THERMIDORIENS ET JACOBINS
Moins convaincu qu'il ne l'était de l'impunité de ses crimes, Carrier se fût inquiété de cet acquittement des Nantais qui découvrait le Comité de Nantes. Le procès de celui-ci, qui s'instruisait rapidement, ne pouvait-il rejaillir sur le proconsul et éclabousser « l'arche sainte )>'!
Avant de nous engager dans cette nouvelle procédure nous devons nous arrêter au seuil des Jacobins et rapporter par suite de quels débats contradictoires, souvent tumultueux, toujours violents, le parti thermidorien dé-| finitivement vainqueur put enfin se débarrasser de la| Société encombrante qui personnifiait la Révolution sanguinaire et soutenait Carrier jusqu'aux extrêmes limites.
Dans les discussions brutales qui ont suivi la dénonciation de Lecointre en fructidor, comme dans les exceptions dilatoires invoquées pour l'instruction des actes de Carrier même après le procès des 94 Nantais et au moment où le Comité révolutionnaire de Nantes est appelé à lii barre du tribunal, il y a plus qu'une question de personnes, il s'agit d'un principe : l'inviolabilité des membres de l'Assemblée. Avec Carrier — à juste titre en tête d< liste — s'inaugure effectivement la série des boucs émissaires, qui va de Collot d'Herbois et Billaud-Varenne Lebon (i), Fouquier-Tinville et Maignet (2), etc.
La voie est dangereuse, les thermidoriens mêmes, sou tenus par l'opinion publique, seront-ils assez forts poui
;i) Lebon était déjà en prison, mais il ne fut jugé qu'un an après (fii dcl795).
(2) Maignet, l'incendiaire do Bedoin, échappera à la proscription.
THERMIDORIENS 3i3
amener l'Assemblée — qui s'est modérant isée, qui répug-ne à recommencer l'ère des « mises hors la loi w — à prononcer la déchéance de certains de ses membres, à remuer tout un passé qui peut entraîner à l'abîme ceux qui s'y attendent le moins? Pour arriver à ce but — plus politique qu'humanitaire — d'expurt>er la (Convention de ceux qui l'ont fait honnir, que faut-il? Entraîner les modérés qui n'ont jamais connu qu^in mobile : la peur^ multiplier les journaux qui surexcitent le peuple, aux arrogances des Jacobins répondre par des faits, leur couper beceton^^les si on ne peut les museler complètement.
C'est cette série d'opérations — avec les alternatives victorieuses de l'un et l'autre parti et l'ag-onie de celui d'entre eux qu'on pouvait croire, malgré Thermidor, le plus enraciné dans les masses, le plus difficile à abattre — qu'on veut retracer ici. Si l'idée de Ca];;rier n'est pas la seule dominante, elle est une des dominantes ; on devra donc excuser cette incursion dans l'histoire i>énérale de la Révolution, puisque les Jacobins ont été les défenseurs farouches du proconsul de Nantes. Blessés en essayant de sauver l'un des leurs, le meilleur peut-être d'entre leurs « apôtres de dépopulation w, les fauves vont mordre et jouer de leurs t^riffes et, ag-onisants, ils lutteront en désespérés.
Le soir même du 9 Thermidor, Leg-endre, l'ancien Dantonien devenu puissant en appuyant les vainqueurs, de sa propre autorité, mais avec l'appui secret des Talliénistes, avait fermé le club des Jacobins et en avait déposé les clefs sur le bureau de la Convention. Ce premier avertissement ne les intimida q-uère.Cinqjours après, Billaud, Collot, Carrier, Duhem, Vadier pouvaient sans entraves reconstituer le club, en l'épurant, c'est-à-dire en chassant tout ce qui était entaché de Robespierrisme, et les Jacobins reprenaient aussitôt leurs anciennes allures.
