‹ Les grands terroristes, Carrier à NantesChapitre 56 sur 124 · LETTRE A PRIEUR · texte numérisé non relu

LETTRE A PRIEUR

trede cachet l'ordre donné par Carrier contre le citoyen Champenois. Ce caractère de plainte, cette étranij;-e dénomination nous ont donné de justes préventions contre l'esprit qui tloit réi5ner dans cette société, il faut l'améliorer ; tu le peux par la conliance que tu y auras en te présentant.

Pour terminer en ce qui concerne Carrier, tu apprendras avec surprise qu'il a maltraité Jullien notre ag"enl, dont tu connais la douceur de mœurs et l'énerg-ie républicaine. Jullien a dû sortir avec des précautions qu'un ag-ent du comité ne devrait pas être oblig-é de prendre.

Nous te recommandons fortement la ville de Nantes; son esprit publicà raviver, les patriotes à encourai^er età défendre, les aristocrates à comprimer et à punir, le modérantisme nétjociant à neutraliser et les affaires de la Vendée à surveiller et à accélérer contre le maudit Gharette qui rallie des rebelles et des brig-ands. Nous écrivons dans ce moment à Carrier, qui va partir pour une autre destination (i).

Salut et fraternité.

[Suivent les paraphes de Barére et de trois autres membres du Comité.)

Cette lettre était trop curieuse pour ne pas être reproduite en entier, bien qu'elle ait déjà été publiée (2). On y retrouve l'empreinte de Robespierre et du Comité, la doctrine du « but qui justifie les moyens ». Pas un mot des noyades qu'on ne pouvait ignorer. Il est question de formes dures, de moyens qui ne font pas aimer l'autorité nationale, de repos mérité après des travaux multipliés et ce vague voulu laissait dans l'ombre les crimes de Carrier ! A propos du rôle d'influence joué par Jullien dans le rappel du Représentant, rôle indéniable puisque le jeune homme, se savaitécouté de Robespierre, MM. Louis Blanc et Hamelont voulu prouver que le Comité de Salut public, surtout Robespierre, avait mis fin aux excès de Carrier dès qu'il les avait connus (3). Il faut le parti pris de l'un et la paternelle bienveillance de l'autre envers le « dilectum filium » pour discuter la prétendue ig-norance de ces excès. La vérité est que les horreurs de Nantes

(1) Arcliives Nationales, A F II, 37.

(2) Berriat Saint-Prix donne ces deux lettres in extenso. Justice révolut., p. 130.

(3) Louis Blanc, Révol. française, X, p. 305. -* M. Hamel., Uist. de Robespierre, III, p. 396.

n'avaient nullement ému le Comité (i) ; il fallut des considérations politiques pour rappeler le proconsul. Il avait commis des maladresses envers Tréhouard, envers la Société populaire ('4), il avait maltraité .lullien ; encore et surtout, Carrier était usé.

En allant chercher un repos si mérité, Carrier pouvait encore porter la tête haute, car sous cette disgrâce purement politique il avait le droit d'entrevoir l'impunité de ses crimes.

Les Archives de Nantes nous ont gardé le procès-verbal de ses adieux à la Municipalité. Il est entré à la séance le 25 pluviôse et a annoncé son départ pour la nuit même. Il ajoute qu'il avait droit de compter sur l'estime et l'amitié do. tous les vrais sans-culottes, parce que tout ce qu'il avait fait avait eu pour but le triomphe de la République et l'extermination des infâmes contre-révolutionnaires. Il voit avec douleur que l'armée des rebelles semble renaître de ses cendres, il ne peut attribuer ces échecs « qu'au défaut de correspondance des généraux avec lui qui depuis un mois n'a pas été suivie (3). >>

Carrier oublie volontiers que c'est sa présence et les ordres d'incendie et d'extermination donnés aux généraux qui ont rallumé la guerre prête à s'éteindre (4)' Turreau n'a fait que mettre en pratique son système.

Son discours se termine par des assurances d'estime et de confiance données au conseil général de la Commune

(1) Qui savait tout, n'hésite pas à dire Berriat Saint-Prix, p. 32. Rappelons nous la phrase de Robespierre à Laignclot: « Il fallait à

Nantes un homme comme Carrier. »

(2) On doit noter que si cette Société populaire s'était mise en rébellion ouverte contre Larrier, sa rancune seule contre le représentant et non pas un sentiment d'humanité l'avait incitée à agir. Dans la même lettre du 12 pluviôse, où elle se plaignait de la réception faite à ses commissaires, la Société déclarait qu' « elle désirait autant que lui que les brigands soient totalement détruits et exterminés. » D'elle-même et après le départ de Carrier (19 ventôse)la Société prit une détermination dans laquelle, tournant à crime le sentiment de la pitié, elle demandait que les apitoyeurs fussent poursuivis comme les apitoyés.

V. M. A. Lallié : {Une société d'enquête et de ■propagande). Revue de Bretagne et de Vendée, ]\x\n 1879.

(3) Duchatellier, llist. de la Rèvolulion en Bretagiie, t. IV, p. 72. D'après les registres de la ville de Nantes.

