CHAPITRE XXV PROCÈS DES i32 NANTAIS ET DE PHELIPPES TRONJOLLY
Les dénonciations de l'ancien président du tribunal criminel ouvraient des horizons nouveaux; aussi fut-ce* par son interrogatoire que commença le procès des Nantais adjoint au sien.
Ces 94 Nantais, nous le savons déjà, étaient ce qui restait des 182 notables arrêtés à Nantes. On se rappelle que, ne pouvant les comprendre dans aucune des catégories de noyables et defusi/lables, Carrier et le Comité les avaient expédiés à Paris. On espéraitque la maladie ou une chance heureuse les empêcherait d'arriver à destination. Ces ci-devant nobles, ces magistrats, anciens officiers ou fonctionnaires, ces rentiers, ces négociants (i), qu'on avait flétris de l'épithète de fédéralistes, qui étaient surtout coupables de ne pas avoir encouragé le mouvement révolutionnaire, avaient échappé au jugement immédiat. Reculant devant une exécution en bloc, le Comité s'est résolu — en cela soutenu par Carrier — à les diriger sur Paris.
On connaît déjà le détail de leur arrestation, les
(1) Parmi eux, deux anciens [constituants : Perichon-Kerversan et Pellerin, les deux Pichelin, ex-juges, de Monti.de Martel, Kspivent de la Villeboisnet, deBiré.d'Esloubillon, ex-nobles, Béranger, Versavaux, exnotaires, Sotin, Pothon, anciens administrateurs de la Loire-Inférieure, Dorvo, procureur, Pinau-Pavillon et Villenave, ex-accusateurs publics, puis des médecins, des rentiers, des professeurs.
Liste des Nantais détenus chez Belhomme. Archives, W. 449-105, reproduite en entier par M. Wallon, Trib. révolutionnaire, tome V, p. 346. '
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recommandations faites à leur endroit par Carrier à son collègue Francastel. On les a désignés comme brigands afin d'ameuter contre eux les patriotes des villes où ils passeraient. Boussard, chef du convoi, a reçu l'ordre secret de les noyer auxPonts-de-Cé,etNaud lui a manifesté les désirs du Comité : « C'est ici la guerre des gueux contre les riches. Ces messieurs connaissent le sort des 90 prêtres ; qu'ils fassent des sacrifices ou qu'ils meurent. » — Boussard a eu le courage de désobéir. Ils ne sont pas précipités dans la Loire, mais leur odyssée de quarante jours, dont l'un d'eux, Villenave(i), nous a laissé la relation, n'est qu'un long martyre. Aucune souffrance physique ou morale ne leur est épargnée (2).
A Angers, pour témoigner de leur patriotisme, ils ont offert de se battre contre les Vendéens qui font le siège de la ville. « Le i3 frimaire au matin, dit la Relation, la générale battit et le canon ne tarda pas à se faire entendre. Les brigands attaquaient Angers. Les balles et la mitraille pleuvaientdans la cour où nous étions; les boulets passaient sans cesse sur nos têtes. Dès la veille, nous avions rédigé une pétition afin d'obtenir de l'humanité et de la justice une autre habitation, mais les rebelles menaçaient la patrie, nous ne devions plus nous occuper que de la défendre. Nous rédigeons à la hâte une pétition nouvelle pour demander des armes ; nous engagions notre parole de républicains de rentrer en prison aussitôt après le combat. » On ne fit pas droit à leur requête, « malgré le désespoir de quelques jeunes gens qui avaient déjà porté les armes contre les rebelles » (3), et les mauvais traitements ne firent que continuer.
A Saumur, sur leur désignation de brigands vendéens, le peuple veut les lapider. Puis on leur ménage une surprise ; on les conduit dans une cour, où 36 prisonniers
(1) Déposition de Goullin, Bulletin VI, 83.
{2) 11 existe trois relations a peu près conformes dans les détails. La plus récente est celle de M. V... (Archives curieuscsdela ville de Nantes, recueil Verger; ; la plus complète est celle signée Villenave, Dorvo. A. Pécot, Martin dit Duradier, Issautier, Pouchet, Th. Gesiin, Sébastien Pineau, Latoison, J.-M. Sotin.
