CORDELIERS ET JACOBINS
leur d'hier insista piteusement pour que la Société désabusât le public et les Jacol)ins à cet égard (i).
La platitude d'Hébert ne lui servit de rien. La circonspection tardive à laquelle l'avaient amené le retour offensif de Collot et les amendements de Carrier se trouva mise en défaut par une sortie furieuse de Vincent (|ui demanda « pourquoi les Brissotins n'avaient pas été [)uuis, pounjuoi il n'avait pas été fait de rapport sur une conspiration annoncée depuis quatre mois, » qui concluait en répétant de nouveau qu'il existait une faction (lang-ereuse (2).
Inutile défi auquel Saint-Just se charg-era de répondre. Vainement, le 22*ventôse, à l'instigation de Collot et de Carrier, une députation des Cordeliers vint renouveler aux Jacobins l'assurance de la fraternité la plus intime et annoncer que le « voile jeté sur la Déclaration des Droits de l'Homme >y avait été levé. Les Jacobins reçurent les Cordeliers avec hauteur; la députation des Cordeliers dut , entendre Dufourny lui dire. « Deux baisers ont été donnés entre les Cordeliers et les Jacobins; au troisième nous devions être poignardés (3). » Là finit toute cette diplomatie que Saint-Just qualifia d'hypocrisie (4)-
La Convention avait déjà décrété des mesures énergiques contre ceux « qui avaient voulu porter le peuple à l'insurrection en faveur du royalisme ». La présence parmi eux de deux étrangers, Anacharsis Clootz et le banquier Koch, permit, suivant laméthode ordinaire, d'ac- ♦ cuser les Hébertistes de complicité avec Pitt et les rois . coalisés (5) ; on put prouver que Hébert, Vincent, Momoro, Ronsin, qui se disaient les disciples de Marat, servaient la cause étrangère par les excès dont ils se ren-
qui leur était fait. Les « citoyennes de la Halle » elles-mêmes avaient signé une adresse contre eux.
(1) Bûchez et Roux, Hist. parlementaire, XXXI, p. 332.
(2) Id.
(3) Louis Blanc, Révolution, X, p. 320. Séance dc^s Jacobins du 28 ventùse.
(4) « Il n'y eut qu'un Marat, dit Saint-Just, ses successeurs sont des liyijocrites. »
(oj Edgar Quinet, la Révolution, II, p. 253.
af.e CARRIER A NANTES
daient coupables (i); « au moment où l'on allait di\dniser le maître, on jug-eait prudent de supplicier les disciples (2) ».
Ayant l'opinion publique pour lui, Robespierre n'hésita plus (3). La Convention se laissa facilement persuader par le discours d'extermination de Saint-Just (24 ventôse).
Suivant son ordinaire, Saint-Just émailla son discours d'aphorismes. Aux Dantoniens il lançait un coup droit en parlant de faire la guerre à la corruption effrénée. Mais ce mot de corruption s'appliquait également à ceux qui « commettent des atrocités pour en accuser le peuple et la Révolution » et Billaud-Varenne, qui comme Saint-Just devait connaître le projet de conspiration des amis de Ronsin, insistait : « Ces hommes atroces méditaient de faire égorger les patriotes. Une partie de l'armée révolutionnaire était consignée à cet effet... La menace était suspendue sur les coupables qui n'étaient pas punis... »
A la suite du discours de Saint-Just, les principaux Hébertistes étaient arrêtés dans la nuit (4). : .
C'était, suivant l'expression d'un métaphysicien de •* l'histoire (5), « la Révolution classique, lettrée, des Jacobins qui écrasait la Révolution inculte et prolétaire des , Cordeliers». Ces forcenés allaient être immolés par ceux- • là même qui leur avaient enseigné la fureur. Personne n'éleva la voix en leur faveur, pas plus Collot que Carrier. Le 4 germinal la populace .poursuivit de ses huées celui qui avait été son boufi^on, on l'insultait en employant les termes cyniques de son Père Buchesne, et une bande faisait cortège autour de la charrette funèbre portant par ,
(1) Mémoires sur la Convention nationale. Durand de Maillane. Collection Lescure, tome II, p. 394.
« Hébert et sa Jacqueline buvaient le vin de Pitt, » disait Camille dans le n» V du Vieux Cordelier.
(2) E. Quinet, Révolution, II, p. 252.
(3) Après avoir hésité longtemps, « Robespierre se décida, tira le couteau pour raser les deux partis. Ce couteau était Saint-Just. » (Michelet, livre XVI.)
(4) Hébert. Mompro, Vincent, Ronsin, Laumur, les principaux; — deux étrangers ; Cloôtz et Koch ; — des comparses : Dubuisson, Ducroquet, Pereyra, Proly, Leclerc, Defieux.
(5) Edg. Qumet, op. cit , II, p. 254. . '^
SUPPLICE DES HÉBEKTÎSTES 25?
une grossière allusion ào^s fourneaux au bout de longues j)erches(i). Honsin, Vincent, Anacharsis Clootz, ce propagateur de la Républicpie universelle, les autres, y compris le colonel d'infanterie Laumur (2) dont l'indiscrétion, diton, avait été fatale aux conjurés, moururent courageusement (3). Le seul Hébert (4), mourant de peur avant de mettre sa tète sur la bascule, fit jouir la foule hideuse de sa stupeur, de son désespoir tragique, de sa piteuse et tremjjlante attitude (5).
Tous ceux que la Terreur lassait respirèrent, après le supplice des Hébertistes, comme si les supplices n'en appelaient pas d'autres, comme si la Commune n'était pas encore debout. A cette première hécatombe du parti (le la violence, un homme surtout manquait qui s'était pourtant montré parmi les plus acharnés, qui le premier avait fait appel à l'insurrection; on conçoit que je veux parler de Carrier, étonné peut-être lui-môme de ne pas t'tre inquiété.
