‹ Les grands terroristes, Carrier à NantesChapitre 65 sur 124 · LE PÈRE DUCHESNE · texte numérisé non relu

LE PÈRE DUCHESNE

Juge, charg-é de prononcer le jugement dernier (i).

Plus réservé dans leurs actes, mais sanglants en paroles, Momoro et Hébert recommençaient à mener grand tapage aux Cordeliers ; le Père Duohesne qu'on avait accusé de dormir se réveillait soudain, aiguillonné par le Rapport sur les principes de la morale, où Robespierre cinglait tout à la fois les Modérés et les Hébertistes (2). A mots transparents, Robespierre et le Comité de Salut public sont désignés aux vengeances prochaines. A côté de Vincent, qui annonce qu'il démasquera les intrigants, la voix d'Hébert gronde contre les « hommes usés en République», contre les « jambes cassées en Révolution », contre les « traîtres de toute espèce », il s'attaque à ceux qui «avides de pouvoir mais insatiables ont inventé et répètent pompeusement dans de grands discours \cmoi ultra-révolutionnaire pour détruire les amis du peuple qui surveillent leurs complots (3) ».

Dans l'arrivée de Carrier," bien reçu à la Convention, fêté aux Jacobins, les Hébertistes virent un renfort (4). Dans la maladie vraie ou feinte de Robespierre (5), qui lé tint pendant plus de trois semaines confiné dans la

(t) Louis Blanc, op. cit., X, p. 301. Robespierre, d'après M. Hamel, aurait eu connaissance de la conspiration de Vincent et de Ronsin

f»arSoul3ervielle, juré au tribunal révolutionnaire, à qui dans un café de a rue Kichelit^u les conjurés avaient dévoilé leur plan d'extermination des ennemis do la République. Souberviclle, tout effrayé, refusa de s'associer aux Hébertistes, alla trouver Robespierre et lui raconta ce qu'on venait de lui proposer. Robespierre, en proie à une agitation extrême, d'après le récit de Souberviclle (il vi-vait encore âgé de 90 ans en 1866), furieux coiiune un lion déchaîné, parcourait la chambre en tous sens, disant : « les révolutions ont des aspects terribles. Toujours du sang ! N'en a-t-on pas déjà assez versé! Faut-il donc que la Répubhque se dévore elle-même ! » Hamel, Histoire de Robespierre, III, p. 426.

(2) 17 pluviôse.

(3) Séance des Cordeliers, 24 pluviôse; Bûchez et Roux, Histoire parlementaire, t. XXXI, 227 ; Louis Blanc, tome X, 308.

(4) M. E. Hamel, Hisl. de Robespierre, lil, P- 4^3. Le « Père Duchesne » reprenait son assurance. « 11 n y aura point d'industrie, et à votre tour vous jouerez à la main chaude, avait-il dit en s'adressant aux Dantonistes. A cette heure, ce n'était plus Danton et Desmoulins qu'on menaçait, mais Robespierre ». Hamel, id.

(rj) Plusieurs écrivains ont émis des doutes sur cette maladie opportune de Robespierre. Suivant Baudot, Maximilien aurait cessé d'assister aux séances du Comité parce qu'il n'y avait plus l'influence qu'il voulait avoir. — Baudot, Notes historiques. Jouaust, 1893, p. 183.^

solitude et la méditation, ils crurent trouver pour leurs projets une circonstance d'autant plus opportune que Couthon, « la seconde âme de Robespierre, » se disait également malade, que Jean Bon Saint-André et Billaud Varenne étaient absents. CoUot s'était attaché Carrier, devenu en un clin d'oeil la colonne des Cordeliers. Avec lui il poursuivait devant le péril imminent la réconciliation des deux clubs. Jacobins et Cordeliers, réunis contre Robespierre, quelle force! De part et d'autre, on commit des fautes et leurs divisions ne firent qu'accroître la puissance du Dictateur. Carrier était entré en scène pour prendre la défensede Ronsinet de Rossignol, violemment attaqués par Philippeaux. Pour mieux retourner les dénonciations contre leur auteur, il avait pris soin de refouler un instant l'âpreté de son langage, trouvant des paroles hypocrites pour excuser Philippeaux dont « les intentions sans doute étaient pures malgré ses erreurs (i) ». Philippeaux désignait Ronsinet Rossignol comme les auteurs durevers de septembre 98 (2), montrait l'un, Rossignol, « mauvais caporal de cabaret avant son généralat », commandant de son cabinet comme Charles-Quint; l'autre, Ronsin, capitaine d'emblée et général en quatre jours (3), «se pavanant au milieu d'une cour d'épauletiers et de comédiens, écartant les officiers expérimentés, tandis qu'il protégeait des généraux de fraîche date qui se vautraient avec dix ou douze comédiennes (4). » Carrier, ne pouvant nier les désordres de la « cour de Saumur (5) », se raccrochait au rapport de Choudieu, contre-partie systématique de celui de Philippeaux, pour démontrer que Ronsin comme Rossignol (6) avaient été victimes des circonstances, mais

(1) Séance des Jacobins du 3 ventôse.

(2) Bataille de Coron. Voiries notes sur Rossignol.

(3) Historique.

(4) Philippeaux à ses collègues, Comple-rendu, /" partie, p. 30.

(5) « De son propre aveu, dira plus tard Philippeaux, Ronsin n'avait que cinq livres pour toute fortune le 10 août, il roule aujourd'hui dans l'opulence, sa cour est celle d'un prince, le lit. seul où repose son auguste personne a coûté 20,000 livres. » Réponse de Philippeaux, p. 8'J. Œuvres posthumes publiées par sa veuve. Vendémiaire an III. Voir suprà .

(•)) Michelet s'est montré franchement sévère pour « l'infâme » Ron-

Page 1