^3) tielation des 132 Nantais. Paris, Ballard, an II.
de l'armée vendéenne attendaient la mort, et le bourreau, en manière de plaisanterie, offre de parier avec les Nantais qu'il est assez habile pour les faire cracher au bassinet en moins d'une heure ; mais ce n'était pas assez : à Ançerville, on les insulte; à Arpajon, on les dépouille d'une partie de leurs vêtements (i).
Une trentaine sont morts en route par suite de maladie ou de mauvais traitements. Les survivants arrivent à Paris le i5 nivôse et éprouvent la satisfaction d'entendre les crieurs publics annoncer sur leur passage le détail des crimes qu'ils ont commis en brijçandant et le jour de leur exécution fixé au 20 du môme mois (2). Vu l'encombrement de la Concierî^erie (tour de Montgomerj, où on les plaça d'abord, ils furent répartis entre différentes maisons de santé et là il en mourut plusieurs encore. Les 94 qui restaient (au moment du procès ils n'étaient plus que 91) attendirent six mois leur mise en accusation (3).
Leur grand nombre avait causé des délais; le 6 thermidor ils étaient remis au Plessis ; la chute de Robespierre les sauva (4). Doit-on croire, comme Duchateau, secrétaire du parquet, le soutint au procès de Fouquier- Tinville, que ce dernier y fut pour quelque chose ? que, trouvant les pièces insuffisantes dans un procès d'une proportion inusitée, l'accusateur public avait ajourné les débats, puis oublié les accusés (5)?
Le procès de Phelippes Tronjolly et des Nantais commença le 22 fructidor (6). — L'acte d'accusation ne pou-
(i) Relation des 132 Nantais.
(2) Un journal disait : « 120 prisonniers faits sur l'armée fanatique de la Vendée viennent d'arriver. On s'attend à les voir incessamment au tribunal révolutionnaire. » Courrier républicain, 17 nivôse.
(3) Maison du docteur Belhomme à Gharonne, celle de Picquenot à Bercy, hospice de la Folie-Régnault, maison de la Force, etc.
(4) M. A. Lallié, le Sans-culotte Goullin; Dugast-Matifeux, Documents sur Nantes ; Wallon, le Trib. révolutionnaire, Kouquier-Tinville.
(5) Procès Fouquier-ïinville cité par Wallon, le Trib. révolutionnaire.
(G) Du 19 fructidor : Lettre de l'accusateur public Leblois aux citoyens président et administrateurs du département de la Loire-Inférieure, pour demander les procès-verbaux tant des administrations que des sociétés populaires et ceux du Comité révolutionnaire relatifs à tout ce qui s'est passé lors de l'arrestion des 132 Nantais, de Phelippes
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vait être que va^'-uc, puisqu'ils n'avaient pas pris les aimes, mais on y parle de sentiments royalistes ou fédéralistes, d'intellig-ence avec les émigrés, avec les Vendéens ou les prêtres réfractaires, de manœuvres ayant pour but de discréditer les assignats^ de causer la famine, etc. En somme, comme presque tous les Nantais proprement dits, ils avaient subi avec peine le 3i mai et avaient protesté contre l'asservissement de la Convention, mais ce qu'ils appelaient « leur égarement d'un jour » n'étaitil pas couvert parles grands services qu'ils avaient rendus à la République en arrêtant les Vendéens vainqueurs ? Ce procès, malgré son apparence épisodique, a trop de connexité avec le procès du Comité révolutionnaire et celui de Carrier pour que nous le passions sous silence (i). Il offre ceci de particulier que les témoins du jour seront les accusés du lendemain. Ceux-ci, « amenés de leur prison devant le tribunal révolutionnaire pour y déposer comme témoins^ avaient surtout à répondre pour euxmêmes (2). Une si grande masse d'accusés, envoyés par euxautribunal — etc'étaitdansleur intention àla mort,— était contre eux un témoignage écrasant, et les accusés, par leurs répliques, par leurs interpellations directes
Tronjolly et môme des membres du Comité révolutionnaire. Leblois désire des renseignements sur la manière dont ont été jetés à l'eau ou noyés certains détenus. Archives de Nantes.
fl) M. Wallon, le Trib. réoolutionnaire, V, p. 346. — Voyage des 132 Nantais. Récit de Villenavc. Berriat Saint-Prix, la Justice révolutionnaire.
