LES FÉDÉRALISTES
traits au décret rendu contre eux, le 2 juin, et mis en rébellion dans les départements de l'Eure, du Calvados et du Khône-et-Loire, dans le hut d'empêcher l'établissement de la République et de rétablir la royauté (i) » et mettait en accusation Gensonné, Guadet, Vcrgniaud, etc. (2). Saint-Just confondait sciemment le but des royalistes et celui des Girondins, parce que leurs armées réunies concouraient au renversement de la Convention, mais personne ne pouvait croire que les Girondins travaillaient à une restauration. Les Girondins avaient tué la royauté et voté les moyens terribles de répression contre les rebelles et les suspects. Là, comme en toute occasion, les Girondins ne song-eaient qu'à euxmêmes. Wimpffen et Puisaye furent leurs dupes. — L'effet du discours de Saint-Just fut immense. On y vit la confiance de la Convention dans sa force, — on n'ig-nore pas qu'elle commença par avoir grand'peur des députés en fuite — ; de toutes parts des adresses de dévouement lui sont envoyées. On l'exhorte à poursuivre avec vigueur la défense de l'unité et de l'indivisibilité.
Quelques bataillons parisiens sont envoyés à la rencontre des soldats de Wimpffen et de la petite armée royale. A Pacy, près Vernon, le i3 juillet, deux mille fédéralistes se trouvent en face de l'armée de la Convention. Après une panique générale, qui s'empara dans les deux camps de ces soldats inexpérimentés (3), l'avantage restait aux Parisiens.
Les fédéralistes s'enfuirent dans le plus grand désordre, et pêle-môle, dans un sauve-qui-peut général, se replièrent sur la ville de Caen.
Cette défaite jeta la consternation dans les rangs des Girondins. Commençant à désespérer de la patrie, quel-
(1) Histoire ;)a/'/(?men/aù'e, tome XXVIII, page 241 ; L. Blanc, Rév. franc, t. IX, p. 70.
(2) Louis Blanc. IHst. de la Révolution, t. IX.
(3) Les volontaires de Puisaye avaient jeté la panique dans les rangs bretons. On les appelait Carabeaux. Ces Garabeaux portaient une écharpe au bras avec la devise « Vaincre ou Mourir » (jue l'on traduisit aussitôt par « Vaincre ou Courir ».— Ducbalellier, hist. de la Révolution en Bretaçjne, t. II, p. 403.
3o CARRIER A NANTES
ques-uns d'entre eux pensèrent « qu'il ne leur restait plus qu'à se faire tuer dans la mêlée (i) ». Buzot était de cet avis, « trouvant plus digne d'eux de mourir liorablement les armes à la main pour la liberté que de traîner une inutile et inçlorieuse vie dans les landes de la Bretagne ou dans les souterrains de la Gironde (2) ». Il ne semble pas pourtant que les lettres de la prisonnière de l'Abbaye (3) aient soutenu jusqu'au bout le courage de Buzot et de ses amis.
Le premier avertissement avait été la soumission d'Evreux, puis la défection des administrations du Calvados (4). Dans le procès de Charlotte Corday (5), dans la mise hors la loi ils virent leur arrêt de mort. Vergniaud aura le droit de dire : « Cette femme nous a tués, mais elle nous apprendra à mourir. » Les Girondins de Caen ne pensèrent qu'à fuir, bien que les Bretons leur eussent offert armes et services, et ils commençaient dès lors leur course errante dont le terminus devait être les grottes de Saint-Émilion. Quand Carrier (6), chargé de rétablir
(1) Mémoires de Buzot, p. 145.
(2) Idem.
(3) M°« Roland put faire parvenir à Caen plusieurs lettres adressées à Buzot. Lettres du 3, du 7 juillet, etc. Voir Dauban, Aime Roland. Lettres.
(4) Les administrateurs du Calvados, dit Louvet, avaient fait secrètement leur paix avec, la Montagne; le troisième jour seulement il nous prévinrent en envoyant placarder, à la porte même de l'Intendance où ils nous logeaient, l'affiche montagnarde qui portait notre décret de hors la loi. (Mémoires de Louvet.)
(5) Marie-Charlotte de Corday d'Armont eut-elle des relations suivies avecles Girondins à Caen? Elle leur parlait à tous, dit-elle elle-même au tribunal, mais n'avait d'iRtimité avec aucun d'eux, pas même avec Barbaroux, quoiqu'on ait voulu soutenir que l'amour de l'Antinous de la Gironde avait enflammé son singulier courage. Louvet, au reste, a soin de faire connaître que les traits de l'Antinous s'étaient épaissis et qu'à 28 ans il avait l'embonpoint d'un homme de quarante. Pourtant c'est à Barbaroux qu'elle s'adressa pour obtenir une recommandation directe ou indirecte pour Garât, ministre de l'intérieur. Barbaroux lui donna une lettre pour le Girondin Duperret et la chargea en même temps d'une commission pour son ami. Elle était venue pour cela à rftôtel de l'Intendance et Pétion plaisanta « la belle aristocrate qui «venait voir les républicains ». «Vous me jugez sans me connaître, citoyen Pétion, répondit-elle, un jour vous saurez qui je suis. » — Louis Dubois, Essai historique sur Ck. Corday. Mémoires de Louvet, p. 153. Voir encore dans Vatel, les Girondins et Charlotte Corday, la réfutation de l'amour de Barbaroux pour Charlotte, t. 111, p. 483. Louis Blanc, Révolution, t. IX, page 172.
