‹ Les grands terroristes, Carrier à NantesChapitre 67 sur 124 · SAINT-JUST · texte numérisé non relu

SAINT-JUST

l'unanimité un décret d'une portée immense (i), presque un acheminement vers les lois agraires (2).

Les partis extrêmes étaient décidés à se défendre. Ils furent inhabiles à réunir leurs forces. En vain Collot d'Herbois voulut expliquer les obscurités voulues et les sentences énigmatiques du discours de Saint-Just, il ne craignit pas, pour donner lechang-e aux esprits, de sig-na- 1er le Rapport comme une preuve qu'on allait « se replonger dans la Révolution (3) ». Son appel à l'union ne fut pas entendu aux Jacobins ; l'alliance avec les Cordeliers échouait encore une fois (4).

La résolution des Hébertistes était prise, ils sentaient qu'ils devaient agir avant que Robespierre ne reparût. On ne prononçait pas ouvertement son nom, mais Hébert parlait de 1' « homme égaré w qui avait osé défendre Camille Desmoulins.

Pour marcher de l'avant l'heure n'était plus propice. Malade ou non, Robespierre était renseigné et méditait. Ses ennemis n'avaient pas deviné que ces méditations de- ^vaient porter un fruit, que'la fièvre dont on le disait miné pouvait bien n'être que la terrible indécision qui précède les déterminations suprêmes (5), que lui aussi était prêt à agir. Sa retraite même n'avait fait que grandir sa popularité. Autour de la demeure de Duplaj on avait vu se renou-

(1) « Le Comité de sûreté générale est investi du pouvoir de mettre en liberté les patriotes détenus. — Les propriétés des patriotes sont inviolables et sacrées. — Les biens des personnes reconnues ennemies de la Révolution seront séquestrés au profit de la République, les personnes seront détenues jusqu'à la paix et bannies ensuite à perpétuité. »

Ainsi le bien des suspects était confisqué comme celui des émigrés, les « malheureux étaient indemnisés avec les biens des ennemis de la Révolution «.

(2) Bien mieux que Robespierre, Saint-Just, de sa parole cinglante, dominait la Convention. C'est ce que Michelet a appelé le langage du tyran.

Baudot, dans ses Notes, exprime lamêmo idéedans son parallèle entre C. Desiiioulins et Saint-Just. « Tous deux, dit-il, avaient étudié Tacite, Saint-Just pour s'approprier l'esprit de tyrannie, sans s'inquiéter des horreurs f[u'eile inspira et C. Desmoylins pour en saisir les conséquences cl les appii([ucr à la liberté. Notes historiques, p. 208.

(3) Séance des Jacobins du 8 ventôse.

(4) Louis Blanc, Rév. franc., X, 310.

(ii) Michelet, Rév. franc., livre XVI, ch. V.

25o • CARRIER A NANTES

vcler les marques de sympathiequi s'étaient manifestées an seuil de Mirabeau mourant, les patriotes envoyaient des députations (i) pour s'enquérir de la santé du malade.

A l'heure où l'imprudent Camille poursuivait sa campagne contre les Hébertistes, commettant en même temps la faute politique de piquer Robespierre de ses épigrammes (2), à l'heure où lesGordeliers, las « d'aboyer sans mordre », recrutaient leurs troupes d'insurrection, Maximilien avait pris son parti.

Comptant sur Ronsin et son armée révolutionnaire, comptant sur le peuple exaspéré contre la Convention par la disette (3), les Hébertistes ne tardaient pas à monter à l'assaut.