(2) Un courant favorable s'établissait dès le commencement du procès en faveur des Nantais. Merlin (de Thionville) n'avait pas hésité à s'en faire l'écho à la Convention. « Le Comité révolutionnaire de Nantes a envoyé à Paris 132 victimes, sans que ces infortunés aient subi aucun inlerrof^atoire, sans aucune formalité Ce Comité avait ordonné à la force armée qui les conduisait de les fusiller en chemin. » — Moniteur, fructidor.
Par contre, Real et Dufourny avaient été arrêtés momentanément par le Comité de Sûreté générale parce qu'on craignait qu'en prenant la défense des Nantais, Real surtout, ils ne dénonçassent les vrais conspirateurs. — M. de Barante. Convention, V, page 187. Moriiteur, XXI, Séance du 24 fructidor, page 723.
La « Relation du voyage des 132 Nantais » vendue dans les rues eut un succès fou (la liberté de la presse venait d'èlre proclamée, 19 fructidor); plusieurs exemplaires atteignirent le prix de 10 francs. — Biographie de Real, Michaud, LXXVIII, page378. — M. A. Lallié, le Sans culotte Goullin, page 140.
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avaient, à leur égard, presque le rôle d'accusateurs (i). » Phelippes Tronjolly est le premier appelé. — Goullin lui reproche d'avoir provoqué la réunion des sections où fut pris, le 5 juillet, un arrêté portant « que la Convention n'était pas libre dans les journées des 3i mai et 2 juin et qu'il serait envoyé une force départementale à Paris pour protég-erla Convention... ». Phelippes ne nie pas le fait. On a pu à Nantes se perdre dans les discussions politiques, mais cela n'empêchait pas de juger les traîtres et les conspirateurs (2). On servait, on sauvait la République lorsque les fédéralistes faisaient effort en tous sens pour la détruire ; on n'était donc pas fédéraliste à Nantes, on y était républicain et on peut le dire, dans cette commune, l'erreur était bien près de la vertu, elle était la vertu même si la vertu a ses erreurs (3) 1 Qu'on se rappelle du reste la vigoureuse attitude des Nantais au moment de la prise de Nantes et les actes par lesquels la Municipalité et le Département avaient rétracté les mesures prises dans des moments d'erreur à l'égard de la Convention. — Pouvait-on accuser de fédéralisme des administrateurs de département qui félicitaient la Convention d'avoir décrété la République et d'avoir condamné le despote, qui avaient fait décerner des honneurs funèbres à la mémoire de Michel Lepelletier ? — D'accusé se faisant accusateur, Phelippes s'attaquait violemment au
comité, à Goullin lui-même. « Le Comité a été l'oris-ine
et le moteur de toutes les vexations que les meilleurs républicains ont éprouvées; il s'est couvert de tous les crimes et notamment le témoin Goullin. Je l'en accuse en face, je contracte l'engagement d'établir sans réplique tous les délits, de développer sa turpitude, toute cette chaîne de forfaits et d'atrocités qui lui ont valu l'exécration générale et qui provoquent contre lui la vengeance des
(1) "Wallon, Trib. révolutionnaire, t. V, page 3b0.
(2) o Je suis dénoncé pour avoir fait mon devoir, opprimé pour avoir poursuivi les oppresseurs. Je fus traduit au tribunal de sang... et pourquoi? parce que je n'ai fait répandre que le sang des coupables. '^"/Qx D 1/ conspirateurs, etc. Mémoires du 23 thermidor.
[6) Bulletin du Trib. révolutionnaire, VI« partie, page 70.
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lois (i). » Le Président du tribunal (2) ne tarde pas à se joindre à Pheiippes pour s'attaquer à Gouliin et voilà le témoin traité presque en accusé, oblig'é de répondre à des questions personnelles.