Si, au sortir du combat de Thermidor, les Jacobins fêtèrent Tallien, Fréron, Legendre, déclarant qu'ils avaient bien mérité de la patrie^ c'est qu'ils croyaient encore à leur ancienne puissance. Se sentant joués, ils déclarèrent
la o-ucrre. Après le discours de Louchet et le projet de décret qui le suivit (i), la scission fut complète. La Convention avait enterré le projet de néo-terrorisme dans les cartons du Comité de Sûreté générale, les Jacobins le reprenant en sous-main marchèrent à l'assaut pleins d'audace.
Maure, au club, a dénoncé « cette fausse humanité semblable à un esprit de vertige qui s'est emparé de l'Assemblée » ; il a marqué son étonnement de voir à la Convention « ime nouvelle espèce de « côté noir », composé de parents de détenus qui font retentir la salle d'applaudissements quand on propose des mesures de modérantisme ». Le lendemain, une députa tion de Jacobins se présentait à la Convention, ayant en tête Raisson, le vice-président du Club, qui débuta avec l'aplomb g-ourmé dont les envoyés de la redoutable société avaient pris l'habitude dans les grandes circonstances : « Représentants du peuple, la société régénérée des Jacobins de Paris, dégagée des hommes corrompus qui s'étaient glissés dans son sein, rendue à son énergie primitive, vient vous dire des vérités indispensables, vous demander des mesures que le salut public commande. »
Abordant ensuite la question qui l'amenait à la barre, Raisson lançait ces paroles de défi à l'assemblée qui re-
(1) Louchet, — c'était ce même député obscur qui le premier avait demandé l'arrestation do Robespierre, — après avoir invoqué la mémoire du judicieux et profond Marat, déclarait que « s'apitoyer sur le sort des ci-devant privilégiés était un crime », que pour tarir la source des troubles intérieurs il était nécessaire de maintenir à l'ordre du jour la terreur ». Le mot ayant soulevé des toile d'indignation, il expliqua que par le mot terreur il entendait la justice la plus sévère. Son projet de décret n'était que le corollaire de sa profession de foi: liste de proscription de tous les individus des castes privilégiées, réintégration dans les maisons d'arrêt de tous les ci-devant nobles, de tous les pères et mères d'émigrés, etc. Tallien répondit vertement que « la terreur était l'arme de la tyrannie ». Puis attaquant le décret : t Je ne reconnais
filus de castes dans la République, s'écria-t-il aux applaudissements de a majorité, je n'y vois que de bons et mauvais citoyens. » Il vola néanmoins pour l'impression, mais son vote était une véritable déclaratioD de guerre : « Il faut, dit il. qu'on puisse tout savoir, tout connaître ; il faut la liberté de la presse ou la mort. C'est à laide de cette liberté qu'on arrachera le masque à ces hommes qui feignent encore le patriotisme, qui ne déclament contre Robespierre, que parce qu'il est abattu et qui deux jours avant sa mort étaient encore lâchement prosternés à ses genoux. » Moniteur (Séance du 2 fructidor, 19 août).
AUX JACOBINS 3ir,
fusait de sanctionner les listes réclam<^es par les Jacobins: « Le crime seul peut craindre la publicité de cette liste; (jLie l'on ne dise pas que ce sera une liste de souscription; les Sylla sont morts et le peuple n'en souffrira jamais d'autres. » Sa péroraison, c'était la demande d'un gouvernement révolutionnaire qui « fit justice des fripons, des hommes corrompus, de tous les ennemis du peuple et qui protégeât V innocence! » L'innocence, dans la bouche de Raisson, symbolisait les Jacobins qui sentaient souffler le vent de la persécution (i).
Merlin (de Thionville) (2) présidait ce jour-là l'assemblée. Engagé avec les siens dans la voie du modérantisme, il va devenir un des plus rudes adversaires du parti jacobin ; mais, ne sentant pas encore l'heure venue de faire un affront officiel à une société qu'étayaient encore tant de souvenirs révolutionnaires, Merlin commença par la complimenter sur les services qu'elle avait rendus à la République; en terminant il lui fit sentir de façon dégagée que le « seul service qu'on attendait d'elle désormais était l'exemple de la soumission aux lois ».