(4) Voir ses lettres à Haxo, à Avril, à Dufour, etc. Plaidoyers de Tronsoa-Ducoudray. Savary, Guerre des Vendéens, III, pp. 45 et suivantes.

et aux autres administrations, par le rej^rct exprimé de ne pouvoir leur donner à tous l'accolade.

Le maire Renard répond à Carrier, lui témoig^ne au nom du Conseil — sans doute heureux d'avoir échappé à ses foudres — « l'amitié et l'estime que son éners^ic révolutionnaire lui avait méritées de la part des sansculottes » et lui donne l'accolade fraternelle (r).

Après cet échang-e d'hypocrites paroles on se sépara. En réalité Carrier ne partit que dans la nuit du 26 au Bfcypluviôse. Il avait encore des ordres ou des révocations à ^■gner. — La veille, on se le rappelle (2), à un dîner don- ^■é à Richebourg-, pour complaire à Goullin il avait con- ^ftnti à approuver un ordre antidaté ordonnant le trans- "JUrement à Belle-Ile des prisonniers livrés le -il\ frimaire (3). Le jour même il signa la nomination du fils de Gallon — le meilleur ami de Goullin — aux fonctions de trésorier des Invalides de la Marine et, révoquant de ses fonctions de président du tribunal Phelippes Tronpolly — celui-là comme ennemi juré du môme Goullin — il attribuait la présidence au juge Lepeley (4)-

Carrier partait la conscience tranquille, il laissait derrière lui près de neuf mille morts (5) !

(1) Duchatellier, Hist. de la Révolution en Bretagne, t. IV, registres de la ville de Nantes.

(2) Voir l'ordre de translation à Belle-Ile (noyade du BoufTay) et le Rapportde Carrier, 4 vendémiaire an III, pp. 28 et suiv.

(3) Goullin avait conservé de l'influence sur Carrier. Il en jirofita au moment du départ de ce derni(;r pour se couvrir de la noyade du 24 frimaire. L'exécution en effet s'était faite sans aucun ordre écrit de Carrier et le concierge du Bouffay avait refusé de se dessaisir de la pièce signée de Goullin et autres qui lui enjoignait de livrer 155 détenus. M. A. Lallié, le Sans-ciilotle Goullin, p. 93. d'après les notes d'audience di,' Villenave. — Bulletin du trib. re'volut., VII, 26.

(4) lixtraitdes registres du tribunal. Pour expédition Coiquand, greflier. Pièces remises à la Commission des 21 et Phelippes Tronjoily, Moijades, fusillades, p. 31 ; — M. Lallié, le Sans-culotte Goullin, p. 93; Leitre de Carrier nommant Lepeley à la place de Phelippes . Archives W. 4'J3-/i7n, p. 63.

(5) Je prends les chiffres minima.

Tribunal criminel de Phelippes. 160

Commission Lenoir 70

Commission Bignon du 3 nivôse au 23 pluviôse 2641

Morts dans les prisons dont 200 au seul Entrepôt 3000

Noyés, en me référant auciiiffre très 6a.s donné parLam-

bcrty et Carrier lui-mijme 2800

sttT

Ce sont là, à pou de chose près, les chiffres donnés par Berriat Saint- Prix; j'ai déjà mentionné combien M. Lallié grossissait le ciiilTre des noyés.

Four mémoire, je noterai l'opinion de quelques historiens plus élégants qu'exacts: Jules Ja.n\n, Révolution française, t. II, p. 40, parle de 10.000 égorgemcnts dans les prisons. Personne autre que lui, pas même Prudhomme, qui a donné le chiffre de 10.000 morts dans les prisons, sur 100.000 victimes (Nantes avait 70.000 iiabitants!) n'a eu l'idée de ces égorginnents, qu'a,ncan document n'établit.

L;x Biographie portative des Contemporains (\%'^%-\i^()), évaluelc nombre des fusillés seuls à 15.000. Lamartine se contente de 8.000 (Gi/'ondins, t. VJI, p. 319). De dix à douze mille en tout, et c'est suffisant, sont les chiffres acceptés généralement d'après les historiens locaux. (Voir Guépin, Lescadieu et Laurant). C'est pourquoi je ne cite qu'à titre de curiosité cette note des administrations de Nantes, du 16 vendémiaire an III.

Le calcul des victimes sans jugement quelconque du seul ordre de Carrier se monte, hommes, femmes, enfants, vieillards de tout âge, de tout sexe, de dixà douze mille fusillés et noyés... Les officiers de santé peuvent attester ce fait.

Signé; PioT, Gicqueau, Midée, Brillant.

Pour les administrateurs:

Signé: Grellier.

Secrétaire général.

Archives curieuses de la ville de Nantes. Recueil Verger, p. 192. Bib. de Nantes.

Cette dénonciation fantaisiste est sans doute la source des statistiques erronées que nous venons d'énoncer. Nous nous bornons quant à nous au chiffre approximatif de 9.000. Quand il s'agit de Carrier on est facilement porté à l'exagération. La vérité, même la vérité minimu, est déjà assez affreuse.

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