SITUATION DE LA VILLE DE NANTES
Les sociétés populaires et les représentants. — Philippeaux. — La petite Terreur avant l'arrivée de Carrier. — Le Comité révolutionnaire : Goullin, Chaux, Bachelier.
La ville de Nantes dans les premiers mois de la République s'était trouvée à la fois exposée et compromise : exposée par le soulèvement des Vendéens qui aspiraient à l'occuper et à prendre possession de ses richesses; compromise par les suites de la révolution du 3i mai. Avec Rennes, Caen et les principales villes de France elle avait pris parti contre la Convention. Si les Montagnards vainqueurs des Girondins l'avaient épargnée d'abord, c'est qu'ils avaient besoin de son concours contre l'insurrection royaliste (i). En fait, les fédéralistes de Nantes? quelques jours avant de se mettre en révolte contre la Convention (5 juillet), avaient uni leurs forces aux troupes républicaines et leur résistance à l'attaque des Vendéens (29 juin) avait imposé un temps d'arrêt à la marche des rebelles, leur avait fermé la Bretagne (2). Les patriotes pouvaient encore avoir besoin de leur concours et les maintinrent d'abord dans leurs fonctions administratives. Si les sociétés populaires ont des nuances différentes, le but semble être le même : la chasse aux rebelles et aux anciennes classes privilégiées (3).
Deux Sociétés populaires, après d'autres disparues,
(1) Wallon, Tribunal révoluttonnaire, V, p. 327.
(2) Duchatellier, Hist. de la Révobition en Bretaç/ne, tome IIL Louis Blanc, Révolution française, tome IX, p. 61.
(3) Dugast-Matifeux, Notice sur liadtelier.
4o CARRIER A NANTES
subsistaient à Nantes, au commencement d'octobre 98 ; le club de la Halle, qui avait pour orig-ine une Société des amis de la Constitution qui siég-eait aux Capucins, et le club de Saint-Vincent, depuis Vincent-la-Montag-ne, établi d'abord dans le couvent des Cordeliers et dont Chaux était le président en 1791 (i).
Bien que le club de la Halle fût d'une composition sociale supérieure, renfermant dans son sein des négociants, des gens riches, il s'était montré très ardent en montant à l'assaut des anciennes classes privilégiées, en provoquant des mesures contre le clergé, puis contre les émigrés ou en s'associant à ces mesures. Au fond, on s'y attaquait aux mêmes objets qu'à Vincent-la-Montagne et sans plus de scrupules sur les moyens. Au Club Saint- Vincent un membre était venu siéger, le chapeau orné d'une oreille de brigand en guise de cocarde, sans avoir été chassé, et peu après les deux sociétés fraternisaient.
Un des membres du club de la Halle, que nous retrouverons plus tard parmi les persécutés, Villenave, alors accusateur public, se vantera « du nombre de rebelles ou de nobles que lui et ses amis avaient fait rouler sur les dalles de la place du Bouffay ». A Nantes comme ailleurs, les Girondins se montraient complices des Montagnards (2) tant que la politique de sang servait leurs intérêts et sauvegardait leurs propriétés. Ils obéissaient sans doute à l'implacable logique des révolutions, convaincus que, pour échapper à la prison ou àl'échafaud, il n'y avait plus d'autre moyen que d'y conduire les autres (3).
(1) Dugast-Matifeux, Notice sw Bachelier. M. A. Lallié, Pier?'e Chaux (Revue de Bretagne et de Fenrfée), 1881, p. 455, et \&?, Sociétés populaires dans la Loire-Inférieure. Vannes, 1891.
(a) « En 92, des dames de la bourgeoisie girondine, irritées contre les couvents, étaient ailées battre et fouetter les religieuses des Gouets; en 93, dans la cherté de vivres elles criaient : Vive Carrier, à l'eau les brigands! En 94 la sensibilité revint, l'intérêt aussi et le ménagement des grosses pratiques ; elles allèrent déposer contre Carrier. » Michelet, Bévolution française, t. 1, p. 306. — On doit convenir que les Girondins étaient au début de la guérie civile et de la Terreur à Nantes les plus enragés contre les brigands et les prêtres. Terrorisés à leur tour, ils devaient avoir le même sort que les rebelles et les suspects.
(3) M. A. Lallié, le Sans-culotte Goullin, p. 24.
