‹ Les grands terroristes, Carrier à NantesChapitre 84 sur 124 · ACCUSATION DE LECOINTRE · texte numérisé non relu

ACCUSATION DE LECOINTRE

forçaient Lecointre à s'expliquer (i). En dépit des observations de Tallien,qui proche à son tour la concorde et l'union et que Carrier accuse d'être « l'adhérent » du dénonciateur (2), Lecointre est traîné à la tribune, forcé de dépouiller tout un dossier de pièces (3) dont pas une ne paraît concluante. Ecrasé d'un bout à l'autre de sa lecture par les interruptions et les injures, Lecointre est abandonné même des siens et doit subir les condoléances hypocrites de Collot d'Herbois qui déclare que « c'était en faisant le bien que ses collègues et lui espéraient augmenter à tout moment, dans le cœur de Lecointre, le regret de les avoir dénoncés (4). » A l'unanimité et au mi-

(1) Moniteur. Séance du 13 fructidor. Réimp., t. XXI, 650.

(2) Aux Jacobins Duhern accusait Dubois-Crancé d'être de connivonco avec Lecointre ot les thermidoriens. Carrier, qui ix quelques raisons pour ménager Dubois-Crancé, prend part au débat, o Je demande que l'on prenne garde de porter trop loin la dénonciation et de l'étendre sur dos choses de peu do conséquence. C'est ainsi que Robespierre a établi une tyrannie telle que deux patriotes n'osaient plus s'épancher leur cœur sans craindre d'être aussitôt impitoyablement punis parle tyran. — Moniteur, réimp., tome XXI, p. 653.

Dubois-Crancé répondit par une brochure : « Entendons-nous » aux attaques dos Jacobins. On y ht ce fragment de dialogue entre deux membres du Club :

Premier Jacobin : — « Comment un individu peut il être suspect sans motifs?

Second Jacobin. — « Ah ! voilà bien de vos raisonnements de modérés et avec ces beaux systèmes ou fora la contre-révolution. Est-ce que les prêtres et les nobles ne sont pas suspects de droit?

Premier. — Oui.commeles ci-devantjugos, les avocats, les procureurs, les gens de finance et tout ce qui vivait à l'aise des abus de l'ancien régime. Voulez-vous, par ces motifs, incarcérer toute la France excepté les manœuvriers ?» — Dubois-Crancé, par le général Yung, tome II, page 154.

(31 Los membres des Comités visés par Lecointre avait dédaigné de se justifier à la tribune, mais ils ne manquèrent pas de le faire par écrit.

« La continuelle tactique des royalistes, disaient. Barère, Collot, Billaud ot Vadier, dans une brochure collective, a été de faire passer les patriotes pour des buveurs de sang et de faire suivre chaciuo événement révolutionnaire par des procédures pour détourner l'esprit du peuple des atfaires publiques, pour faire stationner ou rétrograder la Révolution. Quant aux excès qu'on leur reproche, ce sont, ajoutent-ils des eaux bourbeuses, déversées et mêlées un instant aux eaux d'un grand fleuve navigable qui enrichit et fertilise les contrées qu'il arrose. » i'vtimxQV Mémoire, collection Rondonneau.

La lutte entre Tallien et Collot fut terrible. A la brochure : Collot mitraillé par Tallien, Collot avait répondu par une philippique où il rappelait les hauts faits du proconsul de Bordeaux et terminait par cette allusion transparente : « Nous mourrons parce que de nouvelles Fulvies, liées à de nouveaux Antoines, tiennent leurs poinçons tout prêts pour percer nos langues sincères. »

(4) Moniteur, réimp., tome XXI, page 653.

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lieu d'un tonnerre d'applaudissements l'Assemblée déclarait la dénonciation calomnieuse (i).

Si les Jacobins étaient sortis vaincjueurs de cette lutte de deux jours, le « côté noir » n'abandonnait pas les Thermidoriens affaiblis et dans les groupes du Palais- Eg-aiité, des Tuileries et du Carrousel, on ne parlait de rien moins que de forcer la main à la Convention si elle s'obstinait à couvrir les coupables de l'égide de son ancienne complicité. Au club, les meneurs redoublaient d'audace : « Nos tribunes sont pleines, disait Caraffe, et celles de la Convention aussi, mais je ne vois dans cette enceinte que des patriotes, tandis que les Muscadins et les aristocrates sont dans toutes les avenues. » — Duhem allait plus loin : « Il est bon que les crapauds du Marais lèvent la tête, parce qu'elle sera plus facilement coupée (2). ))

Quand la poudrière de Grenelle saute, le matin du i/j, écrasant une soixantaine de personnes, jetant la panique dans Paris (3), les deux partis s'accusent mutuellement. Bourdon (de l'Oise), en pleine Convention, accuse Tallien et les Thermidoriens. Carrier s'écrie : « Voilà ce que c'est que d'accorder la liberté à tant de chevaliers du poignard ! (4) » On eut bientôt découvert dans le camp adverse que les Jacobins avaient fait le coup ; les comités ordonnèrent une enquête qui ne fut pas poussée jusqu'au bout. « On laissa l'opinion circuler et s'établir » et les idées de vengeance n'en faisaient que s'accroître.

Le jour même de l'explosion, le Comité de Salut public

(1) Dans une adresse envoyée par la société populaire de Marseille, on lisait: a La Montagne est donc endormie, quand les aristocrates se réveillent. Nous sommes là pour la défendre, montagne deSinai, tonne, éclate! donnez un nouveau tranchant à la hache nationale. «Compterendu des Jacobins, Moniteur.

(2) Annales patriotiques du 16 fructidoi'.