Ce fut le i4 ventôse. On venait de distribuer aux Cordeliers le prospectus du journal l'Ami du peuple faisant suite à celui de Marat, lecture avait été faite du programme de la nouvelle feuille :

« Il sera rédigé dans les principes de ce martyr de la liberté, contiendra les renseignements et les dénonciations utiles contre les mandataires infidèles du peuple. » Lecture faite, le président terminait- par ces mots : « Le tableau des Droits de l'Homme est dans ce moment couvert d'un crêpe noir, et restera voilé jusqu'à ce que le Peuple ait recouvré ses droits sacrés par l'anéantissement de la faction. »

(|) Entre autres la Société populaire du Temple, les sections de l'Unité, des Piques, de la Fraternité. Papiers trouvés cfîez Robespierre. Rapport de Courtois, pp. 104 et 105.

(2) « Le pour et le contre, ou conversation des deux Gordeliers » n'était pourtant pas encore paru. Deseune. en le livrant au public, eut soin de supprimer tout ce qui avait trait au Comité et à Robespierre. Dans les précédents numéros l'imprudent Camille ne s'en prenait encore que légèrement à Maximilien. mais celui-ci s'attristait de voir attaquer Bouchotte, « ministre d'un patriotisme à toute épreuve, » dit M.Haniel, mais, ajouterons-nous, qui avait le tort de se laisser diriger par Vincent et Ronsin et qui subventionnait le Père Duchesne. — Hamel, Hist. de Robespierre, III, 327. N» 3 du Vieux Cordelier.

{X) La viande venait de manquer. Barère, dans un Rapport sur le Vnaximum, invita les citoyens à un Carême civique, ce qui fit dire aux journaux qu'il fallait alors mesurer les vivres aux citoyens échappés de la Révolution comme aux naufragés de la Méduse. Voir à ce propos le discours de Legendre. Séance du 3, Moniteur, 8 ventôse. Hist. parlementaire; XXXI, p. 324.

APPEL A L'INSURRECTION aai

L'agitation est grande et le discours de Carrier n'est pas fait pour arrêter cette levée de boucliers :

« Depuis longtemps, je suis absent du théâtre de la Révolution... J'ai été effrayé, à mon arrivée à la Convention, des nouveaux visages que j'ai aperçus à la Montagne... On s'apitoie sur le sort de ceux que la justice nationale frappe du glaive de la loi. Si un homme est condamné pour des délits étrangers à la Révolution, leur cœur nage dans la joie, ils le suivent au supplice, mais si c'est un contre-révolutionnaire, leur cœur se serre et la douleur les suffoque. Mais est-il un délit plus grave que celui de conspirer contre son pays, d'exposer des milliers d'hommes aune mort certaine? Les monstres! ils voudraient briser les échafauds. . . Ceux-là ne veulent point de guillotine qui sont dignes de la guillotine!... (r)»

Après cet exorde plein d'à propos dans sa bouche, Carrier, enflammé par le succès que produisent ses paroles, jette cet appel à la révolte :

<( Cordeliers, vous voulez faire un journal maratiste, j'applaudis à votre idée et à votre entreprise, mais cette digue contre ceux qui veulent tuer la République est de bien faible résistance, l'insurrection, une sainte insurrection,voilà ce que vous devez opposer aux scélérats!...

« Cordeliers, Société populaire, vous dans le cœur desquels a toujours brûle le feu sacré du patriotisme, soyez toujours les amis de la Révolution, veillez, démasquez les monstres qui voudraient vous anéantir et la République impérissable sortira victorieuse et rayonnante de gloire du milieu des combats que ses ennemis lui livrent de toutes parts (2). »

A son tour Hébert prend la parole contre les soixantetreize qui restent impunis, contre la faction qui veut anéantir les droits du peuple, contre le capucin Chabot, contre Amar,(( qui fut trésorier du roi et acheta sa noblesse

(1) Annales patriotiques, IG ventôse an II; — Uist. parlementaire, id.

(2) Moniteur. Séance des Cordeliers. Bûchez et Roux, Ilist. parlementaire, XXXI, 327.