« Comment avez-vous pu, sans preuve matérielle, sans dénonciation, priver tant d'individus de leur liberté, leur l'aire éprouver tant de maux ? enfin ce qui paraît le comble des vexations, comment avez-vous pu traduire, sans aucuns renseignements, tant de citoyens au tribunal révolutionnaire ? »
Gouliin répond que l'intention du Comité n'était pas de traduire les accusés en jug-ement, mais seulement de les ranger dans la classe des gens suspects, de les retenir en arrestation et de les mettre ainsi dans l'impuissance de nuire.
« Et les noyades, dit le président, avaient-elles pour objet les mêmes mesures de sûreté? Est-ce ainsi que la République se'délivraitde ces gens suspects?» — Gouliin: « Je réponds que le Comité révolutionnaire n'a pris aucune part à ces noi/ades, qu'il n'a fait qu'exécuter les ordres du citoyen Carrier, représentant (3). w
Carrier, voilà le grand nom lâché î Le procès débute à peine qu'on saute du fédéralisme des Nantais au récit des atrocités commises parle Comité et le Représentant. Carrier vient à la barre comme témoin et son premier langage est celui de la modération. Il s'efforce de se tenir le plus possible à l'écart, voulant jouer un rôle de second plan et détourner la procédure de la voie directe qu'il sent menaçante. Il a pris peu de part à la police de Nantes, n'y étant présent que passagèrement ; il s'occupait spéciale-
(1) Bullelin, VI« partie, p. 72.
(2) Voici la composition du tribuail : Dobsent, président; Ardouin, Lavollée, Pouilenot et Godinet le jeune, juges; Leblois, accusateur public; Petit, substitut.
La nomination de Dobsent avait été attaquée par certains conventionnels qui l'accusaient de s'être réuni à la Commune de Paris pendant la nuit du 9 au 10 thermidor. Thuriot le justifia à la séance du H août (14 tiiermidor) et fit confirmer sa nomination. — Bûchez et Roux, Hist. parlementaire, t. XXXIV, p. 126.
(3) Bulletin VI, p. 88. Compte-rendu du Moniteur, réimpression, t. XXII, p. 45.
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ment de l'approvisionnement des troupes et il a alimenté pendant six mois deux cent mille hommes, sans qu'il en coûtât rien à la République (i). Il a donc peu de renseignements à donner dans cette affaire; il s'expliquera cependant sur lecomptede quelques-uns, d'après sa propre impression, d'après des ouï-dire ou des rapports. — Dès son arrivée il avait voulu renouveler les autorités constituées, changer le Comité révolutionnaire; la commission populaire, déclarant qu'on ne pouvait trouver de meilleurs patriotes, l'en avait dissuadé. Dès lors de nombreuses arrestations furent faites, mais lui y était resté étranger. Quant à ceux qui devaient être traduits au tribunal révolutionnaire, il Rvaii énerffir/uement insisté pour qu'on discernât les innocents des coupables (2). — On ne ment pas plus effrontément; entre les affirmations de Carrier et les procès-verbaux de Phelippes, il est pourtant impossible d'avoir un doute.
« Le Comité, continue Carrier, était mon flambeau, ma boussole; je ne connaissais les patriotes et les contrerévolutionnaires de Nantes que d'après ses rapports; il m'assura donc de la coupabilité de tous les accusés présents, me demanda un ordre de les envoyer à Paris; l'ordre fut expédié et contre le vœu du Comité les femmes furent autorisées à accompagner leurs maris dans la route, pour leur fournir tous les secours et l'argent dont ils pourraient avoir besoin Quant à leur longue détention, je leur déclare que moi seul l'ai prolongée sous différents prétextes et ce, dans la persuasion où j'étais qu'il viendroit un temps où ils seroient jugés plus équitablement. »
Phelippes, que cette apparente mansuétude de Carrier n'a nullement désarmé, demande au Représentant de dire ce qu'il sait sur son compte. — Carrier: « Je ne te savaispas ici; je vais dire ce que je sais à ton égard. Phelippes m'a
(1) Dans sa défense, lors de son procès personnel, nous retrouverons les mêmes affirmations.
(2) Bulletin du Trib. révolutionnaire, VI. 93. Courrier universel; Annales politiques, fructidor (comptes-rendus).
