LE « VIEUX CORDELIER
qu'ils avaient fait leur devoir de généraux patriotes. Voulant adjoindre au nom de ses amis celui de Westerinann, « dont la bravoure avait l'ait tant de mal aux ennemis, » Carrier s'attirait les reproches de son allié Collot d'Herbois qui ne supporta pas que l'on mît Westermaaii en parallèle avec Rossignol. « Celui-ci seul, dit CoUot, s'était maintenu à la hauteur des principes; un général, fùt-il très brave, devait être écarté s'il pouvait causer des divisions entre les autres généraux et les représentants (r). »
Défendre Rossignol et Ronsin, était-ce là le moyen de combler le fossé qui séparait les Hébertistes des Dentoniens? Camille, irrité d'un article injurieux du Père Duchesne (2), soulignait la scission définitive en lançant dans son numéro 4 du Vieux Cordelier un réquisitoire violent contre la « meute d'Hébert » et « sa clique ». Les Côrdeliers ivres de colère y répondaient par l'exclusion immédiate de Fabre, de Rourdon (de l'Oise), de Philippeaux et de Camille Desmoulins. C'était s'aliéner Danton encore hésitant sur le parti à prendre et cela au moment où Saint-Just, arrivant de l'armée du Nord, fondait sur la
sin, pour 1' « inepte Léchelle » (celui-là est mort de ehaçirin, n'en parlons plus), pour 1' « automate » Rossignol.;' — Michelet, t. IV, livre xvi, chap. \.
Mémo expression est employée par Westermann, lettre de la Châtaigneraie, 2 J septembre. Papiem trouvés chez Robespierre, p. 241.
On est étonné d'entendre Louis Blanc prendre aussi systématiquement le parti de Rossignol. Il ledit magnanime parce que, au milieu des dissensions survenues entre le parti de Nantes et le parti de Saumur, il offrit le commandement ;\ Ganclaux qui ne pouvait l'accepter; il le dit très brave: on ne le nie pas. Mais pourquoi pour expliquer la signification du choix de Rossignol conime général en chef, ajoutct-il : « C'était un coup d'état révolutionnaire. Il fallait montrer que l'énergie patriotique est supérieure à l'habileté des généraux. » La théorie est au moins singulière. Bév. française, tome X, pp. 330 et 339.
Pour Ronsin, Louis Blanc ne s'appuie que sur le rapport de Choudieu, très favorable aux généraux de Saumur. Il note le courage personnel de Ronsin à Coron, où, le drapeau à la main, il chercha à rallier les troupes tandis que ïurreau était renversé par son cheval. Mém. de Turreau, HI, p. 108; Louis Blanc, Bév. française, tome IX, p. 3oi.
(t) Séance des Jacobins, 3 ventôse. Moniteur. Annates patriotiques.
(2) Camille répondait à un article du t'ere Duchesne qui l'appelait • bourriquet à grandes oreilles ». Hébert alors conjurait Robespierre et Danton, les deux colonnes de la Révolution, de ne pas se laisser circonvenir par des pygmées qui voulaient s'élever à l'ombre do leur patriotisme. — M. Hamel, Hist. de Robespierre, III, p. 339.
Convention. Le 8 ventôse, on le vit à la tribune plus hautain et plus âpre que jamais (i). Dans un rapport très sévère sur les détenus politiques, rapport tranchant comme une lame d'épée, il parla de la Justice (2), seule politique dont, avec Gouthon et Robespierre, il voulait le triomphe, mais en ne manquant pas d'ajouter — ceci était la réponse au Vieux Cordelier (3) — « que la justice ;) considérée sous le rapport de la faiblesse et d'une clémence cruelle ne pouvait qu'entraîner la ruine de l'État ». Saint- Just a parlé des fautes de l'ancien régiine, des barbaries commises aux temps passés, il n'a oublié ni les « crimes des rois » ni les « bûchers de l'Inquisition » et de la comparaison — toute à l'avantage du tribunal révolutionnaire — naîtra cette conclusion : « Parle-ton de clémence chez les rois de l'Europe ? Non. Ne vous laissez point amollir {[y)'. »
Une série d'aphorismes glacés clouait les Indulgents à leurs bancs (5), lorsque soudain Saint-Just changeant d'adversaires jette cette apostrophe aux ïlébertistes : « Que de traîtres ont échappé à la Terreur !... La Terreur est une arme à deux tranchants dont les uns se sont servis à venger le peuple et d'autres àservir la tyrannie; la Terreur a rempli les maisons d'arrêt, mais on ne punit pas les coupables !... »
On ne punit pas les coupables ! Les deux partis se regardèrent, chacun prenant l'allusion pour lui. Dans la stupeur où le discours de Saint-Just plongeait à la fois les exagérés et les modérés, l'assemblée votait à
(1) Louis Blanc, Bév. française, X, p. 306.
(2) Moniteur, an il, séance du 8 ventôse, n" 159.
(3) G. Desmoulins avait dit dans le n" 2 du Vieux Cordelier: Marat est allé au point extrême du patriotisme, il n'y a rien au delà. Plus loin que Marat il ne peut y avoir que délire et extravagances... Je pensé bien différemment de ceux qui vous disent qu'il faut laisser la Terreur à l'ordre du jour. Je suis certain que la liberté serait consolidée et l'Lurope vaincue si vous aviez un. Comité de clémence... »
(4) Moniteur, 10 ventôse (séance du 8).
^S) Ceux-ci entre autres : « Les propriétés des patriotes sont sacrées, mais les biens des conspirateurs sont pour les malheureux. Celui qui s'est montré l'ennemi de son pays n'y peut cire propriétaire . Ceux qpâ font les révoluéions à moitié n'ont fait que se creuser un tombeau. » Moniteur, id.