‹ Les grands timidesChapitre 10 sur 88 · Rêverie, 4« proiuenade. — Confessions, partie i, liv.ii · texte numérisé non relu

Rêverie, 4« proiuenade. — Confessions, partie i, liv.ii

ment en lui; ce fut une inspiration du diable, une « impulsion » soudaine, irrésistible. Dans le désarroi mental oùun accès de timidité l'avait mis, il dit ce qui lui passa par la tête et ce qui le tirait d'embarras. Le malheur est que Timpulsion, effet de la timidité, irrésistible au moment où elle se produit, le demeure encore après et déroule ses conséquences : autrement dit, l'idée impulsive ne peut ni être arrêtée net, quand elle se présente, ni enrayée, quand elle passe à l'acte. La même timidité, qui arrache à Rousseau un mensonge, par surprise, l'empêche de revenir de ce mensong-e, l'y fait persister, ce qu'il explique par un raisonnement qui peut paraître sophistique, mais que je crois psychologiquement exact '.

« Par une première et irrésistible impulsion du tempérament, dans des moments imprévus et rapides, la honte et la timidité m'arrachent souvent des mensonges auxquels ma volonté n'a point de part, mais qui la précèdent en quelque sorte par la nécessité de répondre à l'instant... J'atteste le ciel que, si je pouvais, l'instant d'après, retirer le mensonge qui m'excuse et dire la vérité qui me charge, sans me faire un nouvel affront en me rétractant, je le ferais

i. Je me trouve ici d'accord avec L. Proal : « En expliquant ses mensonges par la timidité et la fausse honte, Rousseau me paraît être dans la vérité. Son explication a été acceptée par Fontanes : « Qu'on suive les Confessions de J.-J. Rousseau, dit-il, toutes les fautes dont il s'accuse naissent de la mauvaise honte. » {Les lacunes intellectuelles et morales de J.-J. Rousseau in Revue philosophique, août 1915.) Rousseau reconnaît d'ailleurs que, si la timidité est chez lui une maladi •, elle est aussi un vice. « Le seul (penchant) qui l'eût pu mener au mal est la mauvaise' honte. » (2« dialogue : Du naturel de Jean- Jacques et de ses habitudes.)

de grand cœur ; mais la honte de me prendre ains moi-même en faute me retient encore, et je me repens très sincèrement de ma faute, sans néanmoins oser la réparer '. »

L'excuse est sans doute moralement pitoyable : il ne sert point de dire que la timidité est, non une simple défaillance momentanée de l'esprit et des sens, ^lais une faiblesse qui se prolonge, une lâcheté qui se poursuit et dont on ne peut se ressaisir ; la lucidité de cet état, ou plutôt la réflexion qui l'accompagne, fait paraître plus que déconcertant, presque comique et d'une ironie déplacée, le plaidoyer par lequel on essaie d'en atténuer le ridicule ou l'odieux.fll reste pourtant vrai que la timidité se manifeste, ou plutôt s'exerce de deux façons contraires : par une impulsion qui échappe à la volonté et par un ar^rêt ou une inhibition de la volonté ; l'une, produisant par exemple un mensonge auquel on ne pensait pas et dont on a horreur, l'autre empêchant de retirer ce mensonge, comme on en a l'idée et comme on le voudraifN Mais la question est de savoir jusqu'à quel point la timidité est pathologique et vraiment fatale.^ Il parait bien que Rousseau a exagéré le caractère physique et morbide de la sienne, comme il avait moralement intérêt à le faire et comme il y était d'ailleurs aussi moralement enclin par son tour d'imagination.

Rousseau ne compte plus les idées malencontreuses, à forme impulsive, les mots à ne pas dire, qui lui viennent et lui échappent ainsi : l'origine et la cause de ces idées seraient toujours, d'après lui, la timidité. La timidité l'alTole, et l'afTolemcnt fait

Page 1