(6) Lettre de Carrier datée des Andelys, 27 juillet.
LE « TRONE .) DE BUZOT RENVERSE 3i
l'ordre, arriva, il ne trouva, en face de lui, qu'un directoire de département tremblant de peur en raison de l'appui prêté aux fédéralistes et, dès le 2 août, avec l'emphase dont sa correspondance nous donnera cent preuves, il [)Ourra écrire à la Convention (i) :
« Citoyens collègues, le trône de Buzot est renversé, je suisentréaujourd'hui à Caen. Aujourd'hui àdeux heures (le l'après-midi, j'ai eu le plaisir d'y voir mes collègues Prieur et Romme rendus à la liberté. »
« Les fers des représentants sont brisés, » dira-t-il dans son rapport. Ce qu'il omettra d'ajouter, c'est qu'en expiation de l'attentat dont Romme et Prieur ont été ictimes et sur ses ordres le donjon du château a été rasé, ifn s'en prenait aux « bastilles » en attendant qu'on s'en rît aux maisons, comme à Lyon devenue Commune Afranchie. On pouvait craindre des représailles plus trieuses dans une ville aussi inféodée au fédéralisme le l'était Caen, « où tout était Wimphen (2), » où la He de la fédération ne cause aucune émotion, « où le iuple n'a aucune confiance dans la Convention, nul rap- )rt avec le soldat parisien, qu'il regarde comme l'enîemi (3) ».
Le départ de Carrier, satisfait de son facile triomphe appelé dans la Manche, épargne à la ville de Caen la )litique de vengeance à laquelle elle était en droit de ^attendre. Laissant Lindet et son jeune auxiliaire Julien (4) réorganiser les sociétés populaires et, en souveir du congrès des fédéralistes, établir un congrès des
1(1) Séance du 5 août 1793. Motiiteur du 6. Arch. Nat., A. F. II, 108, Sècc 109.
(2) Arch. Nat., A. F. II, 160, 5 août. Lettre des représentants de la Janche au Comité de Salut public.
(3) L'agent Delabarre ajoute ce détail : « La classe des négociants et elle dos gens comme il faut tient toujours i» la ligue départemen- Ue. » M. H. Wallon, les Représentants en mission, t. II, p. 479.
(4) JuUien (de Paris), fils du conventionnel Jullien de la Drôine, nnii lersonnol de Rob(!spierre. Ce jeune important de 19 ans avait reçu le titre de Commissaire de l'Instruction publique, mais en réalité il était agent tout-puissant du Comité do Salut public. La vie de ce Jacobin ost un tissu de contradictions. A Bordeaux il se montra froidement rruol, à Nantes, ou nous le retrouverons, il eut le courage de résister à Carrier et contribua dans une large mesure au rappel de co dernier.
sans-culottes, Carrier a volé à Cherbourg-, « où les Anglais, par leurs intelligences avec WiinpfFen, pouvaient facilement opérer une descente (i) ». Par son éloquence persuasive, c il arrache le bandeau de l'erreur aux habitants et les rend à l'unité de la République ». De retour de cette électrisante excursion, Carrier a reçu des informations sur le lieu de la retraite des députés fugitifs, mais la ci-devant Bretag-ne ne faisant pas partie de sa mission, il revient à Paris, où il assiste, le lo août, à la nouvelle fédération célébrée en l'honneur de la Constitution de 1793.
A peine est-il rentré à la Convention qu'une nouvelle mission l'appelle, avec Pocholle, dans les départements d'Ille-et-Vilaine, Côtes-du-Nord, Morbihan, Finistère et Loire-Inférieure. Le quartier g-énéral de Carrier est Rennes, foyer de fédéralisme, où s'était formé le Comité central de la Bretagne avant de se transporter à Caen. Si, après la fuite des Girondins et la soumission du Calvados, Rennes a renoncé à prolong-er la lutte (2), les éléments fédéralistes y sont très nombreux, il y couve des ferments de révolte. On peut prévoir, dès le 20 août, qu'il ne suffira pas de l'org-anisation de sociétés populaires et de quelques discours persuasifs des représentants pour ramener la Bretagne (3), aussi facilement que la Normandie, à l'unité de la République et au respect de la Convention. Les rapports des ag-ents du Comité signalent une effervescence prête à éclater. La faction contre-révolutionnaire n'attend qu'une occasion pour relever la tête, elle compte même être appuyée par la force représentée par la compagnie des canon niers dans laquelle s'enrôlent tous les fils de contre-révolutionnaires de quatorze et quinze ans et au-dessus (4). Qu'on ajoute à cela que l'Ille-et- Vilaine contient toutes les catégories
(1) Rapport de Carrier.