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•Hé proposé pour président du tribunal révolutionnaire de Nantes; je l'ai d'abord refusé à cause de ses opinions fédéralistes, mais ensuite, considérant les talents de l'accusé et la pénurie des sujets, je me suis déterminé à le nommer à la Présidence. »
Plielippes. — Pourquoi le citoyen Carrier m'a-t-il destitué ?
Carrier. — On m'avait dit que tu étais attaqué d'une maladie y;Tave qui donnait peu d'espérance pour tes jours et qui, dans tous les cas, ne te permettait pas de long-temps (le reprendre tes fonctions; c'est ce qui m'avoit eng-ag-é à te donner un successeur (i).
Phelippes. — J'étais seulement convalescent. Maintenant j'invite le tribunal à demander au témoin s'il était ou non présent aux séances des i3, i4 et i5 frimaire, provoquées par les corps administratifs pour délibérer si l'on ferait périr en masse tous les accusés (2)? »
Parcette invitation au tribunal, on sent Phelippes maître (le son terrain. Il semble dirig-er les débats et, sans être interrompu par le Président, procède à un véritable interrog-atoire. — Le témoin sait-il si le Comité révolutionnaire a sig-né un ordre de faire fusiller les accusés?
Carrier déclare qu'il n'en a eu aucune connaissanc3. Phelippes continue à le harceler de questions :
Il a fait allusion aux menaces de Naud, à la noyade de prêtres. Carrier répond effrontément: « Je n'ai connu ni les noyades, ni les fusillades, encore moins les menaces de Naud; et si J'eusse en la moindre notion de ces horreurs, de ces actes de barbarie, ils n eussent pas été mis en exécution... (3). »
Phelippes. — «Malgré l'opiniâtreté, la persévérance du t(îmoin à dénier toute part directe ou indirecte aux actes inhumains, aux scènes de sang qui se sont passées sous
(1) Bulletin, p. 94.
(2) Moniteur, t. XXII, p. 46. Déposition du 24 fructidor. Courrier universet, compte-rendu.
(a) Bulletin du tribunal, pages 94 et 95. Moniteur, XXII, pages 46
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ses yeux, je n'en persiste pas moins dans mon opinion énoncée contre lui au bas de mon mémoire justificatif. » — Le débat fut clos ce second jour sans amener d'autre réponse de Carrier et le tribunal ne crut pas devoir insister. On était si loin alors de traiter Carrier en accusé ! On tenait si peu, tant on le jugeait encore puissant, à l'impliquer plus que de besoin dans l'affaire (i)!
Le 25 fructidor. Chaux, appelé à déposer, prétendit que tous les accusés envoyés à Paris n'étaient pas destinés au tribunal révolutionnaire. Singulière affirmation en face de la lettre d'envoi qui les désignait tous comme des complices des Vendéens et invitait à les expédier au plus vite.
Après lui,Grandmaison. Ce témoin, à qui on fait subir un véritable interrogatoire, est convaincu de l'immoralité la plus révoltante. Il a participé à toutes les vexations exercées contre les détenus (2). II ne peut désavouer ni les noyades, ni les fusillades, ni les incarcérations arbitraires au nombre de vingt mille ; de plus, il était noble, père et beau-père d'émigrés servant les rebelles de la Vendée (3).
A Bachelier, le président prouve qu'il a signé l'arrêté du 5 juillet, qu'il imputait aux accusés d'avoir signé.
« Au milieu d'une foule d'actes qui m'étaient présentés journellement à signer, j'ai pu, sans en prendre lecture, signer cet arrêté par erreur, mais j'affirme ne pas me le rappeler (4).
Le Président. — Inutilement vous chercheriez à révoquer en doute votre signature ; la preuve en existe dans les pièces envoyées à l'accusateur public.
Bachelier. — Je ne nie pas le fait, mais je soutiens le fruit de la surprise.
Bachelier est interrogé au sujet de la Compagnie
(1) M. Wallon, le Tribunal révolutionnaire, V, p. 355.
(2) Bulletin du tribunal révolutionnaire, VI« partie, p. 97. Arch. Nationales, W. 449-105.
(3) Moreau dit de Grandmaison. Sa noblesse à tout prendre ne lui avait pas laissé d'orgueil de caste, car il était maître d'armes.
