commune a besoin d'être surveillé. Il a mis beaucoup de morg-ue dans sa manière de traiter, avec lereprésentant du peuple l'aflaire de l'officier municipal nommé Champenois. Il faut rendre justice à tous. Il faut protection au.x; patriotes, mais nul ne doit atténuer la représentation nationale. La Société de Vincent-la-Montag-ne a pris une grande part à l'affaire du citoyen Champenois; elle a eu le tort d'appeler avec aig-reur let-
l'avoir sollicité. Il n'existe aucune trace d'une demande de ce genre faite par Carrier.
(l) Les formes dures de Carrier en attendant les formes acerbes de Josepli Lcbon.