200.000 livres en écus,» conlre les ambitieux, contre les voleurs (i). «Je parlerai, dit Hébert, contre les ministres, contre Paré (Vincent l'interrompt pour crier : c'est un nouveau Roland) ; contre Deforg^ue, qui tient la place de ministre des affaires étrangères et que moi j'appelle étranger aux affaires (2). »

Vincent, Momoro, Boulanger surexcitent encore l'orateur : « Parle, parle ! Depuis quinze jours nous croyions que le père Duchesne était mort ! »

Hébert continue : « On veut nommer un Carnot, e.\ constituant, frère de l'autre, un Westermann,ce monstre, couvert d'opprobre, voulant ainsi renouveler Beurnonville et Dumouriez... Quels sont les moyens de nous débarrasser de la faction? L'insurrection, oui, l'insurrection, et les Cordeliers ne seront point les derniers à donner le signal qui doit frapper à mort les oppresseurs (3). »

Les harangues avaient porté, mais pas précisément dans le sens qu'attendaient les Hébertistes. Vincent remarqua avec indignation que nombre dévisages s'allongeaient, que les assistants ne témoignaient guère de Jcurs sentiments belliqueux. Il couvrit d'un voile noir la statue de la Liberté, parla de transfuges, de traîtres, essaya en vain d'arrêter une partie de l'auditoire prête à s'échapper (4).

Une décision vigoureuse et prompte, appuyée par l'armée révolutionnaire, pouvait seule faire triompher Hébert et ses amis (5) en ralliant autour d'eux les hésitants comme Barère, les terroristes engagés par leur passé comme CoUot d'Herbois. Ils hésitèrent, on ne les suivit pas.

(1) Voleurs est un mot plein irà-propos dans la bouche d'Hébert.

(2) Voilà un mot répété bien souvent depuis cent ans, naguère encore, et dont la paternité revient à Hébert.

(3) Moniteur dn 17 ventôse (7 mars). Bûchez et Roux, op. cit.

(4) Annales patriotiques, ventôse an 111.

(5) Ronsin l'avait compris, mais on ne l'écouta pas. A Momoro, qin pensait encore à écrire un article, il disait:» Qu'est-ce que tu écris? Tout cela est inutile. Ceci est un procès politique. Vous avez parlé aux Cordeliers tandis qu'il vous fallait a^ir. »Tableau des innsons sous Robespiene, H, p. 103.

COLLOT D'IIERBOIS aS.i

Dans I\iiis, on apprit avec indifférence que la statue (le la Liberté était voilée (on commençait à se blaser sur ces coups de théâtre) et personne ne les accompagna à l'Hùtei-de-Ville, le lendemain, sauf la section Marat ou du riiéàtre-Français.

En vain, ayant quitté leurs costumes de clubistes et revêtu celui des sectionnaires, les Hébertistes viennentils déclarer au Conseil g-énéral de la Commune qu'ils resteraient debout jusqu'à ce que les assassins du peuple soient exterminés et que leur punition ait ramené la liberté, le calme et l'abondance; ils reçoivent un accueil plein d'hésitation. Pache s'est d'ailleurs prudemment absenté et le Conseil de la Commune mené par Lubin et Chaumette, n'ose pas se prononcer (i).

Aux Jacobins, le même jour, Collot d'Herbois, changeant son fusil d'épaule, se charg-eait de qualifier l'échauffourée des Hébertistes. Il parla d'une prétendue ag-itation du peuple, prêcha l'union, invita les patriotes à se serrer autour du Comité de Salut public, en ayant soin de faire ressortir que Billaud-Varenne et Saint-André étaient absents, que Robespierre et Couthon étaient malades, que lui seul portait le poids de la discipline et de la police des clubs. La vérité est que Collot, qui avait encouragé les intentions des Hébertistes faisait volte-face en voyant l'inanité de leurs projets.

Les Cordeliers prêtèrent à rire aux Jacobins ; la séance du i4 fut jugée aussi grotesque en elle-même, aussi impuissante sur l'esprit des masses que la plws bouffonne « des grandes colères du père Duchesne (2) » .