(4) Bulletin, p. 97.
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Miirat qui avait porté la terreur dans la ville entière (i). i^e président lui demande : « Le Comité délivrail-il des mandats d'arrêt à cette compagnie ; en a-t-il été noti fié aux accusés ? »
Le témoin répond évasivement : « La Compagnie arrêtait et incarcérait de sa propre autorité, et je ne sais s'il y a eu ou non des mandats d'arrêt lancés contre les accusés et s'ils leur ont été notifiés. »
A cette déclaration, les accusés se lèvent d'un commun accord et protestent qu'il ne leur a été notifié aucun mandat d'arrêt.
Le président s'étonne que le témoin, qui par son aptitude personnelle conduisait les opérations principales du Comité, ne soit pas en état de répondre nettement à cette question : y a-t-il eu des mandats de lancés contre les accusés ? Ces mandats ont-ils été notifiés ? a De l'ignorance invraisemblable du témoin on doitconclure que la formalité du mandat comme toutes les autres a été négligée et que le Comité révolutionnaire de Nantes se comportait moins comme autorité constituée, qui doit compte de ses actions à la nation entière, que comme des despotes sacrifiant journellement l'existence de leurs concitoyens à leurs caprices et à l'arbitraire le plus révoltant... Mais continuons l'instruction », dit le président.
Instruction terrible en effet contre les témoins et où les accusés ont le loisir de poser eux-mêmes des questions. Plielippes demandera à Bachelier si, lors de la délibération pour l'exécution en masse des détenus, on a rédigé un procès- verbal. Bachelier répondant que des notes seules furent prises en cette occasion, le préjsident l'interpelle avec fermeté, lui reprochant de traiter avec une coupable légèreté les choses les plus sérieuses.
« Il faut convenir que la vie de vos concitoyens est à vos yeux d'une bien faible importance et que le plaisir de les sacrifier les uns après les autres, quoique ce fût la jouissance des Néron, des Tibère, des Caligula, était
(1) Bulletin, p. 99. Archives nationales, \V., 440-10.'i.
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peut être celle du Comité ! D'après des délibérations aussi lestes dans des cas aussi graves, quelle idée voulezvous que nous nous fassions de votre justice, de votre humanité ? Comment parviendrez-vousànous persuader que vous n'avez pas participé aux noyades ?
Bachelier. — La vérité est cependant que je n'ai pris aucune part directe ni indirecte à ces actes barbares et iniques.
Le Président. — Vous m'obligez à venir au secours de votre mémoire et de vous représenter le reçu du 25 frimaire, par vous donné, des cent ving-t-neuf détenus noyés, l'ordre de route donné par le commandant de la place : ces pièces prouvent que les noyades ne vous étaient point inconnues et que vous y avez peut-être participé plus qu'un autre. »
Et Phelippes d'intervenir, décrivant les noyades où des enfants n'ont pas été épargnés, terminant son ref/w/A'/Zo/V^ par ces mots : « Bachelier, homme fourbe et artificieux, menait tout le Comité ; c'est lui qui a fait emprisonner les notaires, dont trois sont morts dans lescachots; il était l'agent de Robespierre , qui voulait renverser la République, et si nous fussions restés à Nantes, nous aurions tous été noyés comme nous devions être fusillés, si le chef de brigade n'eût pas refusé d'exécuter l'ordre sanguinaire qui lui avait été donné et si le Département luimême n'eût pas défendu l'exécution de cet ordre. »
Jolly, Mainguet, Perrochaux, Durassier, Levêque, Bologniel, tous membres du Comité, sont appelés ensuite comme témoins (i). Ils s'accusent les uns après les autres d'avoir partagé les scènes d'horreurs et de cruautés commises envers les détenus; ils conviennent d'avoir signé les ordres de fusillades et de noyades sans en connaître les motifs, d'avoir partagé les dépouilles de i63 prêtres; de ces expéditions ils ne sont pas responsables, car elles étaient commandées par Carrier et ses aides et les corps administratifs de Nantes. Les détails donnés par le
(1) Bulletin, VI" partio, p. 100.
