DÉNONCIATIONS DE PHELIPPES
« A l'époque où parut la loi qui interdisait au Comité révolutionnaire de rektcher des détenus, Chaux osa dire devant moi: «C'est bien dommag-e que nous ne puissions plus élarg-ir ; toute la ville de Nantes eût passé par nos mains ; nous eussions fait incarcérer tous les habitants les uns après les autres, ceux-ci pour une décade, ceux-là pour deux, etc. Après un quartier plus ou moins long-, les Nantais en eussent mieux valu... »
« Bachelier, à qui je représentais que même sous un gouvernement révolutionnaire il existait des lois qui devaient être suivies, me répondit : « Un républicain fait des lois de circonstance. »
« Goullin me dit un jour : « Ah, président, avec votre ;iii' sévère, lorsque vous êtes à votre sièg-e, vous avez l'âme trop timoré ; est-ce qu'il faut des preuves pour faire passer certaines personnes au rasoir national ? On leur fait mettre la tète à la fenêtre sur l'étiquette du sac. «Le citoyen Thomas, officier de santé, proposait au Comité de faire transférer à l'hôpital vingt et quelques malades l't demandait des fonds ou des effets pour améliorer leur sort. Goullin le requit de faire porter ces malades à l'Enliepôt où étaient entassés par centaines (i) les individus destinés à être noyés ou fusillés (tant par jugements militaires qu'autrement, même les habitants des campaunes des deux sexes, qui venaient se rendre). Thomas frémit, s'indig-na et refusa d'obéir à cet ordre sanguinaire (2).
« Parmi les détenus entassés dans les prisons, plusieurs ne durent leur liberté qu'aux sommes qu'ils donnèrent au Comité révolutionnaire. Chaux et Goullin ont sig-né des lettres adressées à des ex-privilég-iés, dans lesquelles ils les menaçaient de les faire arrêter ou guillotiner s'ils ne donnaient pas une somme déterminée et ils prenaient souvent des arrangements pour les époques des paiements.
(!) La Terreur, Carrier, etc.
(i) L'encombrement était tel qu'il en résulta une épidémie pestilenielle. Les etl'ets en furent si violents qu'un poste de 2J4 hommes, dans 'espace de 24 heures qu'il y resta, fut afleclé de celte maladie et qu'ils lérirent presque tous, op. cit.
« J'avais seul montré du courag-e, j'avais seul bravé la haine du Comité. Il jura ma perte et me fit enlever la présidence du tribunal révolutionnaire. Je ne fus pas destitué, mais remplacé, et le «6 pluviôse on me donna pour successeur Lepeley (i). Je retournai à mes fonctions déjuge du district de Nantes, place que je tiens du peuple et dans laquelle je n'avais pu être remplacé.
« En germinal, je crus devoir faire imprimer un mémoire (2) dans lequel j'établis la nécessité de mon ordonnance du 7 nivôse; je devais le faire comme magistrat pour ne pas manquer à mon devoir et à la Convention nationale. — Le Comité révolutionnaire s'alarma de la publication de ce mémoire, qui fut répandu à Nantes et envoyé à Paris. Une grande partie des faits, notamment les assassinats et les concussions consignés dans ce mémoire sont prouvés par mes actes. Il n'est point de crimes dont le Comité révolutionnaire de Nantes ne se soit rendu coupable. Il s'est joué des lois et les a violées toutes... Il a couvert de deuil et de désolation le département de la Loire-Inférieure; il y a étendu et prorogé sa juridiction; il semble même qu'en envoyant les 182 Nantais à Paris il ait voulu répandre la terreur sur toute la surface de la République. Les concussions sont effrayantes ; les révélations sont terribles; elles seraient plus nombreuses si beaucoup d'ex-privilégiés n'eussent quitté Nantes aux termes de la loi du 27 germinal, si la proclamation dont j'ai parlé, qui n'a été affichée qu'à Nantes, l'eût été dans tout le département; elles seraient plus horribles si les morts pouvaient parler... mais la terreur, mais la nuit, la Loire et la mort ont enseveli plus de la moitié des forfaits commis par ces hommes vendus aux factions que la foudre nationale a frappés î...
« Le Comité révolutionnaire, vivement alarmé de mes poursuites, dut employer tous les moyens pour les arrêter. Ne trouvant pas contre moi de dénonciatiou, il me dénonça lui-môme, le 12 prairial, aux Représentants du
(1) Voir chapitre XVIII.
(2) La Terreur, Carrier, etc., p. 23. :
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peuple et le 25 prairial le Comité et moi fûmes arrêtés le niême jour... Comme j'entrais à la prison du Boutt'ay, (Iraudmaison, que la force armée y amenait au même moment, voulut se jeter sur moi en s'écriant : « Ah ! b... c'est toi qui es cause que je suis ici. »
Les conventionnels Bô et Bourbotte avaient mis comme on sait les dénonciateurs d'accord en les incarcérant tous. Ils avaient sacrifié aisément Phelippes, mais ils avaient iK'sité à envoyer au Tribunal de Paris le Comité révolutionnaire. Il fallut que les habitants de Nantes, montrant un courage périlleux, se fussent décidés à charg"er leurs bourreaux pour que les représentants sig-nassent l'arrêt (le renvoi. TronjoUy a soin de rappeler que son arrestation étonna d'abord, donna lieu ensuite aux marques de l'intérêt le plus vif. Depuis son départ de Nantes, plusieurs membres du Comité se rétractèrent de leur dénonciation contre lui, « déclarant qu'ils le reconnaissaient pour un i)on républicain et qu'ils avaient été forcés par les menaces (les meneurs du Comité à rapporter des faits dont ils n'avaient nulle connaissance ». Cet aveu, trop tardif pour ne pas être intéressé, prouvait l'état de peur où étaient tombés ces arrog-ants du Comité. Dans la dénonciation de Phelippes, tôt ou tard appelée à être reconnue sincère, ils avaient entrevu leur propre perte (i).
(1") Phelippes TronjoUy... à la Convention Nationale, etc. — De'non' t iation des crimes et attentais, etc.