La phrase d'Hébert sur les voleurs (3) fut l'objet de

(1) Annales patriotiques, ventôse an III. Conseil général de la Commune, Louis Blanc, X, 313.

(2) liist. parlementaire, XXXI, 326 et suivantes. Louis Blanc, X, 314.

(3) Les conimencenionts d'Hébert avaient été une série de vols. Parti d'Alençon en 1786, « chargé de sa seule misère », il vole une fille chez laquelle il est descendu ; entré comme garde-magasin, puis devenu contrôleur de contre-marques chez Dôrfeuilleet Gaillard, directeurs des Variétés, il vole encore avant d'aller ,épouscr sa nonne, la mère Jac-

?uelino, et de fonder son Père Duc/iesne, soutenu par les fonds secrets Vie privée et politique d'Hébert. Paris, an III). C. Desmoulins, dans le n* 5 du Vieux Cordelier, accusait Bouchotte

railleries sans fin et Renaudin s'écria : « Ils parlent d'insurrection ! Si ce n'étaient de vils atomes dans la Révolution, ce serait contre eux qu'il faudrait en former une (i) ! »

Carrier bien avisé crut devoir prendre la parole pour expliquer la séance des Gordeliers. Il déclara qu'on avait mal compris et qu'il ne s'était agi d'insurrection que d'une manière conditionne/le, mot du reste qui n'avait jamais été prononcé, mais qui permit à nombre de députés d'appuyer Carrier et de soutenir que les feuilles publiques avaient mal rendu les paroles des orateurs (2). La marche rétrograde de Carrier lui valut une épig-ramme de Collot, le félicitant sur son courag-e (3) — allusion par analog-ie à sa conduite à Cholel — mais devait éloig'ner de lui l'orage qui grondait sur la tête de ses alliés.

Le Père Diichesne de son côté, voyant qu'il faisait fausse route et que la population se montrait défavorable au mouvement tenté par les Cordeliers (4), essaya une conversion. Au club, le 19, il tonnait contre l'audace de certains écrivains « qui avaient osé publier que la Société voulait dissoudre la représentation nationale, élever un schisme entre elle et les Jacobins et renverser ainsi les bases du gouvernement ». Enfin, déjà en proie à la peur qui le fit mourir comme le dernier des lâches, l'insul-

d'avoir remis à Hèbort-Gontremarque (c'est ainsi qu'il a coutume de l'appeler) la souuiicde 200.000 livres sur les fonds do la guerre etThiers pose le fait comme prouvé {Révolution française, VI, p. 123). Cette assertion donna lieu à une longue discussion. Bouchotte qui vivait encore à l'époque se défendit dans un volumineux factura. Les chiCfres de Camille paraiss<nit exagéras, mais les comptes de la trésorerie nationale indiquent de nombreux versements de fonds faits au Père Duchesne. (Bûchez et Roux, HisL parlementaire, XXXI, p. 235.)

Hébert n'hésitait pas du reste à dire ; a Si je suis un homme vendu, le bravo Audouin, Duval auteur du Républicain, Rougiff le sont comme moi, Marat l'était donc aussi. Si Bouchotte est coupable pour avoir éclairé ses frères d'armes, il faut donc accuser les Comités de la Convention. Il faut de la braise, foutre, au Père Duchesne pour chauffer son fourneau. » (/'è?'e Duchesne). — Séance des Jacobins, Moniteur, an II, n° 1«9.)

(1) Id. 332. Annales patriotiques, ventôse, et Moniteur, n" 171.

(2) Uist. parlementaire, XXXI, 330.

(3) Grande encyclopédie. Aulard, article Carrier.

(4) A la suite du discours de Barère du 16 ventôse (G mars) sur les conspirations de l'étranger et de l'intérieur, Fouquier-Tinville lit un rapport sur les affiches placardées dans Paris et sur le mauvais accueil

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