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Bulletin nous sont trop connus pour (jue nous les répétions ici ; on y passe en revue et les scènes de pillag'e et les or^'ies bachiques, la prostitution forcée pour les femmes et les filles qui venaient réclamer leurs pères et leurs époux, enfin la domination tjrannique des compagnons de Marat qui « flétrissaient à leur volonté dans l'opinion des despotes investis du droit de vie onde mort, les honnêtes citoyens qui avaient eu le malheur de déplaire aux ag-ents du Comité (i). »
Le Président avait le 24 adressé au jury la question d'usage : « Est-on suffisamment instruit? Sur la réponse négative (2) du jury, les dépositions de témoins conti-
■rent jusqu'au 27. Le dernier entendu fut le Convennel Bô, qui influença favorablement les jurés, 'accusateur public parla à son tour, peut-être pas avec conviction bien ardente, mais il soutint l'accusation j)()ur le principe. Encore prit-il soin, dégageant la cause |de certains accusés de minime importance, de ne s'occujperque des principaux.
A ceux-ci il répète les termes de l'acte d'accusation : ils sont prévenus de manœuvres tendant à propager ou à favoriser le système liberticide du fédéralisme ; ils ont gardé des intelligences avec les émigrés, ils ont accaparé le marché des vivres, discrédité les assignats. La faction scélérate du fédéralisme doit occuper et fixer l'attention du jury en raison des ravages qu'ellea causésdansles départements, notamment dans la ville de Nantes... Ces hommes veulent qu'on les considère comme des égarés d'un jour, mais au fond leur système est réfléchi, profondément caractérisé; leur patriotisme antérieur ne peut pallier leurs torts actuels etleur rétractation n'est. que le résultat des circonstances impérieuses qui les ont avertis de songer à leur conservation. Distinguant encore une fois les vrais coupables de fédéralisme de ceux sur lesquels il n'existe que des rapports fantaisistes émanant du Comité révolutionnaire, il termine en s'en rapportant « à la
(1) liaUetin. VI" partie, p. 102.
(2) Archives, W., 449, n» 10.3, procès-verbal d'audience.
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sagesse ordinaire des jurés dont les décisions sont toujours marquées au coin delà justice et de l'impartialité ».
Le rôle des défenseurs devenait facile, et il semblait déjà que la cause fût entendue. Un des inculpés, Fournier (i), est défendu parBeaulieu, artiste du théâtre de la Cité. Nous laisserions Beaulieu et Fournier dans leui obscurité, si le discours de l'acteur-avocat ne se terminait par une curieuse apostrophe. Si Beaulieu (2) a priila défense d'un fédéraliste, c'est pour placer tous les accusés sous l'ég-ide de Marat, qui encore à cette époque demeurait le Divus I
(( Citoyens, dit Beaulieu en s'adressant aux Nantais, comme Marat vous fûtes calomniés et traduits au tribunal qui n'est redoutable que pour les conspirateurs; encore un instant et comme Marat vous entendrez proclamer votre innocence; comme lui, vous recouvrerez la liberté, comme lui, vous descendrez ces degrés er triomphe et couverts des applaudissements et des accla mations de vos concitoyens (3 ). » [
Tronson-Ducoudray, chargé de la défense de Phe-I lippes, justifie les Nantais en attaquant violemment k Comité révolutionnaire.
Il expose que si quelques-uns des accusés ont été momentanément égarés, la plupart ont combattu pour I; patrie et sont couverts de cicatrices honorables. — Erl face d'eux, un Comité composé d'hommes vils et perdus! de mœurs qui a trafiqué de la vie et de l'honneur de> citoyens. Reprenant l'argumentation de Phelippes danison mémoire, il rappelle que Goullin était connu sous k nom de Roué, que Bachelier fut notaire frauduleux Grandmaison assassin : il dépeint la déportation de^ prêtres... dans la Loire et les noyades qui suivirent, —
(1) Fournior avait conduit jusqu'à Versailles une force de cent lioni mes pour délivrer la Convention après le 31 mai.
(2) Le Bulletin ne donne pas le nom du défenseur, qui a été d'autre part discuté. Le discours et l'apostrophe à Marat sont insérés en entier bulletin, p. 86.
(3) Plaidoiries de Tronson-Ducoudray.