(3) Moniteur. Séance du 15 fructidor, réimp., tome XXI.

(4) Les Jacobins furent d'abord accusés. Rien dans la suite ne confirme ces soupçons, mais ils servirent pour le moment à détourner sur les Jacobins l'animadversion politique. On h>issa l'opinion circuler et s'établir et l'on se contenta de maintenir à la tribune un système et un plan de conduite dont les conséquences étaient la destruction des Jacobins. — Toulongeon, Hist. de la Révolution, t. V, p. 100.

MUSCADINS :\ir^

est renouv(;I;il)le par tiers. Li' sort a dési^-né Barèro coiiimo membre sortant; J3illot etCollot ayant donné leur démission, Tallien en fait autant (i), jugeant hal)ile de rentrer un instant dans la coulisse après la tentative infructueuse de Lecointre. Cela ne suffit pas aux Jacobins (jui l'expulsent violemment de leur société, avec P'réron et Lecointre.

Ceci et l'assassinat vrai ou prétendu de Tallien — on l'accusa d'avoir risqué un coup de théâtre renouvelé de l'histoire de Pisistr*ate — réunit en faisceaux serrés tous les Thermidoriens. F'réron, dans l'Orateur du peuple (2), qui venait de reparaître, ne se contenta pas de faire le récit lyrique de l'attentat dont Tallien avait été victime, il fit appel à la jeunesse bruyante qui ne demandait qu'à agir contre les Jacobins, et réunissait autour d'elle les ennemis du club et de Carrier. Cette jeunesse, tout en marchant dans un sillon parallèle à celui des Thermidoriens avait jusqu'alors g-ardé son indépendance (3). La force de l'intérêt commun lui fit oublier les nuances qui les séparaient.

Un foyer d'opposition turbulente s'était en effet créé au Palais-Egalité contre les Jacobins. C'était cette jeunesse de Paris, appelée alors Muscadins (4), qu'on nommera l)lus tard Jeunesse dorée, parce qu'elle contient quelques éléments de royalisme, Jeunesse de Fréron quand le pacte d'alliance aura été définitivement cimenté avec l'Orateur du peuple.

A la Convention, le 18 fructidor, Carrier venait de s'élever très violemment contre les Muscadins, prévoyant

(1) Leurs successeurs étaient Delmas, Cochon (Lapparent), MiM-lin (de Douai) et Fourcroy.

(2) 25 fructidor.

(3, Dans V Orateur du peuple, Dussault par conviction, Fréron par calcul luttaient pour la môme cause que la Jeunesse. De même ïallien ilans son Ami des Citoyens.

(4) Le nom de muscadin, pastille de musc, gandin du musc, fut appliqué pour la première fois pendant le siège de Lyon aux défenseurs do la ville « dont la toilette contrastait avec le rude costume des montagnards de l'Auvergne, qui combattaient contre eux parmi les troupes

déjà le tort que ces jeunes gens en apparence frivoles et légers pouvaient faire à l'arche sainte des Jacobins. Le terrain lui a été préparé par Clauzel, critiquant ces commissaires des guerres qui donnent si facilement des congés, ces intrigants, qui fourmillent à Paris et dont la place est dans les départements.

« Citoyens, dit Carrier, il y a des jeunes de la première réquisition, de ceux qu'on désigne sous le nom de Muscadins, lesquels au moyen de certificats qu'ils ont eu l'art d'obtenir d'officiers de santé complaisants se sont dérobés à la réquisition. Ils sont en très grand nombre, leur fourmilière s'agite depuis quelque temps et on les remarque aux spectacles et dans tous les lieux publics. On les reconnaît à leurs habits carrés, à leurs mains fines, à leurs souliers à la pointe du pied ; ils se rendaient ici, les premiers jours qui suivirent la chute du tyran, nous les vîmes applaudir aux opinions modérantines et on donnait à leurs trépignements le nom de la voix du peuple. Non, ce n'était point le peuple, ce n'étaient pas ces vrais sansculottes qui sont à leurs travaux et dans les ateliers de la République. Ces jeunes gens sont accoutumés à une vie molle (i), ils ont de la peine à se décider à la vie austère et à la discipline des camps, ils cherchent à s'y soustraire (2). » La fin du discours de Carrier n'est pas un

républicaines ». Catalogue d'autographes. Curiosités réoolutionnaires, Giiaravay, 1862.

Hébert, dans le Père Duchesne du 8 septembre 1793, donnait ce surnom — d'une manière générale — à tous ceux qu'auparavant on appelait aristocrates et en particulieràla jeunesse parisienne, auxjeunes gens de la première réquisition. Le mot resta, passa dans les départements. Dans le serment des « Marats » de Nantes, les muscadins sont associés aux Feuillants, aux Fédéralistes, aux Modérantisés. Même catalogue.

Les Jacobins les flétrissaient encore du nom d'anti-Jacobins, d'anti- Carrier, d'aristocrates. Duhem les appelait assassins et échappés de Coblentz. Paris pendant la révolution. Ad. Schmidt, t. L

(1) Moniteur, réimpression, t. XXI, p. 679.

(2) Carrier oublie qu'à Nantes il a soustrait à la réquisition des « protégés » à lui. « Il a fait entrer dans les hôpitaux, comme officiers de santé, des jeunes gens de 20 à 22 ans, qui n'avaient jamais manié une lancette; il les a par là soustraits à la réquisition; dans le nombre se trouvaient Gailus et Fonbonne. » Pièces remises à la Commission des Vingt-et-Un, 1" liasse, 8» pièce. Lettre d'Orieux à l'accusateur public, Nantes, 20 vcndém. an III. JT

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