Il eut la chance, après avoir si opportunément abandonné ses alliés, de rencontrer appui aux Jacobins. On il prétendu que Danton l'avait défendu comme il défen- «lit la Commune (6) et que cette influence, si menacée
(1) On sait que le Père Duc/iesne s'intitulait marchand de fourneaux.
Ciel, il était si patriote,
Il faisait des discours si beaux,
Pourquoi silïle-t-il ia linotte,
Le fameux marchand de fourneaux.
(Complainte de Dussault sur la mort d'iléherl, Roug y ff ou le Frank en ''dette, n" 89, 4 germinal.
{i\ « Lorsque Launmr, qui avait révélé le complot, dit un fascicule de n II, luit la tête à la croisée nationale, Ronsin et Vincent dirent à l)ert, qui n'avait plus la force de les entendre : « Sans ce j. . . f. .. là pendant nous aurions réussi. » {Vie privée et politique cT Hébert),
('■'>) Ronsin avait dit: «Apprêtez-vous à mourir; je jure que vous ne me irez pas broncher. » Il tint parole. 11 se consolait ea disant : « Le temps lUs vengera, le peuple victimera les juges et fera justice de notre ort : j'ai un e/i/iuii que j'ai adopté. Quaud il sera grand il poignardera ux qui nous auront fait mourir. Il ne faut pour celaqu'un couteau do 'ux sous. » 2J™« tableau des Prisons sous Robespierre, p. 105. (4) Dins sa prison, la dernière nuit, Hébert fut en proie à de véritables ■lîès de désespoir. 2'"° tableau des Prisons sous Robespierre, p. 105. (3) E. Quinet, Révolution, p. 255; L. Blanc, Révolution française, X, (t>) Séance du 29 ventôse, Moniteur.
qu'elle fût elle-même, avait lire Carrier de ce mauvais pas. Cela paraît peu probable. Danton sentait déjà lu mort. Depuis le dîner de Charenton ne savait-il pas que les hésitations du Dictateur à son égard avaient pris fin? Des hommes de son bord, Hérault-Séchelles (i), Bazire, Chabot, Fabre d'ti^lantine (2), Delaunaj, Julien (de Toulouse) n'étaient-ils pas sous les verroux? Le tour de sa faction ne devait-il pas bientôt venir ? Le cynique Vadier n'avait-il pas dit en parlant de lui : « Nous viderons bientôt ce turbot farci ? w Et Camille ne s'était-il pas montré téméraire au point de reproduire le propos à la suite du Vieux Cordelier (3) ?
Malgré leurs anciennes relations, Danton, qui prêchait la clémence, semble alors bien distant du proconsul de Nantes.
Il est plus rationnel de croire queCollot, reconnaissant en Carrier un digne confrère, — par solidarité de mitrailleur à noyeur — lui prêta son concours. De son côté, Robespierre, qui venait de rentrer en scène, se préoccupait avec Saint-Just de fourbir des armes contre les Modérés. Appréhendant sans doute les révélations de Carrier sur les ordres du Comité, redoutant encore de touchera» l'arche sainte » des Représentants en mission, (il aurait fallu découvrir Collot et Lebon), 'quelle que fût
(1) Hérault-Séchelles et Siraond venaient d'être mis en prison souprétexte do leurs relations avec Catus, ancien commissaire des guerres, destitué et prévenud'émir/ralion. Hérault, ancien membre du Comité di Salut public, rédacteur de laGonstitution de 93, malgré la défense de Couthon, tut abandonné par Robespierre en raison surtout de sa compromission avec l'hébertisteProly, bâtard du prince do Kaunitz. Simoncl. prêtre constitutionnel surnommé Simond-Limon, parce qu'il avait demandé que les détenus allassent grossir le limon de la Loire, fut perdu par Catus. — Voir Louis Blanc, t. X, p. .321 .
(ïJj Fabre d'Eglautine, Delaunay et Jullien étaient accusés d'avoii louché un pot-de-vin de cinq cent mille francs en échange de la faisi fication d'un décret de la Convention relatif au transfert des actions de la Conipagnie des Indes. Chabot et Bazire se disant lésés dans 1. seconde atiaire dénoncèrent leurs collègues. Danton était trop lié avd eux pour qu'on ne confondit pas les deux procès. Le faux de Fabre ni fut pas prouvé, mais sa faction était depuis longtemps mise à l'inrlex. Voir le discours inachevé de Robespierre. Papiers de Courtois, p. 102.
(3) C. Desmoulins, notes sur lo rapport de Saint-Just à la suite du Vieux Cordelier.
DANTON ET CAIlRIKll 200
d'ailleurs sa démangeaison de confondre ses vieux ennemis Tallien et Fouclié (i), Maximilien semblait vouloir réserver une individualité qui n'appartenant à aucune des factions poursuivies aurait inaug-uré la voie danj^ereuse d'une catégorie nouvelle.
(1) Le mûnrie Robespierre qui s'était écrié : « Il fallait un liomme comme Carrier à Nantes, » parlant des proconsuls rentrés à la Convention (Fouché, Tallien, Frérnn, Carrier), manifesta une impression différente en disant: « Ils sont revenus plein de rapines et de sang. » Robespierio omettait volontairement le nom de Collot qu'il avait intérêt k ménager. Dans le procès de Ronsin. on évita do parler des événements de Lyon. — Bûchez et Roux, XXXI, p. 322.
Vadier nous dira que le Comité de Siireté générale avait tout fait en faveur de Fouclié, de Tallien et autres par la raison qu'ils étaient poursuivis par Robespierre. Défense publiée par Vadier après Thermidor page 8.