Raisson est accosté dans les couloirs et traité de scélérat par Bentabolle et Lecointre. Les cris « à l'ordre, à l'ordre, » partis du Marais, pendant qu'il lit sa pétition, les huées des tribunes, qui en soulignent la fin, devaient détruire les illusions des derniers patriotes restés fidèles au « judicieux Marat ». Les députés quittèrent la salle, la rage au cœur, faisant sans doute la comparaison avec
(1) Moniteur. Séance du 10 fructidor.
(2) Voici le portrait qu'en trace Dussault : « On sait quelle influence indirecte mais puissante le président exerce sur les discussions. Merlin de Thionville, un des plus ardents adversaires delà minorité, présida ])cndant une partie de l'époque dont nous écrivons l'histoire, dit Dussiiult. — Plus énergique qu'adroit, plus fait pour commander un bataillon que pour être k la tCte d'une assemblée, plus terrible aux ennemis que redoutable aux sophistes, d'une physionomie vraiment martiale, célèbre pour la bravoure qu'il montra au siège de Mayence, Merlin de Thionville était d'une grande ressource pour la majorité Mais l'amour des plaisirs se concilie difficilement avec cette tenue de caractère si nécessaire au triomphe d'une opinion puissamment contrariée ; et Merlin était un hercule dans les mains duquel on surprenait quelquefois un fuseau à la place de sa massue. » — Dussault, fragments pour servir à l'hist. de la Convention nationale.
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les ovations qui les accueillaient un mois auparavant (i).
Au club, à la nouvelle de la déconvenue de Raisson, le tumulte fut affreux le lendemain. Ceux qui dominaient les Jacobins, Duhem, Duquesnoy, Levasseur, Carrier, se montrèrent parmi les plus violents. On n'osa pas à haute voix parler d'échafaud, mais Duhem et Carrier firent une motion tendant à déporter ces êtres gangrenés qui détestaient et voulaient anéantir l'heureuse Révolution, ces lépreux, ces pestiférés, cette engeance destructive de nobles, de prêtres, de fanatiques. — « Les Thermidoriens étant venus braver les purs » jusque chez eux, des bordées d'injures les accueillirent; Thuriot, qui voulait développer la réponse de Merlin, fut hué tandis que Tallien et DuboisCrancé jetaient aux interrupteurs des défis entrecoupés. Oui, vous êtes des scélérats... Je le prouverai (2).
Ce n'était encore que le commencement de la guerre. Le mauvais succès de la dénonciation de Lecointre (.^) contre les anciens Comités, dénonciation prématurée, maladroite politiquement parlant, puis([u'elle fut jugée calomnienseet retirée,devait redonner quelque assurance au parti jacobin. Le chétif Lecointre eut à subir l'assaut de Duhem, de Bourdon (de l'Oise), de Carrier qui criait : « Celui qui est la tribune est un scélérat», de Vadier qui, renouvelant la scène deMarat, montait tout à coup à l'estrade un pistolet à la main. Thuriot qui présidait eut de la peine à clore une discussion où son parti n'avait pas le côté brillant. Il n'arrachait l'ordre du jour qu'en le faisant passer à l'abri d'un blâme sévère infligé à la dénonciation.
Le lendemain, les Jacobins, non contents d'avoir couché, victorieux, sur leurs positions, revenaient à lacharge,
(1) Burette et U» Ladet, Révol. /Vanc, Convention nationale, tome IV, p. 19.
(2) Bûchez et Roux, Hist. parlementaire, tome XXXVI. Barante, Histoire de la Convention, V,
(3) Contre Billaud-Varennes, Collot d'Herbois, Barère, du Comité de Salut public; Vadier, Amar, Voulland, David, du Comité de Sûreté générale.