(2) Le départomont d'Ille-ct-Vilaine s'était soumis avec le reste de la province, le 26 juillet.
(3) Duchatellier, /i/s<. de la Révol. en Bretagne, t. Ill, p. 94.
(4) Sevestre au Comité de Salut public, 26 août. Arch. Nat., A. F. II, carton 149, pièce 100.
communes de suspects, prêtres, nobles, négociants, fédéralistes, que les idées en Bretag-ne s'enracinent plus qu'ailleurs, que la foi y est plus vive, que l'attachement à la royauté y est encore sincère. En Normandie, il ne s'agissait, quoi qu'en ait dit Saint-Just,que de combattre l'utopie girondine. Le négociantisme lui-même, ce nouveau crime qu'un siècle plus tard on appellera le capital, n'y était pas en jeu. Dans la Bretagne, au contraire, le négociantisme, visé en même temps que le royalisme et le fanatisme, aura des défenseurs qui feront cause commune avec les autres mécontents, et seront exposés aux mêmes persécutions (i).
La terreur, aux yeux des représentants, s'imposait donc à Rennes, et Carrier va pouvoir donner la mesure de son génie d'impulsion. En arrivant de Port-Malo, où il a installé un comité de surveillance et où il se réjouit d'avoir trouvé « l'esprit public à la hauteur de la révolution » (2), que rencontre-t-il à Rennes ? Des administrations vouées au fédéralisme, « tous les messieurs en pleine contre-révolution (3) » ; les murs placardés « des affiches virulentes de Lanjuinais et de Fermont (Defermon) (4), des patriotes poursuivis ou incarcérés ». En quelques jours, tout est transformé ; la société populaire rétablie, les autorités constituées renouvelées, les administrateurs entachés de fédéralisme incarcérés, les biens de Defermon et de Lanjuinais séquestrés (5), les contrerévolutionnaires arrêtés.
Sa correspondance va nous le montrer à l'œuvre. C'est tout un programme de mesures de salut public que Carrier veut mettre à exécution, et cela dans toute la province, « car l'état de la Bretagne ne laisse pas que d'être très inquiétant (6) ». Il sent sa présence nécessaire dans les
(1) Wallon, les Représ, en mission, II, p. 14. Duchatellier, op. cit., III,
p. «je.
(2) Rapport de Carrier à laCouvenlion.
(3) Lettre de Carrier, 11 septembre, Kennes. Arch. Nat., A. F. II, 267. S»» dossier.
(i) Rapport de Carrier.
(5) Id.
(6) Lettre do Carrier, 11 septembre,»/.
communes environnantes et à Lorient, mais il ne quittera Rennes que lorsqu'il y aura entièrement étouffé tout espoir de résurrection de fédéralisme et de contre-révolution. Il s'est attelé à l'idée de mettre la main sur les députés fugitifs (i), « ces scélérats sortis de la Convention qui d'après ses conjectures ne sont pas bien éloignés » .
Puis des appréciations sur la Bretagne en général et un regard de convoitise déjà jeté sur Nantes:
(( La Bretagne s'est levée la première pour la Révolulion ; elle sera la première contrée de la France qui opérera la contre-révolution si jamais elle pouvait avoir lieu... Il est inconcevable que nul de mes collègues n'ait donné à la Convention nationale le tableau de la situation politique de la ci-devant Bretagne (2). — Il est temps enfin qu'elle sache qu'il n'y a que quelques communes qui marchent dans le sens de la contre-révolution, qu'il n'y a que la sans-culotterie dans quelques villes qui soit dans les bons principes. Tout le reste est en contre-révolution ouverte... La ville qui doit le plus fixer (3) vos regards et toute votre sollicitude, c'est Nantes. »
Bien qu'il ait fort à faire dans l'IUe-et-Vilaine à purger les prisons des contre-révolutionnaires (il vient d'en envoyer 16 au tribunal de Paris (4), à faire triompher la sansculotterie, à poursuivre les fugitifs — son service d'espionnage ne paraît pas mieux établi que celui de Beysser, dont il s'est plaint, — pourtant Carrier donne déjà la mesure de son agitation fébrile en se préoccupant des villes où la distance l'empêche d'exercer son action directe.
Nantes d'abord et toujours. Un aimant invincible l'y attire : « Je ne conçois pas quels sont les motifs de ménagement pour une ville qui, si on n'y prend garde, deviendra un second Lyon. »
(1) Carrier a prévenu le G septembre les représentants près l'arméo de La Rochelle que Beysser a reçu l'ordre de faire arrêter les députés en fuite, qu'il a reçu 100,000 l'r. pour cela et qu'il n'a su prendre la plus petite mesure pour cela.
(2) Même lettre.
(3^ Arch. Nat., A. F. Il, carton iG8, p. 196. (4) id.