LES COLLABORATEURS DE PIIILIPPEAUX /,i
Tandis qu'ils croyaient par leur attitude à demi révolutionnaire se réhabiliter de l'entreprise manquée du f) juillet, les affamés g-uettaieut leurs richesses. Cependant, la Révolution marchant, la ville de Nantes ne se trouvait pas à l'unisson duclub de'Vincent-la-Montagne, régulateur de l'opinion (i). Beaucoup de membres des administrations étaient sortis du parti girondin et « bien qu'ils eussent fait amende honorable de leur fédéralisme passager, les Montagnards de Nantes se firent une arme contre eux d'un décret qui ordonnait le renouvellement des corps administratifs dans les départements où ils étaient entrés en lutte ouverte avec la Convention (2) ». En septembre 98, cependant, les représentants Gillet et Philippeaux ne semblaient pas s'être aperçus que ce décret concernait les administrations de Nantes et félicitaient les membres du département de leur zèle à poursuivre les ennemis de la République et à établir des ateliers de chaussures militaires (3). Si l'on en croit Phelippes Tronjolly, Ruelle, Gillet et Méaulle auraient même reconnu que le décret ne regardait en rien les fonctionnaires de Nantes, mais les « vociférations sans cesse renouvelées des patriotes avides de places et d'autorité » devaient emporter la destitution des administrateurs (4). Chaux et Goullin allaient se montrer au premier rang dans cette affaire délicate.
Le moment est venu de présenter ces deux hommes qui, grâce à l'influence que Philippeaux leur laissa prendre, sur lui-même d'abord, sur le Comité ensuite, jouèrent un rôle prépondérant dans la terreur de Nantes et se trouvèrent ipso facto, soit parallèlement, soit de façon indirecte, les collaborateurs de Carrier.
Philippeaux avait connu Chaux à Paris alors que celuici était venu demander des secours pécuniaires à la Convention en prévision du siège. Chargé, en même temps
(1) M. A. Lallié, le Sans-culotte Goullin, p. 25.
(2) Archives départementales. Nantes, S-f". A. Lalliù, Sans-culolle Goullin.
(6) Noyades, etc., par Ph. Tronjolly. Paris, Ballard, p. 101.
que Fouché, Esnue-Lavalléc et Méaullc, de parcourir les départements de l'Ouest et du Centre, Philippeaux, se dirigeant sur Nantes et ne connaissant personne dans la ville, s'était cru bien inspiré en choisissant pour secrétaire un patriote aussi en relief que Chaux.
De cette mission qu'il a racontée en ne s'éparg-nant aucune louange (i) — courage civil et valeur militaire — que Michelet (2) a appelée « course héroïque », et que Louis Blanc (3) a portée aux nues, nous n'avons guère à parler. Malgré l'appréciation malveillante de Choudieu (4) et les propos tenus par Carrier (5), il reste constant que Philippeaux montra un réel courage et des intentions honnêtes (6), encore qu'il fût mal servi par un esprit faux.
Une honnêteté politique qui aurait pour point de départ la Montagne et pour but la domination de la Gironde et la fin de la guerre de Vendée par des moyens calmes, par l'amnistie, par la persuasion, par des discours et des rapports, voilà l'utopie de Philippeaux (7). Pourquoi fautil qu'avec des idées aussi saines qu'il parsema dans d'innombrables écrits et qui le menèrent du reste à l'échafaud (8), quand il se mit à dénoncer trop haut et les « conspirateurs (9) » et les pratiques incendiaires des
(i) Compte rendu à la Convention.
(2) Michelet, Hist. de la Révolution, VIII, 318.
(3) Louis Blanc, IX, 162. Cette admiration d(i Louis Blanc pour Philippeaux n'est que passagère. Il abandonne ensuite celui qui se permit d'attaquer les généraux hébertistes. Voir tome X.
(4) Choudiiu, ennemi personnel de Philippeaux, prétendit que celui-ci n'avait jajuais paru à la tète d'une colonne.
(5) Carrier déclara à la Convention (9 ventôse an II) que Philippeaux était fou et qu'il se cachait toujours pendant le combat. — Dans la bouche de Carrier l'outrage ne manque pas de saveur.
(6) Son honnêteté utopique et tardive ne l'avait pas empêché, en mars 93, d'appuyer une motion pour la création d'un tribunal révolutionnaire sans jurés. Le projet fut repoussé comme monstrueux sur lu demande de Barère.
(7) Voir son journal, /« Défenseur de la Vérité, ses nombreux rapports, son Catéchisme moral et religleuv, par lequel « il espérait faire plus d'effet qu'une levée en masse pour terminer la guerre de Vendée » Levasseur, Mémoires, t. III, p. 73.
'8) Avec Westermann, Fabre, Danton, C. Desmoulins qui l'avait défendu dans le Vieux Cordelier.
(9) • Quels étaient ces conspirateurs auxquels Philippeaux imputait les maux de la République et même la guerre delà Vendée? écrit Robespierre. Etaient-ce Biron, Dumouriez, Brissot, etc.? Non, mais Bouchotte, Rossignol, Rousiu, les ministres et le Comité de Salut public»